Harry Harootunian, Quand le néolibéralisme « touche le sol »

Dans la liseuse, le passionnant essai de l’historien marxiste Harry Harootunian, Marx after Marx, History and Time in the Expansion of Capitalism (2015), dans lequel il tire les enseignements d’une vie consacrée à l’étude de la vie sociale et intellectuelle japonaise au XXème siècle pour « déprovincialiser » Marx, en se dégageant d’une explication purement européano-centrée du capitalisme, au profit d’un ancrage en Asie, Afrique et Amérique Latine.
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Cet ouvrage rejoint nombre d’études qui se sont engagées dans cette voie ces dernières années : je songe par exemple au livre de Sandro Mezzadra et Brett Neilson, The Politics of operation, Excavating Contemporary Capitalism, qui m’a bien occupé cet été (et tant d’autres ces dernières années qui m’ont permis de comprendre le caractère polymorphe et hybride du capitalisme, ses capacités à absorber les différentes manières d’habiter le monde, les formes multiples de la violence par laquelle il assujettit environnement et populations pour en extraire la valeur, et les formes tout aussi multiples de résistance qu’il rencontre et engendre.
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EDIT : si vous vous intéressez à la question des théories néolibérales qui ont émergé dans les pays du Global South au XXè siècle, notamment dans la période décolonial, je vous conseille le recueil d’études Market Civilizations: Neoliberals East and South, qui fournit des points de départ pour s’orienter dans ce domaine embarrassant (pour les tenants d’une théorie purement top-down – du genre, les néolibéraux occidentaux qui imposent leurs thèses sur des « dehors » vierges de toute théorie politiques et économiques antérieures. Beaucoup d’intellectuels des colonies ont fait leurs études en Europe notamment, et les versions du capitalisme néolibéral post-colonial émergent la plupart du temps de ces interactions. D’où les variations observables quand le capitalisme ou le néolibéralisme « touchent le sol » en Asie, en Afrique, en Amérique Latine etc.. Le capitalisme japonais n’est pas le capitalisme chinois qui n’est pas le capitalisme à l’indonésienne ou le capitalisme au Chili etc… Ces différences se fabriquent dans le croisement de l’histoire et de la géographie locales, mais relèvent aussi des productions intellectuelles locales.
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Toujours aussi fasciné par la richesse de l’œuvre de Marx, qui se déploie au fur et à mesure de la publication de ses textes, et les fruits qu’on peut tirer de ses observations notées sur un carnet, des intuitions qui émerge de son inlassable curiosité.
Un extrait (traduit vite fait) de l’introduction :
« La théorie sociale moderne n’a pas seulement cherché à protéger le présent des contaminations du passé historique en les dissociant définitivement, dans la pure tradition moderniste, dans la mesure où le présent capitaliste était reconnu comme ayant déjà absorbé ses antécédents. En faisant appel à une logique binaire d’oppositions telles que moderne et prémoderne, avancé et arriéré, rationnel et irrationnel, voire à des différenciations géographiques entre l’Occident et l’Orient, la contrainte de cette organisation dyadique a rendu obligatoire de considérer le passé comme un continent historique dont le présent moderne devait désormais se séparer et qu’il devait éliminer, car il ne pouvait y avoir de mélange adultéré ou de signes persistants d’un passé survivant. Le souvenir de ces vestiges serait immédiatement considéré comme une interférence (ou une contradiction rétrograde) avec la modernité ou le capitalisme. Une façon d’empêcher la « contagion » de l’histoire de s’insinuer dans le présent moderne était de considérer celui-ci, ainsi que son autre non-moderne, le passé, comme appartenant à des registres temporels différents, même s’ils pouvaient paradoxalement être immanents l’un à l’autre ou simplement coexister chronologiquement. À cet égard, la théorie sociale moderne et sa traduction en sciences sociales opérationnelles semblaient excessivement désireuses de maintenir le présent à distance et à l’abri de la contamination historique que représentait le passé.
(…)
Ce que propose l’appel à la conceptualisation marxiste de la subsomption formelle, c’est une issue à la fois à la vulgate marxiste et aux récits historiques bourgeois modernisateurs contraints de remplir les agendas téléologiques du capitalisme qui ont prétendu à une trajectoire unique partout dans le monde. Une telle perspective nous oblige à prendre en compte la nécessité concomitante de voir l’« efficacité » des pratiques et des institutions, ainsi que le rôle joué par les temporalités inégales produites par l’incorporation et la métabolisation des passés dans le présent. À cet égard, les multiples exemples de la manière dont la logique du développement a été pensée et médiatisée par une réflexion approfondie sur les circonstances historiques héritées et les conditions locales contemporaines ont révélé la forme possible d’une histoire mondiale que Marx avait annoncée plus tôt et qui restait à écrire. La très grande inégalité partagée par différents présents remet en question l’affirmation illusoire de l’inévitable accomplissement du capitalisme partout dans le monde et ses prétentions à l’uniformité, et incite à considérer les exemples attestant de résistances réussies aux formes dominantes du capitalisme au-delà de l’Euro-Amérique. L’attention portée aux différentes façons dont le capitalisme s’est développé dans des lieux et à des moments singuliers et spécifiques confirme la décision de Marx de privilégier la scène mondiale reflétée dans la formation du marché mondial comme principe organisateur principal dans la conception de toute histoire mondiale possible. L’examen des différences indiquées par les différentes histoires, comme l’ont proposé les philosophes de Kyoto avant la Seconde Guerre mondiale, et les combinaisons inégales de vestiges capitalistes et précapitalistes exigeaient de prendre en compte leurs histoires singulières et spécifiques, dont les significations échappaient aux contaminations de la « raison de l’histoire » afin de restaurer la contingence dans le texte historique. Si le capitalisme n’a pas réussi à contrôler complètement le mélange inégal, les pratiques et les institutions incarnant les différentes temporalités historiques qu’il a conservées du passé pour servir la poursuite de la valeur, c’est parce qu’il avait besoin de produire de l’inégalité comme condition de sa propre pérennité. »
(Harry Harootunian, Marx after Marx, History and Time in the Expansion of Capitalism (2015)
Un autre extrait traduit du livre de Harry Harootunian, Marx After Marx. History and Time in the Expansion of Capitalism.
degruyterbrill.com/document/do
Le premier chapitre aborde un thème tout à fait crucial pour comprendre, à partir de Marx, la manière dont le capitalisme se déploie comme l’horizon indépassable de l’existence, un système de relations sociales tellement prégnant qu’il est devenu extraordinairement difficile, et peut-être impossible, de penser « en dehors » de lui : sa relation à l’histoire, et, plus profondément, la temporalité qu’il institue – un éternel présent, une fatale éternité, la naturalisation de l’histoire.
La stratégie d’occultation est au cœur du fonctionnement même du capitalisme, c’est elle qui garantit sa reproduction – le récit capitaliste s’efforce toujours de reléguer dans l’ombre, effacer, plonger dans l’oubli, sa violence systématique et structurelle. Le passé est pensé comme dépassé, résolu, par l’avènement de l’éternel présent du marché global – ce qui est nié, c’est l’idée que le passé puisse se continuer dans le présent, et que ces traces subsistantes puissent avoir un effet sur le futur.
Dans le texte ci-dessous, Harootunina articule cette occultation de l’histoire qu’on peut rapporter à la structure fétiche de la marchandise, avec celle de l’État-nation : le récit nationaliste, loin de s’opposer à l’occultation capitaliste, comme on pourrait s’y attendre, l’affermit au contraire. Les deux récits, capitaliste et national, concourent au contraire, de manière complice, à raffermir cette annihilation non seulement des violences inhérentes à l’accumulation initiale (qui, bien qu’initiale, se répète à chaque fois que le Capital cherche à conquérir de nouveaux champs, s’accaparer et domestiquer les dehors qui lui résistent encore), mais aussi les formes de production (et les organisations sociales) non-capitalistes, ou pré-capitalistes, qui subsistent et échappent, certes de manière partielle, à la marchandisation généralisée.
Cette grande question, tellement décisive, aujourd’hui sans doute encore plus qu’hier, de la complicité entre le capitalisme et l’État-nation, doit être plus que jamais élucidée. (et, note personnelle, c’est ici précisément que s’origine mon aversion viscérale pour toute forme de nationalisme.)
***
« En conséquence, l’histoire a été laissée pour compte, voire perdue, oubliée, comme Marx l’a reproché aux économistes bourgeois, tout comme l’a été une grande partie du souvenir des événements qui ont causé tant de violence et d’incertitude dans tant de vies. On a souvent fait remarquer que les récits nationaux dissimulent et oublient invariablement que les origines de la nation ont été forgées dans une violence sanglante, atteignant souvent des proportions génocidaires, et que peu d’États-nations ont réussi à échapper à ce modèle d’amnésie sélective fourni par le capitalisme comme accompagnement nécessaire à la construction de la représentation historique de son développement depuis ses origines jusqu’à nos jours. Le récit de Marx sur la violence déchaînée au moment de l’accumulation primitive et son souvenir, que la normalisation ultérieure, comprise comme une abstraction, du nouvel ordre productif a effacé, illustre non seulement les origines du capitalisme, mais aussi les fondements de l’État anglais qui a émergé sur les ruines de l’ancien mode de production et les débuts du nouveau. Les ruines présumées n’ont pas nécessairement disparu, mais ont trouvé un nouveau souffle dans un présent et une configuration de production différents. À cet égard, le modèle de la perte de mémoire reste à la base de la plupart des récits nationaux, même lorsque l’introduction du capitalisme joue un rôle récessif, si cela est imaginable. Dans ce scénario révisé, l’histoire, en tant que telle, en tant que témoignage d’un changement lié au temps, disparaît au profit d’un « ordre économique naturel » dont les partisans bourgeois revendiquaient à la fois l’éternité et le caractère naturel, inversant l’ordre historique pour « naturaliser » des relations historiques dénaturées. Ici, semble-t-il, l’histoire naturelle présumée du capital a été remplacée par l’histoire nationale, qui se concentre sur l’extériorité des événements politiques et des guerres, l’économie étant considérée comme intrinsèquement et naturellement donnée. À cet égard, la nation a servi de factotum au capital. Le couplage d’une « économie naturelle » et de la nation semblait approprié, car l’État avait été très impliqué dans la promotion de ses instruments de violence et de coercition – sous le couvert de la « loi » – à la fois pour pousser à la dissolution du mode féodal tributaire et pour accélérer l’essor du nouveau mode de production capitaliste.
Dans la mesure où l’État-nation intégrait la nécessité des « lois immanentes » de la production capitaliste, la voie était ouverte à la fois à sa propre « objectivation » et à la naturalisation du destin historique, qui était recodé comme une fatalité. De cette manière, l’histoire nationale ne servait qu’à masquer une histoire naturelle plus fondamentale, dans laquelle la forme nationale parvenait sans surprise à révéler une étroite parenté avec la forme marchande elle-même. La forme-nation et la forme-marchandise partageaient à la fois le caractère d’une « chose mystique » et une complicité pour éliminer l’historique, en tant que tel, la contingence elle-même, dans la construction de l’histoire, cette dernière par la répression de ses conditions de développement (le processus de production), la première par la suppression du temps, comme Hegel l’a proposé dans son appel à l’allégorie de la formation de l’État et à l’annihilation du temps dans la mythologie grecque.
Si Marx qualifiait la forme marchande de « chose mystérieuse », son jugement s’appliquait également à la forme nationale, qui a déplacé le temps historique par les mystifications d’un esprit national intemporel, naturellement auto-originaire. Ce que l’histoire nationale, en tant que substitut de l’histoire naturelle, a perdu au profit de la promesse d’éternité (le présent permanent du capital), c’est le respect de l’enregistrement des changements dans le temps et la mémoire, en fait la reconnaissance des forces mêmes d’inégalité qui ont alimenté la formation historique de la nation, que Marx, dans son récit des horreurs de l’accumulation primitive – le « massacre des innocents » qu’il a décrit de manière si saisissante – avait cherché à rétablir la compréhension de l’histoire cachée de la forme marchande. Voici le sens de l’observation d’Ernst Bloch selon laquelle il n’y a pas de temps dans l’histoire nationale, seulement de l’espace. « Ainsi, la « nation » chasse le temps, voire l’histoire, hors de l’histoire : c’est l’espace et le destin organique, rien d’autre ; c’est ce « véritable collectif » dont les éléments souterrains sont censés engloutir la lutte des classes inconfortable du présent. » Pour Bloch, qui écrivait dans les années 1930, la nation n’était rien d’autre qu’un « état de sang ».
Harry Harootunian, Marx After Marx. History and Time in the Expansion of Capitalism. pages 35-36
