{"id":6591,"date":"2026-10-26T22:14:19","date_gmt":"2026-10-26T22:14:19","guid":{"rendered":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/?p=6591"},"modified":"2026-10-26T22:14:19","modified_gmt":"2026-10-26T22:14:19","slug":"lettre-a-damien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/lettre-a-damien\/","title":{"rendered":"Lettre \u00e0 Damien (Deuils et sentiment m\u00e9lancolique)"},"content":{"rendered":"<p>Cher Damien,<\/p>\n<p>J\u2019ai re\u00e7u une lettre que les services des imp\u00f4ts t\u2019avaient destin\u00e9, l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, quelques mois apr\u00e8s ton d\u00e9part. Je n\u2019ai pas cherch\u00e9 \u00e0 faire suivre le courrier. Du reste, l\u2019hiver dernier, le propri\u00e9taire m\u2019a appris qu\u2019on t\u2019avait retrouv\u00e9, noy\u00e9, sur une plage de l\u2019\u00eele de la R\u00e9union.<\/p>\n<p>J\u2019ai souvent pens\u00e9 \u00e0 toi depuis que je me suis install\u00e9, en f\u00e9vrier 2025, dans l\u2019appartement mitoyen de celui que tu occupais. Celui que tu t\u2019appr\u00eatais \u00e0 quitter en r\u00e9alit\u00e9, puisque nous ne sommes rest\u00e9s voisins que durant deux semaines. J\u2019arrivais. Tu partais. Histoire vieille comme le monde. Comme le n\u00f4tre de monde, le tien comme le mien.<\/p>\n<p>Tu m\u2019avais parl\u00e9 d\u2019un grand voyage, sur l\u2019\u00eele de la R\u00e9union. Il fallait que tu partes, tu ne pouvais plus rester ici. La veille de ton d\u00e9part, on s\u2019\u00e9tait crois\u00e9 dans le couloir et j\u2019\u00e9tais entr\u00e9 dans ton appartement quasiment vide. Il restait cependant une collection de bo\u00eetes en fer blanc vintage, sans doute pris\u00e9es de quelques collectionneurs (on trouve des collectionneurs pour toute sorte d\u2019objets), et un amas de coquillages aux formes baroques et aux couleurs vari\u00e9es. \u00ab\u00a0J\u2019aimerais te les confier\u00a0\u00bb, m\u2019as-tu dit. \u00ab\u00a0Le reste, je m\u2019en fiche, je jette. Mais ces coquillages et ces bo\u00eetes, \u00e7a me fait de la peine de les laisser \u00e0 personne\u00a0\u00bb. Les laisser \u00e0 personne. J\u2019ai dit \u00ab\u00a0d\u2019accord, j\u2019en prendrais soin\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Maintenant, c\u2019est moi qui m\u2019en vais, un an et demi plus tard. Et je ne sais que faire de cette collection de bo\u00eetes en fer blanc et de ces coquillages. Moi aussi je pars avec pas grand chose. Ce qui loge dans le coffre de l\u2019automobile, aucun meuble. Finalement, je les ai laiss\u00e9s, ces bo\u00eetes et ces coquillages, devant la porte de la boutique du Secours Populaire, soigneusement rang\u00e9s dans un carton. La boutique ouvrira demain. J\u2019ignore ce qu\u2019ils en feront, quelle histoire leur viendra \u00e0 l\u2019esprit en d\u00e9couvrant cet \u00e9trange don. Il ne restera pas grand chose de nous, mon pauvre Damien. Des coquillages et des bo\u00eetes, et cette lettre que je t\u2019\u00e9cris maintenant que tu n\u2019es plus l\u00e0. D\u00e9finitivement plus l\u00e0.<\/p>\n<p>La sc\u00e8ne de ton d\u00e9part est rest\u00e9e grav\u00e9e dans mon esprit. J\u2019\u00e9tais pr\u00e9sent, au bas de l\u2019immeuble, quand tu as entrepris de gravir la rue Fernand Forrest. Tu m\u2019as fait un petit signe de la main. \u00ab\u00a0Bonne chance\u00a0\u00bb, j\u2019ai dit. D\u2019ici \u00e0 la gare, il y en a bien pour une demi-heure de marche, et \u00e7a n\u2019est jamais plat. La vieille ville n\u2019est jamais plate. Tu portais un lourd sac sur les \u00e9paules, et rien de plus. Puisque tu es mort l\u00e0-bas, c\u2019est que tu as r\u00e9ussi \u00e0 aller jusqu\u2019\u00e0 l\u2019autre bout du monde, l\u2019\u00eele de la R\u00e9union. Tu en avais vu des \u00eeles et des continents\u00a0: les coquillages amass\u00e9s durant tous ces voyages en t\u00e9moignent. Certains \u00e9crivent des livres, d\u2019autres ramassent des coquillages. Nous sommes fr\u00e8res en quelque sorte.<\/p>\n<p>Dans ce bel immeuble bourgeois habitent d\u2019autres naufrag\u00e9s, des gens comme toi et moi, qui n\u2019ont nulle part o\u00f9 aller et se retrouvent ici parce que les loyers ne sont pas chers et le propri\u00e9taire accommodant. Des hommes, mais aussi des femmes, qui se sont \u00e9chou\u00e9s l\u00e0, prennent une location, et survivent comme ils peuvent. Une pause dans ce long naufrage qu\u2019est l\u2019existence.<\/p>\n<p>La personne qui prendra ma suite est une jeune femme aveugle que j\u2019ai rencontr\u00e9e quand elle a visit\u00e9 l\u2019appartement. Elle a demand\u00e9 si elle pouvait amener son chien. Un chien d\u2019aveugle. Pendant la visite, elle est rest\u00e9e debout au milieu du salon, tandis que le propri\u00e9taire et moi lui d\u00e9crivions les lieux, le salon, le cabinet de toilettes et la chambre. La haute fen\u00eatre qui donne sur cet incroyable panorama, les montagnes au loin, les couchers de soleil fantastiques\u00a0: certains soirs on dirait que les volcans explosent. Elle a dit\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019aime la lumi\u00e8re. Il y a beaucoup de lumi\u00e8re ici. L\u00e0 d\u2019o\u00f9 je viens, c\u2019\u00e9tait tellement sombre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il y aura un chien. Mais aujourd\u2019hui, depuis que j\u2019ai laiss\u00e9e Iris chez l\u2019amie de mon fr\u00e8re \u00e0 Tours, d\u00e9finitivement sans doute, parce que, l\u00e0 o\u00f9 je vais, m\u2019en occuper serait impossible, aujourd\u2019hui, il n\u2019y a pas de chien. Il reste une petite souris qui court sur le parquet, passe tout pr\u00e8s de mes pieds. La pauvre. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019elle trouvera une voie de sortie.<\/p>\n<p>Iris demeure pourtant, comme une hantise. Je suis triste \u00e0 mourir. La place qu\u2019elle occupait hante mon appareil perceptif, telle les membres manquants, l\u2019illusion des amput\u00e9s comme disait Malebranche. Une hantise affective. \u00c0 chaque fois que, sans y prendre garde, mon regard se pose \u00e0 la place o\u00f9 elle \u00e9tait, j\u2019\u00e9prouve la douleur de la d\u00e9ception, car cette place est vide. J\u2019ai modifi\u00e9 la disposition des meubles. Son divan, son fauteuil. Chang\u00e9 les couvertures, les draps, les couleurs. Tous les gens qui ont perdu un \u00eatre cher connaissent cela. Son absence est insupportable, comme l\u2019aura \u00e9t\u00e9 celle de mes chiens pr\u00e9c\u00e9dents apr\u00e8s qu\u2019ils sont partis. Toutefois, Iris est toujours quelque part, l\u00e0 o\u00f9 je l\u2019ai laiss\u00e9e, o\u00f9 je pourrais la revoir de temps en temps si j\u2019en ai l\u2019occasion. Cela console un peu. Elle a treize ans et demi. Il lui reste encore quelques belles ann\u00e9es \u00e0 vivre, je l\u2019esp\u00e8re, peut-\u00eatre autant d\u2019ann\u00e9es que moi du reste, car il est possible que je ne fasse pas long feu. Cela ne m\u2019\u00e9tonnerait gu\u00e8re que nous partions elle et moi de concert, \u00e0 quelques jours d\u2019intervalle. Cette pens\u00e9e m\u2019a souvent hant\u00e9e ces derni\u00e8res ann\u00e9es, en la voyant vieillir, et comme mon propre avenir ne m\u2019enthousiasmait gu\u00e8re : une sorte de fin logique. Elle \u00e9tait ma raison de vivre. Elle l\u2019est toujours en un sens. Une partie de moi r\u00eave d\u2019obtenir un logement o\u00f9 nous pourrions nous retrouver pour terminer cette histoire ensemble. Une partie de moi seulement. L\u2019autre partie ne veut pas de logement. Elle pr\u00e9f\u00e9rerait errer d\u2019un endroit \u00e0 l\u2019autre, c\u2019est-\u00e0-dire nulle part, pour le temps qui me reste.<\/p>\n<p>Quand tu es parti, Damien, je ne savais pas que j\u2019avais un cancer. Le futur, bien qu\u2019incertain, comme pour tous les pr\u00e9caires, s\u2019annon\u00e7ait exaltant. J\u2019avais envie d\u2019amour, de rencontres, de d\u00e9couvertes. La ville me plaisait, toute cette population bariol\u00e9e, toutes ces langues, ces visages. La couleur, oui, les couleurs des peaux, la sonorit\u00e9 des langues, tout cela m\u2019avait tellement manqu\u00e9 dans les villages recul\u00e9s o\u00f9 j\u2019ai v\u00e9cu.<\/p>\n<p>Il y a six mois, tout a chang\u00e9. Le cancer, puis l\u2019effondrement \u00e9conomique, les probl\u00e8mes familiaux, loin d\u2019ici. Le mieux \u00e9tait de partir, de retourner dans une autre ville, o\u00f9 je suis n\u00e9 il y a longtemps, o\u00f9 j\u2019ai grandi, o\u00f9 je m\u2019\u00e9tais jur\u00e9 de ne plus jamais remettre les pieds. C\u2019est comme \u00e7a. Il ne faut jurer de rien.<\/p>\n<p>Moi non plus, je ne sais pas tr\u00e8s bien ce que je vais faire l\u00e0-bas\u00a0: traiter ce cancer, m\u2019occuper de mon p\u00e8re, un peu. Je n\u2019ai pas de logement. Plus de meubles. J\u2019irai \u00e0 droite et \u00e0 gauche. Je me d\u00e9brouillerai. Il faut passer l\u2019hiver, ensuite, je planterai une tente de camping quelque part et \u00e7a fera l\u2019affaire. J\u2019irais \u00e0 l\u2019h\u00f4pital quand ce sera n\u00e9cessaire. Je prendrai rendez-vous avec une infirmi\u00e8re pour mes injections mensuelles. Il y aura beaucoup de temps libre. J\u2019esp\u00e8re aller au bord de la mer, le plus souvent possible, \u00e9crire un dernier livre. On verra.<\/p>\n<p>Plus on vieillit, plus on insiste et pers\u00e9v\u00e8re sur ces sentiers personnels, moins on ressemble aux autres. M\u00eame des ami\u00b7e\u00b7s qui partaient nagu\u00e8re \u00e0 l\u2019aventure ont finir par se ranger, fonder une famille, faire carri\u00e8re, acc\u00e9der \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9, et attendent maintenant la retraite. Nous, quand vient l\u2019heure, nous ne laissons rien derri\u00e8re nous, parce que nous ne sommes attach\u00e9s \u00e0 rien. Parce que personne ne nous attend nulle part. Ton sac \u00e0 dos suffisait \u00e0 contenir toutes tes propri\u00e9t\u00e9s, et moi, c\u2019est le coffre de l\u2019automobile. Pas de meubles donc.<\/p>\n<p>(qu\u2019est-ce qu\u2019un meuble\u00a0? Mot \u00e9trange. Le meuble renvoie \u00e0 la mobilit\u00e9, alors qu\u2019il est par essence lourd, encombrant, et rarement d\u00e9plac\u00e9. Au n\u00e9olithique, les premiers \u00ab\u00a0meubles\u00a0\u00bb \u00e9taient en pierre. Autant dire qu\u2019on ne les d\u00e9pla\u00e7ait pas et qu\u2019on ne les appelait certainement pas ainsi. On les recr\u00e9ait au besoin. Le concept de meuble n\u2019a de sens que rapport\u00e9 \u00e0 l\u2019immobilier, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9. La langue commune des soci\u00e9t\u00e9s bourgeoises est fond\u00e9e sur la propri\u00e9t\u00e9\u00a0: l\u2019ontologie qui la sous-tend, ou que cette langue instaure, est celle qu\u2019a impos\u00e9, par la violence, l\u2019imaginaire avide et rabougri des bourgeois. La mobilit\u00e9 du meuble est relative \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9, aux immeubles. C\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la s\u00e9dentarit\u00e9. Ce qui ne fait aucun sens chez les \u00e9leveurs nomades de l\u2019Asie Centrale, qui se d\u00e9pla\u00e7aient nagu\u00e8re (plus rarement aujourd\u2019hui) avec leur yourte, encore moins chez les tribus qui vivent encore dans les for\u00eats tropicales et dont la hutte peut \u00eatre d\u00e9truite et reconstruite en une seule journ\u00e9e si besoin est, apr\u00e8s une temp\u00eate par exemple. J\u2019attends le d\u00e9but du printemps pour m\u2019installer sous une tente dans un camping municipal \u00e0 quelques euros la nuit. On en trouve encore. On peut en changer chaque semaine par exemple. Juste un endroit pour dormir et faire un peu de cuisine. Et se reposer. L\u2019hormonoth\u00e9rapie promet des coups de fatigue fr\u00e9quents. Il faut pouvoir s\u2019allonger quelque part et fermer les yeux. Une tente confortable, suffisamment spacieuse, fera l\u2019affaire.<\/p>\n<p>Quand on ne suit pas les chemins principaux, quand on m\u00e8ne une vie \u00e0 sa guise, en se laissant porter, allant ici \u00e0 cause du paysage, et l\u00e0-bas par amour, on prend une distance folle avec le monde. Tout autour, les gens continuent \u00e0 vivre, suivent avec soin le script qu\u2019on leur a mis dans la t\u00eate, et s\u2019en trouvent rassur\u00e9s \u2013 bien que parfois bizarrement indispos\u00e9s. \u00c0 l\u2019inverse, on se sent souvent seul sur un chemin que peu emprunte. Il faut une immense et terrifiante capacit\u00e9 \u00e0 la solitude pour suivre ces petits chemins <i>queer<\/i>. Parce qu\u2019ils n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9frich\u00e9s. Ces p\u00e9riples que guide une sorte d\u2019instinct, ou d\u2019inspiration, procurent parfois un sentiment d\u2019irr\u00e9alit\u00e9. La r\u00e9alit\u00e9 repose sur une adh\u00e9sion collective \u00e0 un monde commun, une sorte de rythme, scand\u00e9 par les naissances, les mariages, les enterrements, le travail et la retraite, les enfants qui deviennent grands et la maison qu\u2019on n\u2019a jamais fini de payer. Nous, mon cher Damien, n\u2019avons jamais vraiment adh\u00e9r\u00e9. Pas d\u2019enfants, pas de carri\u00e8res, pas de prori\u00e9t\u00e9. La retraite, on n\u2019y a jamais song\u00e9 \u2013 d\u2019autres diraient qu\u2019alors on n\u2019a pas d\u2019avenir. Peut-\u00eatre. Peu importe. Il se peut qu\u2019on ait essay\u00e9. Mais \u00e7a n\u2019a pas march\u00e9, \u00e7a n\u2019\u00e9tait pas pour nous et aujourd\u2019hui, l\u2019\u00e2ge venant, on n\u2019adh\u00e8re plus du tout. Et plus je vieillis, plus j\u2019ai l\u2019impression d\u2019entrer dans une sorte de clandestinit\u00e9. Une vie \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres. En marge comme on dit.<\/p>\n<p>Dis-moi. Est-ce que ton embarcation a chavir\u00e9, ou qu\u2019une vague t\u2019a emport\u00e9\u00a0? Ou bien as-tu nag\u00e9 trop loin du rivage, l\u00e0 d\u2019o\u00f9 l\u2019on ne revient pas\u00a0? \u00c9tait-ce un accident\u00a0? Ou voulais-tu en finir\u00a0? Et surtout\u00a0: est-ce que tu \u00e9tais seul \u00e0 ce moment-l\u00e0, je veux dire, juste avant de mourir\u00a0? Avais-tu des amis\u00a0? Des ennemis peut-\u00eatre\u00a0?<\/p>\n<p>Je m\u2019en vais \u00e0 mon tour. Encore une fois. Je ne compte plus les fois o\u00f9 je suis parti. \u00c0 chaque fois, il faut faire le deuil. De petits deuils, certes, vu qu\u2019on n\u2019a pas vraiment pris le temps de s\u2019attacher, mais tout de m\u00eame. Chaque petit deuil est une petite mort. On pense souvent au deuil comme si c\u2019\u00e9tait la mort de l\u2019autre. Mais en r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est aussi la mort de quelque chose en soi, une petite partie de soi. Cette partie o\u00f9 nous \u00e9tions attach\u00e9s \u00e0 quelque chose, ce quelque chose dont on se s\u00e9pare, ce quelque chose qu\u2019on quitte. La douleur de l\u2019absence apr\u00e8s la s\u00e9paration peut \u00eatre intense. Je redoute ces moments o\u00f9 je me retrouve seul dans un appartement vide. \u00c0 ce moment pr\u00e9cis, il me semble que je pourrais dispara\u00eetre dans le n\u00e9ant. Mais en g\u00e9n\u00e9ral, cette douleur passe. Elle passe parce que c\u2019est un petit deuil. Elle passe dans la mesure o\u00f9 l\u2019attachement se d\u00e9fait, qu\u2019on le veuille ou non. D\u2019autres habitudes se mettent en place en l\u2019absence de ce que nous avons quitt\u00e9.<\/p>\n<p>Pour certaines et certains, le deuil est une chose impossible. Le drame des personnalit\u00e9s m\u00e9lancoliques, c\u2019est qu\u2019elles refusent de mettre fin au deuil, cultivent le souvenir du disparu, et prolongent la m\u00e9lancolie bien au-del\u00e0 de ce qu\u2019on appelle habituellement le deuil. Leur deuil est interminable et il ne saurait prendre fin. Le m\u00e9lancolique revendique m\u00eame de ne pas terminer le deuil, d\u2019\u00eatre \u00e0 jamais en deuil. Il en veut au monde entier de terminer le travail du deuil qu\u2019il se refuse \u00e0 terminer, et finit par se couper du tout autre, pour consacrer le temps qui lui reste \u00e0 vivre \u00e0 rendre hommage, par sa tristesse inconsolable, au disparu.<\/p>\n<p>Ce qui est terrible dans la p\u00e9riode que je vis, c\u2019est l\u2019accumulation de ces deuils. C\u2019est pourquoi je suis plong\u00e9 dans un \u00e9tat \u00e9trange, m\u00e9lancolique d\u2019une certaine mani\u00e8re. Je me prot\u00e8ge d\u2019un \u00e9ventuel effondrement. J\u2019attends le moment o\u00f9 je vais m\u2019effondrer. Mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, je n\u2019ai pas le sentiment que ce moment-l\u00e0 arrive.<\/p>\n<p>Il y a sans doute une diff\u00e9rence ici entre les personnalit\u00e9s dispos\u00e9es \u00e0 la d\u00e9pression et celles qui manifestent au contraire de l\u2019angoisse. Je fais partie des secondes. L\u2019angoisse, d\u2019une certaine mani\u00e8re, est toujours en mouvement. Elle est en mouvement dans l\u2019esprit, dans le corps, elle agit, ou plut\u00f4t, son agitation ressemble \u00e0 une activit\u00e9. Qui permet d\u2019am\u00e9nager, d\u2019accompagner la douleur. L\u2019angoisse est une sorte de surcro\u00eet de vitalit\u00e9 d\u00e9sordonn\u00e9e qui peut tourner \u00e0 la panique. La d\u00e9pression, au contraire, c\u2019est l\u2019arr\u00eat de tout. L\u2019effondrement de toute action, de toute activit\u00e9, de tout d\u00e9sir, de tout <i>agency<\/i>. L\u2019\u00e9tat m\u00e9lancolique, dans mon cas, repr\u00e9sente une approximation de la d\u00e9pression, typique des angoiss\u00e9s. Mais qui, parce qu\u2019elle est entretenue, cultiv\u00e9e, parce qu\u2019elle est en partie d\u00e9sir\u00e9e, devient aussi un \u00e9tat que je contr\u00f4le, un pouvoir que j\u2019ai de transformer la tristesse en affect m\u00e9lancolique, et pour tout dire po\u00e9tique. J\u2019habite alors en po\u00e8te. La douleur demeure, mais elle est transform\u00e9e.<\/p>\n<p>Je m\u2019autorise en quelque sorte \u00e0 \u00eatre m\u00e9lancolique. C\u2019est d\u2019ailleurs dans la mesure o\u00f9 je m\u2019y autorise, o\u00f9 je la cultive, que cette m\u00e9lancolie diff\u00e8re de la m\u00e9lancolie du m\u00e9lancolique au sens psychanalytique. Je verse du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019esth\u00e9tique de la m\u00e9lancolie, qui procure en r\u00e9alit\u00e9 autant de plaisir que de peine, qui transforme la tristesse en une sorte de beaut\u00e9, de vie digne, porteuse de signification, d\u2019une profondeur philosophique et existentielle. M\u00e9lancolique, je sais que je touche \u00e0 quelque chose de la condition humaine.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi, par exemple, je prends ce d\u00e9tour de t\u2019\u00e9crire, Damien, plut\u00f4t que de parler directement en nom propre. M\u00eame si en r\u00e9alit\u00e9, \u00e9videmment, je parle avant tout de moi et de mon \u00e9tat. Quand je t\u2019ai vu partir avec ton sac \u00e0 dos en direction de la gare, par les rues escarp\u00e9es de la ville, il m\u2019a sembl\u00e9 que tu \u00e9tais heureux, plus excit\u00e9 que triste \u00e0 l\u2019id\u00e9e du monde incertain dans lequel tu allais te retrouver.<\/p>\n<p>Prendre un avion pour une \u00eele lointaine. Quand je t\u2019ai demand\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Est-ce que tu connais quelqu\u2019un sur place\u00a0?\u00a0\u00bb Tu m\u2019as dit que tu avais quelques amis, sans doute. Peut-\u00eatre quelques-uns sont-ils encore en vie. Peut-\u00eatre se souviendraient-ils de toi. Bref, tu n\u2019en savais rien. Mais tu jouissais d\u2019un certain pouvoir, d\u2019un minimum d\u2019<i>agency<\/i>, qui te donnait la force de tout plaquer et partir, comme je le fais aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e9trange que ce sentiment d\u2019<i>agency<\/i>, ce peu de pouvoir, soit d\u2019autant plus intense qu\u2019il est en r\u00e9alit\u00e9 extr\u00eamement r\u00e9duit, que tr\u00e8s peu de choses d\u00e9pendent de nous et que l\u2019avenir est incertain. La plupart des gens vivent des vies r\u00e9gl\u00e9es, r\u00e9gl\u00e9es pour l\u2019avenir, disposent d\u00e9j\u00e0 de cartes de vie sur lesquelles sont trac\u00e9s au feutre grossier des chemins larges comme des avenues o\u00f9 tout le monde s\u2019engouffre. Une interruption leur fait horreur. Toute interruption est une catastrophe, dont ils peinent \u00e0 se remettre.<\/p>\n<p>Ils s\u2019efforcent de croire que tout restera \u00e0 peu pr\u00e8s comme c\u2019est maintenant, que le pr\u00e9sent se prolongera ind\u00e9finiment dans le futur. Au moindre al\u00e9a, ils sont perdus. C\u2019est ainsi que se forme et s\u2019\u00e9paissit le sentiment de r\u00e9alit\u00e9\u00a0: une croyance commune dans la continuit\u00e9 des choses, des styles de vie, \u00e0 laquelle chacun contribue en y adh\u00e9rant et en la renfor\u00e7ant jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle semble r\u00e9elle. Et puis, un jour, une catastrophe survient, un glissement de terrain, un \u00e9clat de bombe, un divorce. Tout s\u2019effondre.<\/p>\n<p>Ces gens-l\u00e0 se plaignent d\u2019avoir tr\u00e8s peu d\u2019<em>agency<\/em>, \u00e0 raison sans doute. Ils appliquent toute leur volont\u00e9 \u00e0 accomplir leur destin\u00e9e, \u00e0 l\u2019accomplissement de laquelle ils ont consacr\u00e9 toute leur vitalit\u00e9, l\u2019existence dont ils ont pos\u00e9 les fondations il y a longtemps, ce r\u00e9cit banal dans lequel ils se sont embarqu\u00e9s avec tous les autres. On vous raconte une vie, comme un conte pour enfants, et vous vous efforcez de la reproduire, en imaginant qu\u2019elle est enti\u00e8rement de votre fait, qu\u2019elle vous appartient, qu\u2019elle ne doit rien \u00e0 personne. Puis le doute s\u2019installe et la frustration, vague et embarrassante, vous gagne. Certains semblent penser que plus tard, avec la retraite, les choses seront diff\u00e9rentes, qu\u2019ils retrouveront une forme de pouvoir, de libert\u00e9. Je ne suis pas s\u00fbr que ce soit le cas, car avec l\u2019\u00e2ge vient le temps de la maladie et des deuils, et peu de gens sont \u00e9pargn\u00e9s.<\/p>\n<p>Au contraire, si vous avez pris l\u2019habitude de suivre de petits sentiers dont la destination est incertaine, des chemins qui ne m\u00e8nent nulle part, qui ne sont pas balis\u00e9s, qui sont peu emprunt\u00e9s, recouverts par une v\u00e9g\u00e9tation dense, que vous devez \u00e0 chaque pas d\u00e9fricher, ouvrir, alors l\u2019existence devient une sorte de cr\u00e9ation continuelle, une invention. Les traces que vous suivez ne sont pas celles qu\u2019on vous invitait \u00e0 suivre \u00e0 l\u2019\u00e9cole ou plus tard. Ce sont les traces laiss\u00e9es par les dieux, disaient les n\u00e9oplatoniciens, \u00e0 destination des \u00e2mes insatisfaites de leur condition. Qui voulaient non pas seulement vivre, mais vivre plus intens\u00e9ment.<\/p>\n<p>C\u2019est comme avancer au gr\u00e9 de petites illuminations, en suivant de petites \u00e9toiles dans le ciel. Votre pouvoir est sinon immense, du moins intense. Car tout cela d\u00e9pend de vous. Vous pourriez, apr\u00e8s tout, vous arr\u00eater l\u00e0, ou bien repartir. Vous pourriez coucher ici, ou bien l\u00e0-bas. Vous pourriez aussi vous jeter du haut d\u2019une falaise quand vous en aurez marre, vous noyer dans l\u2019oc\u00e9an. J\u2019ai toujours pens\u00e9 que la libert\u00e9 \u00e9tait li\u00e9e \u00e0 la possibilit\u00e9 du suicide. Une gr\u00e2ce qu\u2019on s\u2019accorde. Laissons cela pour plus tard. Pour le moment, j\u2019ai accept\u00e9 ce traitement pour le cancer. Jusqu\u2019\u00e0 ce que je ne l\u2019accepte plus. Il reste des options.<\/p>\n<p>Je me rends compte que dans mon cas, il a fallu beaucoup travailler intellectuellement, \u00e9motionnellement, affectivement, ces six derniers mois, pour faire mien ce cancer, mais aussi pour accepter le traitement. Je suis pass\u00e9 par tous les \u00e9tats. C\u2019est d\u00e9sormais une acceptation active, une affirmation. Je ne me suis pas laiss\u00e9 traiter, j\u2019ai pens\u00e9 cette chose-l\u00e0 qui m\u2019arrive. Je me suis inform\u00e9. Je veux bien ce traitement pour des raisons qui m\u2019appartiennent et qui ne sont pas des raisons m\u00e9dicales, juste parce qu\u2019il faudrait \u00e0 tout prix survivre. J\u2019ai d\u2019autres raisons qui m\u2019appartiennent. Mais ces raisons sont miennes. Ce cancer est mien et le traitement sera mien aussi. C\u2019est la raison pour laquelle, malgr\u00e9 tout les emp\u00eachements, les inconv\u00e9nients, les effets secondaires, je prends les choses avec une certaine philosophie, comme on dit. Et on peut le dire ici de mani\u00e8re litt\u00e9rale. La philosophie, en d\u00e9finitive revient dans ma vie par la porte du cancer. Je ne m\u2019y attendais pas.<\/p>\n<p>C\u2019est tout un rapport au corps qui se modifie, qui se d\u00e9fait. Il avait d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 se d\u00e9faire. En r\u00e9alit\u00e9, depuis quelque temps, je me sentais vieillir, m\u00eame si physiquement, je ne souffre d\u2019aucun sympt\u00f4me en particulier. Je savais que \u00e7a allait arriver. Et je sais que le traitement acc\u00e9l\u00e9rera ce processus.<\/p>\n<p>De ce corps, j\u2019en ai d\u00e9j\u00e0 bien us\u00e9. Je le replace dans une histoire, une biographie. La biographie du corps, c\u2019est l\u2019usage que j\u2019en ai eu. \u00c9videmment, les choses ne seront plus comme avant et c\u2019est normal. On vieillit un jour ou l\u2019autre. J\u2019ai donc fait \u00e0 l\u2019avance le deuil du corps, d\u2019un corps tout-puissant, qui ne fait pas d\u00e9faut quand on en a besoin, d\u2019un corps qu\u2019on peut encore am\u00e9liorer, qui peut progresser, faire plus encore. Tout cela devient ridicule quand on a bient\u00f4t 60 ans. Non. Ce corps fera moins. Il est temps de passer \u00e0 autre chose. Il faut savoir faire avec ce qu\u2019on est devenu.<\/p>\n<p>De mani\u00e8re tout \u00e0 fait significative, l\u2019hormonoth\u00e9rapie que j\u2019ai entreprise, ou qui s\u2019entreprend en moi et dont j\u2019observe les effets, vise pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 faire cesser la production de testost\u00e9rone, qui est l\u2019hormone m\u00e2le par excellence, \u00e0 la fois chimique et symbolique, celle dont les masculinistes, inquiets, angoiss\u00e9s, frustr\u00e9s, s\u2019efforcent au contraire d\u2019augmenter la production de mani\u00e8re \u00e0 para\u00eetre ou \u00e0 se sentir plus masculin. Les pauvres abrutis. Quand ils se r\u00e9veilleront avec un cancer de la prostate, et qu\u2019il leur faudra \u00e0 tout prix faire baisser la production de leur ch\u00e8re testost\u00e9rone, ils se verront pousser des seins et subiront des bouff\u00e9es de chaleur. Je serais le dernier \u00e0 les plaindre.<\/p>\n<p>Il y a ici une sorte d\u2019ironie qui me pla\u00eet assez. Depuis des ann\u00e9es, je travaille sur les questions f\u00e9ministes et <i>queer<\/i>, et c\u2019est vrai que cette question de la testost\u00e9rone peut \u00eatre entendue comme une des causes chimiques, pour ainsi dire, de la violence, de la violence masculine en particulier, et donc de la violence tout court. Je me laisse imaginer que si l\u2019on parvenait \u00e0 faire cesser dans tous les corps m\u00e2les la production de testost\u00e9rone, alors le monde se porterait mieux, serait plus doux, plus aimable. Il serait plus doux, il serait moins nerveux, il serait plus juste. La testost\u00e9rone, c\u2019est l\u2019hormone du soldat. C\u2019est l\u2019hormone d\u2019Ajax, d\u2019Achille, d\u2019H\u00e9racl\u00e8s. C\u2019est l\u2019hormone de la violence, du meurtre, du viol.<\/p>\n<p>Tout \u00e0 l\u2019heure, alors que j\u2019\u00e9tais occup\u00e9 \u00e0 mille choses en m\u00eame temps, je me demandais comment j\u2019arrivais \u00e0 faire tout cela sans m\u2019effondrer et o\u00f9 je trouvais cette \u00e9nergie. Alors je me suis rappel\u00e9 que les femmes vivent exactement ce genre de situation, et certaines femmes la vivent quotidiennement depuis toujours. Elles doivent s\u2019occuper de mille choses \u00e0 la fois. Et quand elles sont fatigu\u00e9es, elles n\u2019ont pas d\u2019autre choix, car leurs enfants sont rentr\u00e9s de l\u2019\u00e9cole et le mari du travail. Il y a des tas de choses \u00e0 r\u00e9gler partout. Il faut tenir compte des agendas serr\u00e9s. Elles n\u2019ont pas un moment \u00e0 elles.<\/p>\n<p>Je pense \u00e0 la chanson \u00ab\u00a0<i>Wom<\/i><i>a<\/i><i>n of Many Faces<\/i>\u00a0\u00bb de Celeste. Je relativise alors grandement la s\u00e9quence que je vis\u00a0: cancer, d\u00e9m\u00e9nagement, deuils, m\u2019occuper de mon p\u00e8re, etc. Je me dis que la plupart des femmes vivent \u00e7a tout le temps. Et en r\u00e9alit\u00e9, bien pire, bien plus intens\u00e9ment. Car pour moi, il y a un moment o\u00f9 je pourrais \u00e9videmment me reposer, j\u2019aurais du r\u00e9pit, beaucoup de r\u00e9pit. Comme tant\u00f4t, tandis que je marchais dans les petites montagnes autour de Thiers, pour une derni\u00e8re fois, avant de quitter la ville et ses alentours.<\/p>\n<p>Depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es, je suis fascin\u00e9 et conquis par la perspective f\u00e9ministe <i>queer<\/i>, notamment les \u0153uvres de mes ch\u00e8res Sara Ahmed et Lauren Berlant (et beaucoup d\u2019autres frangines). Je fais un lien entre ce qui m\u2019arrive maintenant avec ces m\u00e9dicaments qui vont faire cesser la production de testost\u00e9rone en moi, et ainsi freiner la prolif\u00e9ration des cellules canc\u00e9reuses, et cette f\u00e9minisation de mes pens\u00e9es, de mon univers affectif et imaginaire.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u2019une de mes fa\u00e7ons de donner sens \u00e0 ce qui arrive l\u00e0, maintenant. Peu importe le temps qu\u2019il me reste \u00e0 vivre. J\u2019embrasse cette nouvelle vie avec int\u00e9r\u00eat, et m\u00eame avec curiosit\u00e9. J\u2019aurais une vie de malade, certes, mais pas seulement. Une vie d\u2019errance. Une vie, pour le coup, <i>queer<\/i>. Ce n\u2019est pas pour rien.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re s\u00e9quence de ma vie sera encore plus queer que les pr\u00e9c\u00e9dentes. Encore moins dans les clous, encore plus hors normes. Une belle conclusion somme toute. Une loyaut\u00e9 \u00e0 mes propres pens\u00e9es. Vivre autant que possible en accord avec ses pens\u00e9es, ce qu\u2019on appelle, \u00eatre philosophe. J\u2019ai pr\u00e9par\u00e9 le terrain et je suis l\u00e0 o\u00f9 je devais \u00eatre. Cela me va, \u00e9videmment. C\u2019est tout moi. Comme me disait une amie, en le regrettant, parce qu\u2019elle m\u2019aimait bien, il y a des gens qui ne sont pas faits pour suivre les normes.<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s ce que j\u2019ai compris, Damien, tu \u00e9tais l\u2019enfant capricieux (<i>a willfull subject<\/i>) de la famille, qui fait tout \u00e0 l\u2019envers des autres et ne tient pas en place. Une bonne t\u00eate d\u2019aventurier. Qui aura arpent\u00e9 toutes les plages et les r\u00e9cifs et r\u00e9colt\u00e9 tous ces coquillages. J\u2019esp\u00e8re d\u2019une certaine mani\u00e8re te rendre hommage \u00e0 travers ce texte.<\/p>\n<p>Quand on s\u2019en va, quand on quitte, les autres restent. Les autres gens continuent leur vie. Je suis parti tellement souvent. Tous ces d\u00e9parts m\u2019\u00e9puisent. Je me sens vieux. Une partie de moi aimerait un jour se poser et dire voil\u00e0, si je pouvais juste m\u2019arr\u00eater ici et finir ma vie comme \u00e7a, tranquillement.<\/p>\n<p>Mais la pr\u00e9carit\u00e9 aura toujours \u00e9t\u00e9 l\u2019horizon de ma vie. Son \u00e9l\u00e9ment, sa mati\u00e8re. C\u2019est ainsi. Une autre partie de moi ne supporte pas sans doute l\u2019immobilit\u00e9. La peur de mourir, de s\u2019endormir pour toujours. Elle veut encore vivre des choses, pas juste vivre, peu m\u2019importe de respirer, quel int\u00e9r\u00eat\u00a0? Une vie transitive, pas vivre pour vivre, comme le pr\u00f4ne stupidement les adeptes de l\u2019acharnement m\u00e9dical.<\/p>\n<p>Quand j\u2019\u00e9tais plus jeune, cette mobilit\u00e9 s\u2019est vite impos\u00e9e comme un besoin vital. Je ne restais pas longtemps au m\u00eame endroit. J\u2019aimais \u00e7a\u00a0: pas tant partir qu\u2019arriver quelque part. Je bougeais. J\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t qu\u2019il fallait \u00e0 tout prix accumuler un maximum d\u2019exp\u00e9riences, de pr\u00e9f\u00e9rence radicales, de mani\u00e8re \u00e0 pouvoir alimenter plus tard le contenu de r\u00e9cits, de livres. Puisque je voulais devenir \u00e9crivain. J\u2019avais lu cette recette existentielle chez Malcolm Lowry. Je l\u2019ai suivie \u00e0 la lettre pendant pas mal d\u2019ann\u00e9es, avec quelques arr\u00eats qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 de grandes r\u00e9ussites. Mais aujourd\u2019hui, ce n\u2019est plus pareil.<\/p>\n<p>Je pense avoir v\u00e9cu mon lot d\u2019exp\u00e9riences et j\u2019ai de quoi raconter pour encore pas mal de livres. Seulement voil\u00e0, cette fois-ci, je n\u2019ai pas vraiment le choix. Si j\u2019avais pu, je pense que je serais rest\u00e9 ici plus longtemps, dans cette ville, dans cet appartement. Au moins jusqu\u2019au d\u00e9c\u00e8s de mon chien. Mais il faut partir, alors partons.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9vite autant que possible de croiser des personnes que je connais. Je les rep\u00e8re \u00e0 l\u2019avance dans les rues, je change de trottoir, je change de rue, je fais un d\u00e9tour. C\u2019est insupportable, ces adieux.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et alors\u00a0? Comment vas-tu\u00a0? Et ton chien\u00a0? O\u00f9 est pass\u00e9 ton chien\u00a0? Tu n\u2019as plus ton chien\u00a0?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Eh non.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Alors tu vas partir. Tu vas o\u00f9\u00a0? Tu vas habiter o\u00f9\u00a0?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Je ne sais pas.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Tu dois conna\u00eetre par c\u0153ur ce genre de rencontres d\u2019avant les d\u00e9parts, Damien. Je les \u00e9vite.<\/p>\n<p>Bien. Laissons les gens r\u00eaver de l\u2019\u00eele lointaine sur laquelle tu avais pr\u00e9vu d\u2019aller et sur laquelle tu es all\u00e9, manifestement, puisque c\u2019est l\u00e0-bas qu\u2019on t\u2019a retrouv\u00e9 mort, noy\u00e9. Quand on part, on abandonne ceux qui restent. C\u2019est pourquoi ils vous en veulent toujours un petit peu. Ils vous en veulent aussi peut-\u00eatre d\u2019avoir ce courage qu\u2019ils n\u2019ont pas. Pas s\u00fbr d\u2019ailleurs qu\u2019il s\u2019agisse seulement de courage. Le courage se gagne toujours sur la douleur. Ce n\u2019est pas parce qu\u2019on s\u2019en va qu\u2019on ne souffre pas de s\u2019en aller.<\/p>\n<p>Surtout quand on atteint un certain \u00e2ge. Les jeunes, qu\u2019ils partent, c\u2019est normal\u00a0: on dit qu\u2019ils vont faire leur vie. Mais \u00e0 presque 60\u00a0ans, \u00e7a para\u00eet incongru. \u00c0 presque 60\u00a0ans, on est cens\u00e9 avoir fait sa vie, s\u2019\u00eatre pos\u00e9, rang\u00e9, attendre la retraite ou les vacances.<\/p>\n<p>C\u2019est toute une r\u00e9gion que je quitte, dans laquelle j\u2019aurais v\u00e9cu plus de 20\u00a0ans. Dans diff\u00e9rentes montagnes. C\u2019\u00e9tait bien. Je ne regrette pas cette vie-l\u00e0 comme je ne regrette pas les vies pr\u00e9c\u00e9dentes, except\u00e9 mon mariage dont j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 longuement dans <i>U<\/i><i>n <\/i><i>D<\/i><i>\u00e9barras<\/i>. Il faut bien aussi, pour faire une vie compl\u00e8te, \u00e9prouver des regrets, de la honte et de la culpabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Je suis donc retourn\u00e9 marcher une derni\u00e8re fois en direction des pierres folles, dans les petites montagnes au-dessus de la ville. Parfois sans y prendre garde, mon regard se perd \u00e0 la recherche d\u2019Iris. Je me retourne pour voir si elle me suit. Je regarde devant moi pour voir si elle me pr\u00e9c\u00e8de. Je passe devant une belle prairie verdoyante, dans laquelle elle ne pouvait s\u2019emp\u00eacher d\u2019aller galoper, chasser un peu le mulot. Et puis je grimpe par un sentier qui fraye comme il peut au milieu des ronces et des gen\u00eats jusqu\u2019aux rochers de granit et de schiste, les Pierres Folles. Je suis au milieu de la for\u00eat, sur ce promontoire, l\u00e0 o\u00f9 nous avions l\u2019habitude de faire une pause. Je regarde autour de moi.<\/p>\n<p>Elle n\u2019est pas l\u00e0, mais j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019en insistant, en regardant plus fort, elle pourrait appara\u00eetre. Et c\u2019est seulement \u00e0 ce moment-l\u00e0 que je me sens presque sur le point de pleurer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cher Damien, J\u2019ai re\u00e7u une lettre que les services des imp\u00f4ts t\u2019avaient destin\u00e9, l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, quelques mois apr\u00e8s ton d\u00e9part. Je n\u2019ai pas cherch\u00e9 \u00e0 faire suivre le courrier. Du reste, l\u2019hiver dernier, le propri\u00e9taire m\u2019a appris qu\u2019on t\u2019avait retrouv\u00e9, noy\u00e9, sur une plage de l\u2019\u00eele de la R\u00e9union. 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