{"id":2425,"date":"2014-06-17T16:10:24","date_gmt":"2014-06-17T15:10:24","guid":{"rendered":"https:\/\/outsiderland.com\/dehors\/?p=234"},"modified":"2014-06-17T16:10:24","modified_gmt":"2014-06-17T15:10:24","slug":"tuer-les-animaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/tuer-les-animaux\/","title":{"rendered":"(ne pas) Tuer les animaux : quelques paradoxes"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\n<p>Le militant de la cause animale Jonathan S. Foer (auteur du remarquable roman <em>Extr\u00eamement fort et incroyablement pr\u00e8s<\/em>) s&rsquo;expliquait dans une interview donn\u00e9e aux <em>Inrockuptibles<\/em> au sujet de son essai <em>Faut-il manger les animaux ?<\/em>\u00a0 :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Je n\u2019aime pas particuli\u00e8rement les animaux \u00e0 part mon chien, je n\u2019ai pas de passion particuli\u00e8re pour les poulets ou les vaches mais il y a certaines choses qu\u2019on ne doit pas leur faire. Si vous prenez une centaine de personnes en France, tous horizons confondus, et que vous leur demandez si \u00e7a leur para\u00eet bien de manger de la viande, 98% vont r\u00e9pondre oui. Maintenant, demandez \u00e0 ces m\u00eames personnes si c\u2019est bien de garder une truie enceinte dans une cage si petite qu\u2019elle ne peut m\u00eame pas se retourner pour accoucher : 98% vous r\u00e9pondront non. Ce qu\u2019il faut, c\u2019est poser les bonnes questions. Des questions pragmatiques, pas philosophiques. \u00bb (<a href=\"http:\/\/www.lesinrocks.com\/2011\/01\/18\/actualite\/faut-il-manger-les-animaux-entretien-avec-jonathan-safran-foer-1121069\/\" target=\"_blank\">Les Inrockuptibles<\/a>)<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans la plupart des pays occidentaux, tuer les animaux ne va plus de soi. Les mouvements politiques qui d\u00e9fendent la cause des animaux rencontrent une sympathie croissante \u00e0 la mesure du d\u00e9go\u00fbt que suscitent dans la population l&rsquo;abattage des animaux d&rsquo;\u00e9levage, les actes de chasse envers les animaux sauvages et\u00a0l&rsquo;exploitation des animaux-cobayes de laboratoire. Cette sensibilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la souffrance des animaux va de pair avec les\u00a0attentions sophistiqu\u00e9es que nombre d&rsquo;humains r\u00e9servent \u00e0 leurs animaux de compagnie, la France par exemple en comptant plus de 60 millions. Un sondage r\u00e9alis\u00e9 avant les \u00e9lections pr\u00e9sidentielles de 2012 indiquait que 82% des fran\u00e7ais consid\u00e9rait la protection des animaux comme une cause importante.\u00a0Cette \u00e9volution de la sensibilit\u00e9 humaine vis-\u00e0-vis des animaux repose sur un certain nombre de facteurs qu&rsquo;on trouvera dans la litt\u00e9rature sociologique consacr\u00e9e \u00e0 ce sujet (voir notamment, pour une synth\u00e8se, le volume de Jean-Pierre Digard,\u00a0<em>Les Fran\u00e7ais et leurs animaux,\u00a0<\/em>Paris, Fayard, 1999).<\/p>\n<p>Cette bienveillance croissante \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des animaux s&rsquo;affirme n\u00e9anmoins de mani\u00e8re paradoxale. Le plus connu de ces paradoxes est l&rsquo;augmentation r\u00e9guli\u00e8re de la consommation de produits animaux \u2014 nous sommes choqu\u00e9s par le fait de tuer des animaux, mais nos comportements alimentaires impliquent l&rsquo;abattage massif de ceux-l\u00e0 m\u00eame\u00a0que nous affirmons par ailleurs respecter. Je parlerai plus tard du cas particulier des v\u00e9g\u00e9tariens, mais, pour la grande majorit\u00e9 de la population, tout se passe comme si notre sentiment (plus ou moins \u00e9labor\u00e9 intellectuellement) \u00e9tait d\u00e9connect\u00e9 de notre pratique \u2014 nous ne sommes pas \u00e0 la hauteur de nos discours en quelque sorte. C&rsquo;est l\u00e0, me semble-t-il, un trait courant de la moralit\u00e9 sous le r\u00e9gime du capitalisme total dans lequel nous tentons de survivre : le\u00a0hiatus r\u00e9current entre nos\u00a0principes moraux et les critiques qui en d\u00e9coulent sont rarement suivis d&rsquo;effet car, en permanence, le march\u00e9 nous appelle \u00e0 c\u00e9der \u00e0 ses\u00a0sir\u00e8nes (au rang desquelles les \u00e9tals de viande toujours fournis dans les supermarch\u00e9s), et la pr\u00e9carit\u00e9 socio-\u00e9conomique r\u00e9clame, pour \u00eatre tol\u00e9rable, des consolations. Nous mangeons donc toujours plus de viande : j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 extr\u00eamement \u00e9tonn\u00e9, quand, il y a une vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es, travaillant avec une famille tr\u00e8s pr\u00e9caris\u00e9e dont je suivais un des fils dans le cadre d&rsquo;une action contre l&rsquo;illettrisme, j&rsquo;avais constat\u00e9 que le menu du repas que sa m\u00e8re nous avait servi \u00e9tait compos\u00e9 exclusivement de viande rouge (aucun l\u00e9gume, pas de fruit non plus). En r\u00e9ponse \u00e0 mon \u00e9tonnement, les parents m&rsquo;avaient expliqu\u00e9 qu&rsquo;ils mangeaient de la viande deux fois par jour, et un dessert (g\u00e9n\u00e9ralement chocolat\u00e9), parce que personne n&rsquo;aimait les l\u00e9gumes \u00e0 la maison. Ce comportement alimentaire n&rsquo;est en rien exceptionnel, il est devenu la norme, de la viande deux fois par jour, m\u00eame dans les milieux les plus d\u00e9favoris\u00e9s \u2014 l&rsquo;absence totale de l\u00e9gumes ou de fruits relevait par contre dans ce cas pr\u00e9cis d&rsquo;une m\u00e9connaissance des recommandations\u00a0alimentaires. Des statistiques rel\u00e8vent\u00a0la diminution de consommation de viande depuis\u00a0une\u00a0d\u00e9cennie, mais elles sont en r\u00e9alit\u00e9 trompeuses, car on n&rsquo;a jamais autant consomm\u00e9 de plats\u00a0pr\u00e9par\u00e9s (\u00e0 base de produits animaux) : il est d&rsquo;ailleurs frappant \u00e0 cet \u00e9gard \u00e0 quel point le plat que nous mangeons ressemble de moins en moins \u00e0 l&rsquo;animal que nous avons tu\u00e9 pour transformer sa viande. Cette remarque n&rsquo;est pas nouvelle mais cet \u00e9cart extraordinaire entre l&rsquo;animal et le contenu de nos assiettes et le fait que pour beaucoup de consommateurs, d\u00e9couper une partie de l&rsquo;animal, la transformer en aliment propre \u00e0 la consommation, la pr\u00e9parer selon telle ou telle recette, soient totalement exclus des actes culinaires quotidiens, contribuent \u00e0 d\u00e9connecter la viande que nous consommons et la\u00a0conception morale de l&rsquo;animal que nous revendiquons. Ce qui dispara\u00eet l\u00e0, c&rsquo;est non seulement la mort de l&rsquo;animal, dont Jocelyne Porcher apr\u00e8s d&rsquo;autres a tr\u00e8s bien\u00a0d\u00e9crit comment elle est devenue en quelque sorte invisible aux yeux des consommateurs, mais \u00e9galement sa vie. Car, pour bien des gens, l&rsquo;image qu&rsquo;on se fait des relations entre les \u00e9leveurs et leurs animaux est devenue extr\u00eamement pauvre. La succession des exodes rurales depuis l&rsquo;apr\u00e8s-guerre et le ph\u00e9nom\u00e8ne de d\u00e9prise agricole, spectaculaire\u00a0par endroit, ont coup\u00e9 les g\u00e9n\u00e9rations r\u00e9centes de\u00a0l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;activit\u00e9 agricole : on se moquait encore dans les ann\u00e9es 80 de ces enfants qui n&rsquo;avaient jamais vu une vache autrement que dessin\u00e9e sur un\u00a0emballage de chocolat, mais il est probable qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui, la connaissance que la plupart des gens ont de\u00a0la vie des \u00e9leveurs et de leurs troupeaux est uniquement livresque, par ou\u00efe-dire et de seconde main \u2014 ou, pour le dire autrement, on en sait autant, voire plus, gr\u00e2ce aux documentaires animaliers, sur la vie des animaux sauvages que sur la vie des animaux d&rsquo;\u00e9levage.<\/p>\n<p>Mon voisin, \u00e9leveur\u00a0\u00e0 la retraite, qui constitue un de mes informateurs privil\u00e9gi\u00e9s pour ce qui touche \u00e0\u00a0la vie rurale d&rsquo;autrefois, me confiait que, jusque dans les ann\u00e9es 60, il\u00a0n&rsquo;y avait que rarement\u00a0de la viande \u00e0 sa table, et que c&rsquo;\u00e9tait toujours de la viande extraite\u00a0des animaux qu&rsquo;on avait \u00e9lev\u00e9s \u00e0 la ferme. Le fameux poulet et le non moins fameux r\u00f4ti du dimanche, que bien des gens ont connus, ne venaient pas tous les dimanches \u2014 c&rsquo;\u00e9tait selon la richesse du foyer, \u00e9videmment, mais dans les fermes pauvres, ce n&rsquo;\u00e9tait pas tous les dimanches. On \u00e9levait et on tuait le cochon, les lapins et la volaille \u2014 la plupart des habitants de la ferme savaient comment proc\u00e9der, ou bien l&rsquo;avaient vu faire. Leur exp\u00e9rience de la vie et de la mort des animaux \u00e9tait directe, pour ainsi dire. Quand j&rsquo;\u00e9tais enfant, dans les ann\u00e9es 70, nous allions parfois chez un grand oncle qui avait quelques poules et des lapins, et je me souviens fort bien avoir vu avec horreur une poule d\u00e9capit\u00e9e courir dans le jardin. Nous allions r\u00e9guli\u00e8rement nourrir les lapins dans les cages dispos\u00e9s \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re cour de la maison de ma grand-m\u00e8re. Le savoir de l&rsquo;\u00e9leveur, un savoir commun autrefois, \u00e9tait l&rsquo;apanage de mes grands-parents, pas de mes parents. Et dans la cit\u00e9 HLM\u00a0o\u00f9 nous habitions, nul animal, except\u00e9s les animaux de compagnie, n&rsquo;\u00e9tait visible.<\/p>\n<p>Savoir comment tuer un animal s&rsquo;inscrivait autrefois dans un ensemble de connaissances et de comp\u00e9tences\u00a0: on tuait l&rsquo;animal qu&rsquo;on avait \u00e9lev\u00e9, qu&rsquo;on avait vu grandir, avec lequel des relations s&rsquo;\u00e9taient \u00e9tablies, pour le meilleur et pour le pire. Ce savoir relationnel \u00e9tait plus ou moins personnalis\u00e9, donnait lieu parfois \u00e0 des manifestations affectives, voire des attachements \u00e9lectifs \u2014 on appelait telle vache par un pr\u00e9nom, et je connais encore de petites fermes o\u00f9 chaque animal est ainsi nomm\u00e9. Il est difficile de d\u00e9terminer dans quelle mesure on prenait soin de l&rsquo;animal, quel genre de consid\u00e9ration on avait pour lui : dans la litt\u00e9rature de terroir ou <a href=\"https:\/\/outsiderland.com\/dehors\/?p=241\" target=\"_blank\">les t\u00e9moignages des paysans<\/a>, il n&rsquo;est pas rare de lire des pages dans lesquelles s&rsquo;expriment un v\u00e9ritable amour envers les b\u00eates qu&rsquo;on \u00e9l\u00e8ve, et l&rsquo;espoir d&rsquo;une r\u00e9ciprocit\u00e9 des sentiments. On est \u00e9videmment loin des consid\u00e9rations zootechniques dans lesquels les \u00e9leveurs sont baign\u00e9s dans les \u00e9coles d&rsquo;agriculture depuis la fin du XIX\u00e8 si\u00e8cle. D&rsquo;une certaine mani\u00e8re le paradoxe des consommateurs de viande malgr\u00e9 tout soucieux d&rsquo;une forme de respect\u00a0envers les animaux fait \u00e9cho au paradoxe des \u00e9leveurs, qui vivent aupr\u00e8s des b\u00eates, partagent des exp\u00e9riences et un <em>ethos<\/em> commun, et sont pourtant incit\u00e9s par les experts et les \u00e9conomistes \u00e0 les consid\u00e9rer comme une mati\u00e8re premi\u00e8re \u00e0 transformer en vue d&rsquo;en tirer profit.<\/p>\n<p>La solution propos\u00e9e par\u00a0les militants pour la d\u00e9fense de la cause animale, au nom du refus de l&rsquo;exploitation et du meurtre des animaux, est bien connue : il faut devenir v\u00e9g\u00e9tarien, refuser de consommer des produits animaux et mettre fin \u00e0 toute forme d&rsquo;\u00e9levage. La logique est imparable, et\u00a0le paradoxe tout aussi flagrant. Comme de nombreux auteurs l&rsquo;ont soulign\u00e9 (Jocelyne Porcher, ou, plus r\u00e9cemment, Sue Donaldson et Will Kymlicka dans leur remarquable ouvrage, <em>Zoopolis<\/em>), la fin de l&rsquo;\u00e9levage signifie \u00e9galement la disparition des animaux que les hommes \u00e9l\u00e8vent. Un militant Vegan avec qui je discutais de ce\u00a0point consid\u00e9rait sans sourciller qu&rsquo;il n&rsquo;y avait l\u00e0 aucun probl\u00e8me : il suffisait de st\u00e9riliser les animaux d&rsquo;\u00e9levage, vaches, cochons, volailles etc., et de les rel\u00e2cher (les \u00ab lib\u00e9rer \u00bb) dans la\u00a0\u00ab nature \u00bb \u2014 et quant aux paysans, qui appr\u00e9cieront, ils n&rsquo;avaient qu&rsquo;\u00e0 chercher un autre emploi. Je soup\u00e7onne beaucoup de militants, bien qu&rsquo;anim\u00e9s des meilleures intentions du monde, d&rsquo;\u00eatre en r\u00e9alit\u00e9 tout \u00e0 fait ignorants de ce qu&rsquo;est une vache ou un cochon, de poss\u00e9der une conception de la \u00ab nature \u00bb parfaitement imaginaire, et de n&rsquo;avoir qu&rsquo;une connaissance abstraite de\u00a0nos campagnes et de ceux qui l&rsquo;habitent, humains et non-humains. Cette logique s&rsquo;\u00e9tend d&rsquo;ailleurs chez la plupart des auteurs (et \u00e7a n&rsquo;est pas le moindre frein \u00e0 la popularisation de leurs id\u00e9aux) au sort r\u00e9serv\u00e9 aux animaux de compagnie, lesquels, parce qu&rsquo;ils n&rsquo;existeraient que pour satisfaire nos besoins affectifs ou nos tendances inn\u00e9es \u00e0 la\u00a0domination, rel\u00e8veraient donc \u00e9galement de la cat\u00e9gorie de l&rsquo;exploitation, et, partant de l\u00e0, il faudrait se r\u00e9soudre \u00e0 les soustraire \u00e0 notre influence n\u00e9faste. \u00a0Dans ces deux cas, on aboutit \u00e0 cette conclusion \u00e9trange : respecter les animaux conduit \u00e0 souhaiter leur extinction. Il n&rsquo;y aurait d&rsquo;autre alternative \u00e0 leur exploitation\u00a0que leur disparition (except\u00e9 certains <em>specimen<\/em> conserv\u00e9s dans des fermes sanctuaires, dans lesquelles les b\u00eates \u00e9volueraient plus ou moins en libert\u00e9).<\/p>\n<p>Comme l&rsquo;ont longuement soulign\u00e9 les auteurs cit\u00e9s plus haut, dans la logique des d\u00e9fenseurs de la th\u00e9orie de\u00a0l&rsquo;\u00e9thique animale, tout se passe comme si le seul comportement moral acceptable envers les animaux consistait \u00e0\u00a0les laisser vivre (et mourir) tranquille, \u00e0 l&rsquo;instar des animaux sauvages, et, cons\u00e9quemment, \u00e0 priver les humains de toute relation et m\u00eame de tout contact avec les animaux. Non seulement, il n&rsquo;est pas du tout \u00e9vident que tous les animaux sauvages vivent \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart des hommes \u2014 au contraire, il existe des centaines d&rsquo;esp\u00e8ces qui, sans \u00eatre domestiqu\u00e9es, fr\u00e9quentent parfois de mani\u00e8re assidue les soci\u00e9t\u00e9s\u00a0humains, ce que les auteurs de <em>Zoopolis<\/em> qualifie de\u00a0\u00ab <em>liminal animal<\/em> \u00bb \u2014, mais aussi : aucun naturaliste ne peut prendre au s\u00e9rieux cette s\u00e9paration spatiale entre un territoire r\u00e9serv\u00e9e aux humains et un autre r\u00e9serv\u00e9 aux non-humains \u2014 c&rsquo;est oublier que nombre d&rsquo;esp\u00e8ces migrent d&rsquo;un endroit \u00e0 un autre, parfois pour des raisons de survie : allons-nous cl\u00f4turer le monde entre des espaces r\u00e9put\u00e9s sauvages, interdits aux humains et des zones urbaines peupl\u00e9es uniquement d&rsquo;humains, et interdits aux animaux ? (Et comment alors garantir aux animaux migrateurs le maintien de leurs voies habituelles de migration ?)<\/p>\n<p>Enfin, et surtout, que vaudrait une vie v\u00e9cue \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart des animaux ? La science-fiction a d\u00e9j\u00e0 explor\u00e9 ce th\u00e8me, notamment la litt\u00e9rature post-apocalyptique, et on n&rsquo;oubliera pas le fameux et peut-\u00eatre proph\u00e9tique\u00a0<em>Soylent Green<\/em>\u00a0(Soleil Vert) de Richard Fleisher. Il ne fait aucun doute que le r\u00e9gime alimentaire de l&rsquo;\u00eatre humain puisse se passer de viande et de produits animaux : dans certains laboratoires (parfois soutenus d&rsquo;ailleurs par les fers de lance du mouvement v\u00e9g\u00e9tarien), on s&rsquo;efforce d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 de fabriquer de la viande \u00e0 partir de cellules animales (voir Jocelyne Porcher, <a href=\"http:\/\/www.revuepolitique.fr\/la-production-de-viandes-in-vitro-stade-ultime\/\" target=\"_blank\">\u00ab Le stade ultime des productions animales : la viande <em>in vitro<\/em> \u00bb<\/a>, <em>La Revue politique et parlementaire<\/em>, n\u00b01057, 2010) Voulons-nous que nos descendants n&rsquo;aient plus d&rsquo;autres occasions de rencontre avec\u00a0les animaux qu&rsquo;au travers de documentaires animaliers ou de documents d&rsquo;archive ? Que deviendront les \u00eatres humains priv\u00e9s des relations avec les animaux ? Adopteront-ils des robots pour leur tenir compagnie (et quand notre attachement aux robots deviendra trop flagrant, consid\u00e9rerons-nous comme un devoir de les faire dispara\u00eetre \u00e0 leur tour, pour cesser de les exploiter \u2014 je renvoie ici aux probl\u00e9matiques pos\u00e9es par la\u00a0s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e <em>\u00c4kta m\u00e4nniskor<\/em>) ?<\/p>\n<p>Je reviens alors \u00e0 mon premier paradoxe en notant\u00a0que, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, le paradoxe v\u00e9g\u00e9tarien ne fait que l&rsquo;amplifier : en effet, si nous sommes pris dans la contradiction entre\u00a0notre d\u00e9sir de respecter les animaux et le fait que nous les mangeons, c&rsquo;est bien parce que, non seulement cette mort, ou plut\u00f4t la mise \u00e0 mort, mais tout autant la vie, de ces animaux nous est d\u00e9sormais invisible \u2014 et que l&rsquo;industrie agro-alimentaire fait tout son possible pour cacher la mise \u00e0 mort des animaux, et ce faisant, cache \u00e9galement les animaux vivants. Cette invisibilit\u00e9 des animaux, morts ou vifs, et la fin de plus de dix mille ans d&rsquo;\u00e9levage, c&rsquo;est exactement l&rsquo;aboutissement de la logique des militants de la cause animale : les animaux, pour vivre heureux, disent-ils, devraient vivre \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart des hommes, ils doivent dispara\u00eetre de notre vue (et demeurer inaccessible autant que possible \u00e0 nos sens, \u00e0 nos actions, et, sans doute \u00e0 court terme, \u00e0 nos pens\u00e9es). Bref, la solution radicale consiste \u00e0 oublier les\u00a0animaux \u2014 et il n&rsquo;est pas du tout \u00e9tonnant que les industriels de l&rsquo;agro-alimentaire qui s&rsquo;efforcent\u00a0de produire de la viande sans \u00e9lever d&rsquo;animal, trouvent finalement parmi certains militants de la cause animale des alli\u00e9s. \u00a0Je me demande toutefois si, en r\u00e9alit\u00e9, ce <em>bien<\/em> que nous pensons\u00a0vouloir aux animaux n&rsquo;est pas aussi et surtout un <em>bien<\/em> que nous voulons \u00e0 nous-m\u00eame : un psychanalyste parlerait de d\u00e9fense par un\u00a0d\u00e9ni radical \u2014 supprimer la culpabilit\u00e9 en supprimant l&rsquo;objet m\u00eame qui nous fait nous sentir coupable. Cette solution repose \u00e9galement, et c&rsquo;est un aspect central dans la critique port\u00e9e par les auteurs de\u00a0<em>Zoopolis<\/em>, sur une conception extr\u00eamement pessimiste de l&rsquo;homme (hobbesienne pourrait-on dire, et, \u00e0 tout le moins, purement utilitariste) : il n&rsquo;existerait aucune chance que les\u00a0soci\u00e9t\u00e9s humaines modifient leur comportement envers les animaux, et ces comportements rel\u00e8vent presque syst\u00e9matiquement de l&rsquo;exploitation.<\/p>\n<p>Existe-t-il alors des solutions qui permettrait d&rsquo;\u00e9chapper au paradoxe des d\u00e9fenseurs de la cause animale (et d&rsquo;\u00e9viter la destruction des animaux domestiques) ?\u00a0\u00c0 mon sens, la r\u00e9ponse est positive, mais elle risque de ne pas satisfaire les plus radicaux des militants. La premi\u00e8re voie est celle explor\u00e9e par des personnalit\u00e9s comme Jocelyne Porcher, et de nombreux paysans d\u00e9sireux de revenir \u00e0 une forme d&rsquo;\u00e9levage plus respectueuse non seulement des b\u00eates mais \u00e9galement des hommes, et de leur travail en commun. Elle se fonde sur une distinction nette entre un \u00e9levage \u00e0 taille \u00ab humaine \u00bb (et j&rsquo;ai envie d&rsquo;ajouter : \u00e0 taille \u00ab animale \u00bb) et les usines de production de minerai de viande (pour reprendre les mots de Jocelyne Porcher), qui n&rsquo;ont plus grand chose \u00e0 voir avec l&rsquo;\u00e9levage, mais sont totalement organis\u00e9s autour de la recherche d&rsquo;une maximisation du profit et gouvern\u00e9s par la technologie la pus radicale. La viande et les produits animaux que nous consommons en occident sont issus \u00e0 plus de 90% de cette seconde fili\u00e8re. Et les tendances qu&rsquo;on peut observer au niveau mondial,\u00a0largement nourries par les ambitions des multinationales de l&rsquo;agroalimentaire, ne vont pas, bien au contraire, dans le sens d&rsquo;une r\u00e9duction de cette zootechnologie g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Quand bien m\u00eame, par un retournement de situation qui para\u00eet improbable, du moins dans un futur proche, le cours des choses s&rsquo;inversait et l&rsquo;\u00e9levage traditionnel reprenait le dessus, s\u00e9duisant les consommateurs (lesquels auraient donc fortement diminu\u00e9 leur consommation de viande) et for\u00e7ant le march\u00e9 \u00e0 modifier ses sources d&rsquo;approvisionnement, demeurerait le point crucial de la critique des militants v\u00e9g\u00e9tariens envers toute forme d&rsquo;\u00e9levage : la mise \u00e0 mort des animaux \u2014 une mise \u00e0 mort contr\u00f4l\u00e9e et calcul\u00e9e, et centralis\u00e9e dans des abattoirs de taille toujours plus imposante. Les r\u00e9glementations visant \u00e0 minimiser les souffrances des animaux durant le processus (fortement industrialis\u00e9) de mise \u00e0 mort font ici bien p\u00e2le figure en comparaison de\u00a0l&rsquo;horreur qui se r\u00e9p\u00e8te\u00a0quotidiennement dans les centres d&rsquo;abattage \u00e0 la cha\u00eene. Certains \u00e9leveurs, cit\u00e9s par Jocelyne Porcher et d&rsquo;autres, font part de leur douleur \u00e0 mener les b\u00eates \u00e0 la mort : ils pr\u00e9f\u00e9reraient parfois sinon les tuer eux-m\u00eames, en ritualisant la proc\u00e9dure, plut\u00f4t que de les envoyer dans ces camps de la mort.\u00a0Quoiqu&rsquo;il en soit, le d\u00e9ploiement sur le territoire de fermes relativement modestes (mais suffisantes pour assurer le revenu des paysans qui y travaillent) pr\u00e9sente bien des atouts pour l&rsquo;avenir (\u00e0 commencer pour la biodiversit\u00e9 et la qualit\u00e9 des paysages, ce dont je parle \u00e0 de nombreuses reprises sur ce blog).<\/p>\n<p>La seconde solution est extr\u00eamement ambitieuse, et ouvre un vaste chantier, d\u00e9j\u00e0 largement entam\u00e9, au moins au niveau intellectuel,\u00a0dans le livre de\u00a0Sue Donaldson et Will Kymlicka, Zoopolis, <em>A Political Theory of Animal Rights<\/em>. Il s&rsquo;agit de repenser ce que les auteurs appellent l&rsquo;<em>Animal Rights Theory<\/em> (ATR : la th\u00e9orie des droits des animaux), en l&rsquo;\u00e9largissant et la soumettant \u00e0 de nouveaux paradigmes express\u00e9ment politiques. J&rsquo;ai longuement parl\u00e9 de ce livre \u00e0 plusieurs reprises sur ce blog, et je me contenterai d&rsquo;en rappeler bri\u00e8vement les grandes lignes. Son premier tour de force consiste \u00e0 consid\u00e9rer les animaux comme des animaux politiques au sens propre \u2014 et donc \u00e0 leur accorder un statut politique \u00e0 l&rsquo;instar des \u00eatres humains. Le second tour de force est possible parce que l&rsquo;ouvrage s&rsquo;int\u00e9resse r\u00e9ellement aux animaux dont ils parle, en convoquant nos savoirs \u00e0 leur sujet, et notamment le savoir des \u00e9thologues et des environnementalistes (ce qui n&rsquo;est que rarement le cas chez les tenants de l&rsquo;<em>ATR<\/em>, lesquels, contrairement \u00e0 ce que d\u00e9clare J.\u00a0S. Foer dans l&rsquo;interview cit\u00e9e ci-dessus, se contentent souvent d&rsquo;un point de vue <em>philosophique<\/em> sur \u00ab l&rsquo;animal en g\u00e9n\u00e9ral \u00bb). Ils se montrent donc capable d&rsquo;\u00e9laborer des hypoth\u00e8ses particuli\u00e8res, de poser des probl\u00e8mes concrets, et d&rsquo;aborder ces probl\u00e8mes dans un registre pragmatique. C&rsquo;est \u00e0 mon sens une diff\u00e9rence abyssale avec la plupart des auteurs de la litt\u00e9rature de la cause animale. Et, troisi\u00e8me coup de force, qui d\u00e9coule forc\u00e9ment des deux premiers : on sort tout \u00e0 fait d&rsquo;une consid\u00e9ration essentialiste de la diff\u00e9rence humains\/non-humains, on ne se perd plus dans une interminable\u00a0r\u00e9flexion sur les\u00a0soi-disant \u00abnatures\u00bb humaine ou animale, mais on prend pour objet d&#8217;embl\u00e9e les relations entre les humains et les non-humains (ce que les latouriens identifient comme \u00ab\u00a0natureculture\u00a0\u00bb). Comment les humains et les animaux pourraient mieux vivre ensemble sur cette plan\u00e8te ?\u00a0Voil\u00e0 la question g\u00e9n\u00e9rale du livre, et sa r\u00e9ponse consiste en une recherche des statuts politiques les mieux adapt\u00e9s aux animaux. Le pluriel est ici de mise : en effet,\u00a0il faut commencer\u00a0par distinguer trois grandes\u00a0types de relations entre les animaux et les\u00a0humains, et partant, trois situations extr\u00eamement diff\u00e9rentes, lesquels impliquent qu&rsquo;on s&rsquo;int\u00e9resse alors \u00e0 trois statuts politiques diff\u00e9rents (notons qu&rsquo;\u00e0 chaque fois les auteurs r\u00e9fl\u00e9chissent aux diff\u00e9rents statuts politiques auxquels les humains peuvent pr\u00e9tendre, qui fournissent en quelque sorte des mod\u00e8les plus ou moins transposables aux animaux consid\u00e9r\u00e9s) \u00a0:<\/p>\n<p>1. Les animaux sauvages devrait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme souverains.<\/p>\n<p>2. Les animaux \u00ab\u00a0liminaux\u00a0\u00bb (<em>liminal animal<\/em>) \u00a0ou \u00ab\u00a0commensaux\u00a0\u00bb (qu vivent \u00e0 proximit\u00e9 ou dans les zones habit\u00e9es par les humains) devraient \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des r\u00e9sidents (<em>denizen<\/em>) plus ou moins temporaires.<\/p>\n<p>3. Les animaux domestiques (c&rsquo;est-\u00e0-dire les animaux de compagnie et les animaux d&rsquo;\u00e9levage) devraient \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des citoyens \u00e0 part enti\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00c0\u00a0chaque situation se rattache un ensemble de droits et de devoirs, d&rsquo;\u00e9galit\u00e9s et d&rsquo;in\u00e9galit\u00e9s. La gamme des droits (et des devoirs) s&rsquo;enrichit donc notablement dans cette perspective zoopolitique, notamment parce qu&rsquo;elle \u00e9nonce d\u00e9sormais des droits positifs, et ne se r\u00e9sume donc plus seulement, ce qui constitue l&rsquo;une des critiques r\u00e9currentes \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;ART classique, \u00e0 des injonctions n\u00e9gatives (du genre : ne pas tuer, ne pas exploiter, etc.). Il n&rsquo;est \u00e9videmment plus question de supprimer des animaux (les esp\u00e8ces domestiques) pour r\u00e9pondre \u00e0 l&rsquo;injonction de \u00ab\u00a0non-exploitation\u00a0\u00bb \u2014 devrait-on\u00a0occire tous les esclaves pour en finir avec l&rsquo;esclavage ?\u00a0Au contraire, dans le mod\u00e8le zoopolitique, les relations entre les humains et les non-humains sont assum\u00e9es, encourag\u00e9es, enrichies et r\u00e9-invent\u00e9es. Les questions souvent purement abstraites qui occupent \u00e0 longueur de pages les ouvrages des d\u00e9fenseurs de la th\u00e9orie\u00a0antisp\u00e9ciste, se multiplient en autant de probl\u00e8mes concrets, localis\u00e9s, qui requi\u00e8rent une meilleure connaissance des animaux, et m\u00eame, une nouvelle \u00e9thologie des relations humains-non humains, autant de nouveaux probl\u00e8mes donc, \u00e0 partir desquels on peut construire et affiner des outils l\u00e9gislatifs par exemple. D\u00e8s lors, bien que fond\u00e9e sur les m\u00eames bases \u00e9thiques que la th\u00e9orie classique antisp\u00e9ciste, la th\u00e9orie zoopolitique fait exploser la solution absurde selon laquelle, pour mieux aimer les animaux, il faudrait s&rsquo;en s\u00e9parer radicalement, ou bien en les parquant dans des r\u00e9serves inaccessibles \u00e0 l&rsquo;homme, ou bien en les tuant, bref, en les faisant dispara\u00eetre de nos mondes humains.<\/p>\n<p>Cette nouvelle approche m&rsquo;int\u00e9resse \u00e9videmment au plus haut point, et j&rsquo;essaie sur ce blog d&rsquo;en imaginer quelques applications, en partant de probl\u00e9matiques locales. Je consid\u00e8re toutefois\u00a0qu&rsquo;un vaste chantier demeure ouvert et hautement probl\u00e9matique concernant la question de l&rsquo;\u00e9levage et celle de la chasse et de la p\u00eache. Je reviendrais sur ces points \u00e0 l&rsquo;occasion.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Le militant de la cause animale Jonathan S. 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