{"id":88,"date":"2018-10-05T11:38:22","date_gmt":"2018-10-05T11:38:22","guid":{"rendered":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/?page_id=88"},"modified":"2025-10-12T08:54:47","modified_gmt":"2025-10-12T08:54:47","slug":"4-femmes","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/4-femmes\/","title":{"rendered":"4 femmes"},"content":{"rendered":"<p>1<\/p>\n<p>Je m\u2019\u00e9puise. Quelques heures au compteur au comptoir \u2013 aval\u00e9es d\u00e9j\u00e0 avec m\u00e9thode : trois larges pintes de bi\u00e8re, me suis lev\u00e9 bien trop t\u00f4t ce matin et, facteur aggravant, sans aucune raison valable, elle : est estonienne (a-t-elle dit) et constitue l\u2019attraction principale (la seule qui me justifie ICI, parce que sinon je pourrais tout \u00e0 fait \u00eatre AILLEURS) d\u2019ICI, et \u00e0 vrai dire, plus largement, du moins en ce moment, du moins aujourd\u2019hui, de la ville toute enti\u00e8re, dont j\u2019ai plus que soup\u00e9 large et blonde, elle : avec de longs et fins cheveux qui pleuvent doucement jusqu\u2019\u00e0 ces remarquables fesses rebondies qu\u2019on devine sous la jupe \u00e9paisse \u2013 on doit \u00eatre en hiver comme toujours \u2013 et que je ne cesse de deviner sauf quand ces yeux-l\u00e0 doux et rieurs et moqueurs et vaguement tristes en m\u00eame temps daignent se poser sur ma bouille implorante, une h\u00e9ro\u00efne de Konsalik \u2013 \u00e7a c\u2019est de la r\u00e9f\u00e9rence ! \u2013 l\u2019infirmi\u00e8re ukrainienne qui se laisse s\u00e9duire par le soldat du Reich recueilli bless\u00e9 le bras band\u00e9 \u2013 le reste dieu merci pour l\u2019intrigue en parfait \u00e9tat de fonctionnement \u2013 en marge du si\u00e8ge de Stalingrad ou je ne sais quel autre jeune et vertueuse et courageuse et passionn\u00e9e paysanne devenue infirmi\u00e8re sur le front russe et soumise \u00e0 la rudesse de ces obs\u00e9d\u00e9s de soldats bah ! n\u2019est-elle pas courageuse elle aussi : venir se perdre ici dans cette foutue bourgade de province si loin du \u00f4 pays natal \u00f4, et moi qui l\u2019entretiens avec voracit\u00e9 en anglais en allemand par fantaisie ou snobisme c\u2019est selon, tout sauf le fran\u00e7ais le fran\u00e7ais me r\u00e9pugne premi\u00e8rement et, deuxi\u00e8mement il y a tout autour de NOUS (un nous dont l&rsquo;existence n&rsquo;a pas d&rsquo;autre r\u00e9alit\u00e9 que celle d&rsquo;un r\u00eave \u00e9mergeant par saccade de mon esprit , ou ce qui en tient lieu) une flop\u00e9e de zigomars dans mon genre plant\u00e9e \u00e0 ce comptoir d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment public, alors parler : LUI parler avec d\u2019autres langues \u00e7a distingue un peu, tous l\u00e0 s\u2019effor\u00e7ant aussi de l\u2019entretenir \u2013 tant elle est ce soir irr\u00e9sistible voletant de-ci de-l\u00e0d\u2019une main leste qu\u2019on aimerait tant baiser transportant ces affreuses pintes au nom affreux, ha ! tant de vulgarit\u00e9 s\u2019\u00e9talant partout sans respect pour la gr\u00e2ce, cette atmosph\u00e8re de rivalit\u00e9 flottant par dessus les bulles et de la mousse chuintante et l\u2019ennui, forc\u00e9ment tout ce que je d\u00e9teste je vaux tellement mieux que tous ceux-l\u00e0 \u2013 se dit chacun d\u2019entre eux y compris moi \u2013 Ekatherina me r\u00e9pond gentiment tandis que je lui confie \u00e0 quel point la mer Baltique et ses glaces et ses navires de p\u00eache et combien Tallinn et le ferry pour Helsinki et j\u2019aimerais tant me battre pour tes yeux affolants sur la glace du lac Pe\u00efpous cet hiver veux-tu ? \u2013 bref, grand d\u00e9ballage de clich\u00e9s \u2013 ma bi\u00e8re interrompt cet \u00e9panchement lyrique et demande \u00e0 son buveur : t\u2019es certain que si elle n\u2019\u00e9tait pas estonienne mais, mettons, berrichonne, \u00e7a te ferait le m\u00eame effet mon gars ? chuuuuttttt ! Personne n\u2019a besoin de savoir \u00e7a et surtout pas moi \u2013 et comme tout devient laid malgr\u00e9 les rives gel\u00e9es du lac Pe\u00efpous plut\u00f4t cette tabl\u00e9e de pourceaux grima\u00e7ants agripp\u00e9s au comptoir les p\u00e9nis psychiques saillants band\u00e9s bah ! pr\u00e9f\u00e8re encore : filer au fin fond du bar dans l\u2019obscurit\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 s\u2019attablent d\u2019autres pas moins obscurs \u2013 noirs comme des corbeaux des pieds \u00e0 la t\u00eate et jusqu\u2019aux ongles et au bec \u2013 j\u2019en connais deux ou trois je m\u2019assieds entre un grand \u00e9chalas dont le visage sec est barr\u00e9 par une m\u00e8che de cheveux forc\u00e9ment noirs qui lui descend jusqu\u2019au menton \u2013 il en mordille machinalement l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 \u2013 et une fille bizarre qui doit peser son quintal qu\u2019elle surmonte d\u2019un visage intrigant, assez joli, et regarde au milieu des couleurs violettes et noires dont elle est fard\u00e9 avec une sorte d\u2019intention que je ne devine pas d\u2019abord, que je finirai tout de m\u00eame par deviner ensuite.<\/p>\n<p>2<\/p>\n<p>De quoi parlons-nous au juste ? De la mort parce qu\u2019elle est obs\u00e9d\u00e9e dit-elle par la mort : c\u2019est son truc son domaine sa sp\u00e9cialit\u00e9 et n\u2019a-t-elle pas \u00e9crit un texte puis un sc\u00e9nario \u00e0 ce sujet un cimeti\u00e8re dans un village d\u2019un pays lointain, parce que ses parents viennent de ce pays lointain les fleurs du m\u00fbrier blanc et les chardons autour de leur tombe et pourquoi pourquoi, et j\u2019ai film\u00e9 dit-elle avec une amie com\u00e9dienne un film que j\u2019esp\u00e8re montrer, un livre que j\u2019esp\u00e8re \u00e9crire sur la mort cet endroit etc. Avouons : je comprends pas tout, j&rsquo;\u00e9coute cette histoire de loin quand bien m\u00eame elle se penche et s\u2019approche de mon cou de mon oreille de ma bouche je sens son souffle : il faut que j\u2019aille pisser je dis l\u00e2chement non seulement parce qu\u2019elle fait vraiment peur mais parce que je n\u2019en ai rien \u00e0 faire de la mort parce qu\u2019aussi il y a mon estonienne l\u00e0 dans les parages qui me glisse un petit regard farouche au passage en posant ses bi\u00e8res et parce que j\u2019en ai envie tout simplement (de pisser), c\u2019est ignoble je sais et le peu de morale qui parfois me gouverne r\u00e9prouve l\u2019usage que je fais de cette sombre fille plantureuse pour en s\u00e9duire une autre, l\u2019utiliser pour induire de la jalousie et r\u00e9v\u00e9ler son d\u00e9sir, non non je suis pas fier croyez-le bien ! je m\u2019en veux comme je m\u2019en voudrais encore quand plus tard apr\u00e8s la fermeture je la suivrais jusqu\u2019\u00e0 chez elle et encore plus tard quand apr\u00e8s un entretien long et laborieux durant lequel je pronon\u00e7ais \u00e9ventuellement cinq mots intelligibles je pris conscience du caract\u00e8re d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de la situation : \u00e9tal\u00e9 nu tel un nouveau-n\u00e9 sur son vaste lit ouvert comme un champ de bataille ou la promesse d\u2019une bataille \u00e0 venir, j\u2019\u00e9coutais les bruits provenant de la salle de bain o\u00f9 elle tentait sans doute de se faire une beaut\u00e9, et moins encore quand le moment fut venu de faire quelque chose de disons : sexuel (?!) au milieu de tout ce fatras de chair plus ou moins ferme \u2013 et pas tr\u00e8s ferme en g\u00e9n\u00e9ral \u2013 avec mes pauvres outils ridiculement minusculement inappropri\u00e9s, l\u00e0 j\u2019aurais voulu \u00e0 mon tour peser un quintal suppl\u00e9mentaire question d\u2019habiller un peu mon armature osseuse trop apparente et un p\u00e9nis de taille infiniment sup\u00e9rieure qui fasse au moins un peu le poids : bref un grand embarras un grand embarras \u2013 surtout puisque nous sommes \u00e0 la p\u00e9nible phase des aveux circonstanci\u00e9s que le p\u00e9nis d\u00e9j\u00e0 pas bien \u00e9pais n\u2019\u00e9tait pas bien ferme non plus et pas davantage d\u00e9sireux de se trouver pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 sur ce lit environn\u00e9 d\u2019une t\u00eate de mort d\u2019un poster de Lautr\u00e9amont \u00e9clairage \u00e0 la bougie, manquaient plus que les cha\u00eenes en fer et des anneaux clout\u00e9s et quelques oubliettes : bouh !<\/p>\n<p>Et bien s\u00fbr ce fut un fiasco dans la mesure o\u00f9 je savais \u00e0 l\u2019avance ma tentative, une forme d\u2019hommage sans doute, vou\u00e9e au fiasco et que le sachant je m\u2019y suis tout de m\u00eame efforc\u00e9, mais l\u2019effort est rarement couronn\u00e9 de succ\u00e8s dans ces affaires-l\u00e0, et je n\u2019ai jamais su r\u00e9ussir quoi que ce soit quand le c\u0153ur n\u2019y est pas, \u00e0 commencer par ma vie professionnelle \u2013 je passerai les d\u00e9tails in\u00e9vitablement et comme il se doit scabreux \u2013 car, ce qui n\u2019arrangeait rien, vautr\u00e9 comme un grain de plancton sur le ventre d\u2019un orque, d\u00e9j\u00e0 terrifi\u00e9 \u00e0 vrai dire par l\u2019\u00e9vident phantasme de d\u00e9voration, mante religieuse m\u00e2le subitement prenant conscience de jouer sa peau dans cette ultime \u00e9treinte et qu\u2019en fait d\u2019\u00e9treinte, il s\u2019agissait plut\u00f4t d\u2019\u00eatre \u00e9treint \u00e9touff\u00e9 ingurgit\u00e9 tout en m\u2019agitant \u00e0 la recherche de je ne sais quoi, d\u2019un je ne sais quoi que j\u2019aurai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ne pas avoir \u00e0 chercher et encore moins d\u00e9couvrir : je voyais par del\u00e0 son immense chevelure brune qui lui couvrait le dos la photographie pos\u00e9e sur la commode sous la lampe aux formes celtico\u00efdes et aux couleurs psych\u00e9d\u00e9liques la photographie d\u2019un visage d\u2019une p\u00e2leur extr\u00eame une jeune fille absolument triste v\u00eatue d\u2019une robe blanche juste un peu plus blanche que le grain de ses joues et tout en m\u2019effor\u00e7ant path\u00e9tiquement \u00e0 mes affaires je ne cessais de regarder et regarder encore jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il m\u2019apparut qu\u2019indubitablement c\u2019\u00e9tait elle, elle avec quelques ann\u00e9es de moins, elle la photo d\u2019elle-m\u00eame sur la table de nuit fr\u00eale et l\u00e9g\u00e8re maigrelette et osseuse p\u00e2le et s\u00e8che comme la mort, c\u2019\u00e9tait elle, celle-l\u00e0 m\u00eame que j\u2019entreprenais pr\u00e9sentement et, au moment o\u00f9 ce lien s\u2019imposait \u00e0 mon esprit, mon corps se fige\u00e2t mon c\u0153ur cessa de battre sans doute et ma bouche cessa de haleter et nous nous en t\u00eenmes l\u00e0, et ce que nous avons fait ensuite causer un peu boire un th\u00e9 quelque chose de chaud se rhabiller, je n\u2019en suis pas fier non plus et non je ne pense pas dormir ici je ne pense pas je vais rentrer et elle, me regardant alors d\u2019un air f\u00e9roce comme si elle avait \u00e9t\u00e9 trahie, un air f\u00e9roce sous sa chouette empaill\u00e9e le cr\u00e2ne pos\u00e9 sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re Lautr\u00e9amont et la photographie dont je n\u2019osais pas parler et dont je ne lui parlerai d\u2019ailleurs jamais puisqu\u2019alors je partais, marchant ayant perdu toute consistance dans les rues jusqu\u2019\u00e0 chez moi et m\u2019obligeant \u00e0 penser \u00e0 l\u2019autre, \u00e0 l\u2019Estonienne, faisant tout mon possible pour oublier m\u2019effor\u00e7ant d\u2019imaginer le corps d\u2019une autre de m\u2019y articuler d\u2019y p\u00e9n\u00e9trer de modifier mes pens\u00e9es et les images qui ne manqu\u00e8rent pas de se pr\u00e9cipiter pendant que je m\u2019essayais \u00e0 m\u2019endormir et pr\u00e9venir aussi les r\u00eaves, les images du r\u00eave, l\u2019exclure \u00e0 tout jamais de mon iconographie nocturne : mais ce qui a \u00e9t\u00e9 vu l\u2019a \u00e9t\u00e9 une bonne fois pour toute et nul ne saurait s\u2019y soustraire.<\/p>\n<p>3<\/p>\n<p>Le soir d\u2019apr\u00e8s je changeai de bar et tant pis pour l\u2019Estonienne et j\u2019allais quelque part en centre ville, dans un des ces rares endroits o\u00f9 je ne connaissais personne et o\u00f9, esp\u00e9rais-je, je n&rsquo;\u00e9tais connu de personne : l&rsquo;anonymat vous garantit un minimum de paix, celle dont j&rsquo;avais besoin, nul n&rsquo;attend rien de celui dont on ignore le nom, et par dessus tout, il n&rsquo;est pas d&rsquo;autre issue pour le buveur des nuits pass\u00e9es que de boire encore \u2013 sinon il perd pied, et c&rsquo;est irr\u00e9m\u00e9diable. Boire donc ! Ce que je m&#8217;empressais de faire, m&rsquo;aggripant au comptoir, d\u00e9pensant consciencieusement le peu qui me restait, calculant toutefois, non sans angoisse : me manquent quarante centimes pour la prochaine gorg\u00e9e, comptable de mis\u00e8re, et minuit qui s&rsquo;avance sans bruit : alors, je buvais lentement, histoire de gagner du temps, lentement, lentement, m&rsquo;abrutissant avec m\u00e9thode, baign\u00e9 dans cette abominable et si mal venue atmosph\u00e8re de f\u00eate, musique cubaine et couleurs vives, buvant \u00e0 petites lap\u00e9es jusqu&rsquo;au d\u00e9go\u00fbt, me d\u00e9go\u00fbtant moi-m\u00eame quand j&rsquo;abordais untel, faisant mine de m&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 sa causerie, m\u2019employant \u00e0 le relancer, en posant quelques questions bien senties, manifestant tous les signes ext\u00e9rieurs de la passion, de l\u2019admiration, tout cela dans le but conscient trop conscient ! d\u2019\u00eatre pay\u00e9 de mes efforts par un demi de bi\u00e8re, que voulez-vous, les difficult\u00e9s de la vie ont fait de moi un salaud, un profiteur, bien que sous d\u2019autres aspects je ne fusse pas un mauvais bougre, juste un peu trop dou\u00e9 pour la parole, ce genre de parole qui flatte les \u00e2mes inqui\u00e8tes de leur valeur, renforce le moi, re-narcissise \u00e0 peu de frais, et ce talent-l\u00e0, comment pourrais-je le consid\u00e9rer unilat\u00e9ralement comme un vice, quand il m\u2019a sorti de tant de situations d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es, quand il me permet de r\u00e9ussir les entretiens d\u2019embauche que ma propension \u00e0 d\u00e9missionner rend assez fr\u00e9quents, quand il m\u2019aide \u00e0 trouver la dose d\u2019affection aupr\u00e8s des femmes, quand bien m\u00eame il n&rsquo;est pas objectivement de plus mauvais parti que moi, payant cette disposition d&rsquo;un d\u00e9go\u00fbt croissant, quand, onctueusement v\u00e9nal, j&rsquo;allais maintenant vers un autre, dans l&rsquo;id\u00e9e de lui soutirer \u00e0 lui aussi un verre de plus, bient\u00f4t d\u00e9go\u00fbt\u00e9 de mes propres mots, de ma propre ing\u00e9niosit\u00e9 verbale, bonimenteur path\u00e9tique en fin de course, com\u00e9dien sur le retour, s\u00e9ducteur en voie de d\u00e9composition, qui ne parle plus mais r\u00e9cite radote embobine, d\u00e9gradant l&rsquo;art noble de la conversation en le trempant dans les eaux putrides des marais du commerce et de l&rsquo;affairisme, par suite r\u00e9duisant l&rsquo;autre au rang de client, de pigeon, de porte-monnaie sur pattes ! Et pourtant, \u00e9clair d&rsquo;humanit\u00e9 dans les mar\u00e9cages puants de mon ivrognerie : cette fille, \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re-plan, fine comme un roseau se dressant par dessus la tourbe, avec ce l\u00e9ger bec de li\u00e8vre, de grands beaux yeux bruns, pas plus de vingt ans \u00e9valuai-je d&rsquo;un \u0153il avis\u00e9 \u2013 Ma foi ! bon \u0153il encore \u00e0 d\u00e9faut d&rsquo;un bon pied ! \u2013 tout en simulant la discussion passionn\u00e9e avec un quidam pris au hasard et au visage sans nom, je tente de capter son attention \u00e0 elle, tout en buvant, lentement, comme un vieillard trempant des l\u00e8vres gerc\u00e9es dans une tisane br\u00fblante, courant trois li\u00e8vres \u00e0 la fois, tricheur et buveur et amant ! Trop pour un seul homme. Que le d\u00e9go\u00fbt m&#8217;emporte, que la haine de soi, fid\u00e8le compagne, me fasse dispara\u00eetre \u00e0 jamais !<\/p>\n<p>Faut que je rentre chez moi \u2013 mais o\u00f9 est-ce chez toi ? Trop loin d\u2019ici, presque une heure de route parce que je dois passer par les petites routes, les routes discr\u00e8tes, les routes pour les taux d\u2019alcool\u00e9mie illicites, c\u2019est mon cas, faut \u00e9viter la police, et l\u2019angoisse de rencontrer la police, autant faire ces petits d\u00e9tours, une heure donc, dans mon \u00e9tat, vaut mieux arr\u00eater les frais l\u00e0 maintenant et rentrer, d\u2019abord payer l\u2019addition, filer en tra\u00eetre, descendre au parking souterrain, remettre la main sur ce foutu ticket de stationnement \u2013 pas si simple ! \u2013, payer encore, retrouver la place o\u00f9 j\u2019ai gar\u00e9 la voiture tant\u00f4t \u2013 pas une mince affaire \u2013 et : les cl\u00e9s, \u00e9tablir le contact, d\u00e9marrer : Non ! je tourne la cl\u00e9 sans y penser, mais : rien, pas la moindre r\u00e9action \u00e9lectrique ou chimique. J\u2019essaie encore. Et encore. M\u2019\u00e9nerve un peu, pas tant que \u00e7a finalement, l\u2019alcool aidant. Quelques minutes passent et je suis forc\u00e9 de dresser le constat suivant : 1. La voiture est en panne dans un parking souterrain et obscur (et : va trouver un d\u00e9panneur \u00e0 cette heure tardive !) 2. Il fait nuit (comme toujours), 3. Je ne suis qu&rsquo;\u00e0 moiti\u00e9 ivre (ce qui est bien pire que de l&rsquo;\u00eatre tout \u00e0 fait), 4. Je n&rsquo;ai plus un rond, plus un radis, pas le moindre brin d&rsquo;oseille (et \u00e7a ! c&rsquo;est la pr\u00e9configuration \u00e9vidente d&rsquo;une fin du monde imminente !). 5. Ha mais si ! Dans la bo\u00eete \u00e0 gants, une pi\u00e8ce d&rsquo;argent, deux euros ! Sauv\u00e9 !<\/p>\n<p>Retour aux \u00e9tages sup\u00e9rieurs &#8211; des enfers donc, au purgatoire, le paradis demeurant inaccessible. Le bar est encore ouvert \u2013 on verra bien, \u00e7a fait toujours un endroit o\u00f9 aller \u2013 j\u2019entre, en esp\u00e9rant qu\u2019\u00e0 la fermeture, il se trouvera une \u00e2me charitable, ou bien aussi saoule que moi, pour me proposer un coin de canap\u00e9. Bref : il me fallait tout de m\u00eame pousser \u00e0 nouveau la porte de ce bar, ou bien dormir dehors \u2013 appeler au secours mon \u00e9pouse ne constituait pas une option : tout sauf cette humiliation suppl\u00e9mentaire : quand on est en guerre, il faut savoir cacher ses faiblesses \u00e0 l\u2019ennemi sans quoi il aura t\u00f4t fait de pousser son avantage plus avant, et bient\u00f4t vous n\u2019\u00eates plus qu\u2019un cadavre puant sur un champ de bataille : ces choses l\u00e0 ne manqueraient pas de se produire, mais pas maintenant, nous n\u2019avions ni l\u2019un ni l\u2019autre le d\u00e9sir de d\u00e9signer maintenant un vainqueur et un vaincu, il nous fallait une guerre, et de toutes mani\u00e8res, le t\u00e9l\u00e9phone aurait certainement sonn\u00e9 dans le vide, car il \u00e9tait probable que, comme toutes les nuits ces derni\u00e8res semaines, elle aussi naviguait quelque part dans cette ville, dans d\u2019autres bars et d\u2019autres quartiers, et avec d\u2019autres compagnons d\u2019infortune, menant sa partie \u00e0 elle, sa propre guerre, tandis que je menais la mienne, qui m\u2019amenait donc \u00e0 cet instant \u00e0 pousser \u00e0 nouveau cette porte, pas bien fier mais soudainement inspir\u00e9 je lan\u00e7ai \u00e0 la cantonade \u2013 une dizaine de buveurs et buveuses et leur d\u00e9vou\u00e9 barman, tous accabl\u00e9s d\u2019ennui :<\/p>\n<p>\u00ab Bonsoir \u00e0 nouveau chers amis que je quittais pas plus tard que tout \u00e0 l&rsquo;heure, vous n\u2019allez pas le croire ! j\u2019\u00e9tais vraiment d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 rentrer chez moi, mais, ! Vous n&rsquo;allez pas le croire ! ma voiture est en panne, et, comme le malheur va toujours accompagn\u00e9, je n\u2019ai pour ainsi dire plus un sou vaillant, pas de quoi me payer un taxi et encore moins l&rsquo;h\u00f4tel, en vertu de quoi me voil\u00e0 condamn\u00e9 \u00e0 passer la nuit en ville, et c\u2019est pourquoi je reviens ici dans l\u2019espoir que l\u2019un, ou l\u2019une !, d\u2019entre vous me fasse l\u2019aum\u00f4ne d\u2019un coin de canap\u00e9, d\u2019un morceau de matelas, et, s&rsquo;il le faut, par terre \u00e0 m\u00eame le sol, \u00e7a ira aussi tr\u00e8s bien, question de me refaire une sant\u00e9, vous comprenez, dormir un peu et me lever demain matin dans de meilleures dispositions pour r\u00e9gler mes petites affaires m\u00e9caniques. \u00bb<\/p>\n<p>Tirade qui tomba pour ainsi dire \u00e0 plat, deux trois sourires en coin peut-\u00eatre, un peu d\u2019\u00e9tonnement et probablement une pointe d\u2019admiration car c\u2019\u00e9tait tout de m\u00eame un aveu assez gonfl\u00e9 \u2013 seuls p\u00e9till\u00e8rent discr\u00e8tement les yeux de la jeune femme au bec de li\u00e8vre : elle rougit un peu, quand je l&rsquo;abordais, et sa bouche minuscule se tordit dans un sourire g\u00ean\u00e9. \u00ab Je peux ? \u00bb et bien entendu, je pouvais. La chance sourit aux malheureux.<\/p>\n<p>La suivre jusqu\u2019\u00e0 chez elle \u2013 un petit appartement, on entre par la cuisine, elle le partage avec une amie qui n\u2019est pas l\u00e0 ce soir, mais, ouvrant la porte du salon, tu peux t\u2019installer sur ce canap\u00e9, moi, je dors l\u00e0, dit-elle en d\u00e9signant un autre canap\u00e9, qui fait avec celui qui m\u2019est donc promis un angle droit. On cause un peu, j\u2019aurais aim\u00e9 boire encore un verre, ou deux, ou trois, j\u2019aurais aim\u00e9 m\u2019endormir, m\u2019endormir tout contre elle, j\u2019aurais aim\u00e9 \u00eatre mieux inspir\u00e9, moins fatigu\u00e9 \u2013 le magn\u00e9tophone \u00e0 cassettes diffuse les chansons d\u2019un chanteur \u00e0 la mode, chacun des mots qu\u2019il chante se d\u00e9tache du magn\u00e9tophone vient percuter mes yeux d\u2019alcoolique, produisant des images incongrues, et s\u2019insinue entre les mots \u00e0 l\u2019aide desquels nous essayons de nous articuler l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, perturbant donc une conversation d\u00e9j\u00e0 p\u00e9nible \u2013 j\u2019aurais surtout aim\u00e9, et m\u2019en rendre compte plus t\u00f4t, ne pas \u00eatre l\u00e0, rentrer chez moi, en finir avec ces fant\u00f4mes de nuits et jours, prendre le temps de d\u00e9poser un peu les toxines accumul\u00e9es, me d\u00e9faire de ma propre toxicit\u00e9, me laisser une chance de redevenir un homme, un homme neuf, portant des v\u00eatements propres, lav\u00e9 de pr\u00e8s, frais et dispo \u2013 au lieu de \u00e7a, ma bouche se tord au fur et \u00e0 mesure des efforts que je fais pour nourrir la conversation, l\u2019impression de puiser au fond d\u2019un grand trou vide, et je vois bien qu\u2019elle devine combien \u00e7a me co\u00fbte et \u00e0 quel point je suis un gar\u00e7on d\u00e9cevant, et pour finir, nous allons nous coucher, d\u2019abord chacun sur notre canap\u00e9 allou\u00e9, puis, quelques minutes plus tard, vaguement entortill\u00e9s sur un seul canap\u00e9, ne me p\u00e9n\u00e8tre pas murmure-t-elle, non, je dis, je ne te p\u00e9n\u00e8tre pas, ce qui m\u2019arrange car voyez-vous, ce genre de chanteur l\u00e0, qui r\u00e9pand dans la pi\u00e8ce cette ambiance pour ainsi dire commerciale, \u00e7a me fait d\u00e9bander direct, quand bien m\u00eame j\u2019essaie de faire taire ses mots ind\u00e9cents, qui sonnent comme le caqu\u00e8tement d\u2019un tiroir caisse, mais finalement, nos \u00e9bats demeurent calmes et doux, assez d\u00e9licats, d\u00e9passionn\u00e9s, propices \u00e0 l\u2019apaisement, et tout en prenant soin de ses zones \u00e9rog\u00e8nes, je me repose de ces heures instables, morcelantes, d\u00e9gradantes.<\/p>\n<p>4<\/p>\n<p>Le lendemain, je parviens \u00e0 rentrer chez moi, je n\u2019ose dire : chez nous, apr\u00e8s une telle nuit, sans parler des nuits pr\u00e9c\u00e9dentes, lesquelles signifieraient plut\u00f4t la ruine de ce nous, en faisant du stop \u00e0 la sortie de la ville, apr\u00e8s quoi, apr\u00e8s m\u2019\u00eatre occup\u00e9 des chats affam\u00e9s et avoir grimp\u00e9 dans ma chambre, je m\u2019effondre enfin.<\/p>\n<p>Je me r\u00e9veille vers quatorze heure, glisse comme un spectre jusqu\u2019\u00e0 la cuisine, et la croise dans le salon. Elle est \u00e0 son bureau et corrige des copies, une pile qui me semble \u00e9norme. Elle l\u00e8ve la t\u00eate et me regarde avec un air bizarre. Que j\u2019attendais f\u00e9roce. En r\u00e9alit\u00e9 : tout \u00e0 fait \u00e9teint. J\u2019ai pass\u00e9 les deux derni\u00e8res nuits dehors, elle le sait, et il n\u2019est pas utile de lui raconter les d\u00e9tails. Elle sait. (J\u2019ignore de mon c\u00f4t\u00e9 o\u00f9 elle a pass\u00e9 ces nuits : mais je m\u2019en fiche, sinc\u00e8rement, je m\u2019en fiche). Marmonne un salut d\u2019une voix que j\u2019aurais aim\u00e9 moins aigu\u00eb, plus assur\u00e9e, plus virile, pas celle d\u2019un gamin pr\u00e9-pub\u00e8re gagn\u00e9 par la culpabilit\u00e9, elle r\u00e9pond salut tu t\u2019es bien amus\u00e9 ? Pas tant que \u00e7a, je r\u00e9ponds, ce qui me semble sur le moment fort \u00e9loign\u00e9 de ce que j\u2019avais envie de dire, mais quoi dire ? Manger un morceau, puisque nous ne mangeons de toutes fa\u00e7ons plus ensemble, ni ne dormons ensemble, et tandis que je pr\u00e9pare mon sandwich, je comprends qu\u2019il va bien falloir un de ces jours que je parte, pas pour un soir une nuit ou quelques jours au gr\u00e9 des gens, au gr\u00e9 des bars, mais que je parte pour de bon, et j\u2019imagine que le moment approche, o\u00f9 c\u2019est elle qui me mettra dehors, ce que j\u2019attends au fond, en dilapidant ma vie de la sorte.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 Je m\u2019\u00e9puise. 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