{"id":695,"date":"2014-05-11T22:38:42","date_gmt":"2014-05-11T21:38:42","guid":{"rendered":"https:\/\/outsiderland.com\/outside\/?page_id=695"},"modified":"2025-10-13T12:24:14","modified_gmt":"2025-10-13T12:24:14","slug":"se-confronter-au-pire-1","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/limites\/se-confronter-au-pire-1\/","title":{"rendered":"Se confronter au pire -1-"},"content":{"rendered":"<p class=\"western\">\u00ab\u00a0<i>C\u2019est \u00e0 cette qualit\u00e9 insaisissable qui, d\u00e8s lors que la pens\u00e9e de la blancheur est dissoci\u00e9e du monde des significations plaisantes et rattach\u00e9e \u00e0 un objet terrible par lui-m\u00eame, porte cette terreur \u00e0 sa plus extr\u00eame intensit\u00e9. Voyez l\u2019ours blanc des p\u00f4les et le requin blanc des tropiques : d\u2019o\u00f9 vient l\u2019horreur transcendante qu\u2019ils inspirent, sinon de la lisse et floconneuse blancheur de leur robe ? La blancheur sinistre \u2014 voil\u00e0 ce qui donne \u00e0 leur muette avidit\u00e9 un si repoussant caract\u00e8re de douceur, qui r\u00e9vulse, d\u2019ailleurs, plus qu\u2019il ne terrifie. Pareillement, le tigre aux crocs cruels et au pelage armori\u00e9 n&rsquo;\u00e9branle pas autant le courage que l\u2019ours ou le requin enlinceul\u00e9s de blanc<\/i>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\">Herman Melville, <i>Moby Dik<\/i> (1851), trad. P. Jaworski, Gallimard (2006), cit\u00e9 en exergue du roman de Dan Simmons, <i>The Terror,<\/i> 2007.<\/p>\n<p class=\"western\">Je vais essayer de b\u00e2tir une \u00e9bauche de mod\u00e8le \u00e0 partir d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments disparates dont j\u2019extrais \u00e0 chaque fois deux constantes : une tendance irr\u00e9versible \u00e0 se confronter \u00e0 la plus grande peur (voire la peur elle-m\u00eame) et, dans un mouvement presque contraire, une tendance \u00e0 la domestiquer, \u00e0 la vaincre en la contraignant par une technique, une comp\u00e9tence.<\/p>\n<p class=\"western\">1. L\u2019id\u00e9e de ce th\u00e8me m\u2019est venu, pour \u00eatre tout \u00e0 fait honn\u00eate d\u2019un comportement que j\u2019avais not\u00e9 me concernant. Une sorte d\u2019impulsion qui me poussait \u00e0 me mettre dans des situations p\u00e9rilleuses, bien que sachant pertinemment les risques que j\u2019encourrais. J\u2019aurais pu \u00e0 ce moment l\u00e0 de mon exploration rebrousser chemin, ou prendre le sentier sur la gauche, mais au lieu de \u00e7a, je persistais \u00e0 suivre le cours du torrent imp\u00e9tueux malgr\u00e9 les eaux qui montaient et les falaises qui dessinaient des gorges de plus en plus impraticables. J\u2019aurais pu, et j\u2019aurais du, si je m&rsquo;\u00e9tais montr\u00e9 raisonnable, ne pas tenter l\u2019ascension de ces pentes couvertes de neige, alors m\u00eame que le temps se couvrait et que les temp\u00e9ratures baissaient et que les neiges devenaient de la glace. J\u2019aurais du d\u00e9cliner l\u2019offre de ces inconnus, et ne pas m\u2019embarquer dans une aventure dont j\u2019avais tout lieu de penser qu\u2019elle risquait de mal tourner, et pourtant, en d\u00e9pit de toute prudence, je les suivais.<\/p>\n<p class=\"western\">On entend parfois dire, de la part d\u2019aventuriers : \u00ab\u00a0Cela peut para\u00eetre \u00e9trange, mais je ne me suis jamais senti aussi vivant qu&rsquo;\u00e0 ce moment-l\u00e0, alors que je pouvais mourir d\u2019un moment \u00e0 l\u2019autre.\u00a0\u00bb ou : \u00ab\u00a0C\u2019est vraiment quelque chose dont j\u2019ai besoin, ce risque, ce danger. Tout le reste de ma vie me para\u00eet fade : j\u2019en ai besoin pour me sentir exister.\u00a0\u00bb Que signifie \u00ab\u00a0se sentir exister\u00a0\u00bb ? L\u2019existence peut-elle faire l\u2019objet d\u2019une sensation ? D\u2019un sentiment ? J&rsquo;\u00e9prouve, je sens, telle ou telle sensation. Peut-on \u00e9prouver l\u2019existence, l\u2019existence tout court, \u00eatre (sans qualit\u00e9, sans plus ni moins) ? Certains mystiques recherchent et pr\u00e9tendent avoir v\u00e9cu une exp\u00e9rience de ce genre.<\/p>\n<p class=\"western\">Un type qui a accompli des exp\u00e9ditions extraordinaires aux quatre coins du globe, parlait de son dernier \u00ab\u00a0spot\u00a0\u00bb, son dernier \u00ab\u00a0trip\u00a0\u00bb, comme en parlerait un cam\u00e9, en disant qu\u2019il avait vraiment eu sa dose d\u2019adr\u00e9naline. Que veux-tu dire par adr\u00e9naline ? Je veux dire que l\u00e0, j\u2019ai vraiment eu peur, une des plus grandes peurs de ma vie. L\u2019alpiniste australien Greg Child, dans son livre passionnant, Mixed Emotions (<i>Th\u00e9or\u00e8me de la peur<\/i>, \u00c9ditions Gu\u00e9rin 1997) \u00e9crit : \u00ab\u00a0<i>I was petrified by fear and overdoses by adrenaline\u00a0\u00bb<\/i>.<\/p>\n<p class=\"western\">Comment peut-on \u00eatre \u00e0 la fois p\u00e9trifi\u00e9 et surexcit\u00e9 ? Jouit-on de la peur au moment o\u00f9 on l&rsquo;\u00e9prouve ? Ou bien seulement en y pensant, une fois qu\u2019on est sorti d\u2019affaire ?<\/p>\n<p class=\"western\">2. Timothy Treadwell v\u00e9cut au milieu des ours sauvages d\u2019Alaska chaque \u00e9t\u00e9 durant treize ans. Au milieu de toute une litt\u00e9rature le concernant, comprenant les textes et les vid\u00e9os qu\u2019il a laiss\u00e9s, surnage un film exceptionnel de Werner Herzog, <i>Grizzly Man<\/i>. Timothy se pr\u00e9sentait comme investi d\u2019une mission \u00e9cologique (la sauvegarde des ours), ce qui l\u2019amenait non seulement \u00e0 planter sa tente durant de longs mois au c\u0153ur m\u00eame du territoire des ours, mais \u00e0 nouer avec eux des relations de proximit\u00e9, dont t\u00e9moignent ses nombreuses vid\u00e9os, dans lesquelles il se filme \u00e0 quelques m\u00e8tres \u00e0 peine de ses prot\u00e9g\u00e9s. Il prend des risques consid\u00e9rables. Ce dont il a conscience, et il le r\u00e9p\u00e8te \u00e0 longueur de pellicule. Ces documents sont tr\u00e8s \u00e9tranges. Timothy semble avoir vraiment la trouille, il n\u2019est pas inconscient, il ne cesse de rappeler que l\u2019animal peut lui arracher la t\u00eate d\u2019un coup de patte et le d\u00e9vorer, qu\u2019il n\u2019aurait aucune chance de lui \u00e9chapper, il fait preuve paradoxalement d\u2019extr\u00eames pr\u00e9cautions dans l\u2019approche des b\u00eates, fait montre d\u2019un savoir, d\u2019une technique qu\u2019il est sans doute un des rares \u00eatres humains \u00e0 avoir pouss\u00e9 aussi loin, et dans le m\u00eame temps, il se comporte de mani\u00e8re compl\u00e8tement d\u00e9raisonnable, dans la mesure o\u00f9 nous para\u00eet raisonnable le d\u00e9sir de rester en vie et de ne pas finir d\u00e9pec\u00e9 entre les pattes et dans la gueule d\u2019un ours. L\u2019ambigu\u00eft\u00e9, \u00e0 bien y penser, vient probablement que ce qui \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb para\u00eet raisonnable dans ce genre de situation, n&rsquo;\u00e9tait pas ce qui paraissait raisonnable \u00e0 Timothy (et se fonde aussi sans doute sur \u00ab\u00a0ce que les ours font \u00e0 l\u2019homme\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la fois et dans le d\u00e9sordre, qu\u2019ils peuvent inspirer une immense terreur, une tendresse de peluche et de douceurs infantiles, et un sentiment de puissance et de virilit\u00e9 infinies). Tout le documentaire de Herzog fait resplendir l&rsquo;\u00e9nigme que constitue le d\u00e9sir de cet homme. C\u2019est \u00e0 ce genre d&rsquo;\u00e9nigme que je m\u2019int\u00e9resse ici. Pas plus qu\u2019Herzog, je ne souhaite expliquer le cas Treadwell, mais plut\u00f4t : donner mati\u00e8re \u00e0 penser. Je note aussi cette dimension tragique : on sait, on sent, on ne peut pas ne pas savoir comment \u00e7a va finir. Mal (comme \u0152dipe). \u00c0 la fin du film, dans un passage particuli\u00e8rement troublant, Herzog prend position\u00a0: l\u2019amie de Treadwell est au premier plan (c\u2019est la seule fois o\u00f9 elle appara\u00eetra sur la pellicule, juste avant d&rsquo;\u00eatre d\u00e9vor\u00e9e), l\u2019ours juste derri\u00e8re, \u00e0 quelques m\u00e8tres. Timothy d\u00e9clame tout l\u2019amour qui lui para\u00eet exister entre la b\u00eate et lui, la relation de confiance, le r\u00eave d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 anthropo-ursine (je fais r\u00e9f\u00e9rence ici au concept si f\u00e9cond de \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 anthropo-canine\u00a0\u00bb d\u00e9velopp\u00e9 par Dominique Guillo). Herzog fait alors ce commentaire en voix off :<\/p>\n<p class=\"western\">\u00ab\u00a0<i>C<\/i><i>e qui m\u2019obs\u00e8de c\u2019est que sur tous les visages de tous les ours que Treadwell a film\u00e9s, je ne trouve aucune affinit\u00e9, aucune compr\u00e9hension, aucune piti\u00e9. Je vois seulement une colossale indiff\u00e9rence de la nature. Pour moi il n\u2019existe pas de monde secret des ours. Et ce regard vide n\u2019exprime qu\u2019un vague int\u00e9r\u00eat pour la nourriture. Mais pour Thimothy Treadwell, cet ours \u00e9tait un ami, un sauveur.\u00a0<\/i>\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\">Qu\u2019est-ce qui pousse Timothy \u00e0 d\u00e9passer les limites que la plupart des \u00eatres vivants se fixent quand ils sont amen\u00e9s \u00e0 rencontrer des ours ? Une nostalgie des ours en peluche ? Si tel \u00e9tait le cas, on en verrait plus souvent des Timothy Treadwell. Ce qui me frappe, c\u2019est l\u2019alternance syst\u00e9matique d\u2019un c\u00f4t\u00e9, de la peur, de la conscience du danger, la mani\u00e8re dont il explique les pr\u00e9cautions qu\u2019il faudrait prendre en de telles circonstances, et, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, de ce ton exalt\u00e9, revendiquant, et parfois m\u00eame hurlant toute la haine qu\u2019il \u00e9prouve pour les rares humains qui s\u2019aventurent dans ces parages, les chasseurs, les touristes, les rangers en charge du parc. J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019il combat sa propre peur, qu\u2019il en \u00e9vacue au moins une part, en d\u00e9ployant toute cette fureur sur l\u2019humanit\u00e9. Cela va bien au-del\u00e0, je crois, de ce que nous appelons la phobie. Mais, si on veut essayer ce mod\u00e8le un peu \u00e9troit pour \u00e9clairer le cas Treadwel, on pourrait presque dire qu\u2019il y aurait l\u00e0 un objet \u00ab\u00a0contra-phobique\u00a0\u00bb extr\u00eamement singulier, au sens o\u00f9 l\u2019objet contra-phobique est ici le m\u00eame objet qui suscite la plus grande peur, la peur panique. Comme si le moyen trouv\u00e9 par le sujet pour transformer sa peur en quelque chose de viable, c&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment de la dominer en \u00ab\u00a0apprivoisant\u00a0\u00bb l\u2019objet terrifiant. On peut imaginer qu\u2019au d\u00e9part de tout cela, une ambivalence, un clivage particuli\u00e8rement irr\u00e9ductible avait marqu\u00e9 l\u2019objet, ne laissant pas d\u2019autre choix au sujet que de s\u2019y confronter jusqu&rsquo;\u00e0 la mort, d\u2019y consacrer l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 de sa vie.<\/p>\n<p class=\"western\">3. Dans les r\u00e9cits de Dan Simmons, un th\u00e8me revient de mani\u00e8re r\u00e9currente (j\u2019ignore si ses ex\u00e9g\u00e8tes l\u2019ont not\u00e9 \u00e9tant donn\u00e9 que je n\u2019ai jamais rien lu \u00ab\u00a0au sujet de\u00a0\u00bb Dan Simmons) : quelque chose comme \u00ab\u00a0se jeter dans la gueule du loup\u00a0\u00bb, ou \u00ab\u00a0dans les bras de son ennemi\u00a0\u00bb. D\u2019ailleurs, c\u2019est au sens propre le destin des h\u00e9ros de deux de ses plus fameux romans. Le Lieutenant-Colonel Kassad, dans un dernier combat qui n\u2019avait d\u2019autre issue que la mort, vient s\u2019empaler sur les lames ac\u00e9r\u00e9es du corps du \u00ab Shrike \u00bb, \u00ab uni dans une mortelle \u00e9treinte \u00bb avec cet ennemi surpuissant (<i>Hyperion<\/i>, 1989), et le Capitaine Crozier, second de Sir John Franklin, finit par offrir litt\u00e9ralement sa langue \u00e0 la gueule de la b\u00eate d\u00e9moniaque et divine qui hante les glaces de l\u2019arctique (et le chef d&rsquo;\u0153uvre <i>The Terror<\/i>, 2007). L\u2019entit\u00e9 qui attire irr\u00e9sistiblement ces victimes affol\u00e9es, troubl\u00e9es, finalement consentantes, ne saurait \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 quelque enveloppe de chair, d\u2019os ou de m\u00e9tal : elle est toujours la \u00ab\u00a0terreur sans nom\u00a0\u00bb. Et ce qui n\u2019a pas de nom peut d\u00e9truire l\u2019appareil psychique \u2014 on lira quelque chose de ce genre chez Bion. La puissance d\u2019attraction formidable de la terreur sans nom dans ces romans de Simmons (et je pourrais montrer qu\u2019il en va ainsi dans la plupart de ses r\u00e9cits fantastiques) constitue le moteur des intrigues : page apr\u00e8s page, la tension monte, au fur et \u00e0 mesure que la menace se pr\u00e9cise, que derri\u00e8re les manifestations humaines du mal se dessine l\u2019ombre d\u2019une absolue \u00e9tranget\u00e9, non-humaine, irrepr\u00e9sentable, que les personnages seront forc\u00e9s de rencontrer dans une derni\u00e8re \u00e9treinte, la mort, ou autre chose. Au final, apr\u00e8s avoir consacr\u00e9 sa vie \u00e0 lutter, le h\u00e9ros plonge \u00e0 corps perdu dans ce quasi trou noir, dans une sorte de soulagement d\u00e9finitif \u2014 la tension due \u00e0 l\u2019in\u00e9luctabilit\u00e9 tragique du roman se rel\u00e2che, ce cauchemar finit enfin, le lecteur peut retourner \u00e0 sa vie quotidienne. Sans nul doute chez Simmons, se m\u00e9lange de sadisme, de masochisme, et la jouissance qui transpire dans une sorte de mysticisme macabre (et qui me semble constituer un des aspects flagrants de certains t\u00e9moignages des mystiques, autour de l\u2019id\u00e9e de sacrifice), est un th\u00e8me r\u00e9current. On en trouvera un exemple extraordinaire dans deux nouvelles recueillies au sein du volume <i>L\u2019amour, la Mort<\/i> (Albin Michel 1995) : \u00ab\u00a0Mourir \u00e0 Bangkok\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Coucher avec des femmes dentues\u00a0\u00bb, ce dernier texte rappelant au passage des pages absolument terrifiantes d\u2019un autre roman, \u00ab\u00a0L\u2019homme nu\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0The Hollow Man\u00a0\u00bb), o\u00f9 l\u2019on retrouve un fantasme tout \u00e0 fait typique de l\u2019auteur (une fellation en quelque sorte d\u00e9finitive). [Je me dois malheureusement de signaler que Simmons, cet \u00e9crivain g\u00e9nial, est aussi un personnage par ailleurs assez imbuvable, franchement r\u00e9publicain et franchement \u00e0 la droite de ce parti de droite, mais ce radicalisme n\u2019est peut-\u00eatre pas si \u00e9tonnant.]<\/p>\n<p class=\"western\">4. Dans le film de Kathryn Bigelow , r\u00e9cemment prim\u00e9 aux oscars, <i>The Hurt Locker<\/i> (en fran\u00e7ais\u00a0: <i>D\u00e9mineurs<\/i>), William James (sic ! interpr\u00e9t\u00e9 par l\u2019excellent Jeremy Renner, h\u00e9ros d\u2019une s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9 d\u00e9licieuse, <i>The Unusuals<\/i>, dont malheureusement la diffusion a cess\u00e9 au bout d\u2019une saison) responsable d\u2019une unit\u00e9 de d\u00e9mineurs durant la guerre en Irak, se comporte comme le h\u00e9ros d\u2019un film apparemment \u00ab\u00a0h\u00e9ro\u00efque\u00a0\u00bb, mais qui se serait en r\u00e9alit\u00e9 \u00e9gar\u00e9 dans une sorte de documentaire r\u00e9aliste sur le travail extraordinairement risqu\u00e9 de ceux qui, sur les terrains de bataille, sont charg\u00e9s de d\u00e9samorcer les bombes. Les soldats am\u00e9ricains qui visionn\u00e8rent le film \u00e0 sa sortie salu\u00e8rent son r\u00e9alisme, en ajoutant toutefois qu\u2019il \u00e9tait impossible qu\u2019un type aussi dingue soit accept\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e. Le sc\u00e9nario joue en effet sur deux tableaux, et c\u2019est ce qui rend le film de Bigelow si \u00e9trange : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, une mise en sc\u00e8ne et des d\u00e9cors arides, sans fioritures, une tension palpable entre l\u2019ordre path\u00e9tique que tente d\u2019instaurer l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine et le chaos g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, articul\u00e9 autour de l\u2019imminence permanente d\u2019un attentat, et, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, ce type intrigant qui semble se comporter comme si c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 non pas la r\u00e9alit\u00e9, mais une sorte de jeu macabre, extr\u00eamement excitant, dans lequel il n\u2019y aurait rien \u00e0 perdre, qui valait la peine d&rsquo;\u00eatre jou\u00e9 pour la seule raison qu\u2019aucun autre jeu n\u2019en vaudrait la peine. Il fait fi des r\u00e8gles drastiques de s\u00e9curit\u00e9 (cens\u00e9 le prot\u00e9ger lui et le groupe auquel il appartient), pour ne suivre que ses propres r\u00e8gles, hybridation de comp\u00e9tences hors du commun, de courage, et d\u2019attirance irr\u00e9pressible pour le danger. Le film repose au fond sur une oscillation constante entre une vertu, le courage, et la folie. James constitue une \u00e9nigme : est-il t\u00e9m\u00e9raire ? (la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 relevant alors d\u2019une forme excessive de courage) est-il d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 au point de n\u2019avoir \u00ab\u00a0r\u00e9ellement\u00a0\u00bb rien \u00e0 perdre ? Se peut-il qu\u2019un \u00eatre humain n\u2019ait \u00ab\u00a0r\u00e9ellement\u00a0\u00bb rien \u00e0 perdre ? Le film prend une dimension terrifiante dans un des derni\u00e8res sc\u00e8nes :<\/p>\n<p class=\"western\">\u00ab\u00a0<i>Gros plan alternant sur James et sur JT, dans la jeep, apr\u00e8s qu\u2019ils aient \u00e9chapp\u00e9 par miracle au pire.<\/i><\/p>\n<p class=\"western\">\u2014 <i>je veux dire, comment tu fais ? Pour prendre ce risque ?<\/i><\/p>\n<p class=\"western\"><i>(silence)<\/i><\/p>\n<p class=\"western\">\u2014 <i>J\u2019en sais rien, suffit de \u2026<\/i><\/p>\n<p class=\"western\"><i>Je crois que j\u2019y pense pas.<\/i><\/p>\n<p class=\"western\">\u2014 <i>Mais tu sais que d\u00e8s que t\u2019enfiles ta tenue, d\u00e8s que tu sors, c\u2019est une question de vie ou de mort, tu lances le d\u00e9.. Et t\u2019assumes. Tu le reconnais non ? (silence)<\/i><\/p>\n<p class=\"western\">\u2014 <i>Ouais ouais.. (mi-sourire, silence) Je le reconnais.<\/i><\/p>\n<p class=\"western\"><i>Mais je sais pas pourquoi.<\/i><\/p>\n<p class=\"western\"><i>(silence, les l\u00e8vres pinc\u00e9es, comme s\u2019il devait faire un effort de pens\u00e9e extr\u00eamement p\u00e9nible)<\/i><\/p>\n<p class=\"western\"><i>Je sais pas, JT. Et toi ? Tu sais toi pourquoi je suis comme \u00e7a ?<\/i><\/p>\n<p class=\"western\"><i>(silence)<\/i><\/p>\n<p class=\"western\">\u2014 <i>Non<\/i><\/p>\n<p class=\"western\"><i>(silence pensant)<\/i><\/p>\n<p class=\"western\"><i>(des enfants courent apr\u00e8s la jeep et lancent des caillasses)<\/i>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\">La pauvret\u00e9 du dialogue, voil\u00e0 ce qui glace le sang. Et le silence assourdissant entre les quelques mots arrach\u00e9s \u00e0 la mort.<\/p>\n<p class=\"western\">(je songe \u00e0 l\u2019impensable, un trou noir avec lequel il serait impossible de s\u2019articuler (de graviter autour) autrement qu\u2019en s\u2019en approchant chaque fois encore plus pr\u00e8s).<\/p>\n<p class=\"western\">5. L\u2019immense alpiniste Reinhold Messner, dans une interview donn\u00e9e \u00e0 la revue Psychotherapie im Dialog 2002; 3(2): 201-206 (traduction disponible sur le site <i>Caf\u00e9 psy<\/i> )\u00a0:<\/p>\n<p class=\"western\">\u00ab\u00a0<i>P. i. D. : Vous d\u00e9crivez plusieurs fois un \u00eatre d\u00e9doubl\u00e9, deux hommes qui sont vous-m\u00eame et en m\u00eame temps de m\u00eame apparence que vous, mais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de vous. Vous vous voyez en dehors de vous-m\u00eame. Sur le moment, est-ce que cela vous aidait ou vous g\u00eanait ?<\/i><\/p>\n<p class=\"western\"><i>R. M. : Sans ce d\u00e9doublement, je ne serais plus en vie. C&rsquo;\u00e9tait une schizophr\u00e9nie entre la raison et l&rsquo;\u00e9motion. Je ne puis en dire plus, n&rsquo;\u00e9tant pas sp\u00e9cialiste en psychiatrie. Je m\u2019aventure pourtant \u00e0 penser que, dans les temps anciens, disons il y a 10 000 ans, la schizophr\u00e9nie \u00e9tait une aide dans les situations critiques [note : remarque dans le style de celles que Ferenczi ou Bion ne se privaient pas de faire]. Aujourd\u2019hui encore le d\u00e9doublement peut sauver celui qui a le dos au mur. J\u2019avais ainsi la possibilit\u00e9 de communiquer avec un Autre, de partager ma douleur, mon espoir ou mes d\u00e9sespoirs. Un d\u00e9sespoir partag\u00e9 n\u2019est plus que la moiti\u00e9 d\u2019un d\u00e9sespoir.\u00a0<\/i>\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\">Quel genre de mod\u00e8le produire \u00e0 partir des faits que j\u2019ai pr\u00e9sent\u00e9s ? \u00c0 vrai dire, je n\u2019en suis pas l\u00e0. Il y aurait l\u00e0 une vaste rechercher \u00e0 mener (que j\u2019ai plus ou moins vaguement l\u2019intention de mener un de ces jours).<\/p>\n<p class=\"western\">Comme j\u2019aime aller doucement je rel\u00e8verai les constantes suivantes (laissant \u00e0 d\u2019autres le soin d\u2019aller plus loin s\u2019ils le souhaitent) :<\/p>\n<p class=\"western\">La partie se joue \u00e0 trois :<\/p>\n<p class=\"western\">a. Il y en a un qui \u00e9prouve la plus grande peur (sans doute en hommage \u00e0 la terreur sans nom : c\u2019est le psychanalyste qui le suppose, ce n\u2019est qu\u2019une supposition, une piste \u00e0 explorer \u2014 faudrait demander) et qui dans le m\u00eame temps, d\u2019une mani\u00e8re obscure, peut-\u00eatre \u00ab\u00a0biologique\u00a0\u00bb, qui aurait \u00e0 faire \u00e0 des s\u00e9cr\u00e9tions hormonales, suscite une excitation qui peut se dire comme \u00ab\u00a0se sentir intens\u00e9ment vivant\u00a0\u00bb (les athl\u00e8tes connaissent bien ce seuil de la douleur qui, lorsqu\u2019on l\u2019a atteint, produit une sorte de d\u00e9charge de plaisir, les derniers 200 m\u00e8tres d\u2019une course de demi-fond par exemple, o\u00f9 vous avez la sensation qu\u2019une large couteau vient vous cisailler les mollets et les cuisses, que votre cage thoracique va exploser, et qu\u2019en m\u00eame temps vous trouvez une sorte de second ou troisi\u00e8me ou quatri\u00e8me souffle, dont t\u00e9moigne une immense explosion dans le cerveau, la vue se trouble dans la sueur, vous tirez sur les bras avec je ne sais quelle partie du cerveau, et\u2026 !! \u2026)<\/p>\n<p class=\"western\">b. Il y en a un qui se voue \u00e0 discipliner la peur ou l\u2019excitation, garder son sang-froid en toutes circonstances, et pr\u00e9cis\u00e9ment dans le genre de circonstances o\u00f9 il est quasiment impossible de garder son sang-froid, en mettant en \u0153uvre un savoir technique (une technique de l\u2019action) \u2014 chez les alpinistes, il y a cette obsession de la s\u00e9curit\u00e9, paradoxale puisque la situation la plus <i>secure<\/i> serait \u00e9videmment de rester bien au chaud chez soi, alors m\u00eame qu\u2019on se fourre ici dans de sales draps, dans un environnement hostile, impr\u00e9visible, dangereux, o\u00f9 le risque est majeur. \u2014 Cette discipline de soi qui est aussi la ma\u00eetrise d\u2019un savoir pratique, me semble \u00eatre indistinctement aussi une tentative de raisonner, contr\u00f4ler, ma\u00eetriser, l\u2019Autre radical, la terreur sans nom ou la plus grande peur \u2014 d\u2019o\u00f9 :<\/p>\n<p class=\"western\">c. Cet Autre, l\u2019ours, la montagne, l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 absolue, la bombe, le grichte, le monstre des films de la saga Alien(s), le cachalot blanche du capitaine du Pequod, \u00e0 la fois objet d\u2019adoration et de terreur (ambivalence bien connue des r\u00e9cits ethnologiques).<\/p>\n<p class=\"western\">Tout cela serait \u00e0 d\u00e9velopper.<\/p>\n<p class=\"western\">J\u2019ai parl\u00e9 \u00e9galement du mod\u00e8le phobie\/contraphobie. Ou de l\u2019aspiration d\u2019un n\u00e9ant (sorte de trou noir) creus\u00e9 par l\u2019explosion d\u2019un appareil psychique, avec lequel il n\u2019y aurait d\u2019autres articulations possibles qu\u2019en s\u2019y confrontant, en se laissant \u00eatre aspir\u00e9 par \u00ab\u00a0lui\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"western\">J\u2019y reviendrais.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0C\u2019est \u00e0 cette qualit\u00e9 insaisissable qui, d\u00e8s lors que la pens\u00e9e de la blancheur est dissoci\u00e9e du monde des significations plaisantes et rattach\u00e9e \u00e0 un objet terrible par lui-m\u00eame, porte cette terreur \u00e0 sa plus extr\u00eame intensit\u00e9. 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