{"id":4471,"date":"2022-07-02T13:55:32","date_gmt":"2022-07-02T13:55:32","guid":{"rendered":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/?page_id=4471"},"modified":"2022-07-02T14:17:31","modified_gmt":"2022-07-02T14:17:31","slug":"le-sermon-sur-la-montagne","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/le-sermon-sur-la-montagne\/","title":{"rendered":"Le Sermon sur la montagne"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Texte \u00e9galement disponible en version <a href=\"https:\/\/outsiderland.com\/divers\/Dana-Hilliot_Le-Sermon-sur-la-Montagne-2018.epub\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">epub<\/a> et <a href=\"https:\/\/outsiderland.com\/divers\/Dana-Hilliot_Le-Sermon-sur-la-Montagne-2018.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">pdf<\/a><\/span><\/p>\n<h1 class=\"western\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">LE SERMON SUR LA MONTAGNE<\/span><\/h1>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>\u00c0 genoux derri\u00e8re le rocher qui surplombe l\u2019avant-dernier virage avant d\u2019atteindre la cr\u00eate. Le fusil cal\u00e9 sur l\u2019\u00e9paule, le canon cal\u00e9 dans une \u00e9chancrure de la roche. Avec peine, le 4&#215;4 grimpant le flanc de la montagne. Argos et Sirius, les oreilles dress\u00e9es, aux aguets, invisibles dans les bosquets de gen\u00e9vriers, pr\u00eats \u00e0 bondir. Aux jumelles\u00a0: un homme et une femme \u00e0 l\u2019avant du v\u00e9hicule, et un autre homme, probablement arm\u00e9, contre la vitre du si\u00e8ge arri\u00e8re. Des nuages de poussi\u00e8re s\u2019\u00e9levant tout autour. Je les vois, ils ne me voient pas. C\u2019est l\u2019id\u00e9e. Encore un virage\u00a0: grondant, tressautant, l\u2019engin, trop vieux pour ce genre de sport, se hisse sur le chemin autrefois empierr\u00e9, d\u00e9sormais envahi de broussailles. On se passera des pr\u00e9sentations. Respirer calmement. Ne pas se crisper. D\u00e9sol\u00e9 pour le comit\u00e9 d\u2019accueil, mais on n\u2019aime pas trop \u00eatre d\u00e9rang\u00e9 par ici. Juste leur ficher une sacr\u00e9e frousse\u00a0: viser le pilote mais le rater de peu. Si leur vient l\u2019id\u00e9e absurde de r\u00e9pliquer, eh bien tant pis pour eux. <\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">Un coup de vent soudain, un claquement sec.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">R\u00e2le (le mien de r\u00e2le). Juste au moment o\u00f9. La fen\u00eatre de la chambre aux marmottes probablement. Faudrait que je cloue une planche contre. Quelle heure peut-il \u00eatre\u00a0? Il fait jour. Quel jour\u00a0? Dommage. J\u2019aurais bien dormi encore. Un r\u00eave laiss\u00e9 en plan ne cessera de vous hanter jusqu\u2019\u00e0 la nuit prochaine. Et surtout\u00a0: le sommeil anesth\u00e9sie la douleur. Dormir, si tant est qu\u2019on y parvienne, c\u2019est profiter d\u2019un<\/span><span lang=\"fr-FR\">e<\/span><span lang=\"fr-FR\"> accalmie dans la temp\u00eate, d\u2019un havre paisible dans l\u2019oc\u00e9an des larmes. T\u2019inqui\u00e8te\u00a0: un de ces matins, tu ne te r\u00e9veilleras pas.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00c9mergeant dans un entrelacs de pattes et fourrures. Clotho et Lach\u00e9sis et Atropos, filles de la Nuit (Nyx de son petit nom, qui n\u2019est jamais revenue d\u2019une de ses escapades nocturnes, c\u2019\u00e9tait il y a d\u00e9j\u00e0 quelques ann\u00e9es, et je la pleure encore) \u2013 et bouillottes \u00e0 l\u2019occasion<\/span><span lang=\"fr-FR\"><b>.<\/b><\/span><span lang=\"fr-FR\"> \u00c7a ronronne avec ardeur \u2013 et, quand je me tourne et retourne et me soul\u00e8ve, d\u00e9pla\u00e7ant ces masses f\u00e9lines, \u00e7a siffle et soupire et se plaint. Aucune id\u00e9e de l\u2019heure qu\u2019il est, mais il fait jour. Le vent n\u2019a pas cess\u00e9 de souffler, et s\u2019insinue encore en sifflements stridents par quelque interstice du refuge. Le b\u00e2timent doit dater d\u2019un bon demi-si\u00e8cle, autant dire qu\u2019il fatigue \u2013 surtout que j\u2019en suis depuis une d\u00e9cennie maintenant le seul occupant et n\u2019ai eu jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent ni le courage ni les moyens, mat\u00e9riels et physiques, de me lancer dans des r\u00e9novations. Trop tard maintenant pour ce genre d\u2019entreprise. \u2013 Le seul\u00a0? Pas tout \u00e0 fait\u00a0: 3 chats donc mais aussi 2 chiens sans oublier 2 \u00e2nes 2 ch\u00e8vres et une dizaine de poules. Et quelques h\u00f4tes \u00e0 titre officieux\u00a0: loirs et souris, et nombreux sont les oiseaux qui nichent sous les combles. Sans compter les r\u00f4deurs alentour, mangeurs de poules, squatteurs et pique-assiettes. Non. Pas seul d\u00e9cid\u00e9ment.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Allez. On se bouge les filles. Miaou. Miaou. Et encore Miaou. \u00c7a grince dans les articulations et grouille dans les entrailles. D\u00e8s que le museau s\u2019aventure hors des couvertures, le froid pince, et la litanie des douleurs d\u00e9bute. Suis vieux \u2013 pas comme dans ce r\u00eave dont je viens d\u2019\u00eatre \u00e9ject\u00e9 d\u2019un claquement de fen\u00eatre. Ici et maintenant dans le r\u00e9el et la vraie vie\u00a0: suis vieux. On va faire avec encore aujourd\u2019hui. Doucement doucement, se redresser, pivoter le bassin, sortir une jambe et puis l\u2019autre. S\u2019asseoir sur le rebord du lit, et, en s\u2019appuyant sur les mains, se redresser. Miracle chaque jour r\u00e9it\u00e9r\u00e9\u00a0: je me tiens debout. Rien n\u2019est gagn\u00e9. Faut marcher maintenant. Traverser le couloir jusqu\u2019\u00e0 la chambre aux marmottes \u2013 en face de la mienne, la chambre aux chamois, o\u00f9 j\u2019ai dormi cette nuit\u00a0: effectivement, le panneau de bois que j\u2019avais clou\u00e9 n\u2019a pas tenu sous les coups de b<\/span><span lang=\"fr-FR\">o<\/span><span lang=\"fr-FR\">utoir de la temp\u00eate nocturne. Marteau et clous sont encore l\u00e0, on replanchera alors\u00a0! (<\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>replancher<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">, pourquoi pas?). Mais d\u2019abord\u00a0: direction salle de bains (environ dix pas tra\u00eenants). Les petites chattes b\u00e2illent en attendant la fin des ablutions du ma\u00eetre de maison.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Ce spectre dans le miroir\u00a0? Deux yeux minuscules et presque aveugles qui brillent dans un maelstrom de barbe blanche. Se peut-il qu\u2019avec si peu de chair sur les os, un corps tienne encore debout\u00a0? Il pers\u00e9v\u00e8re dans l\u2019\u00eatre, ce grand \u00e9chalas, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 bien \u00e9pais au demeurant, c\u2019est pas d\u2019aujourd\u2019hui qu\u2019on peut lui compter les c\u00f4tes sur le torse \u00e0 l\u2019\u0153il nu sans y passer les doigts. Mais, tout de m\u00eame, une maigreur pareille \u2013 rien d\u2019\u00e9tonnant\u00a0: je suis probablement malade, et plut\u00f4t dix fois qu\u2019une, et de toute fa\u00e7on pas assez et mal nourri. En me baissant (lentement) pour ramasser la brosse \u00e0 dent qui vient de tomber sur le parquet, je me souviens de l\u2019expression\u00a0: \u00ab\u00a0<\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>fera pas de vieux os celui-l\u00e0\u00a0!<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">\u00a0\u00bb. Le matin, ce genre de bouts de phrases \u00ab\u00a0toute<\/span><span lang=\"fr-FR\">s<\/span><span lang=\"fr-FR\"> faites\u00a0\u00bb, comme on dit, me reviennent progressivement en m\u00e9moire. Chaque jour, r\u00e9apprendre la langue. Retrouver l\u2019usage et le sens de ces expressions autrefois famili\u00e8res \u2013 mais qui sonnent comme des \u00e9tranget\u00e9s dialectales dans ma propre bouche. C\u2019est ainsi pourtant qu\u2019on causait nagu\u00e8re. Le sentiment qu\u2019on \u00e9tait \u00e9quip\u00e9 de ces expressions-l\u00e0 au sortir du ventre de sa m\u00e8re \u2013 bien qu\u2019en v\u00e9rit\u00e9, les gosses, quand ils les entendent pour la premi\u00e8re fois, s\u2019en trouvent souvent d\u00e9contenanc\u00e9s (<\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>d\u00e9contenanc\u00e9s<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">, pas mal non plus celui-l\u00e0). Content quand \u00e7a me revient en tous cas, <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>de vieux os<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> oui, j\u2019en ferai pas, ou bien j\u2019en ai d\u00e9j\u00e0 trop fait. Maintenant, se brosser les dents. Les dents qui restent.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Ouvrir la bouche. Ou bien la gueule \u2013 quand on partage sa vie avec des b\u00eates, on en devient une, on pue pareil \u2013 ou pire. Une gueule avec quelques dents pourries. Les incisives, \u00e0 part une qui s\u2019est f\u00eal\u00e9e l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re quand j\u2019ai pris le b\u00e2ton de ski dans les gencives \u2013 qu\u2019est-ce que \u00e7a saignait\u00a0! \u2013 et les canines, bien qu\u2019\u00e9lim\u00e9es, sont en <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>assez<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> bon \u00e9tat. Mais derri\u00e8re, c\u2019est la Berezina, quelques \u00e9clats d\u2019\u00e9mail \u00e9mergeant des chairs \u00e0 vif, j\u2019avais bien essay\u00e9 de me tailler un dentier de fortune en r\u00e9cup\u00e9rant des. Comment dire\u00a0? C\u2019est assez glauque je sais, r\u00e9cup\u00e9rer les dentiers des morts. On en trouve ici, en cherchant bien, dans la campagne abandonn\u00e9e, et quelques morts et leurs dentiers. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, pourquoi s\u2019inqui\u00e9ter du \u00ab\u00a0qu\u2019en dira-t-on\u00a0\u00bb\u00a0? (\u00ab\u00a0<\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>qu\u2019en dira-t-on<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">\u00a0\u00bb, \u00e7a aussi \u00e7a me revient) Qui donc \u00e9coute\u00a0? Sans parler des lecteurs. Les b\u00eates s\u2019en fichent et ne souffrent pas ces scrupules. Personne donc ne dira quoi que ce soit.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Voil\u00e0 ce que (je) suis devenu. Est-ce ma faute si les dentistes ont d\u00e9sert\u00e9 le pays en m\u00eame temps que les m\u00e9decins\u00a0? Sans parler des ophtalmologistes. Bient\u00f4t, n\u2019y verrai plus rien, ne sentirai plus rien, n\u2019entends d\u00e9j\u00e0 plus qu\u2019\u00e0 peine \u2013 l\u2019aboiement, le b\u00ealement, le braiment, le sifflement des rapaces (et les piaillements d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s de leurs proies avant que l\u2019ombre griffue leur tombe droit dessus comme la punition divine\u00a0: les oiseaux, \u00e0 leur derni\u00e8re heure, con\u00e7oivent-ils l\u2019id\u00e9e d\u2019un dieu\u00a0?), le vent bien s\u00fbr, et ma propre voix quand, en guise de compagnie, je me parle \u00e0 moi-m\u00eame. Ce que je fais souvent. Faut peupler pour ne pas devenir fou. Quitte \u00e0 se peupler soi-m\u00eame (ce que je fais pr\u00e9sentement soit dit en passant). Repeupler le monde d\u00e9sert\u00e9.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Chaque matin\u00a0: poser le pied\u00a0: un supplice \u2013 ces veines gonfl\u00e9es bleu\u00e2tres, ces\u2026 <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>varices<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">, on dit comme \u00e7a. Mot pas tr\u00e8s joli. Remontent jusqu\u2019aux genoux le long des mollets, bient\u00f4t gagneront les cuisses. On peut mourir de \u00e7a\u00a0? Comment disait-on d\u00e9j\u00e0\u00a0? <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>Phl\u00e9bite<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">. Oui. Encore un mot. Tu vois, tout n\u2019est pas perdu. Hier, saisi d\u2019une douleur soudaine au ventre en bas \u00e0 gauche du nombril, pli\u00e9 en deux alors que j\u2019allais d\u2019un pas tranquille jusqu\u2019\u00e0 la r\u00e9serve de bois, j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>ulc\u00e8re<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">. J\u2019oublie parce que je suis seul, sans personne avec qui parler v\u00e9ritablement \u2013 racontait l\u2019aviateur du Petit Prince. Mes facult\u00e9s cognitives ne sont pas en cause. Pas encore. L\u2019horreur serait de perdre la t\u00eate, comme \u00e0 la fin tout le monde perdait la t\u00eate. J\u2019exag\u00e8re. Mais beaucoup de monde quand m\u00eame, pas seulement les vieux. Et le reste, ceux qui conservaient encore quelques facult\u00e9s <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>cognitives \u2013 vilain mot celui-l\u00e0 \u2013<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">, semblaient avoir perdu et l\u2019\u00e2me et l\u2019esprit. Se stupidisaient. S\u2019imb\u00e9cilisaient. Par bonheur, ils ont pris le chemin de l\u2019exil, regagnant le cocon abrutissant des villes. Nous laissant en paix, moi et quelques autres.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Chaque matin\u00a0: se demander si j\u2019aurais la force de descendre du lit, puis\u00a0: le calvaire des escaliers \u2013 autrefois, descendais les \u00ab\u00a0<\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>marches quatre \u00e0 quatre<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">\u00a0\u00bb \u2013 autrefois je gambadais, mes amis m\u2019appelaient la ch\u00e8vre, j\u2019avais le pied s\u00fbr et toujours il savait exactement sur quel caillou se poser \u2013 et maintenant. Maintenant je ne marche qu\u2019avec d\u2019infinies pr\u00e9cautions. Une cheville qui tourne, pire\u00a0: un genou, le moindre \u00e9cart et c\u2019est la catastrophe. Un tour aux toilettes avant de se lancer dans l\u2019exp\u00e9dition scalaire. Ce qui est bien dans ce refuge, c\u2019est qu\u2019il y a des toilettes aussi bien \u00e0 l\u2019\u00e9tage qu\u2019au rez-de-chauss\u00e9e. Et quand ces dix marches d\u2019escalier constitueront un obstacle insurmontable, je ferais mes nuits en bas, dans la salle du restaurant, pr\u00e8s du po\u00eale \u00e0 bois. Pas la place qui manque. Et, quand il fait trop chaud l\u2019\u00e9t\u00e9, et il fait souvent trop chaud l\u2019\u00e9t\u00e9, de plus en plus chaud me semble-t-il, j\u2019ai encore le hall d\u2019arriv\u00e9e du t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique\u00a0: les \u00e2nes et les ch\u00e8vres me font un peu de place dans la paille, qu\u2019importe l\u2019odeur \u2013 pas le loisir de m\u2019en incommoder, et puis, comme je l\u2019ai dit, les miennes d\u2019odeurs, au point o\u00f9 j\u2019en suis (s\u2019il y avait une femme, disons, une compagne, l\u2019odeur poserait peut-\u00eatre probl\u00e8me, mais bon voil\u00e0\u00a0: depuis longtemps, j\u2019ai cess\u00e9 de r\u00eaver ce genre de chose, une femme, une future dulcin\u00e9e, que j\u2019aurais vu grimper depuis le col en contrebas jusque sur la cr\u00eate, et, apercevant le refuge et le b\u00e2timent du t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique, d\u2019un pas d\u00e9cid\u00e9, s\u2019avan\u00e7ant vers moi, et \u2013 le r\u00eave ici prend fin, car je ne suis apr\u00e8s tout qu\u2019un vieillard cadav\u00e9rique, une pr\u00e9figuration de la mort, ha <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>si j\u2019avais vingt ans de moins<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">).<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Chaque matin\u00a0: pisser d\u2019une couleur suspecte, s\u2019en inqui\u00e9ter, puis, saisi d\u2019un autre motif d\u2019inqui\u00e9tude, oublier jusqu\u2019\u00e0 la prochaine fois \u2013 \u00e0 part \u00e7a, pour en finir avec ce tombeau\u00a0: la bronchite fid\u00e8le compagne de l\u2019hiver, l\u2019arthrose qui se r\u00e9pand un peu partout, les hanches, les coudes, la nuque, sans parler des tendinites \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, des lombaires dures comme pierre, et j\u2019en oublie, ai-je d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 des crevasses au creux des mains \u2013 vont finir par faire un trou, on verra au travers de la paume \u2013, des yeux qui picotent, papillonnent, et le ventre, \u00e7a doit \u00eatre un chantier l\u00e0-dedans, mais le pire, c\u2019est cette continuelle rage de dents. Je r\u00eave d\u2019ablation \u2013 vivre sans organes. Voil\u00e0, j\u2019ai fait le tour. Je me rebraguette \u2013 faudrait pas que le machin g\u00e8le et\u00a0: En route\u00a0!<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00c0<\/span><span lang=\"fr-FR\"> quoi bon\u00a0? <\/span><span lang=\"fr-FR\">\u00c0<\/span><span lang=\"fr-FR\"> quoi bon descendre apr\u00e8s tout\u00a0? Je pourrais tout aussi bien rester au lit, dans la chambre des mouflons au premier \u00e9tage. Ou migrer tranquillement vers la chambre aux chamois. Dans celle des marmottes passe le tuyau du po\u00eale \u00e0 bois\u00a0: un <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>must<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> en hiver. Oui mais. Je ne suis pas tout seul. D\u00e9j\u00e0 les chiens, qui ont entendu mes pas tra\u00eenants frotter le parquet du haut, aboient gaiement pour me rappeler \u00e0 ma mission premi\u00e8re, de leur point de vue\u00a0: ouvrir la porte d\u2019entr\u00e9e. Sans les chiens, les \u00e2nes, les ch\u00e8vres et les poules, j\u2019allais oublier les chats\u00a0!, je resterais au lit. Assur\u00e9ment, il faut, pour ne pas se laisser aller, de l\u2019<\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>abn\u00e9gation<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">. Un mot dont je me souviens, surgi des limbes de l\u2019oubli. <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>Ab-n\u00e9gation<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">. (Nier. Nier avec force. Nier contre toute logique. Nier quoi\u00a0? L\u2019in\u00e9vitable <\/span><span lang=\"fr-FR\">\u271f<\/span><span lang=\"fr-FR\"> \u00e9videmment). Un mot que j\u2019ai d\u00fb \u00e9crire et peut-\u00eatre prononcer de vive voix \u00e0 l\u2019occasion, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 s\u2019entrouvraient encore quelques esgourdes humaines pour entendre. J\u2019en oublie tant et plus. Chaque jour, la langue s\u2019appauvrit. Ne me demandez pas le nom des arbres et des fleurs, des oiseaux non plus. Et les rochers pour moi ne sont que de gros cailloux, la g\u00e9ologie une science absconse\u00a0: mais je sais o\u00f9 poser les pieds quand je grimpe dans un pierrier, et je sais \u00e9valuer la solidit\u00e9 du sol o\u00f9 je m\u2019engage \u2013 c\u2019est juste maintenant\u00a0: les genoux qui coincent. Reconnais les myrtilles et les framboises, les m\u00fbres et les fraises des bois, <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>parce que<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> \u00e7a se mange. Me m\u00e9fie trop des champignons pour n\u2019en cueillir qu\u2019un seul. Bref, je n\u2019ai aucunement besoin de nommer les choses, et les choses semblent se passer fort bien d\u2019\u00eatre identifi\u00e9es. Aux orties Aristote, Linn\u00e9, Darwin, leurs tableaux et leurs disciples\u00a0! Je ne sais pas le nom de ces fleurs jaunes et de ces fleurs rouges\u00a0? Soit\u00a0! Mais rassurez-vous, je ne les confonds pas, l\u2019une est jaune et pousse autour de la source \u00e0 laquelle chaque jour nous nous abreuvons, mes compagnons et moi, et l\u2019autre est rouge, et se pla\u00eet mieux \u00e0 la lisi\u00e8re de la for\u00eat de sapins en contrebas\u00a0!<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Des arbres, des fleurs, des rochers, et des oiseaux\u00a0: voil\u00e0 tout. D\u2019ailleurs, personne n\u2019ira rien me demander d\u00e9sormais. Pierre ne montera plus jamais ici. Je le sais depuis des ann\u00e9es, et j\u2019ai cess\u00e9 de l\u2019attendre \u00e9videmment. Je ne suis pas encore fou. J\u2019aurais pu. C\u2019est limite. Et puis c\u2019est l\u2019hiver. Pas la saison des fleurs ni des oiseaux. Bien bien. En voil\u00e0 assez sur le sujet, faudrait peut-\u00eatre songer \u00e0 descendre ce fichu escalier au lieu de rester debout sur la premi\u00e8re marche \u00e0 ruminasser. Attaquer la journ\u00e9e. Quel jour d\u2019ailleurs\u00a0? L\u2019ann\u00e9e, je ne suis pas s\u00fbr, le mois je suppose, janvier, le jour, aucune id\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Les chiens, tout excit\u00e9s, s\u2019agitent dans la grande salle du restaurant. Les ch\u00e8vres b\u00ealent, la volaille caquette et s\u2019ajoute au concert.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Un coup d\u2019\u0153il par une fen\u00eatre avant de descendre\u00a0: d\u2019accord. Il neige. Mon dieu. Rendez-vous compte. Quelle affaire.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">La lourde porte en ferraille \u2013<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" style=\"text-align: center;\" align=\"center\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">LE REFUGE DU PLOMB<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" style=\"text-align: center;\" align=\"center\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">SNACK BAR RESTAURANT<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2013<span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">, heureusement, s\u2019ouvre de l\u2019int\u00e9rieur, parce que l\u00e0, dehors, au moment o\u00f9 je tire la poign\u00e9e, une belle cong\u00e8re s\u2019effondre. Va falloir pelleter un peu \u2013 les chiens ne patienteront pas jusque-l\u00e0 et grimpent d\u00e9j\u00e0 le petit mur de neige. J\u2019en ai tout de m\u00eame jusqu\u2019en haut des cuisses. Pas si fr\u00e9quent. Autrefois \u2013 autrefois, c\u2019est-\u00e0-dire avant que \u00e7a se r\u00e9chauffe s\u00e9v\u00e8re, et dans mes jeunes ann\u00e9es, la neige \u00e0 ces hauteurs, tombait en novembre et ne fondait qu\u2019en mai, mais de nos jours, on a des fontes et des refontes plusieurs fois durant l\u2019hiver.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Et maintenant, ouvrons l\u2019autre porte, qui donne sur le hall d\u2019arriv\u00e9e du t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique, o\u00f9 le reste des troupes, \u00e2nes et ch\u00e8vres et volailles, prennent leurs quartiers d\u2019hiver. De la paille \u00e0 foison l\u00e0-dedans, une bonne chaleur animale. Les biquettes viennent me l\u00e9cher la pogne, les poules s\u2019\u00e9brouent et leurs plumes volettent de leur propre chef jusqu\u2019au plafond. Ici, il y a bien longtemps, nagu\u00e8re et jadis, les cabines du t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique d\u00e9versaient des troupeaux de vacanciers \u00e9quip\u00e9s de pied en cap pour s\u2019en aller descendre \u00e0 ski les pistes enneig\u00e9es de ce vaste domaine sauvage et pr\u00e9serv\u00e9 (<\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>dixit<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> le prospectus de l\u2019office de tourisme). Dissimul\u00e9s derri\u00e8re de grosses lunettes noires \u00e0 l\u2019armature en plastique renforc\u00e9e, couvert<\/span><span lang=\"fr-FR\">s<\/span><span lang=\"fr-FR\"> de v\u00eatements souples mais \u00e9tanches et parfaitement adapt\u00e9s aux conditions hivernales, ainsi parfaitement, pensaient-ils, prot\u00e9g\u00e9s du dehors et de la morsure du froid \u2013 triomphant de l\u2019inhospitali\u00e8re nature en s\u2019\u00e9quipant m\u00eame en ces conditions de tout le confort moderne, ne cessant jamais d\u2019\u00eatre connect\u00e9s au flux du monde gr\u00e2ce \u00e0 ces petites machines gliss\u00e9<\/span><span lang=\"fr-FR\">e<\/span><span lang=\"fr-FR\">s dans les poches \u2013 para\u00eet-il qu\u2019on leur implante des puces juste sous la peau, et bient\u00f4t carr\u00e9ment dans l\u2019enveloppe cr\u00e2nienne, pour ne rien rater et ne jamais perdre le fil qui les relie \u00e0 leurs semblables \u2013 pas grave\u00a0: \u00e7a fait d\u00e9j\u00e0 des lustres qu\u2019ils n\u2019ont plus d\u2019\u00e2me et bien plus longtemps encore qu\u2019ils ont perdu l\u2019Esprit. Les ch\u00e8vres et les poules, en ont encore, une \u00e2me, malgr\u00e9 tout ce qu\u2019elles ont pu subir, et je me plais \u00e0 croire que je demeure le d\u00e9positaire en ces lieux de l\u2019esprit\u00a0: l\u2019absence de tout autre esprit dans ce refuge m\u2019exon\u00e8re de r\u00e9pondre de cette pr\u00e9tention.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Tout va bien. Personne n\u2019est <\/span><span lang=\"fr-FR\">\u271f<\/span><span lang=\"fr-FR\"> durant la nuit \u2013 Ma hantise. La <\/span><span lang=\"fr-FR\">\u271f<\/span><span lang=\"fr-FR\"> d\u2019une de ces b\u00eates me fiche une tristesse intol\u00e9rable. M\u2019y ferai jamais. Et la <\/span><span lang=\"fr-FR\">\u271f<\/span><span lang=\"fr-FR\"> vient trop souvent \u00e0 mon go\u00fbt \u2013 et bient\u00f4t probablement la mienne \u2013 serait un soulagement, mais que deviendraient ces pauvres b\u00eates\u00a0? Casser la fine couche de glace sur la bassine d\u2019eau \u2013 heureusement, il n\u2019a pas fait si froid, c\u2019est le vent qui vous g\u00e8le les os, il faut rester aux abris donc en attendant qu\u2019il retombe\u00a0!<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Se d\u00e9gourdir tout de m\u00eame les pattes. J\u2019ouvre la porte du hall en relevant le grand battant de bois qui la barre\u00a0: le vent souffle de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, pas de cong\u00e8re \u00e0 cet endroit. Amalth\u00e9e \u2013 dont il est dit que Zeus en personne su\u00e7a la vivifiante mamelle plut\u00f4t que le lait de sa m\u00e8re (j\u2019en sais des choses\u00a0!) \u2013 pointe d\u00e9licatement une corne, puis l\u2019autre. L\u2019ancienne terrasse du restaurant\u00a0: quelques bancs et tables en bois vaillamment ancr\u00e9s dans les graviers. Le pyl\u00f4ne de t\u00e9l\u00e9communications, monstre d\u2019aluminium et d\u2019acier, couch\u00e9 par la temp\u00eate peu apr\u00e8s la fermeture de la station, donc peu avant mon arriv\u00e9e, remplit son office de pare-neige, on est bien prot\u00e9g\u00e9 ici, d\u2019ailleurs les chiens, d\u00e9j\u00e0 \u00e9puis\u00e9s par leurs galopades, se glissent sous quelques d\u00e9combres et surgissent, dans leur fourrure \u00e0 demi-englac\u00e9e, aboyant goul\u00fbment pour me saluer encore une fois, et saluer les ch\u00e8vres \u2013 je les laisse \u00e0 l\u2019\u00e9cart des poules, on ne sait jamais, des fois que \u2013 une petite fringale \u2013 je me demande si No\u00e9 dans son arche avait pr\u00e9vu des dispositions pour \u00e9viter les probl\u00e8mes de coexistence entre les pr\u00e9dateurs et leurs proies \u00e9ventuelles. Il me reste un coq cela dit, et notre apport de viande fra\u00eeche repose en grande partie sur sa libido, ce pour quoi je veille sur lui et ses compagnes avec la plus grande attention. Mais \u00e7a ne dure gu\u00e8re longtemps (la libido des coqs). Il m\u2019en faudrait au moins un autre. Je croise les doigts. En attendant, nous avons au moins des \u0153ufs.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Retour dans le hall du t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique\u00a0: la pile de bois est encore bien fournie \u2013 devrait suffire pour la saison froide. On passera l\u2019hiver \u2013 ou pas. Quelques aller-retours jusqu\u2019au po\u00eale, avec une flop\u00e9e de b\u00fbchettes au creux des bras. Y aller doucement. On n\u2019a que \u00e7a \u00e0 faire aujourd\u2019hui, par un temps pareil. Un \u0153il attendri sur le stock de pommes de terre, de carottes, de navets (beurk), de betteraves (re-beurk) \u2013 mais il en faut pour tous les go\u00fbts et mes colocataires se r\u00e9galeront des l\u00e9gumes que je n\u2019aime pas. Ah oui, tant que nous y sommes, restent deux grosses citrouilles et un potiron \u2013 cultiv\u00e9s et cueillis cet automne dans les potagers que j\u2019entretiens vaillamment dans la vall\u00e9e en bas de la station. Et, dans les armoires de l\u2019ancienne cuisine du restaurant d\u2019altitude, des rang\u00e9es de bo\u00eetes de p\u00e2tes et de riz, et les derni\u00e8res sardines \u00e0 l\u2019huile et conserves de thon, vestiges de mes derniers pillages dans les villages abandonn\u00e9s des environs \u2013 et de la viande s\u00e9ch\u00e9e \u2013 mon dernier chevreuil, dont il reste quelques lani\u00e8res, encore une technique apprise de Pierre, mon cher bienfaiteur \u2013 ma dentition ne me laisse gu\u00e8re esp\u00e9rer plus qu\u2019un m\u00e2chonnement p\u00e9nible, mais les chiens s\u2019en d\u00e9lectent. Et pour les b\u00eates, un rayon entier de bo\u00eetes et rations diverses \u2013 j\u2019ai d\u00e9valis\u00e9 un cabinet v\u00e9t\u00e9rinaire dont le propri\u00e9taire n\u2019avait pas jug\u00e9 bon d\u2019embarquer la marchandise, et du fourrage entrepos\u00e9 dans le hall \u2013 de l\u2019herbe coup\u00e9e \u00e0 la faux \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019antan. Au moins les animaux ne cr\u00e8veront pas de faim \u2013 et quant \u00e0 moi, j\u2019essaierai de tenir l\u2019hiver et redescendrai aux beaux jours voir si par hasard il reste quelque chose \u00e0 grappiller dans les villages, les granges et les fermes alentour. Les sources ne manquent pas dans le coin, juste en contrebas de la cr\u00eate. Un syst\u00e8me de canalisation datant de l\u2019\u00e9poque o\u00f9 il y avait par ici du monde, nous fournit en quantit\u00e9 suffisante \u2013 mais parfois l\u2019\u00e9t\u00e9, quand la s\u00e9cheresse s\u2019est \u00e9ternis\u00e9e trop longtemps, il faut jouer les petites Cosette et s\u2019en aller remplir un seau l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a coule encore. En hiver, si les tuyaux g\u00e8lent, c\u2019est la catastrophe. Quand bien m\u00eame le froid n\u2019est plus si mordant qu\u2019autrefois, il suffit d\u2019une nuit glaciale et me voil\u00e0 bon pour des journ\u00e9es harassantes, \u00e0 genoux dans la neige, vou\u00e9es \u00e0 d\u2019incertaines r\u00e9parations. Un jour, je sais bien, il faudra se r\u00e9soudre \u00e0 redescendre, quitter le refuge et s\u2019installer dans un chalet \u00e0 la station. Faudrait pas faire la saison de trop.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Parfois, attach\u00e9 \u00e0 quelque p\u00e9nible besogne qui me conduit jusqu\u2019\u00e0 la fin du jour, apr\u00e8s avoir r\u00e2l\u00e9 tout mon saoul, je m\u2019arr\u00eate et, prenant soudain conscience de l\u2019heure tardive, je contemple un instant la nuit \u00e9toil\u00e9e\u00a0: et c\u2019est \u00e0 la fois sublime et angoissant \u2013 car je suis seul et libre, mais je suis seul au milieu des \u00e9toiles. Vous, les animaux, n\u2019avez sans doute pas id\u00e9e d\u2019une terreur pareille \u2013 les animaux contemplent-ils la nuit \u00e9toil\u00e9e\u00a0? Qu\u2019ils contemplent, je n\u2019ai aucun doute l\u00e0-dessus, il suffit de lire et Plotin et Proclus pour s\u2019en convaincre, mais qu\u2019ils contemplent pr\u00e9cis\u00e9ment le ciel au-dessus de leur t\u00eate, je n\u2019en suis pas s\u00fbr. Bienheureux les animaux donc \u2013. Quand le brouillard est dense, qu\u2019on n\u2019y voit pas \u00e0 deux pas, l\u00e0 non plus, je ne fais pas mon fier. Les yeux, quand ils n\u2019ont plus rien \u00e0 voir, perdent toute utilit\u00e9. Perdu dans cette immensit\u00e9 blanche, l\u2019homme fixe stupidement ses chaussures, ou ses mains, il se rapporte \u00e0 ce qui lui reste \u00e0 voir, des parties de son propre corps, un bout de bois qui d\u00e9passe de la neige, et son c\u0153ur bat soudain plus fort d\u00e8s qu\u2019un morceau de paysage para\u00eet surgir de ce n\u00e9ant. Bien des fois, pris dans le blizzard, ou saisi par les nuages s\u2019abattant sur la montagne, je me suis \u00e9gar\u00e9\u00a0: on croit conna\u00eetre ces versants au sommet duquel on vit mieux que le contenu de ses poches, mais apr\u00e8s avoir tourn\u00e9 en rond durant des heures, il est plus prudent de regagner le couvert des bois, s\u2019il s\u2019en trouve, plut\u00f4t que d\u2019errer en vain. Dans mes plus jeunes ann\u00e9es, ce genre d\u2019exp\u00e9rience ne me d\u00e9rangeait pas, j\u2019y avais m\u00eame pris go\u00fbt, patientant tranquillement des soir\u00e9es enti\u00e8res \u00e0 l\u2019abri des sapins en attendant que le temps change. Je me disais alors\u00a0: <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>se perdre de la sorte remet l\u2019homme sur le droit chemin<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">, mais avec l\u2019\u00e2ge, ces adages philosophiques concernant la mesure de l\u2019homme ne me consolent plus gu\u00e8re \u2013 quand le brouillard monte et que la temp\u00eate fait entendre ses premiers sifflements, quand les murs de mon refuge se mettent \u00e0 trembler et les arbres \u00e0 vaciller, et quand l\u2019obscurit\u00e9 nocturne enveloppe toute chose, je songe plut\u00f4t \u00e0 la <\/span><span lang=\"fr-FR\">\u271f<\/span><span lang=\"fr-FR\"> qui vient. Peut-\u00eatre, ai-je pens\u00e9 l\u2019autre nuit, est-ce \u00e0 cause de ma vue qui d\u00e9faille\u00a0? Peu \u00e0 peu les choses sombrent dans l\u2019indistinct, l\u2019ind\u00e9termin\u00e9 \u2013 priv\u00e9 de cette clart\u00e9, je ne suis plus capable de contr\u00f4ler les choses au loin rien qu\u2019en les regardant, et cons\u00e9quemment, ne les reconnaissant plus, je ne puis plus les contr\u00f4ler non plus en les nommant. J\u2019imagine en tremblant ce qu\u2019il adviendrait si je devenais tout \u00e0 fait aveugle \u2013 sans doute mourrais-je de terreur.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">En attendant, je m\u2019accroche au peu qui reste ici de l\u2019humanit\u00e9\u00a0: quelques h\u00f4tels et restaurants en ruine, les pyl\u00f4nes des remont\u00e9es m\u00e9caniques pris par la rouille, de path\u00e9tiques panneaux diss\u00e9min\u00e9s sur les pentes\u00a0: les marmottes (piste verte), les chamois (piste bleue), les mouflons (piste rouge) t\u00e9moignant \u00e0 la fois de la pr\u00e9sence suppos\u00e9e, mais rarement aper\u00e7ue par les skieurs, des dites b\u00eates dans les environs, et du manque d\u2019imagination de leur concepteur, mais encore\u00a0: des palanqu\u00e9es de c\u00e2bles \u00e9pais comme une de mes cuisses \u2013 quoique, vu l\u2019\u00e9paisseur des d<\/span><span lang=\"fr-FR\">i<\/span><span lang=\"fr-FR\">tes\u2026 \u2013, et toutes ces chauss\u00e9es, autrefois empierr\u00e9es, ces routes goudronn\u00e9es \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e de la station, ces chemins qui furent de terre, qu\u2019on discerne \u00e0 peine d\u00e9sormais, rong\u00e9s par l\u2019herbe qui n\u2019a cure des monuments humains, vestiges sur lesquels se ruent, gaiement mais \u00e0 leur rythme, les gen\u00eats, envahisseurs opini\u00e2tre des espaces libres, sans parler de la for\u00eat qui gagne et gagne en altitude, effleurant maintenant les cr\u00eates, malgr\u00e9 les temp\u00eates, laissant libre cours \u00e0 leur avidit\u00e9 spatiale \u2013 il faut habiter ici durant dix ans pour se convaincre de l\u2019intentionnalit\u00e9 animant ces \u00e2mes v\u00e9g\u00e9tales, et finir par se faire \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019\u00e0 leur mani\u00e8re ces communaut\u00e9s de sapins se meuvent et poursuivent des fins \u2013 les platoniciens accordaient aux plantes une \u00e2me v\u00e9g\u00e9tative, et m\u00eame les cailloux tenaient au bout du compte de l\u2019Un relevant de ses administrations divines, mais il faudrait amender Proclus en ajoutant que, consid\u00e9r\u00e9e comme un tout, la for\u00eat participe \u00e0 sa fa\u00e7on de la mobilit\u00e9, et semble dot\u00e9e d\u2019une \u00e2me collective et animale \u2013 apr\u00e8s tout certains insectes n\u2019est-ce pas\u00a0? \u2013 Ah\u00a0! Me voil\u00e0 parti de nouveau, avec mes pens\u00e9es. Mais je n\u2019ai plus personne avec qui les partager. Dommage. Les dieux antiques ont pli\u00e9 bagage depuis longtemps, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s sans doute du tour que prenaient les choses ici-bas, et vu comment les dites choses ont tourn\u00e9 depuis, et surtout r\u00e9cemment, leur retour n\u2019est pas pour bient\u00f4t \u2013 et Pierre n\u2019est plus mont\u00e9 au refuge depuis maintenant deux ans. Mon dernier r\u00e9pondant dot\u00e9 d\u2019un langage articul\u00e9. Autant dire \u2013 Ah\u00a0! Me ferais-je un jour \u00e0 cette id\u00e9e\u00a0? \u2013 qu\u2019il ne montera plus jamais.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Peut-\u00eatre est-il <\/span><span lang=\"fr-FR\">\u271f<\/span><span lang=\"fr-FR\">, le Pierre. Je n\u2019imagine gu\u00e8re, apr\u00e8s toutes ces ann\u00e9es, et le connaissant comme je le connaissais, qu\u2019il ait, comme tant d\u2019autres avant lui, c\u00e9d\u00e9 aux sir\u00e8nes m\u00e9tropolitaines, qu\u2019il soit retourn\u00e9 aux foules. Il aura vers\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 dans un ravin depuis un sentier boueux, un jour de pluie, ou bien quelque maladie perfide sera venue \u00e0 bout de sa vigueur. Il aimait \u00e0 se dire colporteur \u2013 celui, ajoutait-il, <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>qui fait commerce d\u2019une vall\u00e9e \u00e0 l\u2019autre<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">, et, par cons\u00e9quent, un passeur de col, grimpant par la montagne quand les autres en font le tour par les vall\u00e9es. Mon refuge se trouvait fatalement sur son chemin, et alors que j\u2019entamais ici mon premier \u00e9t\u00e9, je n\u2019avais gu\u00e8re tard\u00e9 \u00e0 le voir grimper d\u2019un pas s\u00fbr et agile, bien qu\u2019il soit plut\u00f4t massif de corps, aux c\u00f4t\u00e9s de son \u00e2ne bien charg\u00e9. Qu\u2019il aimait cette b\u00eate\u00a0! \u00c0 supposer que la <\/span><span lang=\"fr-FR\">\u271f<\/span><span lang=\"fr-FR\"> ait jet\u00e9 son d\u00e9volu sur l\u2019\u00e2ne, je crains bien qu\u2019une ind\u00e9racinable m\u00e9lancolie se soit empar\u00e9<\/span><span lang=\"fr-FR\">e<\/span><span lang=\"fr-FR\"> de son humain compagnon, et qu\u2019il erre d\u00e9sormais par les for\u00eats profondes, inconsolable, parmi les loups. Je prie ma ch\u00e8re Art\u00e9mis, protectrice des b\u00eates sauvages, de prendre soin de lui.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Bien \u00e9trange colporteur en v\u00e9rit\u00e9, l\u2019argent n\u2019ayant \u00e9videmment plus cours en ces temps de solitude, que celui qui fait commerce sans rien attendre en retour \u2013 sinon un bon repas, une nuit au sec et un peu de compagnie. Non pas qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 bavard \u2013 je me r\u00e9serve ce d\u00e9faut et j\u2019avais assur\u00e9ment de la conversation pour deux. Mais il avait, pr\u00e9cieux homme\u00a0!, un \u00e9pais savoir-faire dans bien des domaines, et un certain go\u00fbt pour la philosophie \u2013 il appr\u00e9ciait mes <\/span><span lang=\"fr-FR\">G<\/span><span lang=\"fr-FR\">recs en tous cas, et nos soir\u00e9es bien souvent s\u2019\u00e9ternisaient en conciliabules que n\u2019eussent pas reni\u00e9s nos lointains anc\u00eatres des rives orientales de la M\u00e9diterran\u00e9e. Il colportait toutefois, surtout des informations, qu\u2019il avait glan\u00e9es et d\u00e9livrait au fil de ses rencontres dans les villages et hameaux, entre la Margeride et les volcans, l\u2019Aubrac et le C\u00e9zallier \u2013 son territoire expliquait-il, qu\u2019il arpentait au rythme tranquille des pas de son \u00e2ne ch\u00e9ri. <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>Passeur de paroles<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> aurait dit quelque po\u00e8te. Et, plus prosa\u00efquement, livrait gracieusement sa marchandise. L\u2019arriv\u00e9e de Pierre \u00e9tait un jour de f\u00eate \u2013 et l\u2019\u00e9voquant je suis bien triste d\u2019employer l\u2019imparfait\u00a0: les chiens devinaient l\u2019\u00e2ne et son compagnon bien avant que de l\u2019avoir vu, et courraient comme des fous \u00e0 sa rencontre sur l\u2019ancienne piste qui monte depuis le col. Et que je remue la queue, et que je me l\u00e8che les babines, que je colle \u00e0 tes basques, et que j\u2019aboie de bonheur, et les ch\u00e8vres elles-m\u00eames, sans oublier les chats, n\u2019\u00e9taient pas en reste \u2013 seule la d\u00e9cence m\u2019emp\u00eachait d\u2019en faire autant.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Pourquoi tant de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, lui avais-je demand\u00e9\u00a0? <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>Tout un chacun a besoin d\u2019une occupation<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">, avait-il r\u00e9pondu. J\u2019ai tant appris de ses passages et lui dois sans nul doute d\u2019\u00eatre encore en vie. J\u2019ignorais tout de sa vie d\u2019avant, comme il ignorait tout de la mienne \u2013 ceux qui firent au moment du dernier exode le choix de rester, il en connaissait quelques centaines diss\u00e9min\u00e9es sur les hauts plateaux, ne se montraient gu\u00e8re diserts \u00e0 ce sujet, comme si l\u2019\u00e9vocation du pass\u00e9, par la douleur qu\u2019elle suscitait, risquait d\u2019\u00e9veiller quelque doute \u00e0 l\u2019esprit. Je le savais par contre remarquable chasseur, p\u00eacheur avis\u00e9 et, il faut bien l\u2019admettre, pilleur de premi\u00e8re\u00a0: <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>si tu as besoin d\u2019un outil, quel qu\u2019il soit, dis-le-moi, je t\u2019en trouverai un,<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> et, d\u00e9tachant les sacs de voyage suspendus aux flancs de son \u00e2ne\u00a0: <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>j\u2019en ai toujours plus qu\u2019il n\u2019en faut\u00a0!<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> S\u2019\u00e9talaient alors sur une des grandes tables en ch\u00eanes du restaurant d\u2019altitude les promesses de festins futurs, bo\u00eetes de conserve, viandes et poissons s\u00e9ch\u00e9s, sel et poivre et m\u00eame\u00a0: th\u00e9 ou caf\u00e9 (<\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>mais il faudra bien s\u2019en passer un jour<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">, disait-il avec regret, <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>quand il n\u2019y en aura plus<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">), et quelques modestes tr\u00e9sors\u00a0: savons, brosses \u00e0 dents, couteaux aiguis\u00e9s, une paire de chaussures de marche, \u00e0 ma taille s\u2019il vous pla\u00eet, clous et marteaux, ficelle et couverture en laine, et \u00e0 chaque fois quelques surprises\u00a0: lunette t\u00e9lescopique, thermom\u00e8tre, et m\u00eame, des jouets pour les chiens et les chats, sans oublier des m\u00e9dicaments, de plus en plus rares avec les ann\u00e9es, et souvent p\u00e9rim\u00e9s \u2013 l\u00e0 aussi, quand il n\u2019y en aura plus, que deviendrons-nous\u00a0? Et surtout, par Dyonisos\u00a0!, il se d\u00e9brouillait toujours, je ne sais par quel miracle, pour apporter une bouteille de vin \u2013 que nous buvions ensemble \u00e9videmment.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Tes mots me manquent, pas moins que ton vin, cher ultime compagnon en bip\u00e9die. Ce pour quoi je monologue de la sorte, et le son de ma propre voix me revenant aux oreilles maintient un semblant d\u2019humanit\u00e9. Quoique, \u00e0 bien y penser, mais seulement y penser, je n\u2019y tiens pas plus que \u00e7a, aux mots, pas plus qu\u2019\u00e0 l\u2019humanit\u00e9. Si je me taisais tout \u00e0 fait, deviendrais-je fou\u00a0? Mais peut-on devenir fou s\u2019il n\u2019est personne pour vous en faire la remarque \u2013 et vous <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>signaler<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> \u00e0 qui de droit. Ou, peut-\u00eatre apr\u00e8s tout, suffit-il de disposer d\u2019une conception de la folie, ce que c\u2019est qu\u2019\u00eatre fou, ou d\u2019une conception de la normalit\u00e9, ce qui revient au m\u00eame, pour se consid\u00e9rer soi-m\u00eame comme fou\u00a0? Ah\u00a0! M\u00eame d\u00e9barrass\u00e9 de toute cette arm\u00e9e de juges qui vous articulent une soci\u00e9t\u00e9, me voil\u00e0 encore embarrass\u00e9 du magistrat qui r\u00e9siste en moi. Mais laissons l\u00e0 ces tortures rousseauistes, et revenons \u00e0 nos ch\u00e8vres.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Tout \u00e0 mes pens\u00e9es, j\u2019ai tout de m\u00eame termin\u00e9 de rentrer le bois, aliment\u00e9 le po\u00eale, calfeutr\u00e9 les fen\u00eatres du bas, pellet\u00e9 la neige \u00e0 l\u2019entr\u00e9e \u2013 on ne sait jamais, des fois que des clients se pointent\u00a0! \u2013, et, comme le vent retombait, me suis aventur\u00e9, doucement caress\u00e9 par une derni\u00e8re averse floconneuse, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du b\u00e2timent afin de v\u00e9rifier l\u2019\u00e9tat des canalisations. Le ciel s\u2019\u00e9claircit \u00e0 l\u2019ouest, et les intemp\u00e9ries filent d\u00e9sormais vers l\u2019est, on aura peut-\u00eatre droit \u00e0 quelques rayons de soleil cet apr\u00e8s-midi. Par acqui<\/span><span lang=\"fr-FR\">t<\/span><span lang=\"fr-FR\"> de conscience, et par plaisir aussi dois-je avouer, je m\u2019\u00e9quipe d\u2019une paire de skis nordiques et descends jusqu\u2019\u00e0 la lisi\u00e8re de la for\u00eat, en prenant garde de ne pas trop acc\u00e9l\u00e9rer sur les plaques de neige gel\u00e9e, afin d\u2019examiner les pi\u00e8ges. Les chiens, qui m\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, s\u2019en reviennent l\u2019air un peu d\u00e9\u00e7u\u00a0: comme on pouvait s\u2019y attendre, l\u2019installation de ferrailles \u00e0 disparu sous une bonne couche de poudreuse, et quand je d\u00e9gage pr\u00e9cautionneusement l\u2019engin, rien \u00e0 signaler l\u00e0-dessous, pas la moindre bestiole comestible. Tant que j\u2019y suis, je pousse la randonn\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 la cabane qui, bravement, se tient au sommet des anciennes remont\u00e9es m\u00e9caniques\u00a0: sur la cr\u00eate, le vent ayant tass\u00e9 la neige, les skis progressent ais\u00e9ment. D\u2019ici, on embrasse ais\u00e9ment du regard toute la station en contrebas\u00a0: les premi\u00e8res ann\u00e9es, je passais chaque jour une bonne heure \u00e0 surveiller les environs \u00e0 la jumelle, esp\u00e9rant et craignant tout \u00e0 la fois d\u2019apercevoir quelque quidam furetant autour des immeubles et des chalets. Il y eut bien, au d\u00e9but, quelques visiteurs, quelques pilleurs sans doute, qui chargeaient leur automobile de ce qu\u2019ils avaient pu d\u00e9goter ici, mais jamais il ne leur vint l\u2019id\u00e9e de grimper sur les cr\u00eates, et bient\u00f4t, faute de carburant sans doute, je ne vis plus personne dans ces parages. Except\u00e9 Pierre \u00e9videmment, qui allait \u00e0 pied. De toute fa\u00e7on, aujourd\u2019hui, jumelles ou pas, je n\u2019y vois plus assez bien pour distinguer autre chose que l\u2019ombre de ces vieux b\u00e2timents abandonn\u00e9s. Et n\u2019attends ni ne crains plus personne. Quelle heure se fait-il\u00a0? Il se fait faim \u2013 les chiens acquiescent. Manger\u00a0! Demi-tour donc, et retour au foyer.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Pr\u00e9parant le repas pour notre petite communaut\u00e9, je disserte un peu. La parole s\u2019est assouplie et enrichie depuis le r\u00e9veil. Il en va toujours ainsi\u00a0: le matin, au lever, la t\u00eate tout engourdie, le corps perclus de douleur, il me semble parfois que j\u2019ai perdu, \u00e0 tout jamais, les mots, et puis, \u00e0 force de causer, ils me reviennent, peu \u00e0 peu, et, au fil des heures, des pens\u00e9es \u00e9mergent, qui les accompagnent. Je lis fort peu \u2013 et ma biblioth\u00e8que n\u2019\u00e9tant gu\u00e8re fournie, je suis agr\u00e9ablement condamn\u00e9 \u00e0 m\u00e9diter encore et toujours mes chers platoniciens \u2013 et n\u2019\u00e9cris jamais, mais il n\u2019est pas un jour, et sans doute pas une heure, o\u00f9 je n\u2019\u00e9prouve pas le besoin de faire r\u00e9sonner le son de cette pauvre voix cass\u00e9e qui est la mienne. Autrefois, cela m\u2019aurait conduit tout droit \u00e0 l\u2019asile \u2013 mais quand on y songe, ne suis-je pas d\u00e9j\u00e0 ici dans une sorte d\u2019asile, un temple inviolable et sacr\u00e9, le plus assur\u00e9 des refuges. La journ\u00e9e s\u2019avan\u00e7ant, me voil\u00e0 bient\u00f4t riche de quelques pens\u00e9es qui se pressent, et voil\u00e0 que s\u2019\u00e9chafaudent les bases d\u2019un futur discours. Et donc, quand \u00e0 la belle saison la nuit vient \u00e0 tomber, j\u2019invite \u00e0 la terrasse tout<\/span><span lang=\"fr-FR\">e<\/span><span lang=\"fr-FR\"> notre petite assembl\u00e9e, laquelle d\u2019ailleurs ne se fait pas prier \u2013 c\u2019est l\u2019heure de la philosophie, jeunes gens\u00a0! \u2013 et prononce mon sermon quotidien, lequel a foment\u00e9 tout le jour, et chaque b\u00eate de se tenir sagement assise sur le train arri\u00e8re \u2013 \u00e0 croire que non seulement elles m\u2019\u00e9coutent, mais encore qu\u2019elles comprennent \u2013 je n\u2019en serais pas si \u00e9tonn\u00e9. Proclus et Jamblique et Porphyre, je peux en t\u00e9moigner, ont du succ\u00e8s aupr\u00e8s des animaux \u2013 Porphyre surtout, avec son <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>De Abstinentia <\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">(mais quelques-uns d\u2019entre nous finiront tout de m\u00eame par manger les poules quand le temps sera venu). La lune veille sur nous et mes paroles, les \u00e9toiles et les plan\u00e8tes brillent paisiblement. Voici les constellations, Androm\u00e8de et Pers\u00e9e, Orion, Sirius et les Pl\u00e9iades, et voici donc la Lune errante, et voici Mars, petit point rougeoyant \u2013 si \u00e7a se trouve, <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>ils<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> ont d\u00e9j\u00e0 entrepris de coloniser Mars\u00a0! Parfois, le sillage blanc p\u00e2le d\u2019un a\u00e9roplane, brisant les cha\u00eenes qui relient les <\/span><span lang=\"fr-FR\">h<\/span><span lang=\"fr-FR\">\u00e9nades \u00e0 la mati\u00e8re informe, traversant impun\u00e9ment les mondes sublunaires, habitat des d\u00e9mons et des anges, et des archanges et des dieux inf\u00e9rieurs tous en charge de l\u2019administration des choses ici-bas. Blasph\u00e8me \u00e9hont\u00e9\u00a0! Les premi\u00e8res ann\u00e9es, on voyait souvent des drones survolant la montagne, et quand ils stationnaient juste au-dessus du refuge, je les gratifiais d\u2019hommages assez peu hi\u00e9ratiques avec le doigt dress\u00e9 de la main droite. Tant qu\u2019ils ne nous tirent pas dessus. <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>Dr<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>o<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>nes de surveillance,<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> disait Pierre qui sait tout \u2013 sans lui, je ne sais plus rien. Si \u00e7a se trouve, ils nous filment, et enregistrent, et le reportage passe \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision \u2013 je doute que \u00e7a existe encore la t\u00e9l\u00e9vision \u2013 et les animaux et moi sommes devenus des stars. Les abrutis. Qu\u2019ils passent en avion, peu m\u2019importe, ou qu\u2019ils aillent se faire voir sur Mars, encore mieux\u00a0!<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">L\u2019hiver, on se tient au chaud pr\u00e8s du po\u00eale quand la nuit tombe et c\u2019est le cr\u00e9pitement du bois qui bercera ce soir mes sermons. Je commenterai Proclus commentant le <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>Tim\u00e9e<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">, ou bien me lancerai sur les traces des myst\u00e8res des pr\u00eatres d\u2019\u00c9gypte qui impressionnaient tant Jamblique. Nous relirons H\u00e9siode, feron<\/span><span lang=\"fr-FR\">s<\/span><span lang=\"fr-FR\"> de la <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>Th\u00e9ogonie<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> l\u2019ex\u00e9g\u00e8se patiente et d\u00e9lirante, esp\u00e9rant que les dieux nous inspirent \u00e0 cette occasion. Comme aucun \u00e9rudit n\u2019est pr\u00e9sent pour nous en emp\u00eacher, nous sauterons all\u00e8grement d\u2019H\u00e9raclite \u00e0 Plutarque et ne rechignerons pas \u00e0 \u00e9tablir des liens saugrenus entre Num\u00e9nius et Syrianus. Sans avoir \u00e0 en r\u00e9pondre devant quelque tribunal de la raison, nous condamnerons \u00c9picure, et m\u00eame Aristote, leur pr\u00e9f\u00e9rant de loin les disciples de Platon.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">D\u00e9jeunons maintenant\u00a0: thon en bo\u00eete et riz \u00e0 l\u2019eau pour tout le monde \u2013 bas les pattes Atropos\u00a0! On fait de la place Sirius\u00a0! \u2013 disposer ad\u00e9quatement les gamelles pour tout ce beau monde n\u2019est pas une sin\u00e9cure. \u00c7a se pousse et feule et grogne. Y\u2019en aura pour tout le monde. O\u00f9 en \u00e9tions-nous\u00a0? Les <\/span><span lang=\"fr-FR\">G<\/span><span lang=\"fr-FR\">recs \u00e9videmment. Damascius, mon obsession du moment. Le premier volume du <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>Trait\u00e9 des Principes (\u00e9dition Westerink)<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> pos\u00e9 tout en haut de la pile, sur la table pr\u00e8s de l\u2019escalier. Pas sans raison qu\u2019au soir de la vie j\u2019en vienne \u00e0 m\u00e9diter ces terribles apories. Avantage paradoxal de l\u2019\u00e2ge sans doute \u2013 et de la grande solitude aussi\u00a0: on est moins dupe du pouvoir de la langue sur le monde, on se fait moins d\u2019illusion sur les mots et les choses. J\u2019ai beau recouvrir le monde d\u2019un incessant monologue, je sais bien qu\u2019il ne s\u2019agit l\u00e0 que d\u2019un l\u00e9ger accompagnement musical, une mani\u00e8re de faire un peu de bruit.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014\u00a0<span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Ai-je d\u00e9j\u00e0 dit \u00e0 quel point la musique me manquait\u00a0? \u2013<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">En causant, je peuple le silence et me fais un peu de place en ce bas monde, comme chiens et chats se bousculent \u00e0 l\u2019heure du d\u00e9jeuner, chacun se frayant un chemin et d\u00e9gageant un espace autour de sa gamelle. Pas beaucoup plus que \u00e7a. Et notez comme toute chose, \u00e0 sa mani\u00e8re, s\u2019efforce de couvrir le silence. Les feuilles des arbres bruissent, les b\u00eates font craquer des branches mortes \u00e0 leur passage, les volets claquent, les gouttes de pluie mart\u00e8lent les ardoises du toit, je cause, les chats ronronnent et les chiens aboient. Chacun de faire entendre sa petite voix, jouant sa modeste musique, pour couvrir le silence sur lequel toute chose, en derni\u00e8re analyse, repose, et rendre un tant soit peu tol\u00e9rable la solitude dans laquelle il est plong\u00e9 et la perspective de sa propre disparition possible. Car il est terrifiant de vivre seul, de le savoir, et de mourir seul.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Voil\u00e0 o\u00f9 me m\u00e8nent aujourd\u2019hui, entre deux cuiller\u00e9es de riz bouilli, mes conciliabules imaginaires avec le dernier des philosophes. Je l\u2019imagine sans peine, marchant d\u2019un pas lent vers l\u2019est, vers l\u2019orient de ses r\u00eaves, apr\u00e8s qu\u2019il eut, avec quelques disciples, \u00e9t\u00e9 forc\u00e9 de quitter Ath\u00e8nes et de fermer l\u2019\u00e9cole, perdu dans ses pens\u00e9es, dans un paysage de montagnes arides, poussant plus loin encore les cons\u00e9quences de son audace, car apr\u00e8s tout, se disait-il, si toute chose participe au principe qui lui est sup\u00e9rieur, et si les premiers principes embrassent et exercent leur influence sur un monde plus vaste que les principes qui les suivent \u2013 alors toute chose, m\u00eame la plus modeste, m\u00eame la plus basse et la plus vile dans l\u2019\u00e9chelle de l\u2019\u00eatre, m\u00eame la mati\u00e8re, et surtout la mati\u00e8re, qui demeure infiniment \u00e9loign\u00e9e du premier, participe de l\u2019ineffable et ne se laissera pas saisir ni par le langage ni par toute autre voie. L\u2019ineffable distribu\u00e9 dans toute chose participante. Ce silence divin qui gr\u00e8ve toute chose, ce poids de l\u2019ineffable dont toute chose est lest\u00e9e, voil\u00e0 le monde en v\u00e9rit\u00e9 auquel nous sommes li\u00e9s, et voil\u00e0 ce que je crois.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Tiens\u00a0! Les chutes de neige viennent de cesser. Les animaux s\u2019installent, chacun dans son coin, pour la sieste. Je vais bien entendu en faire autant. Puis, j\u2019irai encore une fois, qui sait, peut-\u00eatre la derni\u00e8re\u00a0?, faire une petite vir\u00e9e sur les cr\u00eates enneig\u00e9es. Les skis, pos\u00e9s debout \u00e0 c<\/span><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00f4<\/span><\/span><span lang=\"fr-FR\">t\u00e9 de la porte d\u2019entr\u00e9e et une paire de chaussures s\u00e9chant tout pr\u00e8s du po\u00eale, me font de l\u2019\u0153il. Je n\u2019ai pas encore fini de penser mes pens\u00e9es. Il faut s\u2019entretenir car, sait-on jamais, si \u00e7a se trouve, avec un peu de bol, je passerais peut-\u00eatre l\u2019hiver et m\u00eame le printemps d\u2019apr\u00e8s.<\/span><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte \u00e9galement disponible en version epub et pdf LE SERMON SUR LA MONTAGNE \u00c0 genoux derri\u00e8re le rocher qui surplombe l\u2019avant-dernier virage avant d\u2019atteindre la cr\u00eate. Le fusil cal\u00e9 sur l\u2019\u00e9paule, le canon cal\u00e9 dans une \u00e9chancrure de la roche. Avec peine, le 4&#215;4 grimpant le flanc de la montagne. 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