{"id":4466,"date":"2022-06-28T22:30:42","date_gmt":"2022-06-28T22:30:42","guid":{"rendered":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/?page_id=4466"},"modified":"2022-06-29T14:17:32","modified_gmt":"2022-06-29T14:17:32","slug":"lemancipation-des-domestiques-2019","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/lemancipation-des-domestiques-2019\/","title":{"rendered":"L\u2019\u00c9MANCIPATION DES DOMESTIQUES (2019)"},"content":{"rendered":"<h1 class=\"western\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">L\u2019\u00c9MANCIPATION DES DOMESTIQUES<\/span><\/h1>\n<p><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Si la Boh\u00eame est encore au bord de la mer, de nouveau je crois aux mers.<\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Et si je crois \u00e0 la mer, alors j\u2019ai espoir en la terre.<\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"right\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span style=\"font-size: medium;\">Ingeborg Bachmann<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Malgr\u00e9 tous mes efforts, je n\u2019ai jamais r\u00e9ussi \u00e0 franchir le seuil du grand salon.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Passer la cl\u00f4ture ne pr\u00e9sente aucune difficult\u00e9\u00a0: je me glisse par en dessous, me faufile par les interstices, m\u2019accroche aux grilles et me hisse au-dessus. Resquiller, \u00e7a me conna\u00eet.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Traverser un jardin, c\u2019est mon domaine, je marche d\u2019un pas mal assur\u00e9, un peu tremblant, mais tout de m\u00eame, j\u2019y arrive.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Gravir les escaliers qui m\u00e8nent au perron de la maison \u2013 une vaste maison bourgeoise aux allures de manoir, avec des ailes enti\u00e8res consacr\u00e9es \u00e0 de pl\u00e9thoriques biblioth\u00e8ques \u2013, se faire accueillir par le majordome, devant lequel je m\u2019incline comme s\u2019il \u00e9tait le ma\u00eetre de maison \u2013 m\u00e9prise in\u00e9vitable quand on ignore les us et les coutumes en ces lieux \u2013, d\u00e9poser mes affaires en s\u2019effor\u00e7ant de r\u00e9fr\u00e9ner l\u2019angoisse qui monte, se montrer malheureusement plus f\u00e9brile qu\u2019il ne faudrait, rougir et bafouiller face aux domestiques qui me guident poliment le long du vestibule, puis dans un labyrinthe de couloirs obscurs, arriv\u00e9 devant un petit bureau, s\u2019asseoir et remplir les formulaires ad\u00e9quats, puis d\u2019autres formulaires, et d\u2019autres encore, qu\u2019on ne prend m\u00eame plus la peine de lire, tout cela je peux le faire, jusqu\u2019ici, bon an mal an, je m\u2019en sors.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Mais toujours, devant la porte d\u2019entr\u00e9e du salon, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de laquelle j\u2019entends les voix savantes, et devine leurs bonnes mani\u00e8res et leur \u00e0-propos, je suis condamn\u00e9 \u00e0 faire le planton.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">J\u2019ai beau y retourner, encore\u00a0!, encore\u00a0!, franchir avec t\u00e9nacit\u00e9 les \u00e9tapes, y aller \u00ab\u00a0au culot\u00a0\u00bb comme un ami soi-disant bien intentionn\u00e9 me l\u2019avait conseill\u00e9, ou bien pr\u00e9f\u00e9rer la discr\u00e9tion, qu\u2019importe, rien n\u2019y fait, la pers\u00e9v\u00e9rance n\u2019y change rien, l\u2019audace non plus.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">La porte ne s\u2019ouvre jamais. Parfois, tout de m\u00eame, elle s\u2019entrouvre, juste assez pour me permettre d\u2019imaginer les r\u00e9jouissances de l\u2019esprit auxquelles on s\u2019adonne. Mais jamais non jamais elle ne s\u2019ouvre suffisamment pour me laisser capter plus que des miettes des conversations et d\u00e9bats en cours. Et de se refermer aussit\u00f4t d\u2019un coup sec. Combien de pages me faudra-t-il \u00e9crire, combien de volumes me faudra-t-il relier\u00a0? Non. Ce qui manque, c\u2019est quelques mots griffonn\u00e9s par un des leurs, un s\u00e9same, une patte blanche que je pourrais montrer \u00e0 l\u2019entr\u00e9e. Voil\u00e0 tout ce qui me manque, quelques mots sign\u00e9s de l\u2019un d\u2019entre eux.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Et me voici \u00e0 nouveau \u00e0 la porte du grand salon interdit. Plong\u00e9 dans l\u2019expectative, d\u00e9sesp\u00e9rant bient\u00f4t, me morfondant maintenant, un paquet de manuscrits \u00e0 la main, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019une ombre se glisse discr\u00e8tement derri\u00e8re moi et qu\u2019une main diaphane, avec tendresse, mais non sans fermet\u00e9, m\u2019invite \u00e0 la suivre. Apr\u00e8s quoi nous voil\u00e0, l\u2019ombre, la main et moi, quittant le vestibule et traversant \u00e0 nouveau le jardin d\u00e9sormais berc\u00e9 par l\u2019obscurit\u00e9 du soir, car il se fait tard, et toujours, trop tard, nous enfon\u00e7ant doucement dans un petit bois de sapin que je n\u2019avais pas remarqu\u00e9 \u00e0 l\u2019aller, et la main me guide \u00e0 travers le petit bois devenu for\u00eat, et nous marchons, marchons, au c\u0153ur de la nuit la plus \u00e9paisse. Je n\u2019imaginais pas que le parc bordant le manoir f\u00fbt si vaste, ce pour quoi, par peur de m\u2019\u00e9garer, je vais dans les pas de mon guide apparemment bienveillant, bien que d\u2019une consistance spectrale. Je ne cherche m\u00eame pas \u00e0 discerner son visage, \u00e0 v\u00e9rifier s\u2019il poss\u00e8de m\u00eame un visage, c\u2019est une pr\u00e9sence, et je ne suis pas en mesure de lui r\u00e9sister. Les sentiers que nous empruntons se perdent dans la broussaille, nous progressons avec peine sous de lourdes branches ploy\u00e9es jusqu\u2019au sol, et d\u00e9sormais nous nous trouvons bien loin de la maison des propri\u00e9taires et bien loin de toute habitation humaine, me semble-t-il, jusqu\u2019\u00e0 ce que tout \u00e0 coup, au sortir d\u2019un bois, \u00e0 l\u2019or\u00e9e d\u2019une clairi\u00e8re baign\u00e9e par la lumi\u00e8re de la lune, surgissent les murs clairs d\u2019une minuscule chaumi\u00e8re, et une voix, qui sans doute appartient \u00e0 cette main bienveillante, me dit\u00a0: \u00ab\u00a0Nous sommes arriv\u00e9s.\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Je crois reconna\u00eetre ce qu\u2019on appelait nagu\u00e8re la d\u00e9pendance o\u00f9 logent habituellement les domestiques, le genre de b\u00e2tisse dont ma grand-m\u00e8re autrefois m\u2019avait parl\u00e9, car elle \u00e9tait dans sa jeunesse domestique, au service d\u2019un v\u00e9ritable ch\u00e2telain, disait-elle, qu\u2019elle ne voyait gu\u00e8re au demeurant, car il \u00e9tait occup\u00e9, ajoutait-elle, \u00e0 mener ses affaires de par le monde, et poss\u00e9dait sur diff\u00e9rents continents plusieurs demeures du m\u00eame standing.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Mes affaires sont d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, pos\u00e9es sur le palier. Deux cartons remplis de carnets noircis d\u2019une \u00e9criture grossi\u00e8re, mes notes, m\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. Un troisi\u00e8me d\u00e9borde de v\u00eatements \u2013 mais je ne me souviens pas d\u2019avoir vid\u00e9 r\u00e9cemment mes armoires en vue d\u2019un d\u00e9m\u00e9nagement, donc il me faut supposer qu\u2019on a pris soin de le faire pour moi en vue de mon arriv\u00e9e. Un quatri\u00e8me et un cinqui\u00e8me carton, contenant des livres\u00a0: exclusivement des traductions, parfois mise<\/span><span lang=\"fr-FR\">s<\/span><span lang=\"fr-FR\"> en regard du texte original, du grec ancien, livre de philosophes, de g\u00e9ographes, de po\u00e8tes et de mythologues. Pourquoi ces livres et pas les autres\u00a0? On dirait que mon myst\u00e9rieux d\u00e9m\u00e9nageur, en n\u00e9gligeant tout ouvrage compos\u00e9 apr\u00e8s, disons, le sixi\u00e8me si\u00e8cle apr\u00e8s JC, a voulu me signifier quelque chose, ou m\u2019inciter \u00e0 quelque action ou encore m\u2019encourager \u00e0 suivre quelque mode de vie vant\u00e9e par les anciens. Je devrais \u00eatre stup\u00e9fait de me trouver ici, et m\u2019\u00e9tonner qu\u2019il y ait eu quelqu\u2019un pour pr\u00e9voir mon arriv\u00e9e, comme si, venu l\u00e0 en touriste, j\u2019avais r\u00e9serv\u00e9 cette maison non pas pour la nuit, mais pour un s\u00e9jour beaucoup plus long, et que ce quelqu\u2019un, d\u2019une pr\u00e9venance sans \u00e9gal, avait r\u00e9uni et fait porter mes bagages, me gratifiant de surcro\u00eet d\u2019un guide, certes d\u2019une \u00e9trange consistance, mais je n\u2019irai pas m\u2019en plaindre, loin de l\u00e0\u00a0: dans ma position, je suis habituellement celui qui porte et guide, qui se plie aux d\u00e9sirs de l\u2019autre et se met \u00e0 son service sans discuter, mais je dois admettre que, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, je m\u2019adapte sans difficult\u00e9 \u00e0 ce renversement des r\u00f4les.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Mais je ne me sens pas dispos\u00e9 ni \u00e0 remercier, ni \u00e0 m\u2019indigner, comme si tout ce qui m\u2019\u00e9tait arriv\u00e9 depuis que j\u2019avais \u00e9t\u00e9 refoul\u00e9 au seuil du salon des savants s\u2019av\u00e9rait parfaitement naturel, comme si finalement, tout cela, cette difficile et lente progression dans une for\u00eat \u00e9paisse dont je suis persuad\u00e9 qu\u2019aucune carte ne fait mention, ce guide \u00e0 l\u2019allure spectrale \u2013 se pourrait-il que je sois mort\u00a0? \u2013 et la confiance qu\u2019il m\u2019inspirait, cette maisonn\u00e9e sise au milieu de nulle part, comme si finalement tout cela m\u2019\u00e9tait d\u00fb, comme si c\u2019\u00e9tait mon lot, ce qui me revenait en toute justice, et, comment appeler cet \u00e9pisode de ce que j\u2019oserai presque appeler le destin\u00a0?, disons\u00a0: une mise au rencart d\u00e9finitive, un exil forc\u00e9, comme si on avait voulu se d\u00e9barrasser de moi une fois pour toutes, comme si, au seuil du salon des savants, il n\u2019\u00e9tait pas permis de se pr\u00e9senter plus d\u2019un certain nombre de fois, et qu\u2019apr\u00e8s avoir d\u00e9pass\u00e9 son <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>quota<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">, la punition suivait, qu\u2019\u00e0 force d\u2019insister, on ne se contentait plus de vous reconduire, plus ou moins poliment, mais jamais sans condescendance, dehors, mais on vous faisait toute bonnement dispara\u00eetre de la circulation, de la circulation des demandes et des offres, des paroles et des esp\u00e9rances. Voil\u00e0, cette fois c\u2019est fini me disais-je.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">J\u2019ai toutes ces pens\u00e9es, tandis que je franchis sans h\u00e9sitation le seuil de cette maison\u00a0: d\u2019une certaine mani\u00e8re ma vie aussi, pas seulement mes cartons, m\u2019a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 ici, dans cette demeure probablement r\u00e9serv\u00e9e aux domestiques. Ici, j\u2019\u00e9tais attendu, alors que, dans la demeure principale, celle des propri\u00e9taires, je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9ellement invit\u00e9, \u2013 j\u2019ignorais \u00e0 vrai dire qu\u2019une invitation f\u00fbt n\u00e9cessaire, c\u2019est pourquoi, \u00e0 cause de cette na\u00efvet\u00e9, je m\u2019obstinais \u00e0 m\u2019y faire admettre. Je crois avoir compris d\u00e9sormais, et me jure \u00e0 moi-m\u00eame qu\u2019\u00e0 partir de maintenant, je me poserai sagement au seuil de la maison des domestiques, me contentant d\u2019observer ce bois de sapin qui me tiendra lieu de monde.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">C\u2019est ainsi que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 install\u00e9 dans la maison des domestiques, l\u00e0 o\u00f9 d\u00e9sormais je dois vivre.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Mais que de temps perdu \u00e0 esp\u00e9rer\u00a0! Que de temps perdu \u00e0 essayer\u00a0!<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"right\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><i>Premiers jours<\/i><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">J\u2019ai pris mes aises assez rapidement dans la maison des domestiques. Tout y \u00e9tait dispos\u00e9 \u00e0 ma convenance, comme si j\u2019en avais moi-m\u00eame dessin\u00e9 le plan et con\u00e7u l\u2019am\u00e9nagement. Ceux de ma condition, que la faiblesse des revenus condamne \u00e0 n\u2019occuper jamais un logement qu\u2019\u00e0 titre de locataire, et qui, se saignant pour payer leur loyer, ne rencontrent que rarement l\u2019occasion de devenir propri\u00e9taires \u2013 il faut pour cela qu\u2019on les autorise \u00e0 s\u2019endetter pour le restant de leur jour afin d\u2019acqu\u00e9rir une maison \u00e0 eux, et, quand cela par miracle arrive, ils n\u2019ont gu\u00e8re le choix du terrain ou des mat\u00e9riaux, se rabattant sur les parcelles sans \u00e2me de lotissements lugubres offrant en guise de terrain des jardins \u00e9triqu\u00e9s accol\u00e9s \u00e0 d\u2019autres jardins \u00e9triqu\u00e9s \u2013, ceux de ma condition donc, se contentent toute leur vie de r\u00eaver une maison pareille, certes modeste, mais sise au milieu des bois et distante de tout voisinage.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Les premiers jours apr\u00e8s mon arriv\u00e9e, je m\u2019attendais \u00e0 tout moment \u00e0 ce qu\u2019on vienne me d\u00e9loger. Je n\u2019osais pas d\u00e9baller mes cartons, les <\/span><span lang=\"fr-FR\">abandonnant<\/span><span lang=\"fr-FR\"> dans un coin de la cuisine, et quand il me fallait faire usage d\u2019un objet quelconque, une assiette, un chiffon, un outil, je prenais bien soin de le replacer \u00e0 l\u2019endroit exact o\u00f9 je l\u2019avais trouv\u00e9. J\u2019empruntais chaque soir une paire de draps pour le coucher, mais les repliais chaque matin au r\u00e9veil, de peur qu\u2019on m\u2019accus\u00e2t d\u2019avoir dormi dans ces draps \u2013 de les avoir souill\u00e9s avec mon corps de locataire \u2013 encore que, tout bien consid\u00e9r\u00e9, il n\u2019avait \u00e9t\u00e9 nullement question jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent de s\u2019acquitter d\u2019un loyer. Le mobilier n\u2019avait rien de luxueux, des armoires et des tables en bois, comme on en trouve dans de vieilles maisons paysannes, apr\u00e8s que leurs occupants aient rendu l\u2019\u00e2me. J\u2019explorais durant le premier jour l\u2019int\u00e9rieur de la maison\u00a0: on n\u2019y trouvait rien que le n\u00e9cessaire, un po\u00eale \u00e0 bois, une cuisine dot\u00e9e de tous les ustensiles attendus, une remise dans laquelle s\u2019entassaient nombre d\u2019outils, aucun appareillage \u00e9lectrique, aucun \u00e9cran d\u2019aucune sorte, pas d\u2019ampoules au plafond, mais des cartons de bougies, des fen\u00eatres aux vitres sales. Dans le cellier, dispos\u00e9 sur des \u00e9tag\u00e8res qui couvraient tous les murs, un nombre consid\u00e9rable de bo\u00eetes de conserve, des p\u00e2tes et du riz \u00e0 profusion\u00a0: ma foi, me disais-je, voil\u00e0 de quoi soutenir un si\u00e8ge \u2013 \u00e0 condition de n\u2019\u00eatre pas trop regardant sur la gastronomie, il y avait l\u00e0 de quoi nourrir un seul homme pour des ann\u00e9es, et j\u2019avais not\u00e9 la pr\u00e9sence d\u2019un jardin potager aux abords de la maison, des pommes de terre y fleurissaient d\u00e9j\u00e0. Je m\u2019attendais \u00e0 d\u00e9nicher quelques pi\u00e8ces comptables, des factures, des carnets de courses, des feuillets administratifs. Rien de tel\u00a0: ou bien les derniers occupants de la maison avaient emport\u00e9 avec eux tous les documents t\u00e9moignant de leur s\u00e9jour ici, ou bien, pour une raison que j\u2019ignore, ils les avaient br\u00fbl\u00e9s, ou bien encore on avait jug\u00e9 pr\u00e9f\u00e9rable de les dissimuler \u00e0 un autre endroit. Je ne sais rien finalement de mes pr\u00e9d\u00e9cesseurs, il se pourrait qu\u2019ils aient \u00e9t\u00e9 domestiques, mais aussi, pourquoi pas, bandits, rebelles, d\u00e9serteurs.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Dans la chambre d\u2019amis, cependant, sur une petite \u00e9tag\u00e8re accroch\u00e9e au mur pr\u00e8s du lit \u00e0 double place \u2013 ce qui me laisse penser qu\u2019un couple aurait pu dormir ici \u2013 quelques livres. Des \u00e9ditions broch\u00e9es datant du si\u00e8cle dernier, aux tranches poussi\u00e9reuses. Les pages sont d\u2019un blanc douteux, et quant \u00e0 leur contenu, il s\u2019agit de romans publi\u00e9s par des auteurs d\u00e9sormais parfaitement oubli\u00e9s, qui n\u2019auront pas, comme on dit, <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>laiss\u00e9 de trace dans l\u2019histoire de la litt\u00e9rature<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">. Peut-\u00eatre ont-ils connu en leur temps quelques moments sinon de gloire, du moins de reconnaissance polie. Peut-\u00eatre ces r\u00e9cits leur auront ouvert les portes du salon des savants ou du salon des \u00e9crivains \u2013 mais je crains bien qu\u2019on leur ait ferm\u00e9 ces portes au nez \u00e0 peine apr\u00e8s les avoir ouvertes, et je plains ces pauvres auteurs\u00a0: ne vaut-il pas mieux, comme dans mon cas, n\u2019avoir jamais \u00e9t\u00e9 accueilli dans le saint des saints, plut\u00f4t que d\u2019en avoir go\u00fbt\u00e9 les plaisirs avant d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9 <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>persona non grata<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">. Perdre un privil\u00e8ge procure certainement plus de peine que de n\u2019en avoir jamais joui. On se console comme on peut. Peut-\u00eatre certains de ces romans se sont m\u00eame bien vendus. Que sont devenus ces auteurs\u00a0? Et leurs lecteurs\u00a0? Quelle empreinte la lecture de ces livres aura laiss\u00e9<\/span><span lang=\"fr-FR\">e<\/span><span lang=\"fr-FR\"> sur leurs lecteurs\u00a0? Se pourrait-il que, pour quelques-uns d\u2019entre eux, tel ou tel r\u00e9cit ait influ\u00e9 sur le cours de l\u2019existence\u00a0? Et me voici, ruminant une nouvelle fois, en examinant ces livres mis\u00e9rables qui ne trouveraient m\u00eame pas preneur sur le march\u00e9 de l\u2019occasion, sur ma propre condition, alors qu\u2019une toute nouvelle vie se pr\u00e9sente manifestement \u00e0 moi, loin des salons, \u00f4 combien loin.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">J\u2019avais examin\u00e9 bri\u00e8vement les ext\u00e9rieurs, et constat\u00e9 que nul fil \u00e9lectrique ou t\u00e9l\u00e9phonique ne sortait du toit, aucun moyen de se raccorder donc \u00e0 un quelconque r\u00e9seau de communication humain. J\u2019ai bri\u00e8vement pens\u00e9\u00a0: comment vais-je m\u2019y prendre pour pr\u00e9venir les gens\u00a0? Mais les pr\u00e9venir de quoi\u00a0? Et qui pr\u00e9venir\u00a0? Qui se soucie de moi\u00a0? J\u2019avais bien une vie avant \u2013 \u00e9trange d\u2019ailleurs que j\u2019en vienne spontan\u00e9ment \u00e0 la concevoir comme une vie pass\u00e9e, alors qu\u2019apr\u00e8s tout je ne suis ici que depuis quelques heures. Quoi qu\u2019il en soit de cette vie d\u2019avant, qui don<\/span><span lang=\"fr-FR\">c<\/span><span lang=\"fr-FR\"> \u00e9tait susceptible d\u2019\u00e9prouver de l\u2019inqui\u00e9tude \u00e0 mon sujet\u00a0? Mon employeur\u00a0? Le propri\u00e9taire de la chambre que j\u2019occupais\u00a0? Cette fille dont j\u2019avais fait connaissance il y a quelques jours \u2013 mais nous avions juste convenu d\u2019un rendez-vous pour un caf\u00e9, et d\u2019ailleurs, me voici d\u00e9j\u00e0 incapable de me rappeler son apparence et son visage. Ma m\u00e8re peut-\u00eatre, mais \u00e0 l\u2019heure qu\u2019il est, sans doute, enfonc\u00e9e pour toujours dans un lourd fauteuil m\u00e9dicalis\u00e9, contemple-t-elle le ballet des infirmi\u00e8res et des aides m\u00e9nag\u00e8res, se demandant avec angoisse qui sont tous ces gens, ce qu\u2019ils lui veulent, et probablement, ne se souvient-elle pas qu\u2019elle ait eu un fils, et si, par moment, ce fait lui revient, elle est incapable elle aussi de se rappeler son apparence et son visage, et pire encore, son nom. Il faut que je sois honn\u00eate avec moi-m\u00eame\u00a0: cette vie d\u2019avant, plus personne ne m\u2019y rattache, et c\u2019est peut-\u00eatre la raison pour laquelle j\u2019ai \u00e9t\u00e9 conduit jusqu\u2019ici maintenant plus qu\u2019hier, parce que ma d\u00e9sertion ne causerait de peine \u00e0 personne, puisqu\u2019il n\u2019y avait personne tout compte fait pour en \u00e9prouver de la peine \u2013 mon employeur et mon propri\u00e9taire, certes, subiraient quelques d\u00e9sagr\u00e9ments, mais ils s\u2019en remettraient, pour s\u00fbr, ils finiraient par s\u2019en remettre.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Je me disais\u00a0: cette maison a tout d\u2019une ancienne demeure r\u00e9serv\u00e9e aux domestiques, d\u2019une d\u00e9pendance comme on disait autrefois, mais peut-\u00eatre a-t-elle servi par la suite de maison de campagne ou bien de maison de chasse, et que les propri\u00e9taires n\u2019ont jamais jug\u00e9 utile d\u2019y installer le confort moderne, le t\u00e9l\u00e9phone, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, parce qu\u2019ils n\u2019y s\u00e9journaient que ponctuellement, quelques jours et quelques nuits au plus. Peut-\u00eatre m\u00eame les propri\u00e9taires, ayant \u00e0 leur actif nombre de propri\u00e9t\u00e9s, avaient oubli\u00e9 l\u2019existence de celle-ci, lui pr\u00e9f\u00e9rant une villa surplombant l\u2019oc\u00e9an, ou bien un chalet au pied des pistes de ski.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Je l\u2019esp\u00e9rais \u00e0 vrai dire, j\u2019esp\u00e9rais que les propri\u00e9taires ou qui que ce f\u00fbt, bandit, rebelle ou d\u00e9serteur, eussent oubli\u00e9 l\u2019existence de cette maison, comme j\u2019esp\u00e9rais qu\u2019on m\u2019e\u00fbt r\u00e9ellement oubli\u00e9, ces oublis conjugu\u00e9s m\u2019autorisant \u00e0 r\u00eaver d\u2019une installation durable en ces lieux.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Les portes grin\u00e7aient, les charni\u00e8res rouillaient, la plomberie faisait entendre des sons \u00e9tranges, mais l\u2019endroit me semblait parfaitement habitable, et j\u2019entrepris d\u00e8s le lendemain de mon installation d\u2019y faire un grand m\u00e9nage, laver les parquets, d\u00e9poussi\u00e9rer les meubles, \u00e9claircir les vitres, tout cela \u00e0 grande eau, car l\u2019eau ne manquait pas, provenant directement d\u2019un petit ruisseau qui serpentait avec gaiet\u00e9 en bordure de la clairi\u00e8re o\u00f9 la maison \u00e9tait b\u00e2tie. Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 un homme de m\u00e9nage ni convaincu ni convaincant, mais, pour une fois, je m\u2019y suis mis avec ardeur, comme si s\u2019\u00e9veillait au fond de moi une disposition jusqu\u2019alors enfouie, un talent pour lustrer les parquets et manier les chiffons, et, \u00e0 la fin de la journ\u00e9e, l\u2019int\u00e9rieur de la maison affichait un air de propret\u00e9 qu\u2019elle n\u2019avait sans doute pas connu depuis des lustres. Comme la lumi\u00e8re du jour baissait, et avant d\u2019allumer les bougies, je contemplais mon \u0153uvre avec satisfaction tout en priant pour que nul propri\u00e9taire ne d\u00e9barque \u00e0 cet instant, car \u00e0 coup s\u00fbr, il aurait trouv\u00e9 \u00e0 redire \u00e0 mon m\u00e9nage, et passant le doigt sur la commode, se serait fait un devoir de me reprocher un restant de poussi\u00e8re\u00a0: mon exp\u00e9rience pass\u00e9e m\u2019ayant assez fait comprendre qu\u2019un propri\u00e9taire ne saurait, par nature, \u00eatre satisfait du travail de ses subordonn\u00e9s, pour la raison qu\u2019il les paye, et que le travail accompli par le corps de ses domestiques ne vaudra jamais la r\u00e9mun\u00e9ration dont il les gratifie, quelle que soit la hauteur de cette r\u00e9mun\u00e9ration d\u2019ailleurs. Je m\u2019effor\u00e7ais d\u2019effacer de mon esprit le regard soup\u00e7onneux d\u2019un \u00e9ventuel propri\u00e9taire et de jouir simplement de mon \u0153uvre, consid\u00e9rant que je m\u2019\u00e9tais \u00e9chin\u00e9 de la sorte pour ma propre jouissance, et pas pour celle d\u2019un autre.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Les premi\u00e8res nuits, je ne dormais que d\u2019un \u0153il. Au moindre craquement du plancher, au moindre coup de vent battant les volets, j\u2019imaginais qu\u2019une unit\u00e9 de gendarmes casqu\u00e9s, arm\u00e9s de pied en cap, faisait irruption dans la maison, fracassant la porte d\u2019entr\u00e9e, brisant les vitres, car c\u2019est toujours au c\u0153ur de la nuit qu\u2019ils viennent se saisir de leurs victimes. J\u2019entendais la voix du propri\u00e9taire qui s\u2019indignait qu\u2019on e\u00fbt ainsi <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>profan\u00e9<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> ses murs, et, d\u00e9j\u00e0, j\u2019\u00e9tais menott\u00e9 et conduit dans l\u2019arri\u00e8re-salle secr\u00e8te d\u00e9di\u00e9e aux interrogatoires d\u2019un bureau de police, une lampe braqu\u00e9e sur les yeux, devant r\u00e9pondre du d\u00e9lit de <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>violation<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> de propri\u00e9t\u00e9, apr\u00e8s quoi, sans autre forme de proc\u00e8s, on s\u2019empressait de me guillotiner, ou de me fusiller, et mon cadavre \u00e9tait jet\u00e9 dans une fosse commune aux abords de la for\u00eat. Ainsi courraient mes pens\u00e9es les premi\u00e8res nuits.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Mais au matin, rien n\u2019avait chang\u00e9 dans la maison des domestiques, j\u2019\u00e9tais toujours parfaitement seul\u00a0: la lumi\u00e8re du ciel se frayait un chemin \u00e0 travers la cime des arbres et finissait par emplir la clairi\u00e8re et caresser les volets aux fen\u00eatres. Et je me comportais alors comme si j\u2019\u00e9tais chez moi, pressentant qu\u2019il n\u2019arriverait rien de f\u00e2cheux, que mes craintes de la nuit pr\u00e9c\u00e9dente n\u2019avaient rien de fond\u00e9. Je m\u2019attachais donc \u00e0 visiter les ext\u00e9rieurs avec plus de m\u00e9thode, et, sans m\u00eame y penser, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 un balai de bruy\u00e8re \u00e0 la main, et bient\u00f4t un r\u00e2teau, bref, j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 au travail, d\u00e9blayant les abords, arrachant quelques herbes folles, d\u00e9gageant des parterres de fleurs sauvages, transformant la nature proche au gr\u00e9 de ma fantaisie.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Ce sentiment grisant de travailler pour soi-m\u00eame, et pas pour un autre, de cueillir les fruits de ses efforts sans qu\u2019un interm\u00e9diaire s\u2019avise d\u2019\u00e9mettre un jugement \u00e0 ce sujet, de s\u2019en trouver satisfait, ou pas, procure une \u00e9nergie nouvelle\u00a0: il m\u2019arrivait alors d\u2019avoir h\u00e2te que le soleil se lev\u00e2t pour retourner \u00e0 mes occupations, ce qui n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 le cas dans ma vie ant\u00e9rieure.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00c0 l\u2019instar de la vache, l\u2019homme domestique n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre apprivois\u00e9\u00a0: il na\u00eet pour ainsi dire dans l\u2019\u00e9tat de domestication, et si tel n\u2019est pas le cas, s\u2019il lui reste malgr\u00e9 l\u2019atavisme des g\u00e9n\u00e9rations successives, un semblant de sauvagerie, quelque proc\u00e9dure de contention auquel s\u2019ajoutera une dose in\u00e9vitable de dressage et d\u2019\u00e9ducation, auront t\u00f4t fait de l\u2019assigner \u00e0 cette disposition qu\u2019on attend de lui. Il est infiniment plus facile de domestiquer un \u00eatre humain qu\u2019une b\u00eate sauvage, surtout si la proc\u00e9dure d\u00e9bute d\u00e8s le berceau. Ainsi, <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>a contrario<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">, on doit s\u2019y prendre avec malice et patience pour ramener \u00e0 l\u2019\u00e9tat de soumission une vache qui, livr\u00e9e \u00e0 elle-m\u00eame suite \u00e0 la disparition de son ma\u00eetre, est revenue \u00e0 l\u2019\u00e9tat sauvage. Il faut en v\u00e9rit\u00e9 s\u2019efforcer de l\u2019apprivoiser, avant d\u2019esp\u00e9rer la contraindre \u00e0 nouveau. Il en irait sans doute de m\u00eame dans mon cas, si tant est qu\u2019un jour, ce dont je doute, je sois condamn\u00e9 \u00e0 retourner dans le monde, et \u00e0 postuler \u00e0 quelque emploi de subalterne.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Je ne suis plus domestique, quand bien m\u00eame j\u2019effectue la plupart des t\u00e2ches qu\u2019un domestique est cens\u00e9 accomplir, mais plut\u00f4t le ma\u00eetre de ma propre maison\u00a0: je craignais de subir le sort de bien des gens de ma condition, qui, au terme d\u2019ann\u00e9es de labeur et d\u2019\u00e9conomies, atteignant enfin le <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>nirvana<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> de l\u2019accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9, s\u2019effondrent peu de temps apr\u00e8s avoir pass\u00e9 le seuil de leur nouvelle demeure\u00a0: les couples alors se d\u00e9chirent, et, sous le poids de la dette qui chaque jour leur rappelle \u00e0 quel point cet habit de propri\u00e9taire ne leur sied gu\u00e8re, qu\u2019il<\/span><span lang=\"fr-FR\">s<\/span><span lang=\"fr-FR\"> n\u2019ont en v\u00e9rit\u00e9 fait que l\u2019emprunter, que le droit de s\u2019en v\u00eatir ne leur a pas \u00e9t\u00e9 conc\u00e9d\u00e9 sans contreparties, que cet habit, pour tout dire, ne leur est pas connaturel, comme il l\u2019est pour ceux qui, par nature, sont propri\u00e9taires, il n\u2019est pas rare que la d\u00e9pression, l\u2019angoisse et la folie s\u2019\u00e9veillent dans des esprits qu\u2019on croyait sains, et que cet ach\u00e8vement suppos\u00e9 de l\u2019existence humaine s\u2019av\u00e8re en r\u00e9alit\u00e9 une croix \u00e0 laquelle on se d\u00e9couvre clou\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la mort. Mais je ne l\u2019ai pas v\u00e9cu ainsi, pour la raison \u00e9vidente qu\u2019il ne m\u2019a rien \u00e9t\u00e9 demand\u00e9 en l\u2019\u00e9change de cette maison, que je l\u2019occupe en quelque sorte \u00e0 titre gracieux, bien que j\u2019ignore \u00e0 quel bienfaiteur je doive cette gr\u00e2ce.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Et que penser d\u2019ailleurs de ce bienfaiteur invisible\u00a0? Il m\u2019a conduit \u00e0 cet endroit, et, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, subvient \u00e0 mes besoins, renfloue r\u00e9guli\u00e8rement les stocks de nourriture entrepos\u00e9s dans la remise. Je suppose que cette op\u00e9ration se d\u00e9roule la nuit, dans la plus grande discr\u00e9tion, alors que je suis profond\u00e9ment endormi, si profond\u00e9ment qu\u2019il m\u2019est impossible d\u2019entendre le bruit de ses pas ou des portes qui s\u2019ouvrent et se ferment, des bo\u00eetes et des bocaux qu\u2019on manipule. Mais comment se fait-il que nous ne nous soyons jamais crois\u00e9s malgr\u00e9 tout\u00a0? Surveille-t-il la qualit\u00e9 de mon sommeil, m\u00e9lange-t-il quelque drogue \u00e0 ma nourriture afin de s\u2019assurer qu\u2019\u00e0 certaines heures, le r\u00e9veil s\u2019av\u00e8re impossible, est-il une cr\u00e9ature invisible, est-ce un dieu, ou un d\u00e9mon, une servante d\u2019Art\u00e9mis, poss\u00e8de-t-il un corps, et surtout, pourquoi me soumet-il \u00e0 ce traitement particulier, est-il aussi bienveillant qu\u2019il y para\u00eet, se pourrait-il qu\u2019un jour ou l\u2019autre sa providence fasse d\u00e9faut, devrais-je au final payer pour tout cela\u00a0? D\u2019autres \u00eatres humains que moi b\u00e9n\u00e9ficient-ils des m\u00eames largesses, existe-t-il d\u2019autres maisons sur la terre, \u00e9loign\u00e9es de toute cit\u00e9, perdues au milieu d\u2019un paysage incertain, peupl\u00e9es d\u2019un habitant unique, d\u00e9livr\u00e9 du souci\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">\u00c0 l\u2019instar de toutes les cr\u00e9atures sublunaires, il me semble avoir rejoint mon lieu propre, celui que j\u2019ai re\u00e7u de la nature en partage\u00a0: les \u00eatres l\u00e9gers tendent vers le haut tandis que les \u00eatres pesants se portent vers le bas, et que tous, \u00e0 proportion de leur composition, se distribuent dans l\u2019espace, fa\u00e7onn\u00e9s par le feu, ou bien l\u2019air, l\u2019eau et la terre. Indubitablement, je suis transport\u00e9 vers la terre, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment vers la maison des domestiques, telle est mon ent\u00e9l\u00e9chie, telle est la destination de mes transports jusqu\u2019ici chaotiques et inconsid\u00e9r\u00e9s. Je me croyais vou\u00e9 aux r\u00e9alisations les plus subtiles, aux histoires les plus exaltantes, eh bien, voici que je retombe de haut \u2013 la chute est plus douloureuse quand on a go\u00fbt\u00e9 aux quelques gouttes de nectars abandonn\u00e9es sur le chemin de la r\u00e9ussite par les dieux, ou quand on a gravi les marches de la maison des propri\u00e9taires et, p\u00e9n\u00e9trant dans le vestibule, per\u00e7u les fines effluves de leurs pens\u00e9es\u00a0: mieux vaudrait, ressassais-je autrefois, ne jamais avoir go\u00fbt\u00e9 cela, \u00eatre demeur\u00e9 inculte, mieux aurait valu, me disais-je \u00e0 l\u2019\u00e9poque, avoir pris conscience plus t\u00f4t des limites inh\u00e9rentes \u00e0 ma condition.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Je pourrais m\u2019en plaindre, et Dieu sait que je m\u2019en suis plaint nagu\u00e8re, mais aujourd\u2019hui, vivant dans cette chaumi\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9cart de tout homme, ayant renonc\u00e9 \u00e0 toute ambition, ayant \u00e9t\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment expuls\u00e9 du monde de l\u2019ambition, je puis enfin m\u2019abandonner \u00e0 la plus grande tranquillit\u00e9. Tandis qu\u2019ailleurs la lutte pour l\u2019existence livre les \u00e2mes et les corps aux plus grands tourments, que tous ne jurent que par l\u2019exercice de la volont\u00e9, sans mesurer \u00e0 quel point ces volitions les torturent, je demeure ici quasiment sans d\u00e9sir, et certainement sans ambition. Parfois, c\u2019est m\u00fb par une simple curiosit\u00e9 que je m\u2019en vais au-dehors explorer les alentours, parfois, c\u2019est la recherche d\u2019un plaisir simple, et non pas la n\u00e9cessit\u00e9, qui m\u2019incite \u00e0 m\u2019\u00e9chauffer le corps en fendant des b\u00fbches ou en retournant la terre du potager, et parfois, on me trouvera aux beaux jours d\u2019une passivit\u00e9 totale, assis dans un fauteuil \u00e0 bascule, sur la terrasse en bois devant la porte d\u2019entr\u00e9e, adonn\u00e9 \u00e0 ce contentement d\u2019\u00eatre sans volont\u00e9, comme un arbre qui laisse avec amour le vent caresser ses feuilles.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Les projets qui par le pass\u00e9 me travaillaient l\u2019esprit, ces livres jamais achev\u00e9s, jamais publi\u00e9s, ces conf\u00e9rences jamais prononc\u00e9es, tous ces fragments et ces \u00e9bauches, ces brouillons et ces \u00e9checs, je les ai d\u00e9finitivement laiss\u00e9s dans les cartons au fond de la remise. Ils demeureront \u00e0 l\u2019\u00e9tat de manuscrits, de notes et de feuillets imprim\u00e9s \u00e0 la va-vite, rarement relus, rarement corrig\u00e9s, \u00e0 jamais perdus pour l\u2019humanit\u00e9 \u2013 elle s\u2019en remettra sans peine. Il n\u2019est de toute fa\u00e7on plus de lecteurs dans ce monde-ci pour les lire, plus d\u2019\u00e9diteurs pour les refuser, et je n\u2019ai plus \u00e0 craindre d\u00e9sormais les jugements p\u00e9remptoires des savants. Il m\u2019arrive parfois d\u2019apercevoir une pens\u00e9e qui flotte l\u00e0, sous mes yeux, dans le jardin, \u00e0 la cime des arbres, ou qui cr\u00e9pite entre les branches flamboyantes dans le po\u00eale \u00e0 bois. Je m\u2019en empare doucement, je l\u2019examine, je la laisse faire son chemin, puis elle s\u2019enfuit, et je ne cherche plus \u00e0 la coucher sur le papier, l\u2019attraper avec des mots\u00a0: \u00e0 quoi bon\u00a0? S\u2019il m\u2019arrive de lire, je le fais sans intention\u00a0: tant\u00f4t, je lisais les discussions des amis de Plutarque, s\u2019inqui\u00e9tant de la rar\u00e9faction des oracles \u00e0 Delphes, et ma foi, il m\u2019a sembl\u00e9 que cette histoire m\u2019\u00e9tait plus famili\u00e8re que tous les romans du monde que je venais de quitter \u2013 et, song\u00e9-je avec un peu de tristesse, j\u2019aurais bien aim\u00e9 avoir les compagnons du pr\u00eatre delphique pour amis. Mais les hommes ont expuls\u00e9 les dieux depuis longtemps, et les oracles, et les d\u00e9mons, et, lanc\u00e9s dans leur entreprise d\u00e9mente d\u2019\u00e9puration de la nature, ils ont \u00e9galement expuls\u00e9 les animaux, et l\u2019\u00e2me et l\u2019esprit et maintenant, je suis expuls\u00e9 \u00e0 mon tour. Fort bien. J\u2019ai d\u00e9sormais tout le loisir de lire Plutarque et de me croire l\u2019ami d\u2019Ammonios et de Lamprias, l\u2019auditeur secret des sibylles et le confident des nymphes si \u00e7a me chante, et personne n\u2019y trouvera \u00e0 redire.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><i>Plus tard<\/i><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">J\u2019\u00e9tais amen\u00e9 \u00e0 conclure que les propri\u00e9taires du domaine avaient totalement oubli\u00e9 l\u2019existence de cette d\u00e9pendance r\u00e9serv\u00e9e aux domestiques. De fait aucun visiteur ne s\u2019\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 aux abords de ma nouvelle demeure. Aucun propri\u00e9taire n\u2019\u00e9tait venu r\u00e9clamer un quelconque loyer, aucun agent des imp\u00f4ts ne s\u2019\u00e9tait aventur\u00e9 dans cette \u00e9trange for\u00eat, aucun gendarme muni d\u2019un avis d\u2019expulsion. Dans le monde d\u2019o\u00f9 je viens, il faut, pour \u00eatre en droit d\u2019habiter quelque part, s\u2019acquitter de taxes. Par l\u2019obligation de fournir une adresse, de signifier qu\u2019on habite \u00e0 tel endroit et pas un autre, s\u2019\u00e9tend l\u2019empire du gouvernement sur ses administr\u00e9s, du dominant sur les subordonn\u00e9s, c\u2019est l\u00e0 l\u2019outil le plus efficace et le plus ancien du contr\u00f4le sur tout un chacun par les pouvoirs en place, et seuls les errants, ceux qui, sans logis, vont d\u2019une ville \u00e0 l\u2019autre, et quelques reclus en ermitage, peuvent esp\u00e9rer y \u00e9chapper.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">C\u2019est pourquoi, les premiers jours, j\u2019allais un peu machinalement, par acqui<\/span><span lang=\"fr-FR\">t<\/span><span lang=\"fr-FR\"> de conscience pour ainsi dire, jusqu\u2019\u00e0 la vieille bo\u00eete aux lettres grande ouverte et toute rouill\u00e9e qui se trouve \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du jardin. Bien qu\u2019on ait jug\u00e9 bon de l\u2019installer, je doute qu\u2019un facteur ait jamais pouss\u00e9 sa tourn\u00e9e aussi loin, puisqu\u2019aucun chemin ne semble mener jusqu\u2019ici. Il lui aurait fallu de toute fa\u00e7on p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019enceinte de la propri\u00e9t\u00e9, traverser des jardins et des bois priv\u00e9s \u2013 mais je ne connais pas assez la vie et les m\u0153urs des domestiques pour savoir si les facteurs d\u2019antan \u00e9taient autoris\u00e9s \u00e0 agir de la sorte. S<\/span><span lang=\"fr-FR\">i tant est qu\u2019une<\/span><span lang=\"fr-FR\"> voie d\u2019acc\u00e8s <\/span><span lang=\"fr-FR\">ait \u00e9t\u00e9 <\/span><span lang=\"fr-FR\">trac\u00e9e <\/span><span lang=\"fr-FR\">nagu\u00e8re <\/span><span lang=\"fr-FR\">\u00e0 travers la for\u00eat, je suppose que la v\u00e9g\u00e9tation l\u2019a enti\u00e8rement recouverte. \u00c0 quelle \u00e9poque v\u00e9curent ici les domestiques qui m\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, et o\u00f9 sont-ils donc pass\u00e9s\u00a0? Sont-ils d\u00e9c\u00e9d\u00e9s depuis longtemps\u00a0? Sont-ils enterr\u00e9s dans les parages\u00a0? J\u2019ai cherch\u00e9 en vain une pierre tombale, ou quelque fosse o\u00f9 leurs corps auraient \u00e9t\u00e9 enfouis. Tant de questions, et si peu de r\u00e9ponses.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">En attendant, je puis donc, sous r\u00e9serve qu\u2019\u00e0 l\u2019avenir se pr\u00e9sente un <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>quidam<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> porteur d\u2019une sacoche en cuir noir contenant les documents n\u00e9cessaires \u00e0 la r\u00e9gularisation de ma situation, me consid\u00e9rer comme occupant <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>de facto<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> la r\u00e9sidence et ses alentours.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Ces alentours justement, j\u2019ai pris soin de les arpenter, d\u2019abord un peu au hasard, ensuite de mani\u00e8re plus syst\u00e9matique, parcourant cent pas vers le nord, cent pas vers le sud, et ainsi de suite vers l\u2019ouest et vers l\u2019est, rallongeant les jours suivants les distances, cinq cents pas, puis un millier, prenant soigneusement des points de rep\u00e8re, la rive d\u2019un cours d\u2019eau, un rocher plus massif, un sapin isol\u00e9, ou fabriquant mes propres signes quand les lieux ne m\u2019en procuraient pas, \u00e9difiant des amas de cailloux \u2013 des cairns discrets dans lesquels seul un observateur tr\u00e8s avis\u00e9 pourrait reconna\u00eetre un symbole \u00e9rig\u00e9 par l\u2019homme plut\u00f4t qu\u2019une fantaisie de la nature \u2013, disposant des branches et des troncs d\u2019arbres l\u00e9gers en croix, dessinant sur un carnet au fur et \u00e0 mesure de mes p\u00e9r\u00e9grinations une \u00e9bauche de carte, indiquant les limites de for\u00eats, le genre d\u2019arbres qu\u2019on y trouve, et les clairi\u00e8res, le trac\u00e9 des ruisseaux, les mar\u00e9cages et les tourbi\u00e8res, les \u00e9l\u00e9vations de terrain, les pierriers et les \u00e9boulis, si bien qu\u2019au bout d\u2019une semaine, je disposais d\u2019une vision d\u2019ensemble d\u2019un territoire d\u2019environ un kilom\u00e8tre carr\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Or, et ce constat ne laisse pas de m\u2019\u00e9tonner \u00e0 chaque fois que j\u2019y songe, quoique, le temps passant, plus grand-chose ne m\u2019\u00e9tonne, je ne rencontrais nulle route, nul chemin empierr\u00e9, pas m\u00eame un chemin de terre, et les sentiers que je croyais discerner, quelques traces plus ou moins rectilignes, mais qui, n\u2019aboutissant \u00e0 aucune destination remarquable, un fourr\u00e9, un amas de rochers, les berges d\u2019une rivi\u00e8re, s\u2019av\u00e9raient n\u2019\u00eatre que les traces laiss\u00e9es par les animaux de passage, les voies de circulation emprunt\u00e9es par les chevreuils ou les renards. \u00c9videmment, pas la moindre habitation non plus, ni m\u00eame le vestige d\u2019un mur en pierres s\u00e8ches, aucun entrelacs de branchages susceptibles de faire penser \u00e0 une cabane, ou quelque abri solide destin\u00e9 au confort des hommes. Si tant est que des b\u00fbcherons eussent accompli leur besogne autrefois dans les parages, ils avaient pris soin de nettoyer les lieux\u00a0: nul tronc sci\u00e9 abandonn\u00e9 dans l\u2019herbe, pas m\u00eame une b\u00fbche pourrissante. Si un paysan avait amen\u00e9 ses b\u00eates p\u00e2turer en lisi\u00e8re de for\u00eat, c\u2019\u00e9tait il y a si longtemps que les cl\u00f4tures avaient \u00e9t\u00e9 enfouies depuis lors sous une \u00e9paisse couche de terre et d\u2019herbes.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Pourtant, je n\u2019avais aucun doute \u00e0 ce sujet\u00a0: le territoire que j\u2019arpentais devait faire partie du tr\u00e8s vaste domaine appartenant au propri\u00e9taire de la maison dont j\u2019avais \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9<\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>.<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> Et, quoique mes souvenirs aient \u00e9t\u00e9 confus, dans l\u2019\u00e9tat o\u00f9 je me trouvais alors, je me rappelais avoir \u00e9t\u00e9 conduit par mon guide myst\u00e9rieux de la maison des propri\u00e9taires jusqu\u2019\u00e0 la maison de domestiques sans quitter \u00e0 un seul instant le domaine des premiers, sans franchir \u00e0 aucun moment le portail d\u2019entr\u00e9e, sans sortir dans la rue, et tout cela \u00e0 pied, j\u2019en \u00e9tais absolument certain. Je regrettais maintenant de n\u2019avoir pas fait plus attention aux d\u00e9tails de cette p\u00e9r\u00e9grination. O\u00f9 donc avais-je la t\u00eate\u00a0? Je ruminais sans doute mon ultime \u00e9chec, je cherchais \u00e0 comprendre les raisons pour lesquelles on m\u2019avait oppos\u00e9 une fin de non-recevoir, je me rem\u00e9morais les efforts accomplis jusqu\u2019ici, la bonne volont\u00e9 dont j\u2019avais fait preuve, le soin que j\u2019avais pris \u00e0 \u00e9tudier les mani\u00e8res de s\u2019y prendre pour susciter l\u2019attention des hommes qui comptent en ce monde, bref j\u2019avais de quoi ruminer effectivement, et je comprenais mieux pourquoi, l\u2019esprit tout entier occup\u00e9 des moments pass\u00e9s, j\u2019avais n\u00e9glig\u00e9 de consid\u00e9rer avec s\u00e9rieux le pr\u00e9sent, me laissant conduire par cette main bienveillante, d\u00e9couvrant au bout de ce p\u00e9riple le territoire o\u00f9 j\u2019\u00e9tais cens\u00e9 vivre d\u00e9sormais, sans m\u2019\u00eatre inqui\u00e9t\u00e9 de la fa\u00e7on dont on pouvait s\u2019en \u00e9chapper.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Mais d\u00e9sirai-je vraiment aujourd\u2019hui m\u2019en \u00e9chapper\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">J\u2019avais donc pris soin d\u2019\u00e9laborer mes propres cartes. Je ne suis pas cartographe de profession, et n\u2019ai jamais rien compris \u00e0 la trigonom\u00e9trie, mais jadis, dans mes jeunes ann\u00e9es, je collectionnais les cartes, me plaisant \u00e0 \u00e9taler sur le parquet de ma chambre des mondes et des fronti\u00e8res, des enfilades de villes et de m\u00e9tropoles, des territoires rong\u00e9s par la guerre, \u00e9puis\u00e9s par le commerce, satur\u00e9s d\u2019histoire, mais aussi\u00a0: des \u00eeles environn\u00e9es d\u2019infinies \u00e9tendues maritimes, des pays de montagne d\u00e9sert\u00e9s par l\u2019homme, des vall\u00e9es encaiss\u00e9es auxquelles seuls avaient acc\u00e8s les oiseaux et quelques b\u00eates rampantes ou suffisamment agiles. J\u2019\u00e9tudiais ces cartes avec passion, me r\u00e9jouissais de deviner quelque \u00e9l\u00e9vation de terrain en suivant du doigt les courbes de d\u00e9nivel\u00e9, admirais le dessin des lacs et des \u00e9tangs, parcourais en esprit le r\u00e9seau des routes et des chemins en imaginant des itin\u00e9raires possibles, tout en relevant prudemment des zones de repli, me m\u00e9nageant des refuges au cas o\u00f9, cherchant un endroit o\u00f9 vivre, un endroit pour mourir. Je r\u00eavais devant les cartes, et me suis toujours content\u00e9 de les r\u00eaver. Tous ces pays lointains, ces montagnes et ces d\u00e9serts, ces steppes interminables et ces toundras couvertes de neige, me demeuraient inaccessibles, du fait de la pauvret\u00e9 de mes ressources et du co\u00fbt de l\u2019exp\u00e9dition\u00a0: j\u2019allais dans les campagnes aux alentours de la ville, poussant parfois, durant quelques jours ch\u00f4m\u00e9s, jusqu\u2019aux abords d\u2019un massif voisin, gravissant avec lenteur ses points culminants, qui ne culminaient pas bien haut, et ce fut l\u00e0 toute mon exploration physique du monde.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Mais ici, autour de la maison des domestiques, le territoire m\u2019est parfaitement inconnu\u00a0: quand bien m\u00eame nagu\u00e8re un cartographe se serait aventur\u00e9 dans ces lieux, aurait entrepris de prendre des relev\u00e9s topographiques et de tracer des courbes et des lignes sur un plan, je serais de toute fa\u00e7on priv\u00e9 de la carte qu\u2019il a dessin\u00e9e, et bien forc\u00e9 d\u2019\u00e9laborer la mienne. J\u2019ai donc poursuivi avec opini\u00e2tret\u00e9 mes travaux d\u2019arpentage durant quelques semaines, ainsi que je l\u2019ai expliqu\u00e9, avec plus ou moins de m\u00e9thode, et trac\u00e9 des lignes et des courbes sur un carnet, traduisant en symboles la sauvagerie du monde, ordonnant le chaos des feuillages et du cours des ruisseaux, domestiquant la nature avec des signes \u2013 le genre de choses qu\u2019un homme ne peut pas s\u2019emp\u00eacher de faire\u00a0: redoubler le monde pour s\u2019en donner une version plus famili\u00e8re, en gommer les asp\u00e9rit\u00e9s par le dessin, vaincre sa r\u00e9sistance par la g\u00e9om\u00e9trie, forcer les choses indiff\u00e9rentes \u00e0 signifier par le r\u00e9cit. Surgirent ainsi quelques paysages, et l\u2019angoisse sourde que procurait l\u2019impression de n\u2019\u00eatre nulle part s\u2019amenuisait.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><i>Un peu plus tard<\/i><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Mais ce monde, que j\u2019avais cru apprivoiser par les artifices propres \u00e0 mon esp\u00e8ce, ne s\u2019en laissait pas conter, et bient\u00f4t il fallut se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence\u00a0: ici, quelle que fut exactement la nature de cet <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>ici<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">, la g\u00e9ographie n\u2019apportait qu\u2019un r\u00e9confort provisoire.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Les observations que j\u2019avais report\u00e9es la veille ou les jours pr\u00e9c\u00e9dents apparaissaient en partie erron\u00e9es quand je retournais sur le terrain. Ces modifications d\u00e9passaient largement ce qu\u2019on est en droit d\u2019attendre de la succession des saisons par exemple. Les changements qui, dans le monde o\u00f9 je vivais autrefois, s\u2019\u00e9tendaient sur une ann\u00e9e enti\u00e8re, la repousse de la v\u00e9g\u00e9tation apr\u00e8s l\u2019hiver, le d\u00e9ploiement des couleurs et des formes \u00e0 la belle saison, les m\u00e9tamorphoses automnales, \u00e9clatantes et m\u00e9lancoliques de la for\u00eat, derniers feux avant que toute chose ou presque entre dans l\u2019\u00e9tat de dormance, \u00e0 l\u2019abri sous une couverture de terre et de neige, tous ces ph\u00e9nom\u00e8nes se produisaient d\u00e9sormais sans avoir \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9s\u00a0: un matin, la chaleur enveloppait la maison et ses alentours, et le lendemain, c\u2019\u00e9tait un froid glacial qui vous saisissait au moment o\u00f9 vous mettiez le nez dehors. Les feuilles jaunissaient et rougissaient sans crier gare, et le ruisseau torrentiel aujourd\u2019hui \u00e9tait \u00e0 sec le lendemain. On s\u2019en plaignait nagu\u00e8re, sans raison s\u00e9rieuse, mais ici, je pouvais l\u2019affirmer\u00a0: il n\u2019y a plus de saison\u00a0! Ou bien s\u2019il y en avait, elles se succ\u00e9daient sans ordre et sans mesure. Les premiers changements \u00e9taient certes \u00e0 peine discernables\u00a0: le sapin le plus proche de la maison, celui qui gratifie le jardin potager d\u2019un salutaire ombrage, avait recul\u00e9 de quelques m\u00e8tres durant la nuit, et le cours du ruisseau dont j\u2019entends les eaux chantonner \u00e0 toute heure du jour et de la nuit, avait bizarrement d\u00e9vi\u00e9 de sa route \u2013 rien de spectaculaire non, juste un m\u00e9andre contingent, un d\u00e9calage d\u2019une dizaine de centim\u00e8tres, un l\u00e9ger pas de c\u00f4t\u00e9, comme si, appr\u00e9ciant les abords de ma clairi\u00e8re, il avait pris sur lui de paresser un peu en chemin, et se pr\u00e9lasser un plus longtemps que la veille. Peut-\u00eatre n\u2019avais-je pas fait suffisamment attention \u00e0 l\u2019emplacement de ce sapin, et \u00e0 l\u2019itin\u00e9raire de ce ruisseau\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">J\u2019ai cru d\u2019abord qu\u2019il s\u2019agissait de quelques al\u00e9as climatiques particuliers, avant d\u2019envisager une d\u00e9faillance gravissime de mes cognitions, puis de mes fonctions c\u00e9r\u00e9brales en g\u00e9n\u00e9ral\u00a0: peut-\u00eatre une qualit\u00e9 sp\u00e9cifique de l\u2019air environnant, une toxicit\u00e9 ambiante affectait singuli\u00e8rement ma m\u00e9moire. Mais les notes prises la veille dans mon carnet, et l\u2019avant-veille et les jours d\u2019avant, attestaient que mes comp\u00e9tences n\u2019\u00e9taient pas en d\u00e9faut\u00a0: j\u2019avais not\u00e9 hier encore que le sol \u00e9tait couvert de verdure et que le cerisier au fond du jardin portait haut ses fleurs blanches, et je constatais aujourd\u2019hui que la terre \u00e9tait nue et les branches de l\u2019arbre d\u00e9pourvues de v\u00e9g\u00e9tation. Non, d\u00e9cid\u00e9ment, nulle faiblesse de l\u2019esprit n\u2019avait pris part \u00e0 ces changements soudains\u00a0: l\u2019environnement se transformait \u00e0 une vitesse consid\u00e9rable, et le paysage avec lequel j\u2019avais esp\u00e9r\u00e9 me familiariser disparaissait avant m\u00eame que j\u2019en eus pris la mesure. Un processus de grande ampleur semblait s\u2019\u00eatre mis en branle, quelque<\/span><span lang=\"fr-FR\">s<\/span><span lang=\"fr-FR\"> jours apr\u00e8s mon arriv\u00e9e, une succession de bouleversements catastrophiques, dont il m\u2019\u00e9tait impossible d\u2019imaginer la finalit\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Les jours passants, et les nuits, les modifications de l\u2019environnement se firent plus spectaculaires. Il n\u2019\u00e9tait plus seulement question du vague d\u00e9placement d\u2019une vulgaire motte de terre, ou d\u2019un m\u00e9andre dont l\u2019angle d\u00e9viait de quelques degr\u00e9s, ou encore de la substitution d\u2019un fr\u00eane par un sapin, non, c\u2019est le ruisseau devenu familier qui devenait le matin suivant aussi large qu\u2019une rivi\u00e8re, sans qu\u2019il ait plu une seule goutte la veille au soir, une clairi\u00e8re qui surgissait subitement d\u2019une for\u00eat touffue \u2013 si une \u00e9quipe de b\u00fbcherons avaient entrepris d\u2019abattre des arbres durant la nuit, je n\u2019aurais pas ferm\u00e9 l\u2019\u0153il\u00a0! \u2013, plus \u00e9tonnant encore, c\u2019\u00e9tait une colline qui d\u00e9sormais obscurcissait l\u2019horizon dont hier encore nulle \u00e9l\u00e9vation ne venait briser la platitude, et derri\u00e8re cette colline, je discernais maintenant entre de bas nuages le sommet d\u2019un jeune volcan en activit\u00e9 d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9chappaient des fumerolles mena\u00e7antes.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Certains matins, un brouillard dense cernait la maison des domestiques. Aux derni\u00e8res heures de la nuit, quand un sommeil profond me dissuadait de me lever, j\u2019entendais, comme dans un r\u00eave, un grondement sourd et continu, entrecoup\u00e9 de sifflements brefs, de craquements sinistres, comme ceux que font les glaciers quand les torrents puissants qui circulent sous la glace en rongent l\u2019\u00e9paisseur. On aurait dit que le paysage muait, et ces bruits me paraissaient exprimer la souffrance d\u2019un corps dont les limites \u00e9clatent, comme si la peau de ce corps se trouvait soulev\u00e9e, perc\u00e9e et d\u00e9chir\u00e9e par des forces telluriques d\u2019une puissance insoup\u00e7onnable.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Les premi\u00e8res fois, je m\u2019\u00e9veillais l\u2019angoisse au ventre, et n\u2019approchais de la fen\u00eatre qu\u2019avec circonspection\u00a0: quel paysage me serait offert ce matin\u00a0? Et si un vaste lac cernait les abords de la maison, si je me trouvais soudain pi\u00e9g\u00e9 sur une \u00eele\u00a0? Je n\u2019ai ni barque ni rame, aucun moyen de fuir, si tant est que le d\u00e9sir de fuir me prenne \u2013 car apr\u00e8s tout n\u2019ai-je pas d\u00e9j\u00e0 fui, et quel sens y aurait-il \u00e0 fuir \u00e0 nouveau, et pour aller o\u00f9\u00a0? D\u2019innombrables pens\u00e9es tournoyaient dans mon esprit, tandis que je me d\u00e9cidais \u00e0 ouvrir la fen\u00eatre et les volets. Mais la plupart du temps, il me fallait attendre encore quelques minutes ou parfois quelques heures, que le brouillard se l\u00e8ve, et je contemplais alors un monde nouveau.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Cependant, force est de constater qu\u2019on s\u2019habitue \u00e0 tout, m\u00eame \u00e0 l\u2019inhabituel, m\u00eame au fait que, chaque matin, le monde se pr\u00e9sente sous un jour \u00e9tranger. Apr\u00e8s tout, la maison des domestiques, elle, ne changeait pas, les murs paraissaient solides, r\u00e9sistaient vaillamment \u00e0 toutes ces catastrophes. Tout n\u2019\u00e9tait donc pas emport\u00e9 par le devenir. Pouvais-je affirmer qu\u2019il en allait ainsi de moi-m\u00eame\u00a0? L\u2019identit\u00e9 \u00e0 soi, la permanence de ce sentiment qu\u2019on \u00e9prouve vis-\u00e0-vis de soi-m\u00eame, le je pense, ou le je sens, ou le j\u2019existe, qu\u2019en restait-il alors que rien n\u2019\u00e9tait s\u00fbr, rien ne demeurait, except\u00e9s ces quatre murs et ce toit et ces meubles\u00a0? J\u2019aurais d\u00fb, en toute logique, vaciller sous l\u2019effet d\u2019une angoisse insoutenable, perdre mon \u00e2me dans ce tourbillon d\u2019irr\u00e9ductibles pluralit\u00e9s, m\u2019effondrer et me disloquer, oublier toute logique, oublier ma langue elle-m\u00eame, et me contenter d\u2019adresser \u00e0 genoux des pri\u00e8res muettes afin qu\u2019on vienne me sauver.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Mais il n\u2019en fut rien. \u00c0 dire vrai, ces modifications du paysage finirent m\u00eame par devenir une sorte de f\u00eate quotidienne. Dans l\u2019appartement o\u00f9 j\u2019ai v\u00e9cu si longtemps, dans cette ville de province morne et grise, la vue ne changeait jamais. Le mur d\u2019en face ne se d\u00e9pla\u00e7ait pas d\u2019un iota, et la fen\u00eatre qui faisait face \u00e0 la mienne, sans doute condamn\u00e9e car donnant au nord, ne s\u2019ouvrit jamais tout le temps que je demeurais \u00e0 cet endroit. Et la rue, quand je me for\u00e7ais \u00e0 y descendre, empruntant les escaliers bord\u00e9s de murs au cr\u00e9pi douteux, s\u2019obstinait-elle aussi dans la r\u00e9p\u00e9tition et l\u2019inertie\u00a0: rien n\u2019arrivait jamais qui f\u00fbt digne d\u2019\u00eatre not\u00e9, et mon existence elle-m\u00eame se r\u00e9sumait \u00e0 ces portes et ces visages qui se fermaient, ces espoirs d\u00e9\u00e7us, ces \u00e9lans contrari\u00e9s, non, rien n\u2019arrivait jamais que la m\u00eame exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9chec, les factures dues aux propri\u00e9taires tombaient, implacables, et rythmaient la vie, et les rares fantaisies que je m\u2019autorisais \u00e9taient s\u00e9v\u00e8rement punies d\u2019un endettement suppl\u00e9mentaire, si bien qu\u2019immanquablement, je rentrais chez moi, dans cet appartement, la t\u00eate basse.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Tandis qu\u2019ici, gr\u00e2ce \u00e0 ces bouleversements paysagers quotidiens, je ne m\u2019ennuyais gu\u00e8re. Je les go\u00fbtais d\u00e9sormais avec joie, et, pris d\u2019une insatiable curiosit\u00e9, je me surprenais le soir venu \u00e0 attendre le matin suivant avec impatience. Mes jours alors \u00e9taient consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019exploration de ces nouveaux territoires. Moi qui d\u2019habitude me tra\u00eenais sans aucune vigueur, j\u2019avais appris ici \u00e0 marcher plus vivement, sans trop me fatiguer, si bien que, depuis le matin jusqu\u2019au soir, il m\u2019arrivait fr\u00e9quemment de parcourir une cinquantaine de kilom\u00e8tres aller-retour, en prenant soin de revenir sur mes pas \u00e0 la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi, avant que le soir tombe, pour gagner mon refuge. Je passais ainsi chaque jour d\u2019un monde \u00e0 l\u2019autre, et m\u00eame, d\u2019un climat \u00e0 l\u2019autre\u00a0: hier c\u2019\u00e9tait une for\u00eat tropicale dense et sauvage, aujourd\u2019hui une sorte de steppe quasiment d\u00e9sertique, et demain, peut-\u00eatre, j\u2019aurais \u00e0 gravir les pentes d\u2019une montagne enneig\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Comme si quelque d\u00e9miurge entreprenait chaque nuit de modifier le monde\u00a0: existait-il quelque part d\u2019autres spectateurs de cette puissance tectonique, de ce bouleversement tellurique\u00a0? Et si j\u2019en \u00e9tais le seul t\u00e9moin, quelle \u00e9tait donc la signification de ce privil\u00e8ge\u00a0? Si c\u2019\u00e9tait pour me punir, et c\u2019est l\u00e0 l\u2019id\u00e9e qui m\u2019\u00e9tait venue en premier \u2013 parce qu\u2019il est dans ma nature de domestique de songer d\u2019abord \u00e0 ma disposition coupable \u2013 quel en \u00e9tait le motif\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Ou bien il n\u2019est aucun d\u00e9miurge, mais c\u2019est la for\u00eat elle-m\u00eame qui devient un lac, qui <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>veut<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> devenir un lac ou le lac qui se r\u00eave montagne, et la montagne ne se satisfait pas de sa condition et se languit de la douceur des plaines.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Le miracle, ici, \u00e9tait permanent. J\u2019\u00e9tais peut-\u00eatre le jouet de quelque dieu, mais ne souffrais pas pour autant d\u2019angoisses m\u00e9taphysiques. N\u2019ayant aucun pouvoir sur le monde, je me contentais d\u2019en appr\u00e9cier les incessantes m\u00e9tamorphoses. L\u2019homme qui se r\u00eave en ma\u00eetre et possesseur de la nature, ou qui s\u2019emploie \u00e0 dominer ses semblables, se fait fort de deviner les r\u00e9gularit\u00e9s, qu\u2019elles soient climatiques, g\u00e9ologiques ou humaines, afin d\u2019anticiper les effets de ses actes et profiter d\u2019un avantage sur la nature indiff\u00e9rente et les ignorants. Il ma\u00eetrise, canalise et oriente \u00e0 son profit le flux des perceptions et des pens\u00e9es, il s\u2019empare du vivant et le plie \u00e0 ses propres d\u00e9sirs dont il fait la pierre de touche de la civilisation. Quelles perceptions et quelles pens\u00e9es sont susceptibles de nourrir l\u2019esprit de l\u2019homme du commun, qui consacre plus de la moiti\u00e9 de la dur\u00e9e de sa vie diurne \u00e0 exercer une t\u00e2che r\u00e9p\u00e9titive, confin\u00e9 dans un bureau avec vue sur le parking des employ\u00e9s, et l\u2019autre moiti\u00e9 \u00e0 se rendre au dit bureau, s\u2019en retourner chez soi, dans un appartement sans \u00e2me, faire quelques courses au passage, et ruminer la frustration d\u2019une journ\u00e9e g\u00e2ch\u00e9e, vautr\u00e9 dans un canap\u00e9 fabriqu\u00e9 industriellement, avant de s\u2019abrutir, vid\u00e9 de toute \u00e9motion, priv\u00e9 de sentiments, devant des \u00e9crans, aid\u00e9 par une bouteille de mauvais vin, en esp\u00e9rant trouver le sommeil. \u00c0 l\u2019entreprise, je faisais ainsi don non seulement de mon corps, de mon temps, de mes sensations, mais aussi de mes pens\u00e9es, de mon esprit, en \u00e9change d\u2019un maigre salaire, et ce fruit modeste de mon sacrifice, je le redonnais finalement \u00e0 ceux-l\u00e0 m\u00eame<\/span><span lang=\"fr-FR\">s<\/span><span lang=\"fr-FR\"> qui m\u2019en avaient fait l\u2019aum\u00f4ne, les propri\u00e9taires, en acqu\u00e9rant leurs produits ou en leur versant un loyer, si bien qu\u2019en travaillant, j\u2019avais \u00e0 peine de quoi acheter le droit d\u2019habiter sous un toit et d\u2019alimenter un corps dont la vie n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un complexe de routines, et le mouvement une succession d\u2019actes r\u00e9flexes. Aux propri\u00e9taires finalement, comme tous les hommes de ma condition, je l\u00e9guais la totalit\u00e9 de mon existence, en vue de leur enrichissement et de leur \u00e9panouissement \u00e0 eux, et qu\u2019avais-je en \u00e9change\u00a0? Des rep\u00e8res sans doute. Une vie simplifi\u00e9e, comme peut l\u2019\u00eatre celle d\u2019une machine ou d\u2019un insecte, dans laquelle les occasions d\u2019exercer sa volont\u00e9, d\u2019\u00eatre confront\u00e9 \u00e0 quelque choix, sont rares, se comptent \u00e0 vrai dire sur les doigts d\u2019une main durant toute la dur\u00e9e qui s\u2019\u00e9coule de la naissance \u00e0 la mort, une vie sans autre perspective qu\u2019une retraite \u00e9ventuelle, si tant est qu\u2019une sale maladie ne vous ait pas emport\u00e9 pr\u00e9matur\u00e9ment, une vie assur\u00e9ment mis\u00e9rable, une vie d\u2019esclave en somme, parfaitement r\u00e9gl\u00e9e par la n\u00e9cessit\u00e9, et une vie rassurante par sa monotonie m\u00eame.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Alors qu\u2019ici, c\u2019\u00e9tait tout le contraire. Le devenir s\u2019\u00e9coulait sans entrave et toute chose semblait jouir d\u2019une enti\u00e8re libert\u00e9. Rien de demeure identique \u00e0 soi-m\u00eame, pas m\u00eame le soi-disant moi \u2013 j\u2019\u00e9tais devenu assez philosophe pour en appr\u00e9cier le caract\u00e8re illusoire. Mes souvenirs de la vie d\u2019avant, les esp\u00e9rances et les d\u00e9ceptions, tout cela, qui donnait corps autrefois \u00e0 ce que j\u2019appelais <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>ma vie int\u00e9rieure<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">, s\u2019effilochait avec le temps. Peu m\u2019importait d\u00e9sormais ce que j\u2019\u00e9tais ou ce que je pensais \u00eatre nagu\u00e8re. Et ma foi, n\u2019y pouvant rien, je m\u2019abandonnais, je ne me r\u00e9voltais pas, me contentant des offrandes du jour.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">J\u2019ignore combien de temps je demeurais ainsi, parfaitement seul, dans la maison des domestiques, environn\u00e9 de paysages mouvants au gr\u00e9 d\u2019une m\u00e9moire incertaine. Un jour pourtant, le monde d\u2019avant, ou du moins un de ses repr\u00e9sentants, vint troubler la paix sauvage \u00e0 laquelle je m\u2019\u00e9tais habitu\u00e9.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><i>Une visite<\/i><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Depuis ce soir, en effet, je ne suis plus seul dans la maison r\u00e9serv\u00e9e aux domestiques.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Un homme d\u2019\u00e2ge m\u00fbr, v\u00eatu d\u2019une gabardine, se trouve assis sur une chaise dans un coin de la cuisine, soigneusement ligot\u00e9 par mes soins, au moyen d\u2019une corde de lin assez \u00e9paisse r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e dans la remise. Cet homme est le propri\u00e9taire du domaine dont la maison des domestiques d\u00e9pend. Ou\u00a0: dont elle est cens\u00e9e d\u00e9pendre. Il est le propri\u00e9taire de la grande maison dont j\u2019ai franchi le palier un jour, sans avoir \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9 \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans le grand salon.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Il est assez joufflu, sa bouche est orn\u00e9e de l\u00e8vres roses et charnues, le cheveu assez rare pars\u00e8me un cr\u00e2ne poli au sommet duquel \u00e9merge une petite bosse encore rougeoyante, trace du coup que je lui ai port\u00e9 tant\u00f4t. J\u2019ai nettoy\u00e9 le sang, je ne pense pas qu\u2019il y ait de fracture ni de traumatisme cr\u00e2nien, mais qui sait. Je ne m\u2019y connais gu\u00e8re en m\u00e9decine. J\u2019ai frapp\u00e9 assez fort tout de m\u00eame, suffisamment pour l\u2019assommer.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Notre premi\u00e8re rencontre fut plut\u00f4t br\u00e8ve. Il s\u2019\u00e9tait aventur\u00e9 dans les bois \u2013 <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>ses<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> bois \u2013 et marchait d\u2019un air pr\u00e9occup\u00e9 tout en regardant l\u2019\u00e9cran de son t\u00e9l\u00e9phone connect\u00e9. Je l\u2019ai vu arriver bien avant qu\u2019il ne me voie, fascin\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait par son appareillage. J\u2019\u00e9tais en train de ramasser des branches pour d\u00e9marrer le feu en pr\u00e9vision de cet hiver, et je me suis post\u00e9 devant lui, une lourde branche en fr\u00eane \u00e0 la main. Il a bien \u00e9videmment sursaut\u00e9, ne s\u2019attendait pas \u00e0 voir quelqu\u2019un dans les bois dont il est propri\u00e9taire, et il a paru surpris en devinant derri\u00e8re moi l\u2019ombre de la maison des domestiques, ce qui confirme ma th\u00e9orie selon laquelle tout le monde, y compris le propri\u00e9taire, a oubli\u00e9 l\u2019existence de cette b\u00e2tisse. Il a demand\u00e9 d\u2019un ton sec, d\u2019un ton typiquement propri\u00e9taire, ce que je fichais ici. Je n\u2019ai pas r\u00e9pondu. Il a dit que je n\u2019avais rien \u00e0 faire ici, qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, que j\u2019allais devoir le suivre. Je n\u2019ai rien dit. Il a menac\u00e9 en brandissant son t\u00e9l\u00e9phone comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une arme d\u2019appeler le <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>service de s\u00e9curit\u00e9<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">. J\u2019ai alors frapp\u00e9 avec la branche assez lourde que je tenais dans la main. Puis je me suis pench\u00e9 sur son corps gisant sur les feuilles mortes automnales pour v\u00e9rifier s\u2019il \u00e9tait encore en vie. Il respirait en tous cas. J\u2019ai pris son appareil, dont l\u2019\u00e9cran indiquait \u00ab\u00a0pas de connexion\u00a0\u00bb, et fouill\u00e9 dans ses poches. Il y avait l\u00e0 un second t\u00e9l\u00e9phone, un portefeuille avec un permis de conduire, des cartes de paiement, et dans une autre poche, quelques plaquettes de m\u00e9dicaments. Je ne suis pas cal\u00e9 en m\u00e9decine, comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9, et le nom de ces m\u00e9dicaments, \u00e9crits en tous petits caract\u00e8res sur les plaquettes, ne me parle pas. Peut-\u00eatre le propri\u00e9taire est-il malade. Ou peut-\u00eatre s\u2019agit-il juste de pilules pour am\u00e9liorer ses performances, comme la plupart des gens en consomment para\u00eet-il. Je n\u2019en ai jamais pris, de telles pilules. Peut-\u00eatre est-ce la raison pour laquelle je n\u2019ai jamais obtenu le niveau de performance n\u00e9cessaire pour p\u00e9n\u00e9trer dans le grand salon\u00a0? Qu\u2019importe, il est trop tard, bien trop tard.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Depuis, le propri\u00e9taire est install\u00e9 dans la cuisine, ligot\u00e9 \u00e0 sa chaise, \u00e0 l\u2019aide de cordes fines que j\u2019ai trouv\u00e9es, comme par hasard, mais je ne crois plus tellement au hasard d\u00e9sormais, dans la remise, soigneusement rang\u00e9e<\/span><span lang=\"fr-FR\">s<\/span><span lang=\"fr-FR\"> dans une bo\u00eete sur une \u00e9tag\u00e8re. Comme on pouvait s\u2019y attendre, \u00e0 son r\u00e9veil, il a manifest\u00e9 une grande panique, hurlant, appelant \u00e0 l\u2019aide, se d\u00e9battant, essayant de se lib\u00e9rer de ses liens, r\u00e9sultat\u00a0: la chaise a fini par tomber et lui avec. Mais cette fois, il n\u2019a pas perdu connaissance. Je l\u2019ai laiss\u00e9 ainsi, gisant sur le parquet, durant une bonne heure, rampant comme il pouvait en se tra\u00eenant avec sa chaise coll\u00e9e \u00e0 son dos\u00a0: on aurait dit une sorte de cafard et j\u2019ai bien entendu pens\u00e9 \u00e0 la nouvelle de Kafka, <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>la M\u00e9tamorphose<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\">, que j\u2019avais lue dans mes jeunes ann\u00e9es, mais je ne le lui ai pas dit. Il s\u2019est avanc\u00e9 plus ou moins dans ma direction, en se tortillant, un rictus aux l\u00e8vres, port\u00e9 par une f\u00e9rocit\u00e9 dont je n\u2019avais jamais mesur\u00e9 l\u2019expression sur un visage humain. Je me suis juste d\u00e9plac\u00e9 d\u2019un pas sur la gauche, alors, consid\u00e9rant sans doute qu\u2019il lui serait impossible de m\u2019attraper dans ces conditions, entrav\u00e9 comme il se trouvait maintenant, il a entrepris de se diriger vers la porte d\u2019entr\u00e9e de la cuisine, qui est aussi la porte d\u2019entr\u00e9e principale de la maison, porte que j\u2019avais laiss\u00e9e entrouverte, n\u2019ayant aucune raison de redouter que les cris du propri\u00e9taire n\u2019alertent quelque voisin, n\u2019ayant \u00e0 ma connaissance aucun voisin \u00e0 des kilom\u00e8tres \u00e0 la ronde (doutant m\u00eame, jusqu\u2019\u00e0 ce que je tombe sur le propri\u00e9taire, qu\u2019il y e<\/span><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00fb<\/span><\/span><span lang=\"fr-FR\">t encore un \u00eatre humain quelque part except\u00e9 moi).<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Puis, au bout d\u2019un moment, lass\u00e9 de ce spectacle ou bien prenant piti\u00e9 de cet homme en bien f\u00e2cheuse posture, je ne sais, j\u2019ai redress\u00e9 la chaise, si bien qu\u2019il a retrouv\u00e9 une position assise sans doute plus digne de sa condition de propri\u00e9taire, et j\u2019ai d\u00e9plac\u00e9 la chaise et son passager jusqu\u2019\u00e0 la table de la cuisine, en poussant le dossier. Il s\u2019est tu un instant, puis, comme je me tenais assis devant lui, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la table, il m\u2019a regard\u00e9 avec un regard dont la sp\u00e9cificit\u00e9 doit appartenir exclusivement \u00e0 la race des propri\u00e9taires, un regard \u00e0 vous glacer le sang, fixe, sans cligner des paupi\u00e8res, un regard accusateur, un regard \u00e0 tuer, \u00e0 licencier, \u00e0 expulser, \u00e0 faire perdre toute contenance, toute dignit\u00e9, un regard \u00e0 vous dissoudre dans la honte, \u00e0 vous clouer d\u2019une humiliation d\u00e9finitive, du genre, il n\u2019y aura jamais de seconde chance, du genre n\u2019y revenez jamais, du genre, vous \u00eates grill\u00e9, du genre c\u2019est fini pour vous, du genre, c\u2019est comme si vous \u00e9tiez d\u00e9j\u00e0 mort, le regard de celui qui a b\u00e2ti sa fortune sur la ruine et l\u2019exploitation de la multitude \u2013 au commencement de ces empires, immanquablement, une geste violent l\u2019inaugure, une spoliation, un viol, une succession de meurtres, le lent d\u00e9fil\u00e9 des esclaves, le cliquetis des cha\u00eenes et le claquement des fouets, et ce regard que je connais bien non pas tant pour en avoir \u00e9t\u00e9 victime que pour en avoir senti souvent les effets en r\u00eave, comme s\u2019il me hantait, comme il hante je suppose tous les r\u00eaveurs de ma condition, un regard en somme qui vous remet \u00e0 votre place \u2013 mais voici que je recommence avec ma domesticit\u00e9, voici qu\u2019\u00e0 nouveau je me plie au pouvoir du propri\u00e9taire, alors qu\u2019il est patent, l\u00e0 maintenant, que je suis en position de force, et pas lui.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Je ne r\u00e9ponds pas. Il dit qu\u2019il est pr\u00e9sident d\u2019une communaut\u00e9 territoriale importante, qu\u2019il a un fils de mon \u00e2ge, mais qu\u2019il y a peu de chance que nous nous connaissions, son fils et moi, que nous n\u2019avons sans doute pas fr\u00e9quent\u00e9 les m\u00eames \u00e9coles, non, vraiment, fait-il avec un sourire adress\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame, il y a peu de chance, et il me demande si par hasard j\u2019ai entendu parler de son fils, et comme je ne r\u00e9ponds pas, il r\u00e9pond que probablement, j\u2019en ai entendu parler, si tant est que je regarde les informations, d\u2019ailleurs je n\u2019ai vu aucun \u00e9cran dans cette pi\u00e8ce, se pourrait-il que je n\u2019ai<\/span><span lang=\"fr-FR\">e<\/span><span lang=\"fr-FR\"> aucun \u00e9cran nulle part dans cette maison, aucune connexion avec le monde ext\u00e9rieur, c\u2019est ce qu\u2019il est train de se demander me confie-t-il, est-il possible que je sois tomb\u00e9 sur le seul type sur terre qui vit sans aucune connexion, mon fils justement, ajoute-t-il, \u00e0 seulement trente-cinq ans, poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0 une des plus grosses fortunes de Californie, est-ce que la Californie me dit quelque chose, interroge-t-il avec perfidie, mais je ne r\u00e9ponds pas, alors il dit que je suis probablement un demeur\u00e9, c\u2019est bien ma chance, quelle ironie, fait-il, tomber sur un demeur\u00e9 qui ne dispose d\u2019aucune connexion et n\u2019a jamais entendu parler de la Californie, et des affaires de mon fils, \u00e7a existe encore des types dans ce genre\u00a0? je ne r\u00e9ponds pas.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Et cette maison, comment ai-je pu avoir l\u2019outrecuidance de m\u2019installer dans cette maison, alors que lui-m\u00eame, malgr\u00e9 sa qualit\u00e9 de propri\u00e9taire, en ignorait jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent l\u2019existence\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">C\u2019est fou quand m\u00eame quand on y pense, dit-il comme s\u2019il pensait \u00e0 haute voix, que les anciens propri\u00e9taires aient omis de la mentionner, et je ne croyais pas, non je ne croyais pas, que la propri\u00e9t\u00e9 f\u00fbt aussi \u00e9tendue, vous saviez vous, dit-il en se tournant vers moi, qu\u2019elle \u00e9tait aussi \u00e9tendue, avec ces collines, ses for\u00eats, ses lacs, je croyais moi avoir achet\u00e9 un bout de for\u00eat, une parcelle, et me voil\u00e0 avec cette \u00e9tendue\u00a0! Et, pour lui-m\u00eame cette fois\u00a0: qu\u2019est-ce que je vais faire de tout \u00e7a\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Et depuis combien de temps \u00eates-vous ici <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>chez moi<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> au fait\u00a0?<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Il me demande, manifestement agac\u00e9, pourquoi je ne parle pas.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Et quel est le montant de la ran\u00e7on, si toutefois j\u2019ai demand\u00e9 une ran\u00e7on,<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Est-ce que je sais au juste qui il est\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Comme le propri\u00e9taire parle trop, au bout d\u2019une journ\u00e9e, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de le d\u00e9placer dans la chambre d\u2019amis, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la cuisine. Je me suis lass\u00e9 de sa compagnie et nous avons je crois \u00e9puis\u00e9 tous nos sujets de discussion.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Je ne r\u00e9ponds jamais au propri\u00e9taire. J\u2019avoue ne l\u2019\u00e9couter que d\u2019une oreille discr\u00e8te, trop occup\u00e9 \u00e0 mes propres pens\u00e9es. Autrefois, j\u2019aurais certainement essay\u00e9 de faire bonne figure, profitant de la situation pour l\u2019amener \u00e0 r\u00e9\u00e9valuer ma personne, lui montrer que je ne suis pas si stupide que j\u2019en ai l\u2019air.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Aujourd\u2019hui, apr\u00e8s tous ces \u00e9v\u00e8nements, mes ambitions se sont tues, et je me contente finalement de faire ce que sont cens\u00e9s faire tous les domestiques en pr\u00e9sence de leur propri\u00e9taire\u00a0: je l\u2019\u00e9coute d\u00e9blat\u00e9rer sans donner mon avis, et je me mets \u00e0 son service. Monsieur d\u00e9sire aller aux toilettes, je l\u2019y conduis, sous bonne garde certes, et sans desserrer tous ses liens, mais j\u2019obtemp\u00e8re, laissant tout de m\u00eame la porte entrouverte, mais sans regarder. Monsieur a faim, le menu du jour ne le satisfait pas, qu\u2019\u00e0 cela ne tienne, j\u2019essaierai de faire mieux la prochaine fois \u2013 mais il est vrai que ce n\u2019est pas moi qui d\u00e9cide du contenu des r\u00e9serves de nourriture et donc des menus \u2013, Monsieur d\u00e9sire prendre l\u2019air, marcher un peu pour \u00e9viter la phl\u00e9bite, ce que je ne lui souhaite pas bien entendu, apr\u00e8s tout, s\u2019il est ici, ce n\u2019est pas de mon fait, je ne lui veux en v\u00e9rit\u00e9 ni bien ni mal, sauf qu\u2019en le privant de la libert\u00e9 d\u2019aller et venir, j\u2019encours le reproche de le maltraiter. J\u2019en conviens. Je le garde en captivit\u00e9 dans la maison des domestiques. \u00c0 ma d\u00e9charge, il faut rappeler que lors de notre premi\u00e8re rencontre, il m\u2019avait explicitement menac\u00e9, arguant qu\u2019il \u00e9tait lui le propri\u00e9taire, et que je n\u2019avais aucun droit \u00e0 me trouver l\u00e0, sur ses terres, qu\u2019il allait pr\u00e9venir les services de s\u00e9curit\u00e9, qu\u2019il m\u2019en cuirait, car les lois, assur\u00e9ment prot\u00e8gent les propri\u00e9taires, que les lois, c\u2019est l\u00e0 leur raison d\u2019\u00eatre au fond, sont largement motiv\u00e9es par la d\u00e9fense des int\u00e9r\u00eats et des modes de vie des propri\u00e9taires, qu\u2019elles servent avant tout \u00e0 signifier \u00e0 ceux qui ne poss\u00e8dent rien les limites de leur jouissance, que la violation de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e est un d\u00e9lit puni des peines les plus lourdes, et o\u00f9 irait le monde assur\u00e9ment si la loi ne prot\u00e9geait pas les propri\u00e9taires je vous le demande.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Mais les lois, qu\u2019en ai-je d\u00e9sormais \u00e0 faire\u00a0? Il est frappant qu\u2019apr\u00e8s avoir v\u00e9cu durant seulement quelques mois sans croiser ne serait-ce que l\u2019ombre d\u2019un repr\u00e9sentant de la loi et sans lire une seule lettre de l\u2019administration vous rappelant vos devoirs et vos obligations, ce sentiment de subordination s\u2019\u00e9vanouit totalement. \u00c0 peine demeure un vague souvenir de la crainte qu\u2019elle inspirait nagu\u00e8re, mais ce souvenir ne suffit pas, en tous cas chez moi, \u00e0 prendre au s\u00e9rieux les menaces du propri\u00e9taire. Avec une assurance tout \u00e0 fait inaccoutum\u00e9e chez moi, j\u2019ai substitu\u00e9 aux lois qu\u2019il invoquait les miennes propres, comme le fit Antigone devant Cr\u00e9on, et consid\u00e9r\u00e9 qu\u2019en vertu de mes lois propres, donc, il n\u2019\u00e9tait pas raisonnable d\u2019accorder une libert\u00e9 de mouvement \u00e0 cet homme qui, de toute \u00e9vidence, s\u2019av\u00e9rait \u00eatre de mes ennemis. D\u2019une certaine mani\u00e8re, je lui faisais payer aussi toutes le<\/span><span lang=\"fr-FR\">s<\/span><span lang=\"fr-FR\"> exactions dont j\u2019estimais avoir \u00e9t\u00e9 victime au fil de ma vie ant\u00e9rieure, les vexations, les humiliations et les spoliations, toute cette violence qu\u2019on inflige aux gens de ma condition sous le couvert des lois, au pr\u00e9texte de prot\u00e9ger les propri\u00e9taires. Que j\u2019aie pu \u00eatre, au moment de serrer les liens autour de ses poignets et \u00e0 ses chevilles, anim\u00e9 par un sentiment de vengeance, qui apr\u00e8s tout pourrait aussi avoir \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9 par la justice, il n\u2019en restait pas moins qu\u2019il repr\u00e9sentait effectivement un danger pour le mode de vie dont je jouissais ici et maintenant, dans la maison des domestiques. Ce pour quoi j\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 le garder en d\u00e9tention jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Mais serais-je capable d\u2019aller au-del\u00e0 de cette incarc\u00e9ration et de faire preuve d\u2019une v\u00e9ritable cruaut\u00e9 envers lui\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">J\u2019ai r\u00eav\u00e9 nagu\u00e8re, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019habitais encore dans un monde peupl\u00e9 d\u2019\u00eatres humains, de propri\u00e9taires et de domestiques, d\u2019infliger \u00e0 ce genre de personnage les tortures les plus sophistiqu\u00e9es. Et voici qu\u2019aujourd\u2019hui, je me tiens devant le genre d\u2019homme dont pr\u00e9cis\u00e9ment j\u2019avais \u00e0 me plaindre, qui plus est, en position de force, car il est attach\u00e9 tandis que je suis libre. Rien ne m\u2019emp\u00eache, si l\u2019envie me prend, de lui sectionner s\u00e9ance tenante un ou plusieurs doigts de la main, de lui crever un \u0153il ou m\u00eame les deux, de lui arracher une oreille, ou de lui casser quelques dents. J\u2019ai tous les outils n\u00e9cessaires \u00e0 disposition, couteaux, tournevis et marteaux. Je devine qu\u2019il m\u2019en faudrait peu pour laisser libre cours \u00e0 la fureur et lever les derniers scrupules qui retiennent mon bras, tant est vaste la peine accumul\u00e9e depuis toutes ces ann\u00e9es, toute cette frustration qu\u2019il a fallu contenir, toutes ces injustices raval\u00e9es, ces blessures rafistol\u00e9es, ce bricolage \u00e0 laquelle se r\u00e9duit finalement l\u2019existence de ceux qui comme moi, ont d\u00fb composer avec une naissance m\u00e9diocre.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Et pourtant, je me sens arr\u00eat\u00e9 dans mon \u00e9lan, non pas \u00e0 proprement parler parce que j\u2019aurais \u00e9prouv\u00e9 quelque scrupule, ce dont souffre dans ce genre de circonstances la plupart des hommes, except\u00e9 les sadiques et les d\u00e9lirants, non, mais plut\u00f4t parce que l\u2019ennui m\u2019a d\u00e9j\u00e0 gagn\u00e9. Apr\u00e8s tout j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 imagin\u00e9 ce genre de sc\u00e8ne, je me suis veng\u00e9 tant et souvent dans mes r\u00eaves, c\u2019est comme un livre qu\u2019on a d\u00e9j\u00e0 lu maintes fois, on sait comment \u00e7a va finir, et tout laisse \u00e0 penser que la r\u00e9alit\u00e9, le fait de rendre ce r\u00eave r\u00e9el, constituera une exp\u00e9rience d\u00e9cevante, que l\u2019excitation ressentie ne sera pas \u00e0 la hauteur de celle qui accompagnait mes r\u00eaves, au bout duquel je m\u2019\u00e9veillais ruisselant de sueur, en \u00e9rection, forc\u00e9ment, et pleinement satisfait. Non. Le torturer, l\u00e0 maintenant, ne procurerait qu\u2019une satisfaction diminu\u00e9e, entach\u00e9e de d\u00e9fauts. Toutefois, j\u2019aimerais qu\u2019il cr\u00e8ve \u00e0 la fin, \u00e9videmment.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Le propri\u00e9taire craint probablement d\u2019avoir \u00e0 faire \u00e0 un sadique, quand bien m\u00eame, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, except\u00e9 le coup de b\u00e2ton sur la t\u00eate lors de notre rencontre initiale, aucune douleur ne lui a \u00e9t\u00e9 inflig\u00e9e. Il tente n\u00e9anmoins de m\u2019amadouer, s\u2019effor\u00e7ant d\u2019adoucir le timbre, habituellement cassant, de sa voix, il entreprend de me s\u00e9duire, d\u2019aller dans mon sens, de faire ami-ami, se confie tel un intime dans l\u2019espoir que je lui rende la pareille, pour un peu, par moment, il semblerait que nous soyons devenus les plus familiers du monde, que nous formions un vieux couple, \u00ab\u00a0oublions nos diff\u00e9rences, mon brave\u00a0\u00bb, alternativement, il me tutoie et me vouvoie, \u00ab\u00a0faisons fi des classes sociales, de toute fa\u00e7on, la lutte des classes est achev\u00e9e depuis des lustres, faute de combattants\u00a0\u00bb, cette assertion le fait rire de bon c\u0153ur, comme s\u2019il avait fait une bonne blague, \u00ab\u00a0l\u00e2chez-vous mon brave\u00a0\u00bb, me dit-il, \u00ab\u00a0vous m\u2019avez l\u2019air tout coinc\u00e9, tellement intimid\u00e9, qu\u2019avez-vous donc \u00e0 craindre\u00a0?, attach\u00e9 de la sorte, je ne vous ferai aucun mal\u00a0\u00bb, &amp;c &amp;c.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Comme je ne r\u00e9ponds pas, m\u00eame si j\u2019ai fr\u00e9mi en l\u2019entendant \u00e9voquer ma suppos\u00e9e timidit\u00e9, et qu\u2019\u00e0 cet instant, j\u2019ai d\u00fb serrer le poing pour ne pas lui taillader les joues avec le couteau de cuisine que je garde toujours \u00e0 la ceinture, comme je demeure apparemment impassible, il change bient\u00f4t de ton, son visage se crispe, la voix brise et casse et persifle, et les mots semblent surgir hors de sa gueule, filtr\u00e9s par une dentition toxique, comme s\u2019il \u00e9jectait des doses de venin en parlant. \u00ab\u00a0Mais vas-y donc, l\u00e2che-toi, je sais bien que tu r\u00eaves de me sectionner les doigts de la main, de me crever un \u0153il, de m\u2019arracher l\u2019oreille et me casser les dents. Qu\u2019attends-tu\u00a0?\u00a0\u00bb, et il tend les doigts comme il peut malgr\u00e9 ses mains menott\u00e9es, me les offrant en p\u00e2ture. Il me dit que s\u2019il \u00e9tait \u00e0 ma place, il ne se g\u00eanerait pas, il y a longtemps que j\u2019aurais d\u00e9j\u00e0 eu \u00e0 d\u00e9plorer la perte d\u2019un doigt, d\u2019un \u0153il, d\u2019une oreille et de quelques dents. \u00ab\u00a0C\u2019est la diff\u00e9rence entre toi et moi, imb\u00e9cile, moi je suis un homme d\u2019action, toi, tu n\u2019es qu\u2019un pisse-froid, un qui se d\u00e9file et d\u00e9bande, un scrupuleux, un r\u00e9serv\u00e9.\u00a0\u00bb Il ajoute que j\u2019ai peur, peur de l\u2019entendre hurler, d\u2019\u00eatre t\u00e9moin de sa douleur, de voir son sang couler, qu\u2019un pauvre type comme moi, une lavette, une tafiole, est du genre \u00e0 s\u2019\u00e9vanouir en voyant le sang jaillir de la blessure qu\u2019il a pourtant lui-m\u00eame inflig\u00e9e, il me provoque, il veut que j\u2019agisse, il veut entendre le son de ma voix, \u00ab\u00a0Mais parle\u00a0! Imb\u00e9cile\u00a0! T\u2019es muet\u00a0? On t\u2019a coup\u00e9 les cordes vocales\u00a0? Pourquoi tu parles pas\u00a0? Pourquoi tu ne fais rien\u00a0? Mais qu\u2019est-ce que tu veux\u00a0?\u00a0\u00bb &amp;c, &amp;c.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Je ne dis rien.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Apr\u00e8s avoir beaucoup parl\u00e9, il conclu<\/span><span lang=\"fr-FR\">t<\/span><span lang=\"fr-FR\"> d\u2019un \u00ab\u00a0j\u2019ai soif\u00a0\u00bb\u00a0: c\u2019est un ordre, et je m\u2019ex\u00e9cute poliment, lui verse de l\u2019eau dans un verre qu\u2019il porte maladroitement \u00e0 sa bouche, entrav\u00e9 qu\u2019il est par ses menottes, puis il se tait. Il m\u2019observe en silence, avec attention, comme le font ces jeunes chiots qui s\u2019efforcent de deviner les intentions de leur nouveau ma\u00eetre. C\u2019est un sentiment p\u00e9nible d\u2019\u00eatre examin\u00e9 de la sorte, et je songe \u00e0 tous les examens dont ma vie pass\u00e9e fut ponctu\u00e9e, comme si, pour les gens de ma condition, subir des \u00e9preuves et des contr\u00f4les plusieurs fois chaque ann\u00e9e constituait un rituel n\u00e9cessaire, comme s\u2019il fallait pour les examinateurs s\u2019assurer ainsi de la viabilit\u00e9 de l\u2019individu qu\u2019ils soumettent \u00e0 l\u2019observation, de son ob\u00e9issance et de sa bonne volont\u00e9. Je me sens, examin\u00e9 par lui, comme un animal livr\u00e9 \u00e0 quelque exp\u00e9rience dans un laboratoire, un rat ou un chimpanz\u00e9 dont on surveille et note le comportement. Je me d\u00e9tourne pour aller \u00e0 l\u2019\u00e9vier de la cuisine, faire un peu de vaisselle, et je per\u00e7ois ce regard pesant juste sur mon dos. Peut-\u00eatre se demande-t-il ce que je fabrique. Il s\u2019interroge sur mes intentions, continue de me pr\u00eater, bien qu\u2019il en doute parfois, une int\u00e9riorit\u00e9, des \u00e9motions, des pens\u00e9es, des volont\u00e9s. Il se dit que peut-\u00eatre, je vais me retourner vers lui brutalement, brandissant un grand couteau, un rictus aux l\u00e8vres, pr\u00eat \u00e0 en d\u00e9coudre avec ses doigts, ses yeux, ses oreilles et ses dents, et que l\u2019heure est venue pour lui d\u2019\u00e9prouver d\u2019intol\u00e9rables souffrances. Mais rien de tel n\u2019a lieu. Car je sais qu\u2019il me manque cette disposition \u00e0 la cruaut\u00e9 qu\u2019il suppose \u00e0 tort r\u00e9pandue naturellement en chaque \u00eatre humain, mais non, je ne suis pas comme lui, et je me contente, le dos tourn\u00e9, de r\u00e9curer les assiettes. Ce faisant, j\u2019\u00e9prouve comme un sentiment de fiert\u00e9. Tout en m\u2019adonnant \u00e0 des t\u00e2ches r\u00e9serv\u00e9es aux domestiques, tout en confirmant ma subordination, je d\u00e9joue en r\u00e9alit\u00e9 ses attentes, je subvertis l\u2019id\u00e9e qu\u2019il se fait de ceux de ma condition, pr\u00e9cis\u00e9ment en me contentant de faire ce que d\u2019habitude, dans des circonstances normales, on attendrait de moi, que je r\u00e9cure les assiettes ou serve des verres d\u2019eau \u00e0 ceux qui ont soif. Plut\u00f4t que de profiter de la situation pour humilier et molester mon prisonnier, je contredis sa vision des rapports humains, selon laquelle, j\u2019imagine, <\/span><span lang=\"fr-FR\"><i>l\u2019homme est un loup pour l\u2019homme<\/i><\/span><span lang=\"fr-FR\"> et des choses de ce genre, je lui oppose en somme mon indiff\u00e9rence et une absence de violence qui le laisse<\/span><span lang=\"fr-FR\">nt<\/span><span lang=\"fr-FR\"> non seulement interloqu\u00e9, mais aussi le d\u00e9courage<\/span>nt<span lang=\"fr-FR\">. Car le propri\u00e9taire, comme il le dit lui-m\u00eame \u00e0 qui veut l\u2019entendre, est un homme d\u2019action, \u00e0 croire qu\u2019il n\u2019est que cela, et qu\u2019il ne poss\u00e8de aucune autre pens\u00e9e que celles qui s\u2019av\u00e8rent utiles \u00e0 l\u2019action, et comme je ne fais rien, comme je n\u2019agis pas, car r\u00e9curer une assiette, je suppose, n\u2019est pas de son point de vue un acte au m\u00eame titre que crever un \u0153il ou arracher une oreille, il se trouve tout d\u00e9contenanc\u00e9, ne sait plus que faire \u2013 et d\u2019ailleurs, s\u2019il s\u2019efforce de faire avec ses mots, d\u2019influencer, de bouleverser, de modifier, juste en parlant, il doit bien convenir qu\u2019au final tous ces efforts butent sur mon impassibilit\u00e9, et qu\u2019il ne fait donc rien, au sens strict, d\u2019autant plus que son corps est priv\u00e9 de mobilit\u00e9. Parfois, j\u2019aimerais prendre la parole et lui expliquer cela, que son agitation est vaine, qu\u2019il ferait mieux de se comporter conform\u00e9ment \u00e0 sa nouvelle condition, comme une plante par exemple, a-t-on d\u00e9j\u00e0 vu une plante lancer des invectives au soleil, se plaindre de la pluie, r\u00e2ler contre le vent\u00a0? Non, une plante fait ce qu\u2019elle a \u00e0 faire et consid\u00e8re les \u00e9v\u00e8nements avec sagesse, elle ne s\u2019\u00e9puise pas en d\u2019inutiles simagr\u00e9es et contorsions, elle \u00e9conomiserait sa salive si elle en avait. Si j\u2019\u00e9tais \u00e0 sa place, assur\u00e9ment, je prendrais exemple sur les plantes, j\u2019irais chercher en moi-m\u00eame les ressources de cette \u00e2me que les anciens nommaient v\u00e9g\u00e9tative, \u00e9tant priv\u00e9 de toute fa\u00e7on, li\u00e9 de la sorte, des avantages d\u2019une \u00e2me sensori-motrice \u2013 l\u2019\u00e2me intellective ne lui \u00e9tant dans ces circonstances contraires que d\u2019une maigre utilit\u00e9. Mais je ne crois pas que mon propri\u00e9taire ait envie de disserter de la distribution des \u00e2mes dans le platonisme, et je pr\u00e9f\u00e8re de toute fa\u00e7on le laisser mariner dans son jus, et le soustraire aux plaisirs de la conversation\u00a0: c\u2019est bien la moindre des vengeances <\/span><span lang=\"fr-FR\">ainsi qu\u2019<\/span><span lang=\"fr-FR\">une d\u00e9licate consolation <\/span><span lang=\"fr-FR\">au regard<\/span><span lang=\"fr-FR\"> ce que <\/span><span lang=\"fr-FR\">des gens comme lui<\/span><span lang=\"fr-FR\"> ont fait subir \u00e0 ceux de ma condition.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Aujourd\u2019hui, au bout d\u2019une heure \u00e0 peine, j\u2019en ai soup\u00e9 de sa compagnie et m\u2019appr\u00eate \u00e0 sortir. Il m\u2019observe tandis que je v\u00e9rifie avec soin le contenu de mon sac \u00e0 dos, change de chaussures, enfile une veste plus chaude. O\u00f9 allez-vous\u00a0?, fait-il, vous comptez encore me laisser ici tout seul, attach\u00e9 \u00e0 cette chaise, toute la journ\u00e9e\u00a0? Imaginez-vous ce que j\u2019endure, seul, avec pour unique horizon cette table de cuisine, un \u00e9vier et une fen\u00eatre sale\u00a0? Personne \u00e0 qui parler\u00a0? Mais je ne r\u00e9ponds pas et file dans le jardin, puis je m\u2019en vais \u00e0 pied parmi les paysages changeants que la fortune m\u2019offre ce matin.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Ce matin, le propri\u00e9taire s\u2019inqui\u00e8te non pas tant de sa situation pr\u00e9sente, mais de ce que deviennent ses propri\u00e9t\u00e9s alors qu\u2019il en est absent. \u00c0 tous les coups, dit-il, alors qu\u2019hier encore il se montrait extr\u00eamement confiant dans le fait qu\u2019on d\u00e9ploierait des moyens inou\u00efs pour le retrouver, \u00e0 tous les coups, dit-il, ces enfoir\u00e9s ont d\u00e9j\u00e0 pris ma place.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Il lui vient m\u00eame l\u2019id\u00e9e qu\u2019il s\u2019agirait d\u2019un complot, qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 ses rivaux ont orchestr\u00e9 son enl\u00e8vement, et peut-\u00eatre m\u00eame le conseil d\u2019administration tout entier s\u2019est entendu pour le faire dispara\u00eetre. Ils vous ont bien pay\u00e9 au moins\u00a0?, fait-il en me regardant d\u2019un sale \u0153il. Et ajoute, mais il me l\u2019a d\u00e9j\u00e0 dit, et il le r\u00e9p\u00e8te environ trois fois par jour\u00a0: je peux toujours vous payer beaucoup plus.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Le propri\u00e9taire s\u2019est envol\u00e9. C\u2019est \u00e9videmment mani\u00e8re de parler, je doute qu\u2019il ait jamais \u00e9t\u00e9 capable de voler, tout propri\u00e9taire qu\u2019il soit, mais il a quitt\u00e9 la maison, profitant en r\u00e9alit\u00e9 de ma mansu\u00e9tude \u00e0 son \u00e9gard \u2013 j\u2019avais d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment d\u00e9nou\u00e9 la veille, tandis qu\u2019il \u00e9tait assoupi, apr\u00e8s avoir bu une bouteille enti\u00e8re de vin de table, une partie de ses liens. Non. Pour \u00eatre honn\u00eate, il ne s\u2019agissait pas de mansu\u00e9tude, mais plut\u00f4t d\u2019une grande lassitude. Autant le dire, j\u2019ai organis\u00e9 m\u00e9thodiquement la fuite du propri\u00e9taire. Alors qu\u2019il dormait, allong\u00e9 sur le lit de la chambre d\u2019amis, qu\u2019on aurait pu soit dit en passant appeler tout aussi bien la chambre de l\u2019ennemi, j\u2019ai desserr\u00e9 ses liens suffisamment pour qu\u2019il soit en mesure, une fois \u00e9veill\u00e9, de se lib\u00e9rer par lui-m\u00eame. La nuit venue, j\u2019ai entendu de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la cloison le bruit lourd que fait un corps chutant en bas d\u2019un lit\u00a0: il s\u2019\u00e9tait sans doute contorsionn\u00e9 tant et plus qu\u2019\u00e0 la fin il \u00e9tait tomb\u00e9. J\u2019ai craint qu\u2019il ne s\u2019assomme encore une fois, ou se blesse gravement, mais, heureusement, car il m\u2019aurait \u00e9t\u00e9 p\u00e9nible d\u2019\u00eatre contraint de m\u2019occuper d\u2019un impotent, il a fini par se relever. J\u2019ai quitt\u00e9 la maison avant qu\u2019il ne m\u2019appelle pour sortir de sa chambre, comme il le fait habituellement vers huit heures, et je me suis cach\u00e9 derri\u00e8re un amas de terre au fond du jardin.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Depuis mon poste d\u2019observation ext\u00e9rieur, je distinguais juste son ombre passant et repassant derri\u00e8re les fen\u00eatres. Il fouillait la maison des domestiques, dans un \u00e9tat d\u2019excitation manifeste, cherchant sans doute les objets qui pouvaient lui \u00eatre utiles\u00a0: ses t\u00e9l\u00e9phones, ses pilules, une arme \u00e0 feu, des papiers d\u2019identit\u00e9, les siens probablement, mais aussi peut-\u00eatre les miens, afin d\u2019\u00eatre en mesure, une fois de retour dans son monde familier, de lancer une proc\u00e9dure contre moi, de porter plainte et je ne sais quoi d\u2019autre. Mais \u00e9videmment, il n\u2019aura rien trouv\u00e9 de tel. Juste un couteau de cuisine que je lui ai laiss\u00e9 par piti\u00e9. Bonne chance \u00e0 lui. \u00c0 plusieurs reprises, il a jet\u00e9 un \u0153il par l\u2019encablure de la porte entrouverte, avec la plus grande discr\u00e9tion. Puis, portant un petit sac de voyage d\u2019une main, le grand couteau de cuisine de l\u2019autre, il est sorti de la maison des domestiques. Apr\u00e8s toutes ces semaines durant lesquelles il avait \u00e9t\u00e9 contraint \u00e0 la plus grande immobilit\u00e9, il n\u2019avan\u00e7ait qu\u2019avec peine, comme s\u2019il d\u00e9couvrait aujourd\u2019hui la marche \u00e0 pied.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Cach\u00e9 derri\u00e8re mon tas de terre, je pensais\u00a0: o\u00f9 compte-t-il aller\u00a0? Il ignorait tout des bouleversements quotidiens de l\u2019environnement, des lois inhabituelles qui gouvernaient ici l\u2019espace et le temps. Le paysage de ce matin, une enfilade de collines recouvertes de feuillus et ponctu\u00e9es de lac, ne ressemblait en rien au paysage qu\u2019il avait travers\u00e9 lors de son arriv\u00e9e. Mais \u00e7a aurait pu \u00eatre pire. Ce matin nous \u00e9tions plut\u00f4t en automne. Alors qu\u2019hier encore, on se sentait comme au tout d\u00e9but du printemps, il restait de beaux arpents de neige dans le jardin et les temp\u00e9ratures ne d\u00e9passai<\/span><span lang=\"fr-FR\">en<\/span><span lang=\"fr-FR\">t gu\u00e8re z\u00e9ro degr\u00e9, et l\u2019avant-veille nous \u00e9tions plong\u00e9s au c\u0153ur d\u2019un \u00e9t\u00e9 torride et irrespirable. Il h\u00e9sita quelques minutes avant de choisir une direction, puis s\u2019engagea bravement vers ce qui devait \u00eatre le sud, du moins \u00e9tait-ce le sud quand, il y a bien longtemps, je suis arriv\u00e9 ici, et, comme un homme \u00e9tranger au doute et qui pense que la d\u00e9termination et la pers\u00e9v\u00e9rance sauront contraindre la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 lui \u00eatre favorable, un homme d\u2019action, vraiment, il s\u2019est enfonc\u00e9 dans la for\u00eat comme si les arbres allaient s\u2019\u00e9carter \u00e0 son approche. \u00c7a ne m\u2019aurait gu\u00e8re \u00e9tonn\u00e9 d\u2019ailleurs. Mais il faut se m\u00e9fier des arbres\u00a0: sous leur allure en g\u00e9n\u00e9ral d\u00e9bonnaire d\u2019\u00eatres apparemment peu int\u00e9ress\u00e9s aux affaires humaines, derri\u00e8re leur passivit\u00e9 suppos\u00e9e, ils s\u2019av\u00e8rent parfois, quand on se montre trop irrespectueux \u00e0 leur \u00e9gard, de redoutables assaillants, et, connaissant mon \u00e9vad\u00e9, je ne serais pas surpris qu\u2019il soit, au bout d\u2019un moment, pris dans quelque entrelacs de branches et de ronces, saisi par l\u2019obscurit\u00e9, fait \u00e0 nouveau prisonnier cette fois-ci par les branches et les arbustes qui hantent la for\u00eat.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Il est probable, pens\u00e9-je en sortant de ma cachette, qu\u2019il constate bient\u00f4t son \u00e9garement, et qu\u2019il lui vienne l\u2019id\u00e9e de faire demi-tour afin de retourner \u00e0 la maison des domestiques. Un homme raisonnable se comporterait de la sorte. Mais je ne suis pas s\u00fbr que cet homme soit raisonnable. Il lui faudrait n\u00e9anmoins beaucoup de chance pour retrouver son chemin. \u00c0 toutes fins utiles, j\u2019ai pris mes dispositions. Car il pourrait \u00e9galement, une fois devant la maison, consid\u00e9rer qu\u2019apr\u00e8s tout elle lui appartient, et, d\u00e9sormais libre de ses mouvements, en reprendre possession. C\u2019est un propri\u00e9taire, je ne devais en aucun cas l\u2019oublier, et il est dans sa nature et son essence de prendre possession, par la ruse ou par la force, avec ou sans l\u2019aide de la loi. Sans doute en profiterait-il pour me punir de l\u2019avoir trait\u00e9 comme un vulgaire squatteur, et, renversant les r\u00f4les, il m\u2019attacherait \u00e0 la chaise de la cuisine. Serait-il capable, lui, de cruaut\u00e9\u00a0? Certains de ses regards quand il me parlait me laissent croire que oui. Prenant conscience au bout de quelque temps de la situation, le paysage changeant, l\u2019impossibilit\u00e9 de quitter les alentours de la maison, l\u2019absence de tout autre humain aussi loin qu\u2019on le cherche, consid\u00e9rant qu\u2019il devait d\u00e9sormais composer un monde avec son ancien ge\u00f4lier, et personne d\u2019autre, que ferait-il de moi\u00a0? Un homme tel que lui, c\u2019est dans sa nature, il ne peut aller contre, a besoin d\u2019un empire. Quel int\u00e9r\u00eat y aurait-il \u00e0 r\u00e9gner sur un empire d\u00e9pourvu de sujet\u00a0? Il aurait besoin de moi. Il me contraindrait \u00e0 devenir son domestique. Un ma\u00eetre sans domestique perd sa raison d\u2019\u00eatre. Mais je ne veux plus \u00eatre le domestique de personne. Et c\u2019est pourquoi j\u2019ai pris mes dispositions.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">\u00c0 la tomb\u00e9e du soir, j\u2019ai ferm\u00e9 portes et fen\u00eatres, ce que je ne fais jamais habituellement, n\u2019ayant pas \u00e0 craindre l\u2019irruption d\u2019un voleur ou d\u2019un assassin. Avec le plus grand soin je me suis attach\u00e9 \u00e0 v\u00e9rifier toutes les entr\u00e9es et les issues, installant ici et l\u00e0, tout autour de la maison, des objets m\u00e9talliques et bruyants, contre lesquels il ne manquerait pas, s\u2019il lui prenait l\u2019envie de revenir ici, de buter, signalant ainsi sa pr\u00e9sence. J\u2019ai dispos\u00e9 les couteaux de cuisine sur la table au cas o\u00f9 nous en serions venus \u00e0 combattre. J\u2019\u00e9tais pr\u00eat \u00e0 le tuer cette fois-ci.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Il \u00e9tait parti, et je ne souhaitais pas son retour. J\u2019\u00e9prouvais un intense besoin de solitude. Plus de propri\u00e9taire, plus de corps \u00e0 soutenir pour le tra\u00eener jusqu\u2019aux toilettes, \u00e0 la cuisine, \u00e0 la chambre d\u2019amis, plus de repas \u00e0 pr\u00e9parer pour deux, plus de verre \u00e0 remplir, plus de corde et plus de lien, et surtout, en finir avec cet incessant monologue qu\u2019il m\u2019infligeait, en finir avec ces invectives, ces insinuations, ces chuchotements sirupeux, ces soupirs affect\u00e9s, ces reproches et ces menaces, ces cris et ces larmes, fini le propri\u00e9taire, termin\u00e9, j\u2019en ai soup\u00e9 de lui, assez vu et entendu, j\u2019ai appris tout ce que je voulais savoir au sujet des propri\u00e9taires, et je me demande m\u00eame aujourd\u2019hui pourquoi, avec tant d\u2019obstination et de t\u00e9nacit\u00e9, j\u2019ai cherch\u00e9 durant toutes ces ann\u00e9es \u00e0 me faire admettre dans le salon de la maison des propri\u00e9taires. Quelle absurdit\u00e9\u00a0! Que de temps perdu et d\u2019\u00e9nergie gaspill\u00e9e\u00a0! D\u2019o\u00f9 m\u2019\u00e9tait donc venu<\/span><span lang=\"fr-FR\">e<\/span><span lang=\"fr-FR\"> une telle id\u00e9e\u00a0? Comment se loge-t-elle donc dans la t\u00eate des gens de ma condition au point qu\u2019elle devienne si d\u00e9sirable qu\u2019on y consacre sa vie enti\u00e8re et qu\u2019elle finisse par saturer l\u2019horizon de toutes les esp\u00e9rances\u00a0?<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Si je me tenais aujourd\u2019hui devant un auditoire compos\u00e9 de gens de ma condition, je les mettrais aussit\u00f4t en garde\u00a0: ne perdez pas votre temps \u00e0 chercher \u00e0 vous faire bien voir des propri\u00e9taires, ne vous \u00e9puisez pas \u00e0 les satisfaire, ces gens-l\u00e0 sont ingrats, l\u2019ingratitude est un trait d\u00e9terminant de leur caract\u00e8re, s\u2019ils vous r\u00e9compensent, c\u2019est qu\u2019il faut vous m\u00e9fier, s\u2019ils vous f\u00e9licitent, prenez le large, il n\u2019y a rien \u00e0 tirer de bon de la fr\u00e9quentation des propri\u00e9taires, si par malheur vous en croisez un, passez votre chemin, disposez entre lui et vous la plus grande distance possible, et ainsi de suite, j\u2019\u00e9tais inspir\u00e9 rien qu\u2019\u00e0 l\u2019id\u00e9e de mon discours, et puis j\u2019ai repris mes esprits, je suis seul, sans aucun auditoire, except\u00e9 les arbres, les animaux de la for\u00eat et le mobilier de la maison, \u00eatres pour lesquels le concept m\u00eame de propri\u00e9t\u00e9 n\u2019a aucun sens. Et c\u2019est bien assez, cela suffit, je me passerai fort bien d\u00e9sormais d\u2019auditoire.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Finalement, le propri\u00e9taire n\u2019est jamais retourn\u00e9 \u00e0 la maison des domestiques. S\u2019il en a \u00e9prouv\u00e9 le d\u00e9sir, il n\u2019est pas en tous cas parvenu \u00e0 ses fins. Je l\u2019ai retrouv\u00e9 n\u00e9anmoins, quelques semaines plus tard, au hasard d\u2019une p\u00e9r\u00e9grination, bel et bien mort. Je gravissais avec peine un glacier qui, au cours de la nuit, avait surgi \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de la maison des domestiques. La t\u00eate du propri\u00e9taire d\u00e9passait d\u2019une grosse cong\u00e8re au bord de la langue de neige. J\u2019imagine qu\u2019il avait esp\u00e9r\u00e9 rejoindre la cr\u00eate et passer de la l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la montagne. Qu\u2019il avait err\u00e9 durant plusieurs jours dans ce qui constituait autrefois son domaine mais dont \u00e9videmment il ne reconnaissait rien, \u00e9tant donn\u00e9 les modifications topographiques quotidiennes.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Pauvre propri\u00e9taire. \u00c7a fait un peu de la peine de le voir ainsi enfoui dans la neige, les yeux mi-clos, des morceaux de glace accroch\u00e9s \u00e0 la barbe et aux sourcils, la bouche grande ouverte comme s\u2019il cherchait, avant de produire un dernier soupir, \u00e0 avaler encore une bouff\u00e9e d\u2019air salvatrice. Son visage est m\u00e9connaissable\u00a0: les yeux ont \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9s, les joues crev\u00e9es par quelques dents pointues, une oreille manque. Des renards et des corbeaux seront pass\u00e9s avant moi, car je discerne le dessin de leurs pattes menues dans la neige, et quelques tra\u00een\u00e9es sanglantes tout autour du corps.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Il sera mort bien loin de ses propri\u00e9t\u00e9s, du confortable salon d\u2019o\u00f9 il prenait ses directives, de la vaste demeure depuis laquelle il gouvernait son domaine. Un propri\u00e9taire, par essence, est un homme d\u2019int\u00e9rieur\u00a0: dehors, il perd de son assurance, car il lui est impossible de tout contr\u00f4ler. Quand bien m\u00eame de ce dehors, il en fut propri\u00e9taire, il ne s\u2019y trouve gu\u00e8re \u00e0 son aise, car ce qu\u2019appr\u00e9cie avant tout le propri\u00e9taire, c\u2019est d\u2019\u00e9voluer dans un monde parfaitement adapt\u00e9 \u00e0 ses besoins, un monde peupl\u00e9 de domestiques et de machines qui r\u00e9pondent au doigt et \u00e0 l\u2019\u0153il. Il peut prendre possession d\u2019une for\u00eat, d\u2019une montagne, d\u2019une colline ou d\u2019un marais, il lui suffit de signer ici, de parapher l\u00e0, mais il lui est impossible d\u2019asservir les \u00eatres qui peuplent ces environnements, les arbres et les glaciers, les eaux saum\u00e2tres et les herbes folles. Livr\u00e9 aux \u00e9l\u00e9ments d\u00e9cha\u00een\u00e9s, le vent, la temp\u00eate, les pluies et la neige, le froid et la tourmente, il aura peut-\u00eatre manifest\u00e9 sa col\u00e8re et son indignation, rappelant \u00e0 ces entit\u00e9s d\u00e9sob\u00e9issantes l\u2019identit\u00e9 et la condition de celui qu\u2019elles harcelaient, qu\u2019ils ont affaire au propri\u00e9taire lui-m\u00eame, que ces montagnes, ces for\u00eats, ces mar\u00e9cages, lui appartiennent de droit, des papiers le prouvent, car il les a acquis, d\u00e9pensant une partie de sa fortune \u00e0 cette fin. Puis il aura fini par abandonner ses invectives face \u00e0 l\u2019indiff\u00e9rence de ces motions hostiles, et comme bien des hommes dans sa situation, aura c\u00e9d\u00e9 \u00e0 la panique, se lan\u00e7ant dans une course effr\u00e9n\u00e9e sur la pente du glacier, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019une plaque de neige c\u00e8de sous le poids de son corps lourd, il se sera d\u00e9battu, \u00e9puis\u00e9 plus encore, dans sa gangue de glace, et puis le froid, l\u2019engourdissement, et enfin le sommeil, l\u2019ultime sommeil glac\u00e9, auront eu raison de la vigueur du propri\u00e9taire.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Que puis-je faire de plus\u00a0?, pens\u00e9-je en contemplant le corps gel\u00e9 de mon ancien d\u00e9tenu. Si tant est que j\u2019eusse la force de le sortir de son pi\u00e8ge de glace, \u00e0 quoi bon me fatiguer \u00e0 lui fabriquer une s\u00e9pulture\u00a0? Demain sans doute, le glacier aura doubl\u00e9 de volume et de superficie, emportant son corps je ne sais o\u00f9, le disloquant et l\u2019\u00e9crasant dans sa lente progression. Ou bien tout aura fondu et, \u00e0 la place de cette vaste \u00e9tendue blanche, s\u2019\u00e9tablira une sombre tourbi\u00e8re, si bien que le cadavre du propri\u00e9taire dispara\u00eetra \u00e0 la vue de quiconque, aval\u00e9 par les mati\u00e8res organiques en d\u00e9composition. Ou bien encore, aux glaces succ\u00e9dera quelque plateau herbeux, et tous les rongeurs des environs, et tous les charognards, auront t\u00f4t fait de se partager les restes du propri\u00e9taire, lequel ne sera plus que fragments de chair et d\u2019os, bient\u00f4t dig\u00e9r\u00e9s, rejet\u00e9s, transform\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Je tire de cette histoire de nombreuses conclusions. J\u2019ai appris bien des choses tandis que je partageais la vie du propri\u00e9taire, et sa mort vient confirmer la plupart de mes th\u00e9ories. Il me para\u00eet d\u00e9sormais \u00e9vident que certains sont faits pour devenir propri\u00e9taires, mais pas les autres, que certains poss\u00e8dent toutes les dispositions pour exiger, subordonner et contraindre, mais pas les autres. J\u2019ai fait, dois-je admettre, un pi\u00e8tre ge\u00f4lier, ce que le propri\u00e9taire lui-m\u00eame n\u2019a pas manqu\u00e9 de noter \u00e0 plusieurs reprises. L\u2019excellence, dans toute profession, repose non seulement sur le soin qu\u2019on prend \u00e0 r\u00e9aliser les t\u00e2che<\/span><span lang=\"fr-FR\">s<\/span><span lang=\"fr-FR\"> qu\u2019elle implique, mais aussi sur le plaisir qu\u2019on en tire. Rien de nouveau dans mon cas\u00a0: je n\u2019avais \u00e9t\u00e9 qu\u2019un travailleur incertain, peu concern\u00e9 par mon travail, et toujours, ce sentiment que j\u2019aurais pu tout aussi bien me trouver ailleurs qu\u2019ici, adonn\u00e9 \u00e0 une autre t\u00e2che que celle \u00e0 laquelle j\u2019\u00e9tais cens\u00e9 me plier, ou bien occup\u00e9 \u00e0 ne rien faire, me trouver dehors alors que j\u2019\u00e9tais contraint de demeurer dedans, sans parler de l\u2019impression grandissante de n\u2019avoir \u00e9t\u00e9 choisi pour ce travail que par erreur, et craignant qu\u2019on finisse par d\u00e9couvrir mon imposture, car il s\u2019agit de cela, se sentir toujours en position d\u2019imposture, et pas seulement quand on agit, quand on accomplit quelques t\u00e2ches, mais aussi en pens\u00e9e, se soup\u00e7onner soi-m\u00eame de n\u2019\u00eatre qu\u2019un imposteur.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Bref, la visite du propri\u00e9taire et sa conclusion funeste n\u2019auront pas \u00e9t\u00e9 vaines, et j\u2019aurais appris suffisamment pour \u00e9viter \u00e0 l\u2019avenir toute interaction avec d\u2019autres \u00eatres humains \u2013 si par hasard, hasard auquel je ne crois gu\u00e8re, un cong\u00e9n\u00e8re se montrait dans les parages, ou bien m\u00eame une cong\u00e9n\u00e8re, je l\u2019\u00e9viterais autant que possible, je me cacherais en attendant son d\u00e9part, et si ce n\u2019est pas possible, si l\u2019intrus insiste et fait mine de s\u2019installer ici, manifestant des vell\u00e9it\u00e9s pour prendre possession de la maison des domestiques, je ne me contenterais pas cette fois-ci de l\u2019assommer et de l\u2019attacher \u00e0 la chaise de la cuisine, non, cette fois-ci, pas de tergiversations, je l\u2019exp\u00e9dierais diligemment dans le royaume des morts.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><i>Plus tard encore<\/i><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">\u00c0 nouveau je suis seul et soulag\u00e9 que cette p\u00e9nible parenth\u00e8se \u2013 une ultime interaction sociale\u00a0? \u2013 se referme.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Le temps passe et emporte litt\u00e9ralement toute chose dans un flux de m\u00e9tamorphoses continuelles. Rien ne r\u00e9siste au changement. Et maintenant, moi-m\u00eame, je suis pris.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Certains matins, je me r\u00e9veille avec un animal dans ma t\u00eate. Me voil\u00e0 comme poss\u00e9d\u00e9 par une b\u00eate sauvage. Le corps que j\u2019occupe, encore humain, est investi par des puissances animales, un esprit de b\u00eate, et j\u2019ai h\u00e2te de sortir de la maison, filer dans le jardin, puis, au-del\u00e0, m\u2019abandonner aux paysages, et me voil\u00e0 courant tout droit tel un loup, ou bien furetant dans les gen\u00eats vif comme un renard, franchissant d\u2019un bond tous les obstacles \u00e0 l\u2019instar d\u2019un jaguar, et la b\u00eate en moi part \u00e0 la chasse au petit gibier, errant pr\u00e8s d\u2019un marais \u00e0 la recherche d\u2019une poule d\u2019eau, demeure aux aguets \u00e0 la lisi\u00e8re des for\u00eats, s\u2019excite au plus haut chef quand un li\u00e8vre d\u00e9tale \u00e0 mon approche, et bient\u00f4t, voici que ce corps lui-m\u00eame, ce corps si mal b\u00e2ti pour la chasse, se modifie \u00e0 son tour, et, surprenant le li\u00e8vre, mes oreilles s\u2019allongent et se dressent, un fin duvet recouvre ma peau d\u2019homme fragile, mes doigts se font griffes, mes yeux per\u00e7ants, ma bouche mue et devient gueule et museau, je peux sentir des odeurs jamais senties, entendre des bruissements jamais ou\u00efs, des battements d\u2019ailes, des hal\u00e8tements, mes crocs anticipent d\u00e9j\u00e0 la chaleur des chairs encore chaudes sous la fourrure, je voudrais mordre, sentir le go\u00fbt du sang s\u2019\u00e9coulant dans ma gorge, l\u2019animal dans ma t\u00eate investit mon corps, tous les esprits animaux refoul\u00e9s par des si\u00e8cles d\u2019humanit\u00e9 s\u2019\u00e9chauffent, la colonne vert\u00e9brale s\u2019assouplit et les muscles s\u2019\u00e9paississent, je bondis d\u2019une rive \u00e0 l\u2019autre d\u2019un large torrent, grimpe sans effort un pierrier pentu, descends sans aucune crainte une succession de n\u00e9v\u00e9s encore glac\u00e9s, parcours des \u00e9tendues consid\u00e9rables durant la journ\u00e9e tout en gardant \u00e0 l\u2019esprit l\u2019itin\u00e9raire exact qui me ram\u00e8nera \u00e0 la maison des domestiques.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Je ne puis dire o\u00f9 j\u2019ai dormi, \u00e9puis\u00e9, vid\u00e9, satisfait \u2013 dans le creux d\u2019un arbre mort\u00a0? Sous le couvert d\u2019un bosquet de fr\u00eanes\u00a0? \u00c0 l\u2019entr\u00e9e d\u2019une cavit\u00e9 \u00e0 flanc de falaise\u00a0? Mais au r\u00e9veil, je ne suis plus un pr\u00e9dateur, mais une proie. Mes naseaux fr\u00e9missent tandis que je fais un pas au dehors de mon antre nocturne, je pose un sabot sur un amas de branches mortes et le craquement met en alerte toute la for\u00eat. Dans la prairie, j\u2019avance avec la plus grande prudence, est-ce le vent qui plie les herbes hautes, ou bien le passage d\u2019un loup\u00a0? Et cette ombre soudain caressant le bas de la colline, est-ce un nuage qui traverse le ciel ou la masse sombre d\u2019une ourse suivie de ses petits\u00a0? De l\u2019\u00e9paisseur v\u00e9g\u00e9tale, je ferai mon repas, mais \u00e0 intervalle r\u00e9gulier, je rel\u00e8ve la t\u00eate et garde un \u0153il sur le paysage environnant, surveillant les variations de couleurs ou les mouvements de mes cong\u00e9n\u00e8res dans la prairie. La vigilance devient une seconde nature, et tout en moi se dispose \u00e0 fuir.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Parfois, j\u2019ai beau courir, mes poursuivants me rattrapent. Forc\u00e9 de franchir une clairi\u00e8re enneig\u00e9e, \u00e0 d\u00e9couvert, les pattes enfonc\u00e9es jusqu\u2019aux genoux dans une poudreuse molle, je suis d\u00e9sormais \u00e0 leur merci. Et je suis d\u00e9vor\u00e9 par d\u2019autres animaux, puis, des charognards de toute esp\u00e8ce, des renards et des corbeaux, s\u2019approchent de mon corps encore chaud et se disputent ma d\u00e9pouille, arrachant ses membres, rongeant consciencieusement la chair et abandonnant les ossements tout autour.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Je meurs le soir et ressuscite le matin. Et peut-\u00eatre suis-je alors ce charognard participant au festin dont j\u2019\u00e9tais hier la victime.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Je ne retourne que de loin en loin \u00e0 la maison des domestiques. Elle n\u2019est d\u2019ailleurs plus du tout une maison. Elle n\u2019a plus grand-chose d\u2019humain \u00e0 vrai dire. Parfois elle s\u2019enroche et devient une sorte de grotte, parfois, prise dans les arbres qui poussent en quelques heures l\u00e0 o\u00f9 nagu\u00e8re se trouvaient la cuisine et la chambre, on dirait un refuge naturel, un enchev\u00eatrement de branches et de feuillages hasardeux, ou bien, enfouie sous la neige apr\u00e8s la tourmente, elle prend des allures d\u2019igloo.<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\"><span lang=\"fr-FR\">Rien ne demeure tel qu\u2019il est. Je me r\u00e9veille blotti avec quelques cong\u00e9n\u00e8res au creux d\u2019un terrier, ou bien c\u2019est dans une tani\u00e8re que repose mon corps animal. Demain j\u2019irai nourrir les becs ouverts de mes petits piaillant dans leur nid, et d\u00e8s apr\u00e8s-demain, je plongerai sous le barrage de branchages \u00e9difi\u00e9 <\/span>p<span lang=\"fr-FR\">ar mes semblables et, nageant avec souplesse jusqu\u2019au fond de la rivi\u00e8re en crue, rejoindrai les chambres s\u00e8ches de la hutte qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve aux abords de la berge bord\u00e9e de bouleaux.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">Et bient\u00f4t, je ne suis plus du tout un animal, mais le bouleau lui-m\u00eame dont la base est rong\u00e9e par les castors, puis un rocher aux abords d\u2019un torrent d\u00e9valant la montagne et ma journ\u00e9e se passe, agr\u00e9ablement, caress\u00e9 par les gouttelettes jaillissant des eaux sauvages. Me voil\u00e0 brin d\u2019herbe foul\u00e9 par les sabots d\u2019une horde de sangliers. Et me voil\u00e0 immortelle, fi\u00e8re amarante, florissante aux lisi\u00e8res de la for\u00eat, et le soir, devenu noisetier, j\u2019offrirai mes fleurs aux butineuses et plus tard encore mes fruits aux \u00e9cureuils. Ah\u00a0! Quelle richesse que ces vies-l\u00e0\u00a0!<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Adobe Caslon Pro;\">De mon ancienne vie, la vie humaine, je ne conserve qu\u2019un souvenir confus, m\u00e9lang\u00e9 aux souvenirs de toutes mes autres vies\u00a0: dans certaines de mes r\u00eaveries animales ou v\u00e9g\u00e9tales, dans le flux des pens\u00e9es qui flottent autour de ce rocher que je suis devenu, ou de cette goutte d\u2019eau qui m\u2019incarne de mani\u00e8re si \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, je distingue parfois l\u2019ombre massive d\u2019une ville humaine, dans ce d\u00e9dale de ruelles et d\u2019avenues que je parcours en vagues pens\u00e9es certains lieux me paraissent familiers\u00a0: j\u2019ai v\u00e9cu ici autrefois, et je reconnais la rue en pente qui, depuis le quartier que j\u2019habitais, m\u00e8ne sur les hauteurs de la ville, o\u00f9 sont \u00e9tablis les villas et ch\u00e2teaux des propri\u00e9taires, qui nous surplombent cela va sans dire, et je me rappelle une grille qui s\u2019ouvre et l\u2019all\u00e9e gravillonn\u00e9e, la redingote du domestique dont j\u2019emprunte le pas jusqu\u2019aux escaliers de marbre qui offre l\u2019acc\u00e8s au manoir du propri\u00e9taire, et ainsi de suite. Mais le propri\u00e9taire est mort, je m\u2019en souviens clairement. Et la ville n\u2019existe plus, ou se trouve si loin d\u2019ici que j\u2019ai plus rien \u00e0 craindre de ses occupants. Je crois, et c\u2019est bien assez, \u00e0 la montagne, je crois \u00e0 la for\u00eat, je crois aux mar\u00e9cages, je crois aux dieux qui s\u2019y manifestent, et je crois aux animaux et aux plantes, cela me suffit.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019\u00c9MANCIPATION DES DOMESTIQUES Si la Boh\u00eame est encore au bord de la mer, de nouveau je crois aux mers. Et si je crois \u00e0 la mer, alors j\u2019ai espoir en la terre. Ingeborg Bachmann Malgr\u00e9 tous mes efforts, je n\u2019ai jamais r\u00e9ussi \u00e0 franchir le seuil du grand salon. 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