{"id":43,"date":"2018-10-04T20:46:37","date_gmt":"2018-10-04T20:46:37","guid":{"rendered":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/?page_id=43"},"modified":"2018-10-04T21:07:48","modified_gmt":"2018-10-04T21:07:48","slug":"comment-ils-se-sont-perdus","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/comment-ils-se-sont-perdus\/","title":{"rendered":"Comment ils se sont perdus"},"content":{"rendered":"<p>Soudainement, elle consid\u00e9ra la suite des \u00e9v\u00e9nements, c&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois depuis trois jours, depuis qu&rsquo;ils avaient fui, qu&rsquo;il lui \u00e9tait possible d&#8217;embrasser ces choses-l\u00e0 dans leur ensemble et, quand bien m\u00eame les d\u00e9tails lui semblaient absurdes, et elle n&rsquo;avait aucun doute qu&rsquo;ils para\u00eetraient absurdes \u00e0 quiconque en prendrait connaissance, si tant est qu&rsquo;il y en e\u00fbt un pour conna\u00eetre un jour la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 leur sujet, l&rsquo;ensemble lui apparaissait au contraire comme li\u00e9 avec force et n\u00e9cessit\u00e9 par le destin et la fin, surtout la fin, pr\u00e9sentait un caract\u00e8re d&rsquo;\u00e9vidence qui, plus tard, quand au c\u0153ur de la nuit elle essaierait de r\u00e9chauffer son enfant en le serrant dans ses bras tout en chantonnant tandis que le froid les envelopperait tous deux, que des b\u00eates sauvages glisseraient tout autour dans la for\u00eat, que le torrent gronderait dans la ravine en contrebas, \u00e9vidence qui, plus tard, la ferait rire : voil\u00e0 comment un soir de printemps je me suis perdue dans la for\u00eat, penserait-elle, voil\u00e0 comment je me suis perdue comme une gamine, en d\u00e9pit du bon sens, voil\u00e0 comment je me suis perdue avec mon fils, chantonnerait-elle aux oreilles de son enfant endormi.<\/p>\n<p>Risible aussi la mani\u00e8re dont la voiture \u00e9tait plant\u00e9e en travers du chemin creux, en \u00e9quilibre sur trois roues reposant sur les bas-c\u00f4t\u00e9s, la quatri\u00e8me roue ne reposant pitoyablement sur rien, le ventre de l&rsquo;auto suspendu un m\u00e8tre au-dessus de la terre glaise, et ce chemin : \u00ab Qu&rsquo;est-ce qui lui est pass\u00e9 par la t\u00eate ? \u00bb se demanderaient les sauveteurs en d\u00e9couvrant le tableau, ce chemin impossible, la pente \u00e0 quarante-cinq degr\u00e9s, des rigoles ruisselantes en ayant ruin\u00e9 la r\u00e9gularit\u00e9, \u00ab Pas un chemin non ! Un foss\u00e9 plut\u00f4t \u00bb, et c&rsquo;est jusqu&rsquo;ici, au c\u0153ur de la for\u00eat obscure, qu&rsquo;en d\u00e9pit du bon sens, la voiture s&rsquo;\u00e9tait \u00e9chou\u00e9e, \u00ab Mais quelle id\u00e9e mon Dieu ! Quelle id\u00e9e ! \u00bb se lamenterait le lieutenant des pompiers, comment pourrait-elle leur expliquer ? Parce que \u00e7a n&rsquo;avait de sens qu&rsquo;\u00e0 la suite d&rsquo;autres \u00e9v\u00e9nements tout aussi \u00e9tonnants, il faudrait tout reprendre depuis le d\u00e9but, comment cet apr\u00e8s-midi-l\u00e0, il y a trois jours, elle \u00e9tait partie de chez elle, sans vraiment l&rsquo;avoir pr\u00e9vu, bien qu&rsquo;elle y pens\u00e2t tous les jours, ce n&rsquo;\u00e9tait pas comme on dit pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9, bien qu&rsquo;elle en e\u00fbt souvent r\u00eav\u00e9, mais ses r\u00eaves n&rsquo;avaient rien de commun avec la r\u00e9alit\u00e9, avec ce qui advint r\u00e9ellement apr\u00e8s qu&rsquo;elle fut partie, dans ses r\u00eaves, Alain se trouvait \u00e0 son appartement quand elle d\u00e9barquait avec son enfant, et, sans mot dire, se contentait de l&rsquo;accueillir, de lui faire \u00e0 manger, et le soir, quand l&rsquo;enfant s&rsquo;\u00e9tait endormi, ils parlaient longuement tous les deux de l&rsquo;avenir et faisaient l&rsquo;amour, il la rassurait, il \u00e9tait l\u00e0 pour elle et pour son enfant, mais, dans la r\u00e9alit\u00e9, elle sonna en vain \u00e0 la porte de l&rsquo;appartement, elle attendit en vain son retour, et quand elle se d\u00e9cida \u00e0 lui t\u00e9l\u00e9phoner, et quand il se d\u00e9cida \u00e0 r\u00e9pondre, elle sut que l&rsquo;homme qui l&rsquo;accueillait dans ses r\u00eaves n&rsquo;\u00e9tait pas l&rsquo;homme qui lui parlait dans la r\u00e9alit\u00e9, d\u00e9contenanc\u00e9 d&rsquo;abord, r\u00e9p\u00e9tant stupidement : \u00ab Qu&rsquo;est-ce que tu fous l\u00e0 ? Qu&rsquo;est-ce que tu fous l\u00e0 ? \u00bb puis, alors qu&rsquo;elle s&rsquo;effor\u00e7ait d&rsquo;expliquer, lui, coupant court \u00e0 ses explications : \u00ab Mais tu te rends pas compte, tu te rends pas compte le bordel que tu fous dans ma vie l\u00e0, t&rsquo;as disjonct\u00e9, je peux pas, je peux pas te voir maintenant, et surtout pas ici et surtout pas maintenant, faut que tu rentres, faut que tu rentres chez toi \u00bb, et elle, parce qu&rsquo;elle croyait encore que l&rsquo;homme de ses r\u00eaves existait vraiment et qu&rsquo;elle ne voulait pas croire que cet homme n&rsquo;avait rien de commun avec celui qui parlait au t\u00e9l\u00e9phone, parce qu&rsquo;elle ne pouvait pas, sur le moment, faire le deuil de ses r\u00eaves, parce qu&rsquo;elle s&rsquo;y accrochait encore, parce qu\u2019elle voulait s\u2019y accrocher encore un peu, l\u00e0, debout sous le porche en bas de chez lui, son enfant assis sur les marches, patient, mais de moins en moins confiant au fur et \u00e0 mesure que les larmes coulaient sur les joues de sa m\u00e8re au t\u00e9l\u00e9phone, comprenant que le r\u00eave de sa m\u00e8re venait de s&rsquo;effondrer \u00e0 l&rsquo;instant, ce r\u00eave auquel il s&rsquo;\u00e9tait soumis lui aussi, en suivant sa m\u00e8re sans mot dire, en montant dans la voiture apr\u00e8s avoir rempli le sac de v\u00eatements, sans oublier le livre qu&rsquo;il \u00e9tait en train de lire, il avait juste dit :\u00ab Je retournerai \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole ? \u00bb, parce qu&rsquo;il esp\u00e9rait ne jamais retourner \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, mais sa m\u00e8re lui avait r\u00e9pondu \u00ab Bien s\u00fbr, tu retourneras \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole \u00bb, et ajout\u00e9 \u00ab Tout va bien se passer tu verras \u00bb, mais il voyait bien que tout n&rsquo;allait pas bien se passer, il demeurait assis sur les marches en bas de l&rsquo;appartement d&rsquo;un homme qu&rsquo;il ne connaissait pas, et il essayait de ne pas trop penser car les pens\u00e9es qui lui venaient ne se laissaient pas ais\u00e9ment penser, pas sans douleur en tous cas, il n&rsquo;avait jamais eu l&rsquo;occasion de penser des pens\u00e9es pareilles, quand bien m\u00eame il lui \u00e9tait arriv\u00e9 de souhaiter que sa m\u00e8re quitte son p\u00e8re, dans les pires moments, surtout quand, la nuit d&rsquo;apr\u00e8s, il l&rsquo;entendait pleurer dans la cuisine, il n&rsquo;avait jamais pens\u00e9 que sa m\u00e8re puisse conna\u00eetre un autre homme que son p\u00e8re, il pensait que sa m\u00e8re, entre le moment o\u00f9 il partait le matin pour l&rsquo;\u00e9cole et le moment o\u00f9 il rentrait le soir, sa m\u00e8re restait seule \u00e0 la maison, et ne rencontrait personne, et il lui fallait \u00e9galement penser que cet homme, qu&rsquo;il ne s&rsquo;\u00e9tait jamais permis d&rsquo;imaginer, n&rsquo;aimait pas sa m\u00e8re, ne l&rsquo;aimait pas tant que \u00e7a, ne l&rsquo;aimait pas au point de hurler dans le t\u00e9l\u00e9phone, comme hurlait son p\u00e8re, bien qu&rsquo;il n&rsquo;entend\u00eet pas ce que l&rsquo;homme hurlait, il n&rsquo;entendit pas l&rsquo;homme hurler : \u00ab Barre toi ! Barre toi ! \u00bb, mais sa m\u00e8re l&rsquo;entendit, bien que cette voix se noy\u00e2t au milieu de ses sanglots \u00e0 elle, et sa m\u00e8re sut qu&rsquo;\u00e0 partir de maintenant ils \u00e9taient seuls, et elle raccrocha, et aussit\u00f4t l&rsquo;homme disparut de sa t\u00eate, sa t\u00eate l&rsquo;annula et elle dit \u00ab Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on va faire maintenant ? \u00bb, et l&rsquo;enfant, au bout de quelques minutes durant lesquelles sa m\u00e8re luttait pour rester debout, s&rsquo;accrochant \u00e0 la rambarde de l&rsquo;escalier, sentant monter les tremblements annonciateurs de la t\u00e9tanie, l&rsquo;enfant lui demanda \u00ab Maman. Qu&rsquo;est ce qu&rsquo;on va faire maintenant ? \u00bb.<br \/>\n<!--nextpage--><br \/>\n\u00c0 ce moment-l\u00e0, personne n&rsquo;\u00e9tait \u00e0 sa recherche, personne n&rsquo;avait donn\u00e9 l&rsquo;alerte, son mari n&rsquo;\u00e9tait pas encore revenu de son travail, il n&rsquo;avait pas encore d\u00e9couvert l&rsquo;enveloppe d\u00e9pos\u00e9e sur le paillasson, il n&rsquo;avait pas appel\u00e9 sa s\u0153ur \u00e0 elle, ni sa m\u00e8re \u00e0 elle, surtout pas sa m\u00e8re, et la nuit durant laquelle il devait se tordre de douleur en s&rsquo;effor\u00e7ant de penser ce qu&rsquo;il n&rsquo;avait jamais pris la peine de penser, quelque chose qui avait \u00e0 voir avec le d\u00e9part de sa femme, qui avait \u00e0 voir avec le fait qu&rsquo;elle le quitte, pour des raisons qu&rsquo;elle lui exposait bri\u00e8vement dans sa lettre, mais qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas besoin qu&rsquo;elle lui explique en d\u00e9tail, il ne s&rsquo;\u00e9tait pas encore assis tout la nuit sur un tabouret dehors devant le garage, en regardant la for\u00eat sombre s&rsquo;\u00e9paissir au fur et \u00e0 mesure qu&rsquo;il buvait, il n&rsquo;avait pas encore frapp\u00e9 et frapp\u00e9 et frapp\u00e9 du poing sur la barri\u00e8re en bois qui s\u00e9parait le jardin de la lisi\u00e8re de la for\u00eat sombre, il n&rsquo;avait pas encore frapp\u00e9 du front sur la porte du garage, s&rsquo;entaillant et saignant, il ne s&rsquo;\u00e9tait pas encore dit des choses \u00e9tranges comme, en laissant le whisky se r\u00e9pandre dans sa gorge, ce whisky a le go\u00fbt du sang, il ne s&rsquo;\u00e9tait pas encore tordu de douleur \u00e0 cause de cette pens\u00e9e qu&rsquo;il ne parvenait pas \u00e0 penser, qu&rsquo;elle \u00e9tait partie, \u00e0 cause de lui, \u00e0 cause de ce qu&rsquo;il \u00e9tait, \u00e0 cause de ses col\u00e8res, \u00e0 cause de la boisson, \u00e0 cause de cette douleur qui d\u00e9sormais lui tordait le ventre, il ne s&rsquo;\u00e9tait pas encore r\u00e9veill\u00e9 le matin dans l&rsquo;habitacle de son pick-up, le dos tordu, la nuque tordue, il n&rsquo;avait pas encore t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 sa s\u0153ur \u00e0 elle, mais non, elle ne l&rsquo;avait pas vue, elle ignorait o\u00f9 elle avait pass\u00e9 la nuit, elle s&rsquo;inqui\u00e9tait elle aussi, mais, demanderait-il, s&rsquo;\u00e9tait-elle confi\u00e9e ? Lui avait-elle parl\u00e9 d&rsquo;un autre homme ? Est-ce qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9tait plainte ? Tu ne lui as pas rendu la vie facile, r\u00e9pondrait-elle, mais non, elle ne m&rsquo;a rien dit, elle ne m&rsquo;a pas dit qu&rsquo;elle pensait partir, elle ne me dit pas grand chose tu sais. Mais elle t&rsquo;avait dit que je lui rendais pas la vie facile ? Non, elle ne l&rsquo;a pas dit, elle ne dit pas grand chose de sa vie, mais je l&rsquo;avais devin\u00e9, \u00e7a n&rsquo;\u00e9tait pas si difficile \u00e0 deviner.<br \/>\nL&rsquo;enfant avait sept ans. Il savait lire. C&rsquo;\u00e9tait disait la ma\u00eetresse un enfant remarquablement pr\u00e9coce. Remarquablement discret. Qui ne faisait pas de bruit. Elle se disait qu&rsquo;avec un autre enfant, il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 impossible de supporter ces trois derniers jours, un enfant qui se serait plaint, qui aurait pleur\u00e9, lui, il se contentait de suivre sa m\u00e8re, il mettait entre parenth\u00e8ses sa propre enfance, il rangeait sa peur dans son sac pour \u00e9viter que sa peur ne se mette en travers de la route de sa m\u00e8re, il gardait pour lui les plaintes et les pleurs, et s&rsquo;il avait faim, il n&rsquo;en disait rien, il attendait que sa m\u00e8re lui demande : \u00ab \u00c7a va ? Tu tiens le coup ? Tu as faim ? \u00bb, et l\u00e0 il avouait qu&rsquo;il avait faim oui, mais que \u00e7a irait, qu&rsquo;il tenait le coup. Il ne lui demandait plus ce qu&rsquo;elle comptait faire maintenant. Il avait fini par comprendre, au fur et \u00e0 mesure que les \u00e9v\u00e9nements se succ\u00e9daient que sa m\u00e8re n&rsquo;en savait rien, qu&rsquo;elle faisait n&rsquo;importe quoi, allait probablement droit dans le mur, et que ce mur avait pris la forme d&rsquo;un coin d&rsquo;herbe humide envelopp\u00e9 par la nuit au beau milieu d&rsquo;une for\u00eat inconnue, pr\u00e8s d&rsquo;un torrent qui grondait, au c\u0153ur du territoire des b\u00eates sauvages. Il savait, lui, parce qu&rsquo;il avait lu des choses \u00e0 ce sujet, qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;ours dans les C\u00e9vennes, mais qu&rsquo;on trouvait sans doute des loups, mais que les loups n&rsquo;attaquent pas l&rsquo;homme, ou du moins rarement, que \u00e7a faisait tr\u00e8s longtemps que les loups n&rsquo;attaquaient plus les hommes, et que les renards n&rsquo;attaquaient pas non plus les hommes, bien que s&rsquo;ils venaient tous deux \u00e0 mourir, \u00e0 mourir de froid ou \u00e0 mourir de faim ou les deux, peut-\u00eatre les loups et les renards et d&rsquo;autres b\u00eates viendraient \u00e0 cet endroit de la for\u00eat examiner leurs corps immobiles, et alors ils n&rsquo;auraient plus peur, ils s&rsquo;approcheraient et renifleraient leur peau, leurs cheveux, leur ventre, et s&rsquo;enhardissant, l\u00e9cheraient les joues, puis sentant la chair encore chaude vibrer sous la peau, s&rsquo;enhardiraient encore et mordraient un peu, arrachant un lambeau de chair, puis, apr\u00e8s avoir go\u00fbt\u00e9 leur sang, se jetteraient sur eux en meute et se disputeraient les morceaux de leur corps en grognant. Il avait fait semblant de dormir en songeant \u00e0 ces b\u00eates sauvages, mais bizarrement il n&rsquo;avait pas eu peur des images qu&rsquo;il voyait dans son esprit, peut-\u00eatre m\u00eame avait-il h\u00e2te de mourir et de laisser les b\u00eates sauvages s&#8217;emparer de son corps et de celui de sa m\u00e8re, puis \u00e0 force de faire semblant de dormir, pour rassurer sa m\u00e8re, il s&rsquo;\u00e9tait endormi tout \u00e0 fait.<br \/>\n<!--nextpage--><\/p>\n<p>Elle chantonnait doucement enveloppant son enfant roul\u00e9 en boule, elle-m\u00eame envelopp\u00e9e par la for\u00eat et la nuit. Elle prit un pull dans le sac et le d\u00e9ploya autour de l&rsquo;enfant, puis s&rsquo;enroba la t\u00eate dans un foulard. Elle n&rsquo;avait pas pris beaucoup d&rsquo;affaires en quittant la maison et elle avait laiss\u00e9 dans la voiture une couverture en laine. Le chemin menait, d&rsquo;apr\u00e8s la carte, jusqu&rsquo;\u00e0 une sorte de col au milieu de la for\u00eat, et de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du col, il y avait un village et non loin de ce village, la maison o\u00f9 elle vivait. Il \u00e9tait difficile d&rsquo;expliquer pourquoi elle avait choisi de prendre ce chemin escarp\u00e9 plut\u00f4t que la route qu&rsquo;elle connaissait par c\u0153ur. Elle essaierait de l&rsquo;expliquer aux sauveteurs qui viendraient bient\u00f4t les tirer de l\u00e0, il faudrait qu&rsquo;elle l&rsquo;explique au capitaine de gendarmerie, un homme doux et pr\u00e9cautionneux, qui peut-\u00eatre la prendrait pour une folle ou bien la comprendrait. Elle ne dirait rien \u00e0 sa m\u00e8re parce que sa m\u00e8re penserait comme elle n&rsquo;avait jamais cess\u00e9 de penser que ce genre de chose devait bien finir par arriver, que \u00e7a ne l&rsquo;\u00e9tonnait pas. \u00ab Je suis \u00e9tonn\u00e9e que \u00e7a ne soit pas arriv\u00e9 avant, dirait-elle en ricanant, elle a toujours \u00e9t\u00e9 bizarre, on ne peut pas se fier \u00e0 une fille comme celle-l\u00e0 \u00bb, elle ne disait pas \u00ab ma fille \u00bb en parlant de sa fille, mais, quand elle l&rsquo;\u00e9voquait disait : \u00ab l&rsquo;autre \u00bb. Et \u00e0 son mari non plus elle ne dirait rien, et lui ne demanderait rien, il ne voudrait pas savoir les d\u00e9tails, comment elle avait err\u00e9 durant deux jours dans le massif des C\u00e9vennes, dormant dans de petits h\u00f4tels de montagnes plong\u00e9s dans le brouillard, se rapprochant de la maison, puis s&rsquo;en \u00e9loignant, voyant lentement d\u00e9filer les bords des ravins et des pr\u00e9cipices, les for\u00eats silencieuses, puis les plateaux d\u00e9sol\u00e9s, ils avaient mang\u00e9 \u00e0 Meyrueis et \u00e0 Florac, ils s&rsquo;\u00e9taient repos\u00e9s dans une clairi\u00e8re au Mont Aigoual, ils avaient fait en quelque sorte du tourisme, mais ils \u00e9taient comme des touristes en perdition, il lui serait difficile d&rsquo;expliquer comment, accabl\u00e9s par la chaleur de l&rsquo;apr\u00e8s-midi, ils s&rsquo;\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 perdus en marchant dans le d\u00e9dale des statues de pierre de Montpellier-le-Vieux au-dessus de Millau, comment ils n&rsquo;avaient pas cess\u00e9 de se perdre, jusqu&rsquo;\u00e0 se perdre d\u00e9finitivement, ici, dans cette for\u00eat au-dessus de chez eux, il ne demanderait m\u00eame pas pourquoi elle n&rsquo;avait pas appel\u00e9 quand ils se sentaient tellement perdus, puis, la batterie du t\u00e9l\u00e9phone \u00e9tait tomb\u00e9e en panne, le t\u00e9l\u00e9phone aussi elle l&rsquo;avait laiss\u00e9 dans la voiture, mais le capitaine de gendarmerie insisterait doucement, peut-\u00eatre la croyait-il folle, \u00ab Vous esp\u00e9riez passer \u00e0 pied de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 ? Pourquoi n&rsquo;avez-vous pas fait demi-tour sur le chemin, et rejoint la route ? \u00bb. Et que pouvait-elle r\u00e9pondre ? Elle ne voulait pas prendre le risque de le croiser en marchant au bord de la route, une partie d&rsquo;elle retournait \u00e0 la maison mais une autre partie n&rsquo;avait pas fini de se perdre, une autre partie d&rsquo;elle voulait se perdre encore plus loin, jusqu&rsquo;au c\u0153ur de la for\u00eat, elle voulait se perdre au c\u0153ur de cette for\u00eat qu&rsquo;elle regardait par la fen\u00eatre de la cuisine, qu&rsquo;elle regardait durant de longues heures en attendant, qu&rsquo;elle \u00e9coutait en regardant, qui semblait l&rsquo;attendre. Combien de fois ne s&rsquo;\u00e9tait-elle pas imagin\u00e9e courant \u00e0 travers la for\u00eat, fuyant vers les hauteurs. Elle ne pourrait pas raconter tout cela au capitaine de gendarmerie car il la prendrait pour une folle si elle lui confiait qu&rsquo;un jour elle s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9shabill\u00e9e au milieu du jardin et s&rsquo;\u00e9tait aventur\u00e9e nue dans la for\u00eat, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;automne, elle marchait nue sur les champignons et s&rsquo;\u00e9tait allong\u00e9e sur la mousse \u00e9paisse et humide, elle s&rsquo;\u00e9tait donn\u00e9 du plaisir l\u00e0, allong\u00e9e dans la mousse sous le couvert des pins sylvestres dans l&rsquo;obscurit\u00e9 bruissante des odeurs enivrantes de l&rsquo;automne, elle avait joui comme elle n&rsquo;avait jamais joui, comme si elle se masturbait vraiment pour la premi\u00e8re fois, comme si elle d\u00e9couvrait le plaisir pour la premi\u00e8re fois, tandis qu&rsquo;elle s&rsquo;enfon\u00e7ait dans l&rsquo;humus, s&rsquo;abandonnait aux v\u00e9g\u00e9taux en d\u00e9composition, s&rsquo;abandonnait aux insectes qui s&rsquo;affairaient dans le tapis de mousse et d&rsquo;aiguilles de pin, comment ensuite elle avait longuement pleur\u00e9, ce genre de larmes qui surgissent quand on laisse aller au dehors ce qui fut si longtemps contenu, elle ne pourrait pas lui raconter des choses pareilles, car il la croirait folle, et sa m\u00e8re dirait qu&rsquo;elle le savait bien, que \u00e7a ne l&rsquo;\u00e9tonnait pas, qu&rsquo;elle l&rsquo;avait toujours su, elle ne pourrait pas tout expliquer, les faits rien que les faits n&rsquo;ont aucun sens, il faut consid\u00e9rer l&rsquo;ensemble, ce qui est arriv\u00e9 avant, des semaines et des ann\u00e9es auparavant, et l&rsquo;avenir, ce qu&rsquo;elle craignait de l&rsquo;avenir, ce \u00e0 quoi elle \u00e9tait bien forc\u00e9e de s&rsquo;attendre, si l&rsquo;on voulait comprendre comment ils s&rsquo;\u00e9taient perdus, il fallait tenir compte aussi bien du pass\u00e9 que de l&rsquo;avenir, et leur pr\u00e9sence ici, cette nuit, n&rsquo;\u00e9tait alors rien moins qu&rsquo;\u00e9vidente. La nuit se faisait plus pressante. L&rsquo;enfant r\u00eavait d&rsquo;insectes aux griffes coupantes et dures comme de l&rsquo;acier, des mantes religieuses femelles l&rsquo;observaient en tournant la t\u00eate \u00e0 cent quatre-vingts degr\u00e9s, d&rsquo;interminables vers de terre s&rsquo;infiltraient sous son pantalon et remontaient le long de ses cuisses. Elle grattait la cicatrice oblongue sur son avant-bras. Elle aurait aim\u00e9 qu&rsquo;au fond du sac se trouve le couteau avec lequel, si souvent, elle avait pens\u00e9 se taillader les veines, et avec lequel, plus rarement, elle avait dessin\u00e9 et grav\u00e9 des dessins et des trous sur son avant-bras et sur ses hanches, des dessins et des trous qu&rsquo;elle s&rsquo;effor\u00e7ait ensuite de cacher, mais que son mari finissait toujours par d\u00e9couvrir, c&rsquo;est l\u00e0 mon jardin secret se disait-elle, je dessine mon jardin secret, je creuse un r\u00e9ceptacle pour mes r\u00eaves, une tombe gliss\u00e9e sous ma peau, que toujours je conserve par-devers moi. Quand elle soufflait, un nuage de vapeur se d\u00e9ployait devant son visage. Toute chose respirait, humide et froide. Apr\u00e8s cinq heures du matin, aux premi\u00e8res lueurs de l&rsquo;aube, un \u00e9clair jaune s&rsquo;\u00e9lan\u00e7a depuis le ravin en contrebas. Elle entendit le bruit sec de branches qu&rsquo;on brisait, elle dit d&rsquo;une voix si faible qu&rsquo;elle s&rsquo;entendit \u00e0 peine, \u00ab Ici, nous sommes ici \u00bb, mais l&rsquo;homme \u00e0 l&rsquo;imperm\u00e9able rouge suivait leurs traces, il remontait d\u00e9j\u00e0 la pente argileuse, son souffle se faisait entendre par dessus les eaux du torrent, la lumi\u00e8re de la lampe dansait devant leurs yeux, et bient\u00f4t il fut devant eux, parla dans son t\u00e9l\u00e9phone, puis se pencha vers elle et lui dit quelques mots, \u00ab tout va bien \u00bb, un autre homme et une femme apparurent bient\u00f4t en haut de la ravine, puis ils furent pr\u00e8s d&rsquo;eux, les d\u00e9shabillant, puis les enveloppant de v\u00eatements chauds et secs. L&rsquo;homme \u00e0 l&rsquo;imperm\u00e9able rouge prit dans ses bras l&rsquo;enfant qui \u00e9tait en train de r\u00eaver d&rsquo;insectes coprophages mutants et qui s&rsquo;\u00e9veillait doucement. L&rsquo;autre homme prit sa main \u00e0 elle et ils commenc\u00e8rent \u00e0 descendre avec pr\u00e9caution le ravin, tous semblaient \u00e9mus, la femme \u00e0 l&rsquo;imperm\u00e9able bleu dit : \u00ab On est vraiment contents de vous avoir retrouv\u00e9e Madame \u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>**Comment ils se sont perdus<\/em>, in<em> [Fediver]<\/em>, Universit\u00e9 Paris-Sorbonne, 2012.**<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Soudainement, elle consid\u00e9ra la suite des \u00e9v\u00e9nements, c&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois depuis trois jours, depuis qu&rsquo;ils avaient fui, qu&rsquo;il lui \u00e9tait possible d&#8217;embrasser ces choses-l\u00e0 dans leur ensemble et, quand bien m\u00eame les d\u00e9tails lui semblaient absurdes, et elle n&rsquo;avait aucun doute qu&rsquo;ils para\u00eetraient absurdes \u00e0 quiconque en prendrait connaissance, si tant est qu&rsquo;il y&hellip;<\/p>\n <a href=\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/comment-ils-se-sont-perdus\/\" title=\"Comment ils se sont perdus\" class=\"entry-more-link\"><span>Read More<\/span> <span class=\"screen-reader-text\">Comment ils se sont perdus<\/span><\/a>","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"Layout":"","footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["entry","author-danah","has-pages","post-43","page","type-page","status-publish"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.0 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Comment ils se sont perdus - Outside Dana Hilliot<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/comment-ils-se-sont-perdus\/\" \/>\n<link rel=\"next\" href=\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/comment-ils-se-sont-perdus\/2\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Comment ils se sont perdus - Outside Dana Hilliot\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Soudainement, elle consid\u00e9ra la suite des \u00e9v\u00e9nements, c&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois depuis trois jours, depuis qu&rsquo;ils avaient fui, qu&rsquo;il lui \u00e9tait possible d&#8217;embrasser ces choses-l\u00e0 dans leur ensemble et, quand bien m\u00eame les d\u00e9tails lui semblaient absurdes, et elle n&rsquo;avait aucun doute qu&rsquo;ils para\u00eetraient absurdes \u00e0 quiconque en prendrait connaissance, si tant est qu&rsquo;il y&hellip;\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/comment-ils-se-sont-perdus\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"Outside Dana Hilliot\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2018-10-04T21:07:48+00:00\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" \/>\n<meta name=\"twitter:label1\" content=\"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data1\" content=\"16 minutes\" \/>\n<script type=\"application\/ld+json\" class=\"yoast-schema-graph\">{\"@context\":\"https:\/\/schema.org\",\"@graph\":[{\"@type\":\"WebPage\",\"@id\":\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/comment-ils-se-sont-perdus\/\",\"url\":\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/comment-ils-se-sont-perdus\/\",\"name\":\"Comment ils se sont perdus - Outside Dana Hilliot\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/#website\"},\"datePublished\":\"2018-10-04T20:46:37+00:00\",\"dateModified\":\"2018-10-04T21:07:48+00:00\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"ReadAction\",\"target\":[\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/comment-ils-se-sont-perdus\/\"]}]},{\"@type\":\"WebSite\",\"@id\":\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/#website\",\"url\":\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/\",\"name\":\"Outside Dana Hilliot\",\"description\":\". 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