{"id":329,"date":"2014-04-18T14:43:22","date_gmt":"2014-04-18T13:43:22","guid":{"rendered":"https:\/\/outsiderland.com\/outside\/?page_id=329"},"modified":"2014-04-18T14:43:22","modified_gmt":"2014-04-18T13:43:22","slug":"le-moine-au-travail-dans-les-sermons-disaac-de-letoile","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/le-moine-au-travail-dans-les-sermons-disaac-de-letoile\/","title":{"rendered":"Le Moine au travail dans les Sermons d\u2019Isaac de l\u2019\u00c9toile"},"content":{"rendered":"<p class=\"western\">On ne voit pas tr\u00e8s bien au premier abord ce qu\u2019une pr\u00e9sentation du <i>labor<\/i> dans la pens\u00e9e m\u00e9di\u00e9vale cistercienne, et de surcro\u00eet chez un auteur peu connu, Isaac de l\u2019\u00c9toile, vient faire dans de telles rencontres consacr\u00e9es express\u00e9ment aux d\u00e9clinaisons modernes, voire contemporaines du travail. Le travail au moyen age, c\u2019est d\u2019abord le peine, la torture physique, que la s\u00e9miologie vient souligner, et l\u2019historien rappelle qu\u2019\u00e0 partir du douzi\u00e8me si\u00e8cle avec l\u2019essor des villes naissent les corporations d\u2019artisans, de sp\u00e9cialistes, et d\u2019une \u00e9conomie sous bien des points \u00ab\u00a0moderne\u00a0\u00bb, susceptible d\u2019engendrer un capital, ou des possibilit\u00e9s d\u2019enrichissement non uniquement fond\u00e9e sur la fructification d\u2019un h\u00e9ritage. Je voudrais ici pr\u00e9senter, en \u00e9tudiant quelques pages tir\u00e9es de sermons \u00e9crits par un abb\u00e9 cistercien, un cas particulier de la pens\u00e9e du travail. Le fait qu\u2019il soit d\u2019ob\u00e9dience cistercienne n\u2019est pas indiff\u00e9rent au cours de notre expos\u00e9. On verra \u00e0 quel point la position cistercienne vis-\u00e0-vis du travail manuel est vigoureuse et originale. Parmi les \u00e9crivains de l\u2019ordre qui ont marqu\u00e9 cet v\u00e9ritable age d\u2019or de la pens\u00e9e monastique, Isaac est peut-\u00eatre celui pour qui le travail a pr\u00e9sent\u00e9 la plus grande importance, tant au niveau de la justification du mode de vie monastique, qu\u2019au niveau m\u00eame de son \u00ab\u00a0anthropo-th\u00e9ologie\u00a0\u00bb. Je voudrais dans un premier temps dresser un tableau rapide de la probl\u00e9matique du travail au sein de la r\u00e9flexion monastique sur les choix de vie au cours du XIIi\u00e8me si\u00e8cle, avant de pr\u00e9senter et de commenter une m\u00e9taphore d\u00e9velopp\u00e9e dans un sermon par l\u2019abb\u00e9 de l\u2019\u00c9toile.<\/p>\n<p class=\"western\" align=\"LEFT\">\n<h2 class=\"western\">I. Le contexte<\/h2>\n<h3 class=\"western\">1.1. La fondation de l\u2019abbaye de C\u00eeteaux et la restauration de la R\u00e8gle B\u00e9n\u00e9dictine.<\/h3>\n<p class=\"western\">Dans une excellente \u00e9tude, le fr\u00e8re J.B. Auberger a d\u00e9crit les cons\u00e9quences de l\u2019apparition et du d\u00e9veloppement de l\u2019activit\u00e9 laborieuse dans la vie cistercienne. Il faut replacer cette apparition dans un contexte d\u2019opposition ou de distinction vis-\u00e0-vis de formes d\u00e9j\u00e0 existantes de vie monastique. La figure majeure qui va d\u00e9terminer la fondation de l\u2019abbaye de C\u00eeteaux et le d\u00e9veloppement de l\u2019ordre cistercien est l\u2019ordre de Cluny. L\u2019expansion de ce dernier, dans la seconde moiti\u00e9 du XI<sup>i\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, en fait sans conteste le plus important et le plus riche de l\u2019occident latin. Les moines qui fondent l\u2019abbaye de C\u00eeteaux en 1098, sont originaires de Molesmes, et donc d\u2019ob\u00e9dience clunisienne. Les moines d\u2019aujourd\u2019hui continuent de s\u2019interroger sur les causes exactes de la \u00ab\u00a0d\u00e9sertion\u00a0\u00bb (dans tous les sens du terme) de l\u2019abb\u00e9 Robert et de quelques autres. Des documents plus tardifs permettent de se faire une id\u00e9e de la position des cisterciens vis-\u00e0-vis de la richesse affich\u00e9e par les clunisiens.<\/p>\n<p class=\"western\">Le texte le plus connu et le plus caricatural est le fameux Dialogue des deux moines attribu\u00e9 au moine Idung, ancien b\u00e9n\u00e9dictin pass\u00e9 aux cisterciens, \u0153uvre qui date des ann\u00e9es 1154\/1155. C&rsquo;est un texte pol\u00e9mique qui confronte un clunisien et un cistercien. Nous en retiendrons quelques \u00e9l\u00e9ments qui int\u00e9ressent cette \u00e9tude : une opposition fondamentale se fait jour entre les deux ordres, l\u2019un ayant privil\u00e9gi\u00e9 l\u2019action, \u00e0 l\u2019exemple de Marthe, et l\u2019autre le \u00ab\u00a0saint repos\u00a0\u00bb (<i>otium<\/i>), \u00e0 l\u2019exemple de Marie, chacun des moines s\u2019effor\u00e7ant alors de montrer en quoi l\u2019une ou l\u2019autre figure est privil\u00e9gi\u00e9e aux yeux du Christ. Plus loin, le cistercien oppose les deux types d\u2019activit\u00e9s pour lesquelles sont reconnus les deux ordres, la composition des enluminures pour les clunisiens, le travail agricole pour les cisterciens. Tandis que les premiers justifient la pr\u00e9\u00e9minence des travaux effectu\u00e9s dans le scriptorium, au pr\u00e9texte que ce dernier prolonge en quelque sorte la m\u00e9diation des \u00c9critures Saintes, ce qu\u2019on appelle en terme monastique la <i>lectio divina<\/i>, les seconds rappellent le pr\u00e9cepte apostolique selon lequel il \u00ab\u00a0faut se nourrir \u00e0 la sueur de son front\u00a0\u00bb, ce qui conduit le moine \u00e0 assumer les t\u00e2ches manuelles les plus \u00e9prouvantes physiquement. Plus loin encore, la dispute se concentre sur un point d\u2019interpr\u00e9tation de la r\u00e8gle de saint Beno\u00eet, sous l\u2019\u00e9gide de laquelle se place chacun des deux ordres : les clunisiens sont accus\u00e9s de ne pas respecter l\u2019emploi du temps \u00e9rig\u00e9 par Beno\u00eet, en n\u00e9gligeant notamment les horaires d\u00e9volus aux travaux manuels et aux offices et en exag\u00e9rant le temps consacr\u00e9 \u00e0 la lecture des textes sacr\u00e9s. Le tableau qui ressort de ce t\u00e9moignage est assez caract\u00e9ristique de l\u2019image qui s\u2019attache au XII<sup>i\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle \u00e0 ces deux ordres\u00a0: chez les clunisiens, le travail li\u00e9 au manuscrit, la copie, la d\u00e9coration, la reliure, r\u00e9pond \u00e0 l\u2019exigence du travail manuel formul\u00e9 explicitement, comme nous le verrons, dans la r\u00e8gle de Beno\u00eet, mais indique assez la supr\u00e9matie affirm\u00e9e de la m\u00e9ditation et de l\u2019exercice intellectuel dans la vie monastique. Chez les cisterciens, le travail manuel est d&rsquo;abord le travail agricole et il est v\u00e9cu intens\u00e9ment comme un un \u00e9l\u00e9ment moteur de la vie spirituelle, au m\u00eame titre que l\u2019abstinence, l\u2019ob\u00e9issance, le silence, et les autres observances auxquelles est soumis le moine. Isaac de l\u2019\u00c9toile invite \u00e0 plusieurs reprises le moine \u00e0 concilier les attitudes respectives de Marthe, et de Marie, les deux s\u0153urs qui, selon Luc, avaient re\u00e7u J\u00e9sus dans leur maison, l\u2019une s\u2019adonnant aux t\u00e2ches domestiques, et l\u2019autre demeurant en repos.<\/p>\n<p class=\"western\">La lettre du grand abb\u00e9 de Cluny, Pierre le V\u00e9n\u00e9rable, adress\u00e9e \u00e0 Bernard de Clairvaux en 1143, confirme ce particularisme li\u00e9 au mode de vie cistercien : \u00ab\u00a0c\u2019est par respect pour la r\u00e8gle, \u00e9crit-il, et par cons\u00e9quent dans une tr\u00e8s bonne intention que vous pratiquez le travail des mains tel qu\u2019il est prescrit\u00a0\u00bb. Malheureusement ajoute-t-il en substance plus loin, il n\u2019est pas possible aux moines clunisiens de s\u2019adonner autant qu\u2019il serait souhaitable aux travaux manuels, parce que, au contraire des monast\u00e8res cisterciens, qui sont le plus souvent \u00e9tablis en pleine campagne, \u00e0 l\u2019\u00e9cart de toute communaut\u00e9 urbaine, les moines de son ordre vivent \u00ab\u00a0au sein de bourgs populeux, de villes consid\u00e9rables, de populations nombreuses, et non plus au milieu de for\u00eats et de d\u00e9serts&#8230; Ils ne peuvent, sans de graves inconv\u00e9nients, traverser si souvent une foule de personnes de tout sexe, et d\u2019ailleurs ils n\u2019ont pas toujours d\u2019endroits convenables pour se livrer \u00e0 ces travaux corporels\u00a0\u00bb. Comme le dit Jean-Baptiste Auberger, \u00e0 qui j\u2019emprunte cette traduction, pour Pierre, la question du travail est d\u2019abord une question d\u2019habitat. En v\u00e9rit\u00e9, on pourrait ajouter que c\u2019est \u00e9galement une question d\u2019habitude. L\u2019ordre de Cluny avait, d\u00e8s sa naissance, \u00e0 la fin du X<sup>i\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019importants privil\u00e8ges de la part des autorit\u00e9s cl\u00e9ricales et s\u00e9culi\u00e8res, notamment le droit de soulever taxes et imp\u00f4ts aupr\u00e8s des populations locales, et de vendre le surplus des r\u00e9coltes engrang\u00e9es sur les domaines mis en valeur par des serviteurs pr\u00e9bendiers. Les aum\u00f4nes, les redevances diverses, les emprunts, avaient servi \u00e0 financer les travaux parfois fastueux dont pouvait s\u2019enorgueillir l\u2019ordre. L\u2019\u00c9glise abbatiale de Cluny constituait ainsi, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9dification de saint-Pierre de Rome, le plus grand b\u00e2timent chr\u00e9tien de la chr\u00e9tient\u00e9 occidentale.<\/p>\n<p class=\"western\">Dans sa fameuse Apologie \u00e0 l\u2019abb\u00e9 Guillaume, \u00e9crite, croit-on vers 1124-25, Bernard de Clairvaux ne manquait pas d\u2019ironiser sur la richesse et la luxuriance clunisiennes : sont vis\u00e9s particuli\u00e8rement les repas, qu\u2019il appelle <i>comessationes<\/i>, c\u2019est-\u00e0-dire orgies, les v\u00eatements, les \u00e9quipages, l\u2019architecture et les d\u00e9corations des \u00e9difices, autant de domaines o\u00f9 il rep\u00e8re avec un talent litt\u00e9raire et pamphl\u00e9taire sans pareil les signes \u00e9vident des <i>superfluitates<\/i>. Dans la m\u00eame Apologie, il met cependant en garde ses fr\u00e8res cisterciens contre la tentation de critiquer trop radicalement les abbayes clunisiennes, sous le pr\u00e9texte qu\u2019on y d\u00e9laisse le travail manuel. Il est inutile de s\u2019\u00e9puiser \u00e0 la t\u00e2che si l\u2019on oublie la finalit\u00e9 spirituelle du travail pour s\u2019adonner aux plaisirs malsains de la critique et de la malveillance. C\u2019est contrevenir aux pr\u00e9ceptes de l\u2019humilit\u00e9 et de la charit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"western\">La pol\u00e9mique qui couve entre les deux ordres dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XII<sup>i\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle s\u2019explique par une commune r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la r\u00e8gle de saint Beno\u00eet. C\u2019est au nom de la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 cette r\u00e8gle que quelques moines vont quitter le riche monast\u00e8re de Molesmes, au sein duquel l\u2019observance de la r\u00e8gle se d\u00e9grade. Le retour au travail manuel doit donc \u00eatre compris d\u2019abord comme l\u2019\u00e9l\u00e9ment majeur d\u2019une restauration de la r\u00e8gle de saint Beno\u00eet. Dans cette r\u00e9habilitation r\u00e9sonne \u00e9galement l\u2019\u00e9cho du pr\u00e9cepte apostolique : \u00ab\u00a0Tu gagneras ton pain \u00e0 la sueur de ton front\u00a0\u00bb et celui des t\u00e9moignages des premi\u00e8res communaut\u00e9s monastiques d\u2019orient, les \u00e9crits des P\u00e8res du d\u00e9sert.<\/p>\n<p class=\"western\">\u00ab\u00a0L\u2019oisivet\u00e9 (<i>otiositas<\/i>) est l\u2019ennemie de l\u2019\u00e2me\u00a0\u00bb, tel est le pr\u00e9cepte g\u00e9n\u00e9rique sur lequel s\u2019ouvre le chapitre 48 de la r\u00e8gle de saint-Beno\u00eet sur le travail quotidien<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote1sym\" name=\"sdfootnote1anc\"><sup>1<\/sup><\/a> : \u00ab\u00a0les moines travailleront l\u00e0 o\u00f9 c\u2019est n\u00e9cessaire\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ils se remettront au travail qui est \u00e0 faire\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0tous travailleront au travail qui leur est assign\u00e9\u00a0\u00bb. La R\u00e8gle est un peu plus pr\u00e9cise par la suite :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0Si les conditions locales ou la pauvret\u00e9 l\u2019exigent, qu\u2019ils s\u2019occupent de rentrer les r\u00e9coltes par eux-m\u00eames. Ils n\u2019en seront pas f\u00e2ch\u00e9s, car c\u2019est alors qu\u2019ils seront vraiment moines s\u2019ils vivent du travail de leurs mains, comme nos P\u00e8res et les Ap\u00f4tres. Cependant, tout doit se faire avec mesure\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">Ce dernier passage constitue en quelque sorte le point sur lequel achoppent les diff\u00e9rentes interpr\u00e9tations : l\u2019activit\u00e9 agricole (et encore, il ne s\u2019agit ici que de \u00ab\u00a0rentrer les r\u00e9coltes\u00a0\u00bb) n\u2019est pas pr\u00e9sent\u00e9e comme une n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse, mais d\u00e9pend des conditions de vie. Il est d\u2019autre part express\u00e9ment li\u00e9 \u00e0 un \u00e9tat de pauvret\u00e9, subi par la communaut\u00e9. Il r\u00e9pond donc \u00e0 des besoins d\u00e9termin\u00e9s par une situation \u00e9conomique donn\u00e9e. Mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, c\u2019est en accomplissant cette t\u00e2che que le moine est v\u00e9ritablement un moine, qu\u2019il r\u00e9alise v\u00e9ritablement l\u2019exemple fix\u00e9 par les ap\u00f4tres et les initiateurs de la vie monastique. Cette ambigu\u00eft\u00e9 est tout \u00e0 fait fondamentale. On la retrouve sous une autre forme quand les cisterciens des deuxi\u00e8mes et troisi\u00e8mes g\u00e9n\u00e9rations, dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XII<sup>i\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle se r\u00e9f\u00e9reront explicitement aux fameux P\u00e8res du d\u00e9sert, en \u00c9gypte, en Palestine, et en Syrie, tenus pour les fondateurs de l\u2019id\u00e9al monastique : l\u2019\u00e9tablissement dans des lieux arides et d\u00e9sertiques n\u00e9cessitait \u00e0 l\u2019\u00e9vidence une charge importante de travail afin de rendre le lieu vivable. Le travail y \u00e9tait pens\u00e9 \u00e0 la fois comme acte de p\u00e9nitence, dans le prolongement du p\u00e9ch\u00e9 originel, et comme sauvegarde contre les tentations et les divagations qu\u2019entra\u00eenent le sommeil et la terrible <i>acedia<\/i> (l\u2019ennui, la morosit\u00e9). L\u2019\u00e9tablissement du monast\u00e8re cistercien, s\u2018il r\u00e9pond \u00e0 cet id\u00e9al d\u2019isolement, de retrait du monde, ne cherche pas pour autant \u00e0 reproduire les contraintes que les moines du d\u00e9sert int\u00e9graient dans leur cheminement asc\u00e9tique : le site cistercien comprend g\u00e9n\u00e9ralement une for\u00eat qui fait office de cl\u00f4ture naturelle, et permet de s\u2019alimenter en bois de chauffe, la pr\u00e9sence d\u2019eau vive en abondance, et des terres susceptibles d\u2019\u00eatre cultiv\u00e9es. Si vous avez l\u2019occasion de visiter l\u2019abbaye de l\u2019\u00c9toile, pr\u00e8s de Chauvigny, vous pourrez v\u00e9rifier que ces conditions sont ici tout \u00e0 fait respect\u00e9es. D\u00e8s lors, si le th\u00e8me du retrait au d\u00e9sert est encore vivace, il n&rsquo;a le plus souvent qu&rsquo;une valeur m\u00e9taphorique. De m\u00eame, l\u2019exc\u00e8s de z\u00e8le fait l\u2019objet d\u2019un soup\u00e7on : travailler trop, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement, n\u2019est pas conforme \u00e0 l\u2019esprit de la r\u00e8gle, et une production d\u00e9brid\u00e9e, qui d\u00e9passe les besoins de la communaut\u00e9, peut s\u2019av\u00e9rer, comme nous le verrons, dangereuse pour l\u2019\u00e9quilibre \u00e9conomique du monast\u00e8re. Bernard, s\u2019adressant \u00e0 ses moines dans l\u2019Apologie \u00e0 Guillaume interroge : \u00ab\u00a0Qui en fin de compte observe le mieux la R\u00e8gle : le plus fatigu\u00e9 ou le plus humble ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\">Le chapitre 48 de la r\u00e8gle de Beno\u00eet inspire \u00e9videmment les diff\u00e9rentes r\u00e8gles \u00e9tablies par les premiers cisterciens : si l\u2019<i>Exorde primitif<\/i>, r\u00e9dig\u00e9e par les fondateurs, ne rajoute que peu d\u2019\u00e9l\u00e9ments sur ce point (on y retrouve surtout l\u2019acceptation, voire la volont\u00e9 de subvenir soi-m\u00eame aux besoins du monast\u00e8re), les premiers statuts, qui datent d\u2019environ 1119 indiquent : \u00ab\u00a0les moines de notre ordre doivent tirer leurs moyens de subsistance du travail manuel, de l\u2019agriculture, de l\u2019\u00e9levage ; aussi nous sera-t-il permis \u00e9galement de poss\u00e9der des bois, des vignobles, des prairies, des terres \u00e9loign\u00e9es de toute agglom\u00e9ration\u00a0\u00bb<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote2sym\" name=\"sdfootnote2anc\"><sup>2<\/sup><\/a>. Ce point est fondamental. Il n\u2019est pas interdit aux moines de poss\u00e9der des biens mat\u00e9riels, mais il faut, autant que possible, les faire fructifier soi-m\u00eame. Il n\u2019est donc pas permis, comme le faisaient les cisterciens, de faire appel \u00e0 une main d\u2019\u0153uvre \u00e9trang\u00e8re au monast\u00e8re. En r\u00e9alit\u00e9, cette exigence fut tr\u00e8s vite d\u00e9tourn\u00e9e, comme en t\u00e9moigne la pr\u00e9sence de fr\u00e8res convers sur la plupart des domaines cisterciens.<\/p>\n<p class=\"western\">Le chapitre XV de l\u2019<i>Exordium Parvum<\/i> (la petite introduction) qui date du milieu du XII<sup>i\u00e8me<\/sup>, montre que cette pratique qui consiste \u00e0 confier aux fr\u00e8res convers une partie du travail agricole est d\u00e9sormais institu\u00e9e. On la justifie par le fait qu\u2019elle permet aux moines de ne pas s\u2019\u00e9loigner du monast\u00e8re, certains domaines se trouvant \u00e0 plus d\u2019une journ\u00e9e de l\u2019abbaye. Sur les domaines de l\u2019abbaye de l\u2019\u00c9toile, par exemple, certaines granges (= fermes) sont occup\u00e9es par des fr\u00e8res convers qui ont pour charge de faire fructifier les terres avoisinantes. Du m\u00eame coup, un temps plus important est disponible pour l\u2019accueil des h\u00f4tes, qui r\u00e9pond au pr\u00e9cepte de l\u2019hospitalit\u00e9, et, bien \u00e9videmment \u00e0 la pri\u00e8re. L\u2019alternance travail\/pri\u00e8re n\u2019est pas remise en question, mais la prise en compte de la vie \u00e9conomique du monast\u00e8re incite \u00e0 une r\u00e9vision de l\u2019id\u00e9al originel.<\/p>\n<p class=\"western\" align=\"LEFT\">\n<p class=\"western\" align=\"LEFT\">\n<h3 class=\"western\">1.2. Le retrait du monde : l\u2019ind\u00e9pendance \u00e9conomique (les travaux, le temps monastique)<\/h3>\n<p class=\"western\">L\u2019\u00e9tablissement cistercien est marqu\u00e9 avant tout par une volont\u00e9 de rompre autant que possible avec tout lien s\u00e9culier. La r\u00e8gle de Beno\u00eet avait d\u00e9j\u00e0 clairement mis l\u2019accent sur cette exigence d\u2019autarcie :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u201cLe monast\u00e8re doit autant que possible \u00eatre dispos\u00e9 de telle sorte que l\u2019on y trouve tout le n\u00e9cessaire : de l\u2019eau, un moulin, un jardin et des ateliers, pour qu\u2019on puisse y pratiquer les divers m\u00e9tiers \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la cl\u00f4ture. De la sorte, les moines n\u2019auront pas besoin de se disperser au dehors, ce qui n\u2019est pas du tout avantageux pour leurs \u00e2mes\u201d (<i>RB<\/i>, 66, 6-7)<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">N\u2019oublions pas que le nom m\u00eame de moine d\u00e9rive du grec monos (seul). La vocation \u00e0 la solitude se traduit par un d\u00e9sir de devenir \u00e9tranger au monde, et, en premier lieu, au monde incarn\u00e9 par les communaut\u00e9s urbaines. C\u2019est pourquoi on a pu parler au sujet du choix du site d\u2019installation chez les cisterciens d\u2019id\u00e9al de \u00ab\u00a0rusticit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"western\">Le refus des revenus provenant de sources ext\u00e9rieurs (b\u00e9n\u00e9fices eccl\u00e9siastiques) ou de biens temporels (four, moulin, location de terres, exploitation agricole, s\u2019inscrit dans la perspective de ce retrait du monde, dans cette volont\u00e9 de s\u2019affranchir des relations \u00e9conomiques que la plupart des monast\u00e8res b\u00e9n\u00e9dictins de l\u2019\u00e9poque entretenaient avec la cit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"western\">Plus encore, la r\u00e9habilitation du travail manuel pour les moines appara\u00eet comme une v\u00e9ritable transgression sociale. L\u2019historien am\u00e9ricain J\u00e9r\u00e9miah O\u2019Sullivan, dans son ma\u00eetre livre <i>Cistercians and Cluniacs. The Case for C\u00eeteaux<\/i> (1977) \u00e9crivait :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0Dans une soci\u00e9t\u00e9 que l\u2019on peut consid\u00e9rer comme riche, au moins en ce qui concerne les grands monast\u00e8res de l\u2019\u00e9poque, la mani\u00e8re de vivre des moines \u00e0 C\u00eeteaux \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e aussi bien par les clercs que par les la\u00efcs comme compl\u00e8tement hors de la voie traditionnelle. C\u00eeteaux \u00e9tait le monast\u00e8re du pauvre, avec son pain noir de paysans et ses f\u00e8ves comme menu, avec son travail manuel individuel de d\u00e9frichement des terres et sa liturgie tr\u00e8s simplifi\u00e9e. Un monde socialement conscient de la hi\u00e9rarchie f\u00e9odale acceptait bien difficilement le fait que des hommes libres fassent le travail qui incombait dans la mentalit\u00e9 du temps \u00e0 des serfs.\u00a0\u00bb (p. 4, trad. C. Dumont)<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">La pauvret\u00e9 n\u2019est plus seulement une disposition de l\u2019\u00e2me, et le travail manuel ne peut plus \u00eatre confondu avec les diff\u00e9rentes t\u00e2ches que l\u2019on accomplir au scriptorium, mais la pauvret\u00e9 est r\u00e9elle, tangible, et le travail implique le corps dans son enti\u00e8ret\u00e9, et la fatigue est physique. Bernard de Clairvaux, ce jeune noble chevalier, qui \u00e0 neuf ans, choisit d\u2019effectuer son noviciat \u00e0 C\u00eeteaux, contribuera \u00e0 faire co\u00efncider, en pleine \u00e9poque de croisades, l\u2019id\u00e9al chevaleresque et l\u2019id\u00e9al monastique. Le noble, le lettr\u00e9, que son statut destine avant tout \u00e0 l\u2019oisivet\u00e9, se voit contraint de s\u2019abaisser \u00e0 produire pour assurer sa subsistance. Aelred de Rielvaux, une des plus fines plumes de l\u2019Ordre, exaltera l\u2019h\u00e9ro\u00efsme de la vocation cistercienne, en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 <i>Isa\u00efe<\/i> 2, 4 :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0Martelant leurs \u00e9p\u00e9es, ils en feront des socs de charrues, de leurs lances ils feront des faux. C\u2019est \u00e0 lettre, mes fr\u00e8res, ce qui arrive aujourd\u2019hui. Ne voyez-vous pas tous ces nobles quitter le si\u00e8cle et venir \u00e0 la conversion, abandonnant \u00e9p\u00e9es et lances pour venir chez nous gagner leur pain par le travail de leurs mains comme des paysans (<i>quasi rusticos<\/i>)\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">La rupture avec l\u2019\u00e9conomie seigneuriale, fond\u00e9e sur la r\u00e9partition des privil\u00e8ges (ceux l\u00e0-m\u00eames qui, par exemple, avaient rendu possible le d\u00e9veloppement de Cluny et des b\u00e9n\u00e9dictins), est plus fondamentalement un renversement de la hi\u00e9rarchie sociale. L\u2019humilit\u00e9 du moine devant Dieu commence par une humiliation sociale, qui seule ouvre la voie vers une pratique v\u00e9ritable de la charit\u00e9. On ne donne plus d\u2019une main ce qu\u2019on avait pris auparavant sous forme de taxes ou d\u2019imp\u00f4ts, mais on donne ce que l\u2019on soi-m\u00eame produit. En dernier ressort, et c\u2019est une des constantes de la pens\u00e9e cistercienne des observances, la charit\u00e9, le don \u00e0 autrui, est le fruit mondain du retrait du monde, en quelque sorte sa finalit\u00e9, et d\u00e9finit la relation du moine aux autres hommes. Venir en aide au n\u00e9cessiteux n\u2019entre pas en contradiction avec le pr\u00e9cepte de gagner son pain \u00e0 la sueur de son front.<\/p>\n<p class=\"western\" align=\"LEFT\">\n<h3 class=\"western\">1.3. De la rusticit\u00e9 originelle au d\u00e9veloppement \u00e9conomique<\/h3>\n<p class=\"western\">J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9 que ces \u00ab\u00a0bonnes\u00a0\u00bb intentions, dont on trouve la trace dans les diff\u00e9rents statuts ou dans les textes des \u00e9crivains de l\u2019ordre, n\u2019ont pas, dans les faits, tenu tr\u00e8s longtemps. Un sympt\u00f4me tout \u00e0 fait frappant de la d\u00e9gradation de l\u2019intention originelle en est le sort fait aux convers, tel qu\u2019il est d\u00e9crit dans ce texte qu\u2019on appelle les <i>us<\/i> des convers<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote3sym\" name=\"sdfootnote3anc\"><sup>3<\/sup><\/a> :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0Je m\u2019\u00e9tonne que certains de nos abb\u00e9s apportent tout le soin qu\u2019ils doivent \u00e0 bien diriger les moines, mais ne s\u2019occupent aucunement, ou a peu pr\u00e8s, des convers. D\u2019autres, ne voyant que leur simplicit\u00e9 native, pensent pouvoir les restreindre plus que les moines pour les v\u00eatements et la nourriture, et n\u00e9anmoins leur imposent imp\u00e9rieusement des travaux accablants. D\u2019autres, en revanche, se rendant ais\u00e9ment \u00e0 leurs exigences, leur accordent au temporel plus qu\u2019il ne convient au bien de leurs \u00e2mes, et \u00e0 cause de cela exigent d\u2019autant plus de travail qu\u2019ils les traitent moins s\u00e9v\u00e8rement. Ainsi d\u2019une mani\u00e8re comme de l\u2019autre, ces abb\u00e9s exigent le travail et dissimulent les fautes, et tandis qu\u2019ils imposent soigneusement ce qui est de moindre valeur et qu\u2019ils s\u2019appliquent peu \u00e0 ce qui vaut plus que tout, ils montrent ouvertement que dans la soci\u00e9t\u00e9 des convers, ils cherchent plus leurs int\u00e9r\u00eats que les int\u00e9r\u00eats de J\u00e9sus-Christ.\u00a0\u00bb<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote4sym\" name=\"sdfootnote4anc\"><sup>4<\/sup><\/a><\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">La n\u00e9gligence du statut particuliers des convers, qui sont cens\u00e9s faire partie au m\u00eame titre que les moines de la communaut\u00e9, et l\u2019exploitation que l\u2019on fait de leur \u00e9nergie physique dans le travail agricole, vont dans le m\u00eame sens : au fur et \u00e0 mesure que le monast\u00e8re s\u2019enrichit, que la vie devient plus ais\u00e9e, les moines cisterciens tendent \u00e0 r\u00e9tablir l\u2019ordre social, au d\u00e9triment de la consid\u00e9ration due aux fr\u00e8res convers. La droiture spirituelle du convers importe peu d\u00e9sormais : il redevient un serviteur, un serf, alors qu\u2019il devait originellement s\u2019int\u00e9grer totalement au monast\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"western\">La force des mentalit\u00e9s traditionnelles explique en partie cette d\u00e9gradation de l\u2019id\u00e9al, mais il faut \u00e9galement tenir au rang de cause, aussi paradoxal que cela puisse para\u00eetre, le principe d\u2019autosuffisance qui fonde la r\u00e9habilitation du travail manuel. Jo\u00eal Letellier, dans un magnifique article \u00ab\u00a0L\u2019<i>urbs monastica<\/i> : du <i>locus terribilis<\/i> \u00e0 la <i>Visio Pacis\u00a0\u00bb<\/i>, pr\u00e9sente ce paradoxe comme suit :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0Voil\u00e0 bien le contraste essentiel \u00e0 retenir, et il est valable \u00e0 toutes les \u00e9poques : le moine a voulu fuir la ville et le monde pour aller au d\u00e9sert et, de fa\u00e7on paradoxale, il habite une v\u00e9ritable cit\u00e9, il devient artisan d\u2019un vaste ensemble qui tout \u00e0 le fois le sert et l\u2019oblige, dont il n\u2019est pas le ma\u00eetre et qui peut l\u2019absorber tout entier. Le <i>locus terribilis<\/i> et inhospitalier tant d\u00e9sir\u00e9 des d\u00e9buts a fait place \u00e0 l\u2019<i>urbs monastica<\/i> qui a su ennoblir la terre et affiner les esprits. Ville toujours industrieuse et anim\u00e9e, discr\u00e8te en bien des cas, imposante souvent et cependant se voulant toute enfouie en Dieu, vivant de l\u2019autre monde, mais ne pouvant pas s\u2019abstraire de ce monde d\u2019ici-bas dont elle fait corporellement partie.\u00a0\u00bb<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote5sym\" name=\"sdfootnote5anc\"><sup>5<\/sup><\/a><\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">Le travail manuel, con\u00e7u d\u2019abord dans une d\u00e9finition de la vie spirituelle, \u00e0 l\u2019exemple du Christ, comme l\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u2019un \u00e9quilibre susceptible de favoriser l\u2019investissement total de l\u2019homme pour Dieu, constitue donc, d\u2019une certaine mani\u00e8re, un pi\u00e8ge pour la sauvegarde de l\u2019autonomie de la communaut\u00e9 : le temps consacr\u00e9 au travail peut se traduire \u00e9galement en production de richesses, et, bien souvent, les fruits de cette production d\u00e9passait les besoins r\u00e9els des moines. C\u2019est \u00e0 ce niveau l\u00e0 que la vie \u00e9conomique, sous son aspect mondain, rattrape l\u2019id\u00e9al d\u2019autarcie. Il \u00e9tait certes pr\u00e9vu, dans les statuts et les R\u00e8gles, que le trop produit, le surplus de la r\u00e9colte, serait utilis\u00e9 pour subvenir aux besoins des n\u00e9cessiteux. Mais, soit parce que la distribution aux n\u00e9cessiteux n\u2019y suffisait pas, soit parce qu\u2019une r\u00e9elle volont\u00e9 d\u2019enrichissement le conseillait, le surplus de la production ne pouvait \u00eatre \u00e9coul\u00e9 sans que soient restaur\u00e9es, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, des relations \u00e9conomiques avec le monde ext\u00e9rieur. Gautier Map, conseiller \u00e0 la cour d\u2019Henri II Plantagen\u00eat, dans la seconde moiti\u00e9 du XII<sup>i\u00e8me<\/sup>, se montrera, dans son <i>De nugis curialum<\/i> (<i>la chapelle des mensonges)<\/i>, particuli\u00e8rement hostile aux cisterciens, qui provoque l&rsquo;<i>ire<\/i> g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 cause des m\u00e9thodes qu\u2019ils mettent en \u0153uvre afin d\u2019acqu\u00e9rir de nouvelles terres, et de la convoitise dont ils font preuve \u00e0 toutes occasions. Plus compr\u00e9hensif sera le t\u00e9moignage d\u2019un certain G\u00e9rard de Galles, qui, en 1188, reprend le th\u00e8me de l\u2019exigence de la charit\u00e9 pour justifier le comportement des cisterciens :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0Une bonne intention, je suppose, est le motif de cette cupidit\u00e9 qu\u2019on d\u00e9nonce dans le monde entier ; celle-ci na\u00eet de l\u2019hospitalit\u00e9 que les membres de cet Ordre, bien qu\u2019ils soient eux-m\u00eames les plus temp\u00e9rants de tous, exercent sans se lasser dans leur charit\u00e9 sans limite pour les pauvres et les \u00e9trangers. Et parce qu\u2019ils n\u2019ont pas de revenu comme les autres, ils cherchent anxieusement les terres avec beaucoup de peine, afin d\u2019\u00eatre \u00e0 m\u00eame de pourvoir \u00e0 ces besoins, et ainsi ils s\u2019efforcent d\u2019acqu\u00e9rir les fermes et les vastes p\u00e2turages avec une pers\u00e9v\u00e9rance infatigable.\u201d\u00a0\u00bb (G\u00e9rard de Galles en 1188)<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">\u00c0 l\u2019abbaye de l\u2019\u00c9toile \u00e9galement, comme on le lira dans la plaquette que Claude Garda lui a consacr\u00e9e, Isaac dut s\u2019investir dans ces tractations complexes et sombres avec les seigneurs voisins, tractations qui constituent une part de l\u2019activit\u00e9 diplomatique et politique qu\u2019un abb\u00e9 est oblig\u00e9 d\u2019accomplir au milieu du XII<sup>i\u00e8me<\/sup>, f\u00fbt-il le p\u00e8re d\u2019une petite communaut\u00e9, et cette-ci fut-elle r\u00e9gi par les statuts de l\u2019ordre de C\u00eeteaux.<\/p>\n<p class=\"western\">Apr\u00e8s vous avoir bri\u00e8vement donn\u00e9 un aper\u00e7u du contexte ou des contextes dans lesquels s\u2019inscrivent la question du travail manuel dans le monde cistercien au XII<sup>i\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, je voudrais maintenant quitter un moment mon habit d\u2019historien pour vous pr\u00e9senter quelques pages qu\u2019Isaac de l\u2019\u00c9toile a consacr\u00e9 dans ses sermons \u00e0 ce th\u00e8me. Nous allons donc quitter notre poste d\u2019observation ext\u00e9rieur pour tenter de p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019intimit\u00e9 du monast\u00e8re, au c\u0153ur de l\u2019anthropologie cistercienne.<\/p>\n<p class=\"western\" align=\"LEFT\">\n<h2 class=\"western\">2. Le travail dans les Sermons d\u2019Isaac de l\u2019\u00c9toile<\/h2>\n<h3 class=\"western\">2.1. La condition corporelle et la dynamique spirituelle<\/h3>\n<p class=\"western\">La dimension pol\u00e9mique li\u00e9e \u00e0 la question du travail est sensible \u00e0 plusieurs reprises dans les sermons d\u2019Isaac de l\u2019\u00c9toile. Ce qui m\u2019int\u00e9resse maintenant, c\u2019est de comprendre comment un penseur de la vie monastique aussi profond que l\u2019abb\u00e9 de l\u2019\u00c9toile rend compte de cette activit\u00e9 et la justifie dans le cadre d\u2019une vie consacr\u00e9e \u00e0 la conversion de soi-m\u00eame \u00e0 Dieu. Je voudrais dans un premier temps tenter de vous donner une id\u00e9e de l\u2019anthropologie cistercienne, au sein de laquelle le travail trouve naturellement sa place. \u00c0 cette fin, j\u2019ai choisi de suivre et d\u2019expliquer un chapelet de m\u00e9taphores que l\u2019on trouve dans le sermon 27. Les m\u00e9taphores abondent dans la litt\u00e9rature monastique cistercienne, et tout particuli\u00e8rement dans les Sermons d\u2019 Isaac, l\u2019abb\u00e9 de l\u2019\u00c9toile. Celles-ci se rapportent \u00e0 la motricit\u00e9 animale. \u00c0 plusieurs reprises, Isaac illustre sa pr\u00e9dication en mentionnant le vol de l\u2019oiseau et le d\u00e9placement p\u00e9destre. Ces th\u00e8mes ne sont pas nouveaux dans la litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale. Mais chez Isaac, les significations engendr\u00e9es par ces images sont d\u2019une richesse rare : elles nourrissent \u00e0 la fois une m\u00e9ditation spirituelle, une r\u00e9flexion sur l\u2019organisation de la vie monastique, et t\u00e9moigne d\u2019un sens de l\u2019observation aigu du comportement animal.<\/p>\n<p class=\"western\" align=\"LEFT\">\n<h4 class=\"western\">2.1.1. Le vol de l\u2019oiseau et la marche p\u00e9destre<\/h4>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0Les oiseaux, pour prendre d\u2019un coup d\u2019aile leur essor dans les airs, s\u2019appuient \u00e0 fond, de tout leur corps, sur le sol o\u00f9 ils se tiennent. Les hommes et les b\u00eates sauvages \u00e9galement, selon un m\u00eame art de la nature, ou un art de m\u00eame nature, ou plut\u00f4t selon un art aussi naturel (<i>ars naturae sive natura artis aut potius ars naturalis<\/i>) [ironie?], lorsqu\u2019ils veulent bondir tr\u00e8s haut, se tapissent \u00e0 ras de terre, comme en se ramassant de tout leur corps. Ainsi en est-il de nous : cherchant \u00e0 atteindre le ciel, nous nous sommes retir\u00e9s du monde des hommes ; aspirant \u00e0 la pl\u00e9nitude, nous avons rejet\u00e9 les richesses ; ambitionnant les honneurs, nous nous sommes vraiment raval\u00e9s au rang de balayures de ce monde ! Nous qui, dans le monde, paraissions \u00eatre quelque chose, qui, dans la communaut\u00e9 des fr\u00e8res avions aussi quelque r\u00e9putation, voil\u00e0 qu\u2019afin de pouvoir vraiment devenir quelque chose nous nous sommes r\u00e9duits \u00e0 rien. Car qu\u2019est-ce que le monde garde pour vous, je ne dis plus d\u2019estime, mais m\u00eame de souvenir ?\u00a0\u00bb (27, 2-3)<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">L\u2019analogie s\u2019\u00e9tablit donc en premier lieu entre l\u2019oiseau et l\u2019animal terrestre, y compris l\u2019homme ; puis elle est \u00e9tendue \u00e0 celui qui, parmi les hommes, a choisi de vivre selon une r\u00e8gle monastique. Le contexte permet de replacer ces analogies dans le cadre d\u2019un commentaire de <i>Luc<\/i>, 18, 31s. : \u00ab\u00a0Voici que nous montons \u00e0 J\u00e9rusalem, et le fils de l\u2019homme sera livr\u00e9 au pa\u00efen\u00a0\u00bb. L\u2019accent herm\u00e9neutique est ici port\u00e9 sur le mouvement d\u2019ascension : le Christ monte \u00e0 J\u00e9rusalem. En toile de fond, c\u2019est donc la compr\u00e9hension de la vie exemplaire du Christ, le fils de l\u2019homme, qui est propos\u00e9 explicitement aux auditeurs. Ce qui int\u00e9resse ici l\u2019abb\u00e9 de l\u2019\u00c9toile, ce sont les conditions qui permettent \u00e0 l\u2019homme d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019activit\u00e9 fondamentale de la vie spirituelle, la contemplation, et plus largement encore, les modalit\u00e9s de l\u2019ascension de la communaut\u00e9 des croyants jusqu\u2019\u00e0 la J\u00e9rusalem c\u00e9leste. On per\u00e7oit d\u2019embl\u00e9e la multiplicit\u00e9 des registres de significations qui sont mis en jeu \u00e0 l\u2019occasion de cette analogie.<\/p>\n<p class=\"western\">Explorons la premi\u00e8re analogie : les oiseaux, d\u2019une part, les hommes et les b\u00eates sauvages d\u2019autre part, lorsqu\u2019ils s\u2019efforcent de s\u2019\u00e9lever au-dessus du sol, \u00ab\u00a0s\u2019appuient \u00e0 fond, de tout leur corps\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0se tapissent \u00e0 ras de terre, comme en se ramassant de tout leur corps\u00a0\u00bb, et ce, pr\u00e9alablement \u00e0 leur \u00e9l\u00e9vation. L\u2019\u00e9l\u00e9vation au-dessus du sol suppose d\u2019abord une posture contraire, un abaissement au ras du sol. On notera l\u2019opposition qu\u2019accentue le texte latin entre l\u2019adverbe \u201csublime\u201d, \u201ctr\u00e8s haut\u201d, adverbe qui \u00e9voque \u00e9galement la noblesse et indique la direction du ciel, et l\u2019adjectif <i>humilius<\/i>, \u201c\u00e0 ras de terre\u201d, mais aussi, \u00e9videmment, \u201cavec humilit\u00e9\u201d. Le mouvement qui pr\u00e9side \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9vation est donc, paradoxalement, une courbure vers le bas (<i>incurvetur<\/i>), un rabaissement. Le vocabulaire de la posture et de la dynamique animale fait d\u00e9j\u00e0 signe vers une interpr\u00e9tation de type spirituelle, c\u2019est-\u00e0-dire vers la seconde analogie.<\/p>\n<p class=\"western\" align=\"LEFT\">\n<h4 class=\"western\">2.1.2. La condition humaine<\/h4>\n<p class=\"western\">La premi\u00e8re posture de l\u2019ascension spirituelle est donc cette concentration au ras du sol, conforme \u00e0 notre nature terrestre. Le vol, ou si vous pr\u00e9f\u00e9rez, la contemplation, n\u2019est pas un \u00e9l\u00e9ment de la condition initiale de l\u2019homme, mais plut\u00f4t une finalit\u00e9 spirituelle, et un but pour ceux qui ont choisi le genre de vie monastique. L\u2019homme est un \u00eatre vou\u00e9 par nature au cheminement, son propre est la marche p\u00e9destre.<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0De plus, notre conversation est avec les simples (<i>simplicibus<\/i> = <i>simplices<\/i>, fr\u00e8res convers), et surtout durant ces jours de solennit\u00e9, o\u00f9 une foule de la\u00efcs se presse de toutes parts. L\u2019occasion ne manquera sans doute pas d\u2019avoir un entretien plus familier, ou nous pourrons approfondir avec vous quelque sujet de fa\u00e7on plus p\u00e9n\u00e9trante et plus subtile. Les sermons de ces solennit\u00e9s sont simples \u00e0 l\u2019usage des simples et dispens\u00e9s en un langage p\u00e9destre (<i>pedestri sermone<\/i>), destin\u00e9s qu\u2019ils sont \u00e0 ceux qui n\u2019ont pas encore d\u00e9ploy\u00e9s leurs ailes, mais suivent p\u00e9destrement la marche de J\u00e9sus.\u00a0\u00bb (48, 16).<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">Il ne se meut que soumis aux contraintes du temps et de l\u2019espace, \u00e0 la diff\u00e9rence des natures ang\u00e9liques par exemple :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u201cLes anges ont en cela plus de f\u00e9licit\u00e9 comme aussi de facilit\u00e9, mais \u00e0 condition de sortir de leur territoire, c\u2019est-\u00e0-dire de s\u2019\u00e9lever au-dessus d\u2019eux-m\u00eames. Mais \u00e0 quoi bon nous risquer en ce qui nous d\u00e9passe et que nous ignorons totalement, press\u00e9s d\u2019un d\u00e9sir peut-\u00eatre pr\u00e9matur\u00e9, tels des oisillons encore au nid et \u00e0 peine emplum\u00e9s qui agitent leurs ailes encore inaptes \u00e0 voler, capables de battre, sans doute, mais non pas de soulever le poids de leur corps ?\u201d (33, 2)<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">Par nature incorporels, les anges s\u2019\u00e9mancipent sans peine des contraintes spatio-temporelles. Le mouvement de l\u2019homme au contraire est lest\u00e9 d\u2019une charge ici-bas irr\u00e9pressible, le poids de son corps, et gr\u00e9v\u00e9 d\u2019un handicap : les ailes humaines ne sont pr\u00e9sentes qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019\u00e9bauche. Ce th\u00e8me est classique dans la litt\u00e9rature spirituelle et remonte \u00e0 la tradition platonicienne : l\u2019\u00e2me d\u00e9chue a perdu ses ailes et s\u2019est adjointe du m\u00eame coup un corps. La perte des ailes est \u00e0 la fois le signe d\u2019une d\u00e9ch\u00e9ance originelle, que sanctionne la pesanteur \u00e0 laquelle nous sommes contraints, et l\u2019indication d\u2019une possibilit\u00e9 de rachat, ou, pour mieux dire, d\u2019une restauration de la nature divine qui est pr\u00e9sente en nous sur le mode de l\u2019image.<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0 (..) la voix de l\u2019\u00e2me fid\u00e8le qui s\u2019est \u00e9chapp\u00e9e \u201cdu filet de l\u2019oiseleur\u201d. Le filet une fois rompu, se trouvant lib\u00e9r\u00e9e et re\u00e7ue, elle rend gr\u00e2ces \u00e0 son lib\u00e9rateur, en attendant qu\u2019\u00e0 la fin toute l\u2019\u00c9glise ensemble chante ce psaume, consid\u00e9rant o\u00f9 elle gisait et en quel \u00e9tat, par o\u00f9 elle est pass\u00e9e et comment, o\u00f9 elle a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e et par qui, o\u00f9 elle avait \u00e9t\u00e9 plong\u00e9e et pourquoi. La contemplation de tous ces points sera pour elle saisissante, et toujours, pour ainsi dire, ravivera des actions de gr\u00e2ce toute nouvelle.\u00a0\u00bb (53, 2)<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">La seconde partie de l\u2019analogie met donc en relation cette concentration au ras du sol, ce rabaissement, qui pr\u00e9side \u00e0 l\u2019envol ou au bondissement, et le retrait du monde qui caract\u00e9rise la vie monastique, retrait qui lui-m\u00eame est la condition de l\u2019ascension spirituelle : \u201ccherchant \u00e0 atteindre le ciel, nous nous sommes retir\u00e9s du monde des hommes\u201d. Nous avons d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 de la volont\u00e9 de rupture qui marque l\u2019\u00e9tablissement des premier statut cistercien. Isaac pousse cette tendance \u00e0 l\u2019 extr\u00eame : \u201caspirant \u00e0 la pl\u00e9nitude, nous avons rejet\u00e9 les richesses\u201d \u2014 c\u2019est l\u2019expression de l\u2019id\u00e9al de pauvret\u00e9, l\u2019ach\u00e8vement de soi est conditionn\u00e9 par le d\u00e9nuement mat\u00e9riel \u2014, \u201cambitionnant les honneurs, nous nous sommes raval\u00e9s au rang de balayures de ce monde\u201d \u2014 le mot latin pour \u201cbalayures\u201d est <i>purgamenta<\/i>, que l\u2019on pourrait aussi traduire par \u201cordures, immondices\u201d : on reconna\u00eet dans le verbe <i>purgo<\/i> l\u2019id\u00e9e de purge, d\u2019\u00e9puration. le \u201c<i>purgamentum<\/i>\u201d, c\u2019est ce qui tra\u00eene \u00e0 ras de terre. Il s\u2019agit bien d\u2019une humiliation aux yeux du monde, humiliation qui tend jusqu\u2019\u00e0 la disparition, voire la n\u00e9antisation, comme le dit ce texte terrible qui n\u2019est pas sans rappeler Ma\u00eetre Eckhart :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0Nous qui dans le monde, paraissions \u00eatre quelque chose, qui dans la communaut\u00e9 des fr\u00e8res avions aussi quelque r\u00e9putation, voil\u00e0 qu\u2019afin de pouvoir vraiment devenir quelque chose nous nous sommes r\u00e9duits \u00e0 rien. Car qu\u2019est-ce que le monde garde pour vous, je ne dis plus d\u2019estime, mais m\u00eame de souvenir ?\u00a0\u00bb (S. 27, 2)<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">Parce que l\u2019homme est fondamentalement le lieu o\u00f9 se juxtapose deux ordres de r\u00e9alit\u00e9, la nature corporelle et la nature divine, le cheminement du moine est vou\u00e9 \u00e0 n\u2019\u00eatre qu\u2019une oscillation constante entre la marche p\u00e9destre et le vol de l\u2019oiseau. C\u2019est pourquoi la p\u00e9r\u00e9grination vers la J\u00e9rusalem c\u00e9leste, dont le monast\u00e8re est l\u2019image ici-bas, est en r\u00e9alit\u00e9 une errance :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0Qu\u2019il avance \u00e0 pied pour prendre son vol et, parce qu\u2019il ne pourra pas voler toujours, qu\u2019il retombe sur ses pieds, pour \u00e9viter la chute la t\u00eate la premi\u00e8re !\u00a0\u00bb (S. 4, 16)<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">Le risque, qu\u2019ont soulign\u00e9 tant d\u2019\u00e9crivains spirituels, serait en effet d\u2019anticiper et de surestimer sa capacit\u00e9 \u00e0 voler, \u00e0 contempler les r\u00e9alit\u00e9s divines. En n\u00e9gligeant le poids de sa condition terrestre, corporelle, le moine se veut plus qu\u2019un homme. C\u2019est cette n\u00e9gligence que pr\u00e9vient en quelque sorte la m\u00e9taphore du vol de l\u2019oiseau : l\u2019oiseau lui-m\u00eame, et ajouterons-nous, le Christ lui-m\u00eame, doivent se concentrer au ras du sol avant de rejoindre le ciel. \u201cN\u2019oublie pas que tu as un corps !\u201d pourrait dire Isaac au moine ambitieux. La r\u00e8gle cistercienne, finalement ne dit pas autre chose, et c\u2019est l\u00e0 \u00e9videmment que s\u2019introduit la question du travail : l\u2019alternance travail\/pri\u00e8re est plus qu\u2019une simple question d\u2019\u00e9quilibre : elle conditionne la r\u00e9alisation de cette disponibilit\u00e9 totale pour Dieu \u00e0 laquelle le moine aspire. Autrement dit, il nous est requis d\u2019apprendre \u00e0 g\u00e9rer notre corps, il nous est requis d\u2019apprendre \u00e0 nous concentrer au ras du sol, et le travail est pr\u00e9cis\u00e9ment ce moment ultime de concentration, cet usage monastique du corps en vue de la restauration de la nature divine en nous.<\/p>\n<p class=\"western\" align=\"LEFT\">\n<h3 class=\"western\">2.2. Le principe de l\u2019alternance conforme \u00e0 notre nature corporelle<\/h3>\n<p class=\"western\">Pour une philosophie moderne, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de ce type d\u2019anthropologie fond\u00e9e en partie sur un enthousiasme mystique tient, me semble-t-il, \u00e0 la mani\u00e8re dont cette doctrine se traduit spatialement et temporellement dans une pratique. Je voudrais juste vous donner une id\u00e9e de la mani\u00e8re dont s\u2019organisait la vie du moine dans les \u00e9tablissements cisterciens \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Isaac \u00e9tait abb\u00e9. Je tire ces informations d\u2019un document intitul\u00e9 les <i>Ecclesiastica Officia<\/i>. L\u2019\u00e9dition r\u00e9cente de ce texte \u00e0 la Documentation Cistercienne comprend la reproduction d\u2019un tableau r\u00e9alis\u00e9 par l\u2019historien Jacques Biarne, tableau que je vais commenter. Le temps du moine se r\u00e9partit principalement entre cinq types d\u2019 \u201cactivit\u00e9s\u201d, si je puis dire : le sommeil, les repas, la lecture des \u00c9critures, le travail et bien \u00e9videmment, les Offices. Ce qui frappe au premier abord, c\u2019est que cet emploi du temps varie au cours de l\u2019ann\u00e9e. Il s\u2019organise en fonction de la dur\u00e9e du jour et de la nuit et concilie trois types de contraintes : le calendrier proprement chr\u00e9tien, scand\u00e9 par les f\u00eates traditionnelles, la P\u00e2que et le car\u00eame, la pentec\u00f4te, le no\u00ebl et l\u2019\u00e9piphanie, et bien d\u2019autres\u00a0; le calendrier des observances particuli\u00e8res \u00e0 la vie monastique : en premier lieu le je\u00fbne\u00a0; et enfin, le calendrier des activit\u00e9s agricoles, la tonte des moutons et le sarclage des semis au printemps, les foins et la moisson de l\u2019\u00e9t\u00e9, et les derni\u00e8res r\u00e9coltes de l\u2019automne. Prenons par exemple le 21 juin, journ\u00e9e qui constitue une date particuli\u00e8re, puisque la nuit est la plus courte. La journ\u00e9e commence \u00e0 3 h 00 du matin, pour nos horaires modernes (= la neuvi\u00e8me heure de l\u2019horaire antique). Trois heures sont ensuite consacr\u00e9es aux offices religieux, puis \u00e0 6 heures vient le moment du travail, entrecoup\u00e9 d\u2019un office ou d\u2019un sermon, qui pouvait \u00eatre prononc\u00e9 sur le lieu de travail. Avant le repas de midi, une petite heure est occup\u00e9 par la lecture ou la confession. Une sieste de 2 heures pr\u00e9c\u00e8de une nouvelle phase de travail, entrecoup\u00e9e encore d\u2019offices, qui dure jusqu\u2019\u00e0 18h00 au moins. Le repas et un nouvel office seront ensuite suivi d\u2019un temps r\u00e9serv\u00e9 au sommeil, l\u2019heure du coucher \u00e9tant ce soir l\u00e0 fix\u00e9e \u00e0 20h00. On comptera donc pour cette journ\u00e9e environ 9 \u00e0 10 heures consacr\u00e9es au travail, y compris les pauses qui marquaient le moment du sermon ou de la pri\u00e8re. Ce temps diminue sensiblement en plein hiver (pas plus de 7 heures par exemple au 22 d\u00e9cembre), et il est consacr\u00e9 \u00e0 des travaux r\u00e9alisables dans l\u2019enceinte du monast\u00e8re. Du m\u00eame coup, le temps consacr\u00e9 \u00e0 la lecture devient beaucoup plus important.<\/p>\n<p class=\"western\">Isaac de l\u2019\u00c9toile fait allusion \u00e0 plusieurs reprises aux circonstances dans lesquelles ses sermons ont \u00e9t\u00e9 lus. Ce passage donne une id\u00e9e de la mani\u00e8re dont \u00e9tait per\u00e7ue l\u2019alternance travail\/lecture (en l\u2019occurrence l&rsquo;\u00e9coute du sermon de l\u2019abb\u00e9) : \u00ab\u00a0Eh bien ! fr\u00e8res, nous voil\u00e0 fatigu\u00e9s du travail manuel. Arr\u00eatons-nous un peu le temps que je r\u00e9ponde \u00e0 la question du fr\u00e8re que voici, \u00e0 propos de la fin du sermon d\u2019hier, ce que le Seigneur daignera m\u2019accorder.\u00a0\u00bb (34, 1) Notons que le sermon 34 est particuli\u00e8rement long\u00a0:<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0Il fallait bien tr\u00e8s chers, compenser par nos sueurs d\u2019aujourd\u2019hui ce que nous avons perdu du travail d\u2019hier. Comme vous le savez, le sermon prolong\u00e9 d\u2019hier nous a, pour ainsi dire, vol\u00e9 l\u2019heure de travail [cf. 34, 1 : ] Quelqu\u2019un a dit : \u201cIl retint le jour en discourant\u201d, mais nous, c\u2019est le discours qui nous a retenus, et le jour qui nous a \u00e9chapp\u00e9 ! Alors, puisqu\u2019il ne reste presque plus rien de l\u2019heure et que nous nous sommes acquitt\u00e9s pleinement de notre t\u00e2che quotidienne, ne disons que quelques mots.\u00a0\u00bb (35, 1)<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">Ces pages sont \u00e9mouvantes, et m\u00eame si l\u2019on peut soup\u00e7onner l\u2019auteur d\u2019avoir retravaill\u00e9 son texte bien apr\u00e8s avoir prononc\u00e9 le sermon, il faut avouer qu\u2019Isaac poss\u00e9dait un certain talent pour la mise en sc\u00e8ne. Elles nous informent en tous cas qu\u2019\u00e9tait tol\u00e9r\u00e9e une certaine souplesse dans le respect du temps d\u00e9volu respectivement \u00e0 la lecture et au travail : ainsi on peut rattraper le lendemain l\u2019exc\u00e8s de temps consacr\u00e9 au sermon de la veille. \u00c0 l\u2019issue d\u2019un bref sermon, qui fait partie de ce que j\u2019appelle la s\u00e9rie des sermons th\u00e9ologiques d\u2019Isaac, apr\u00e8s avoir embarqu\u00e9 ses moines dans les arcanes les plus \u00e9lev\u00e9es de la th\u00e9ologie n\u00e9gative, citant, excusez du peu, Aristote et Denys, il invite ses moines \u00e0 regagner la terre ferme, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 travailler :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0Eh bien mes fr\u00e8res, puisque nous nous sommes fatigu\u00e9s \u00e0 voler, reprenons pied, descendons \u00e0 ce qui nous reste du travail du jour, faisons alterner le travail de l\u2019homme et le vol de l\u2019oiseau, instruits et aid\u00e9s ici et l\u00e0 par celui-l\u00e0 m\u00eame qui a pr\u00e9sent\u00e9 en lui le mod\u00e8le de l\u2019un et de l\u2019autre (<i>qui in se utrumque exhibuit<\/i>), J\u00e9sus-Christ, notre Seigneur, qui, avec le P\u00e8re et l\u2019Esprit-Saint, vit \u00e0 travers tous les si\u00e8cles.\u00a0\u00bb (20, 10)<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">On retrouve dans ce texte le th\u00e8me que nous avons retenu tout \u00e0 l\u2019heure : on notera que le vol de l\u2019oiseau, la lecture, est explicitement oppos\u00e9 au travail, activit\u00e9 embl\u00e9matique de notre nature corporelle ou, si vous pr\u00e9f\u00e9rez, p\u00e9destre.<\/p>\n<p class=\"western\" align=\"LEFT\">\n<h3 class=\"western\">2.3. Justifications du travail<\/h3>\n<p class=\"western\">Les cisterciens, je l\u2019ai dit, s\u2019\u00e9taient rapidement fait une r\u00e9putation dans la soci\u00e9t\u00e9 romane : ils passaient pour des personnages aust\u00e8res, en partie pour leur r\u00e9clusion, mais \u00e9galement pour le choix qu\u2019ils avaient fait de travailler de leurs mains, et cette aust\u00e9rit\u00e9 n\u2019\u00e9taient pas sans provoquer des sentiments mitig\u00e9s et des interrogations : le sermon 50, prononc\u00e9 pour la f\u00eate des saints Pierre et Paul, entreprend de r\u00e9pondre point par point aux questions que les curieux, probablement ext\u00e9rieurs au monast\u00e8re, ne manquaient pas de poser \u00e0 ceux qui fr\u00e9quentaient les b\u00e2timents des religieux. Il est possible par ailleurs que le sermon 50 s\u2019adresse en particulier aux simples, c\u2019est-\u00e0-dire aux convers, dont le statut favorisait les relations avec le \u201cmonde\u201d :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0Pourquoi vous est-il prescrit de travailler ainsi, de faire abstinence, d\u2019ob\u00e9ir \u00e0 des hommes, de vous taire avec les gens, de vous rassembler \u00e0 l\u2019\u00e9cart en petits groupes, de m\u00e9priser la vie ordinaire des hommes ?\u00a0\u00bb (50, 1)<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">Je me contenterai ici d\u2019\u00e9tudier la r\u00e9ponse d\u2019Isaac \u00e0 la premi\u00e8re partie de cette interrogation : \u201cPourquoi vous-est-il prescrit de travailler ?\u201d<\/p>\n<h4 class=\"western\">2.3.1. ceux qui ne travaillent pas<\/h4>\n<p class=\"western\">L\u2019explication d\u00e9bute en r\u00e9alit\u00e9 par une accusation :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0R\u00e9cemment ont surgi deux esp\u00e8ces de religieux (&#8230;) sous le couvert de la saintet\u00e9 et avec des paroles mensong\u00e8res sur le monde auquel ils sont morts, &lt;ils&gt; trafiquent fi\u00e9vreusement (<i>vivacissime negotiantur<\/i>). P\u00e9n\u00e9trant partout, allant et venant partout, ils ne laissent rien sans l\u2019avoir tent\u00e9 (&#8230;) M\u00eame si ce n\u2019est pas par amiti\u00e9, c\u2019est au moins \u00e0 cause de leur impudence que les gens se l\u00e8vent et leur donnent trois pains (<i>Luc<\/i> 11, 5-8). Ceux-l\u00e0, d\u2019ailleurs sont toujours aussi gros mangeurs qu\u2019ils sont grands mendiants, car ils gaspillent sans peine ce qui leur co\u00fbte si peu de peine. Les autres, jetant leur d\u00e9volu sur quelque riche voisinage, se terrent dans les fourr\u00e9s \u00e0 proximit\u00e9 des villes opulentes et des bourgs populeux, s\u2019enferment dans une enceinte de foss\u00e9s et, tout en se gardant farouchement des hommes, ont un art prodigieux pour se vendre d\u2019autant plus cher qu\u2019ils se cachent plus jalousement. Ils travaillent un petit peu de leurs mains (<i>manibus modicum laborant<\/i>), ne font absolument aucun \u00e9levage, restent toujours la bouche b\u00e9ante \u00e0 la main d\u2019autrui, ne refusent rien. Oiseaux de l\u2019\u00c9vangile, qui ne \u201cs\u00e8ment ni ne moissonnent, ni ne recueillent en des greniers\u201d et que \u201cle P\u00e8re c\u00e9leste nourrit\u201d (<i>Matth<\/i>. 6, 26). Sans doute, biens-aim\u00e9s, le Seigneur nourrit les oiseaux, mais tout de m\u00eame ils importunent les hommes en guettant les labours !\u00a0\u00bb (S. 50, 16-17)<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">Vous me pardonnerez cette copieuse citation : Isaac se r\u00e9f\u00e8re ici \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne qui \u00e9tait apparu au milieu du XII<sup>i\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, l\u2019apparition d\u2019un mouvement spirituel qui prenait le contre-pied de la vie monastique traditionnelle, trop riche et politiquement corrompu \u00e0 leurs yeux, et qui pr\u00f4nait le retour \u00e0 une vie de pauvret\u00e9 r\u00e9elle : on vit ainsi sur les routes se multiplier les pr\u00e9dicateurs itin\u00e9rants, vivants essentiellement d\u2019aum\u00f4nes, et \u00e0 l\u2019\u00e9cart des villes s\u2019installer quelques ermites, dont certains connurent une certaine renomm\u00e9e. On notera de nouveau la r\u00e9f\u00e9rence aux oiseaux : ne travaillant qu\u2019un peu de leurs mains, ou pas du tout, ces hommes pourraient \u00eatre assimil\u00e9s aux oiseaux, mais Isaac, non sans humour, ne se laisse pas pi\u00e9ger par ses propres m\u00e9taphores et revient \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s plus concr\u00e8tes : les oiseaux g\u00eanent les semis et g\u00e2tent les r\u00e9coltes.<\/p>\n<p class=\"western\">Ces attaques, m\u00eame si elles ne sont pas express\u00e9ment dirig\u00e9es contre les clunisiens, qui travaillent bien peu de leurs mains, ne les atteignent pas moins : ce qui est vis\u00e9 avant tout, c\u2019est le <i>negotium<\/i>, les affaires, auquel s\u2019adonnent les religieux. Les mendiants ne produisent rien, mais font en quelque sorte commerce de leur image, de leur \u201csaintet\u00e9\u201d dit Isaac. Les clunisiens engrangent des num\u00e9raires par le biais des diverses taxations et dons, mais ne vivent pas du travail de leurs mains. Jean Leclercq, dans un remarquable article<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote6sym\" name=\"sdfootnote6anc\"><sup>6<\/sup><\/a>, \u00e9crit : \u00ab\u00a0bref, ils consomment sans produire\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0Vivre donc de son propre travail, et de celui des familiers, ainsi que de l\u2019\u00e9levage du b\u00e9tail, ce n\u2019est pas s\u2019\u00e9carter du droit chemin, ni non plus agir sans des pr\u00e9c\u00e9dents autoris\u00e9s\u00a0\u00bb (S.50, 15)<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">Ces pr\u00e9c\u00e9dents, la p\u00e9nitence d\u2019Adam, les patriarches, les \u201cpasteurs de brebis\u201d qui conduisaient, les troupeaux, sont certes des justifications de poids dans la bouche d\u2019un abb\u00e9, mais ne suffiraient sans doute pas \u00e0 convaincre les curieux qui posaient la question : \u00ab\u00a0Pourquoi vous-est-il prescrit de travailler ainsi ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\" align=\"LEFT\">\n<h4 class=\"western\">2.3.2. justification par la charit\u00e9<\/h4>\n<p class=\"western\">Deux r\u00e9ponses se d\u00e9gagent nettement, toujours dans le sermon 50, et je voudrais commencer par la seconde dans l\u2019ordre du texte : elle est li\u00e9e \u00e0 une observance capitale de la r\u00e8gle cistercienne : l\u2019exercice de la charit\u00e9 et de l\u2019hospitalit\u00e9. Isaac \u00e9nonce ce principe avec force et conviction :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u201cIl y a plus de bonheur \u00e0 donner qu\u2019\u00e0 recevoir\u201d (actes, 20, 35), et travaillons avec bien des sueurs \u00e0 ce que nous pourrons donner avec bien de la charit\u00e9. \u00c9levons aussi avec grand soin ce que nous pourrons donner de grand c\u0153ur. Sur nos ressources plut\u00f4t que sur celles d\u2019autrui \u00e9levons \u00e0 Dieu un temple et \u00e0 ses serviteurs un logement convenable (&#8230;) C\u2019est ainsi que nos p\u00e8res, en pratiquant la gr\u00e2ce de l\u2019hospitalit\u00e9, ont m\u00e9rit\u00e9 d\u2019h\u00e9berger jusqu\u2019\u00e0 des anges.\u201d (50, 19)<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">La production engendr\u00e9e par le travail manuel r\u00e9pond donc \u00e0 deux exigences : vivre sur ses propres ressources plut\u00f4t que sous la d\u00e9pendance de ressources ext\u00e9rieures ; s\u2019assurer des conditions mat\u00e9rielles suffisantes \u00e0 l\u2019accueil des \u00ab\u00a0pauvres et des errants\u00a0\u00bb. Dans un autre passage, press\u00e9 par une autre question, Isaac fait un pas de plus :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0Mais tu demandes : si la nourriture et le v\u00eatement comportent tant de restriction et de rigueur, pourquoi tant de fatigue physique \u00e0 travailler, tant d\u2019activit\u00e9s pour acqu\u00e9rir (<i>tanta in acquirendis rebus negotiatio<\/i>) Puisque celui qui travaille beaucoup et acquiert beaucoup \u00e0 seule fin de manger beaucoup n\u2019est qu\u2019au service de son ventre et s\u2019active pour lui seul, c\u2019est donc pour qu\u2019il y ait \u201cde quoi secourir le n\u00e9cessiteux\u201d ; pour que d\u2019autres puissent s\u2019initier (<i>introire<\/i>) \u00e0 nos travaux, soit avec nous, soit apr\u00e8s nous\u00a0\u00bb (50, 13)<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">Il vaut la peine de s\u2019attarder un peu sur ce passage : la question est la suivante : pourquoi les cisterciens d\u00e9pensent-ils autant d\u2019\u00e9nergie \u00e0 faire fructifier leur domaines et \u00e0 rechercher de nouvelles terres, l\u00e9gitimant par ce comportement l\u2019accusation de cupidit\u00e9 qui leur est faite, alors m\u00eame que leur r\u00e8gle les soumet \u00e0 la plus grande aust\u00e9rit\u00e9 ? : leurs repas sont frugaux (peu ou pas de viandes ni d\u2019alcool), les v\u00eatements sont fort simples, les veilles r\u00e9duisent \u00e0 quelques heures le temps de sommeil, etc&#8230; Comment autrement dit concilient-t-ils le fait d\u2019\u00eatre de si g\u00e9n\u00e9reux producteurs et de si timides consommateurs ? \u00c0 quoi bon faire du business (le mot est de J. Leclercq, article cit\u00e9) si l\u2019on ne vise pas \u00e0 s\u2019enrichir, ou, pour parler comme Isaac, \u00e0 \u201cmanger beaucoup\u201d. Comme le montre bien J. Leclercq, le probl\u00e8me est retourn\u00e9 en une seule proposition : car les cisterciens, par leur aust\u00e9rit\u00e9 m\u00eame, s\u2019\u00e9mancipe justement de la logique en vigueur dans toute soci\u00e9t\u00e9 de consommation, logique qui veut que le ventre impose sa loi et demande que soient satisfaits les besoins qu\u2019il ne cesse de se cr\u00e9er. Parce que le moine n\u2019est plus li\u00e9 \u00e0 cette logique, l\u2019\u00e9conomie \u00e0 laquelle il se r\u00e9f\u00e8re change totalement de nature : la production qui exc\u00e8de les besoins du monast\u00e8re est destin\u00e9e au partage avec le n\u00e9cessiteux, et non pas au commerce. Mieux encore, le travail du moine rend possible le d\u00e9veloppement \u00e9conomique : il permet \u00e0 d\u2019autres de travailler \u00e0 leur tour. J. Lecqlerc \u00e9crit : \u00ab\u00a0c\u2019est l\u00e0 le principe m\u00eame du d\u00e9veloppement : donner aux autres le moyen de travailler. L\u2019\u00e9conomie de la charit\u00e9 est en derni\u00e8re instance une \u00e9conomie du d\u00e9veloppement.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\" align=\"LEFT\">\n<h4 class=\"western\">2.3.3. le travail r\u00e9dempteur<\/h4>\n<p class=\"western\">L\u2019autre justification possible du travail manuel au sein du monast\u00e8re est cette fois d\u2019ordre spirituelle. Elle ne concerne plus les probl\u00e8mes de consommation et de production, mais le rapport du moine \u00e0 son propre corps, \u00e0 sa condition terrestre. J\u2019en ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 tout \u00e0 l\u2019heure en \u00e9non\u00e7ant l\u2019importance de la gestion du corps dans la vie monastique. Je voudrais juste insister sur ce point, et je terminerai l\u00e0-dessus. Reprenant l\u2019exemple de la p\u00e9nitence adamique, Issac \u00e9crit :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0Puisque p\u00e9cheurs et fils de p\u00e9cheurs selon la chair, nous sommes encore dans la chair, nous ne r\u00e9pugnons pas \u00e0 la sentence de la condamnation de la chair, et nous mangeons notre pain \u201c\u00e0 la sueur de notre front\u201d (<i>Gen<\/i>, 3, 19). D\u2019autre part, \u201cafin que tout le travail de l\u2019homme n\u2019aille pas \u00e0 sa bouche\u201d, nous travaillons de nos mains plus activement pour avoir \u201cde quoi secourir le n\u00e9cessiteux.\u00a0\u00bb(50, 3-4)<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">La seconde partie de cette citation renvoie bien entendu \u00e0 l\u2019exigence de charit\u00e9, et je n\u2019y reviendrais pas. La premi\u00e8re assimile le travail \u00e0 une r\u00e9demption, en cons\u00e9quence du p\u00e9ch\u00e9 originel, mais \u00e9galement au fait d\u2019\u00eatre \u201cencore\u201d dans la chair. Ce point me para\u00eet tout \u00e0 fait fondamental. il est je crois possible d\u2019affirmer que, dans la pens\u00e9e d\u2019Isaac de l\u2019\u00c9toile, le travail repr\u00e9sente une \u00e9tape tout \u00e0 fait positive du processus de r\u00e9demption, ou, si vous pr\u00e9f\u00e9rez, de l\u2019ascension spirituelle. Il serait insuffisant de ne consid\u00e9rer que l\u2019aspect punitif de l\u2019exigence faite au moine de travailler. Le poids du corps et la n\u00e9cessit\u00e9 de vivre ici-bas exige certes une satisfaction des besoins, et donc une activit\u00e9 de production qui r\u00e9ponde \u00e0 cette contrainte, mais l\u2019activit\u00e9 elle-m\u00eame, le travail, consid\u00e9r\u00e9 si l\u2019on veut ind\u00e9pendamment de sa finalit\u00e9 objective, la production en vue de la satisfaction des besoins, est d\u00e9j\u00e0 l\u2019occasion d\u2019un retour sur soi. On notera que, de fait, le travail est souvent associ\u00e9 au silence, comme dans le sermon 50. Ce silence, exig\u00e9 des moines, permet de maintenir au dedans le feu de l\u2019\u00e2me, ce mouvement incessant qui, \u00ab\u00a0s\u2019il ne se r\u00e9pand pas au dehors par la verbosit\u00e9, tournoie int\u00e9rieurement en une ronde continuelle, comme une flamme et, passant en revue tous les replis de la conscience, trouve de quoi renouveler en lui la douleur d\u2019une salutaire componction (50, 6). L\u2019int\u00e9riorisation qu\u2019impose le silence ressemble \u00e0 bien des aspects au monologue int\u00e9rieur : il est une mani\u00e8re de g\u00e9rer l\u2019\u00e9nergie du discours, une technique qui permet en quelque sorte de concentrer cette \u00e9nergie en vue d\u2019un seul objectif : la recherche du chemin vers Dieu. Le travail r\u00e9pond de mani\u00e8re analogue \u00e0 une telle finalit\u00e9 : l\u2019\u00e9nergie du corps se concentre dans l\u2019activit\u00e9 des mains, plut\u00f4t que dans la recherche d\u2019une satisfaction des d\u00e9sirs et des passions. En m\u00eame temps qu\u2019il produit la nourriture n\u00e9cessaire \u00e0 sa survie, le corps du moine se transforme, devient pour la qu\u00eate spirituelle non plus une tare, mais un atout pr\u00e9cieux. Dans un de ces sermons superbes qu\u2019Isaac a \u00e9crit alors qu\u2019il \u00e9tait soumis \u00e0 de rudes et p\u00e9nibles t\u00e2ches sur l\u2019\u00eele de R\u00e9, o\u00f9 il s\u2019\u00e9tait exil\u00e9, volontairement ou contraint et forc\u00e9 \u2014 on peut difficilement statuer sur ce point \u2014, on lit cette admirable ex\u00e9g\u00e8se de la parabole des vignerons (<i>Matth<\/i>. 21, 33-42) que je voudrais vous lire en guise de conclusion :<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>\u00ab\u00a0Personnellement, j\u2019aime aussi \u00e0 consid\u00e9rer mon \u00e2me et pas seulement elle mais aussi mon corps, c\u2019est-\u00e0-dire moi tout entier, comme une vigne : je ne dois pas la n\u00e9gliger, mais bien piocher et travailler pour qu\u2019elle ne soit pas \u00e9touff\u00e9e par d\u2019autres rejetons et des racines \u00e9trang\u00e8res, ni g\u00ean\u00e9e par le foisonnement de ses pousses naturelles ; je dois l\u2019\u00e9monder pour qu\u2019elle ne pousse pas trop de bois, la tailler pour qu\u2019elle porte plus de fruits ; je dois absolument l\u2019entourer d\u2019une haie pour qu\u2019elle ne soit pas livr\u00e9e au pillage des passants sur la route et surtout pour que le sanglier de la for\u00eat et la b\u00eate solitaire ne la d\u00e9truise pas ; je dois la cultiver avec le plus grand soin pour que le provin authentique de la vigne choisie ne d\u00e9g\u00e9n\u00e8re pas et ne devienne pas une vigne \u00e9trang\u00e8re, incapable de r\u00e9jouir Dieu et les hommes ou peut \u00eatre susceptible de les contrister ; je dois la prot\u00e9ger avec la plus grande vigilance pour que le fruit qui a co\u00fbt\u00e9 tant de travail et a \u00e9t\u00e9 si longtemps attendu ne soit pas vol\u00e9 clandestinement par ceux qui en secret d\u00e9vorent le pauvre ou ne p\u00e9risse soudain dans une d\u00e9vastation inattendue. Aussi le premier homme a-t-il re\u00e7u \u00e0 propos du paradis, qui \u00e9tait comme sa vigne, l\u2019ordre de la travailler et de la garder.\u00a0\u00bb (S. 16, 7-8)<\/p><\/blockquote>\n<div id=\"sdfootnote1\">\n<p class=\"sdfootnote\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote1anc\" name=\"sdfootnote1sym\">1<\/a>Voir n\u00e9anmoins sur la fonction de l&rsquo;<i>otium<\/i> dans la vie monastique, les remarques \u00e9clairantes de Jean Leclercq\u00a0: \u00ab\u00a0Otium monasticum as a context for artistic creativity\u00a0\u00bb, in\u00a0: Timothy Verdon &amp; John Dally (publ.), <i>Monasticism and the Arts<\/i>, Syracuse, NY (1984)<\/p>\n<p class=\"sdfootnote\">\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote2\">\n<p class=\"sdfootnote\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote2anc\" name=\"sdfootnote2sym\">2<\/a>CF. <i>Statuta capitulorum ordinis Cisterciensis<\/i>, 1116-1798, \u00e9d. par J.M. CANIVEZ, t.I, p. 14<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote3\">\n<p class=\"sdfootnote\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote3anc\" name=\"sdfootnote3sym\">3<\/a>Les convers sont des religieux soumis aux observances et au rythme du monast\u00e8re, mais consid\u00e9r\u00e9s comme inf\u00e9rieurs aux moines du fait de leur illettrisme.<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote4\">\n<p class=\"sdfootnote\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote4anc\" name=\"sdfootnote4sym\">4<\/a>Voir l&rsquo;\u00e9tude de J. Leclercq : \u00ab\u00a0Comment vivaient les fr\u00e8res convers?\u00a0\u00bb, <i>Analecta Cisterciensia<\/i>, tome XXI, (1965), p. 258.<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote5\">\n<p class=\"sdfootnote\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote5anc\" name=\"sdfootnote5sym\">5<\/a>J. Letellier, \u00ab\u00a0L\u2019urbs monastica : du locus terribilis \u00e0 la Visio Pacis\u00a0\u00bb, <i>Collectanea Cisterciensia<\/i>, A. 1994, vol. 56, n\u00b0 4, pp. 291-314.<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote6\">\n<p class=\"sdfootnote\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote6anc\" name=\"sdfootnote6sym\">6<\/a>J. LECLERCQ, \u00ab\u00a0Le Travail : Asc\u00e8se sociale d&rsquo;apr\u00e8s Isaac de l&rsquo;\u00c9toile. Consommation et production.\u00a0\u00bb,<i> Coll. Cist.<\/i>, XXXIII, 1971, p.159-166<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On ne voit pas tr\u00e8s bien au premier abord ce qu\u2019une pr\u00e9sentation du labor dans la pens\u00e9e m\u00e9di\u00e9vale cistercienne, et de surcro\u00eet chez un auteur peu connu, Isaac de l\u2019\u00c9toile, vient faire dans de telles rencontres consacr\u00e9es express\u00e9ment aux d\u00e9clinaisons modernes, voire contemporaines du travail. 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