{"id":2666,"date":"2018-10-11T09:30:15","date_gmt":"2018-10-11T09:30:15","guid":{"rendered":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/?page_id=2666"},"modified":"2025-10-12T09:46:08","modified_gmt":"2025-10-12T09:46:08","slug":"les-sacrifies","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/les-sacrifies\/","title":{"rendered":"Les Sacrifi\u00e9s"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\"><em>(Angoul\u00eame, 1998)<\/em><\/p>\n<p>\u00c0 la fin du si\u00e8cle dernier, on s&rsquo;est retrouv\u00e9 par hasard, Jean-Christophe et moi, dans un petit rade tenu par une vieille femme arabe aux abords des remparts d&rsquo;Angoul\u00eame. Cette vir\u00e9e dans les bars concluait une interminable journ\u00e9e d&rsquo;automne \u2013 je travaillais alors dans un lyc\u00e9e technique, enseignant la philosophie et d&rsquo;autres mati\u00e8res litt\u00e9raires dont j&rsquo;ai oubli\u00e9 l&rsquo;intitul\u00e9, pour des \u00e9l\u00e8ves dont la plupart n&rsquo;avaient pas \u00e9t\u00e9 g\u00e2t\u00e9s par l&rsquo;existence, et, vu qu&rsquo;on \u00e9tait en pleine p\u00e9riode d&rsquo;explosion des chiffres du ch\u00f4mage, leur avenir ne s&rsquo;annon\u00e7ait pas mieux, et tous les soirs, apr\u00e8s les cours, on se voyait avec les gamins au caf\u00e9 d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9, ils se confiaient \u00e0 moi, j&rsquo;en faisais autant, je me rendais bien compte que ce dont ils avaient peur, c&rsquo;\u00e9tait de finir comme moi, mon pr\u00e9sent\u00a0: un contrat de remplacement minable \u00e0 plus de trois heures de chez moi, un couple qui partait en vrille, une consommation d&rsquo;alcool qui augmentait de jour en jour, on \u00e9tait seulement en novembre, et j&rsquo;\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 incapable de supporter la vie si je ne commen\u00e7ais pas \u00e0 boire d\u00e8s la sortie des cours, en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi donc, du coup j&rsquo;avais pris une chambre en ville, qui me co\u00fbtait une bonne partie de mon salaire, je glissais peu \u00e0 peu dans un gouffre, pire, je m&rsquo;y pr\u00e9cipitais, car, l&rsquo;ayant reconnu, ce bon vieux gouffre, j&rsquo;\u00e9tais comme attir\u00e9, j&rsquo;y allais de mon plein gr\u00e9, je sentais qu&rsquo;\u00e0 continuer de la sorte, j&rsquo;allais devenir fou, il me fallait quitter une nouvelle fois ce m\u00e9tier, cette ville, ruiner mon m\u00e9nage, repartir de z\u00e9ro, c&rsquo;\u00e9tait toujours comme \u00e7a, j&rsquo;essayais, \u00e7a durait quelques mois, parfois quelques ann\u00e9es, et puis je m&rsquo;effondrais \u00e0 nouveau, entra\u00eenant une partie du monde que j&rsquo;avais investie dans le d\u00e9sastre, et c&rsquo;est \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0 que j&rsquo;ai retrouv\u00e9 Jean-Christophe, dans ce rade tenu par une vieille femme arabe, aux abords des remparts.<\/p>\n<p>On s&rsquo;\u00e9tait connu autour de la facult\u00e9 de philosophie, au d\u00e9but des ann\u00e9es 90, j&rsquo;avais un an d&rsquo;avance sur lui, je ne dirais pas que c&rsquo;\u00e9tait un grand ami, mais quand on se croisait aux tables des caf\u00e9s, on n&rsquo;avait pas de peine \u00e0 trouver un sujet de discussion. Il travaillait sur Nietzsche, \u00e7a le mettait, quand il en parlait, dans des \u00e9tats d&rsquo;excitation hors du commun, il rejouait de m\u00e9moire les sc\u00e8nes de Zarathoustra, l&rsquo;\u00e2ne, l&rsquo;enfant, le lion, on aurait dit un proph\u00e8te quand il se levait pour haranguer les passants, il \u00e9tait en rage, Nietzsche lui trouait le c\u0153ur disait-il, ce monde-l\u00e0 lui trouait le c\u0153ur, ce monde-l\u00e0 ne comprenait rien, il plongeait dans l&rsquo;ignorance et la stupidit\u00e9, disait-il. \u00c7a ne nous choquait pas car, tous autant que nous \u00e9tions, nous partagions avec lui ce rapport visc\u00e9ral \u00e0 la pens\u00e9e. La facult\u00e9 de philosophie ne comptait pas plus d&rsquo;une vingtaine d&rsquo;\u00e9tudiants par niveau, nous \u00e9tions les parents pauvres de l&rsquo;universit\u00e9, et, avouons-le, dans une position assez marginale vis-\u00e0-vis des autres sp\u00e9cialit\u00e9s. Les cours se d\u00e9roulaient dans une ambiance fi\u00e9vreuse, et, apr\u00e8s les cours, c&rsquo;\u00e9tait encore pire\u00a0: les pens\u00e9es nous prenaient au corps, elles s&rsquo;infiltraient au c\u0153ur de nos vies, nous mangeaient le ventre, nous exorbitaient les yeux, peuplaient nos r\u00eaves, les mots des philosophes nous mouvaient comme de petits moteurs, on n&rsquo;\u00e9tudiait pas Nietzsche ou Kant ou Plotin, on \u00e9tait transform\u00e9 par eux, on se nourrissait d&rsquo;eux bien plus que d&rsquo;aliments terrestres, Nietzsche, Kant et Plotin nous hantaient, nous inspiraient, on buvait \u00e0 cause d&rsquo;eux, on s&rsquo;aimait \u00e0 cause d&rsquo;eux, on se ha\u00efssait \u00e0 cause d&rsquo;eux\u00a0: il n&rsquo;\u00e9tait pas possible de vivre comme tout le monde avec des pens\u00e9es pareilles. D&rsquo;une certaine mani\u00e8re, choisir la voie de la philosophie constituait une forme de provocation, c&rsquo;\u00e9tait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment choisir une impasse\u00a0: je me souviens qu&rsquo;avant de passer mon baccalaur\u00e9at, mon p\u00e8re, qui ne s&rsquo;\u00e9tait jamais inqui\u00e9t\u00e9, du moins explicitement, de mon cas, avait failli tomber en syncope en apprenant que j&rsquo;avais choisi d&rsquo;\u00e9tudier la philosophie. Il s&rsquo;inqui\u00e9tait de mon avenir, me voyait plut\u00f4t ing\u00e9nieur, ou n&rsquo;importe quoi susceptible de laisser esp\u00e9rer un m\u00e9tier r\u00e9mun\u00e9rateur. Nos familles \u00e9taient typiquement repr\u00e9sentatives de ces classes moyennes qui, dans les ann\u00e9es 80, fournissaient encore le gros des troupes du corps social en voie de d\u00e9composition, classes moyennes auxquelles on demandait d\u00e9j\u00e0 beaucoup, et qu&rsquo;on s&rsquo;appr\u00eatait \u00e0 sacrifier sur l&rsquo;autel de la crise. Nous n&rsquo;\u00e9tions pas riches, mon p\u00e8re venait de subir une p\u00e9riode de ch\u00f4mage et le divorce avait suivi, on s&rsquo;\u00e9tait vite retrouv\u00e9, mon fr\u00e8re et moi, dans un appartement, mon fr\u00e8re avait tout juste seize ans, j&rsquo;exer\u00e7ais de petits boulots pour payer le loyer et l&rsquo;alcool, que nous ingurgitions d\u00e9j\u00e0 avec passion, on s&rsquo;\u00e9tait trouv\u00e9 une famille chez les punks d&rsquo;alors, qui squattaient notre appartement, je trouvais tout de m\u00eame le moyen de continuer mes \u00e9tudes, mon p\u00e8re pr\u00e9f\u00e9rait regarder ailleurs, ne pas savoir, quand plus tard je lui ai d\u00e9crit la mani\u00e8re dont on vivait mon fr\u00e8re et moi, il a dit qu&rsquo;il ne pensait pas que c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 ce point. Je lui ai donn\u00e9 raison pour la philosophie, pour l&rsquo;impasse, comme Jean-Christophe a donn\u00e9 raison aussi \u00e0 ses parents et aux rares personnes qui s&rsquo;inqui\u00e9taient de son cas. Nous avons donn\u00e9 raison \u00e0 tous ceux qui s&rsquo;inqui\u00e9taient, et, en choisissant la philosophie, nous entamions un p\u00e9riple tragique scand\u00e9 par des \u00e9checs et des effondrements, un parcours intens\u00e9ment et syst\u00e9matiquement d\u00e9cevant.<\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, je suis retourn\u00e9 \u00e0 la facult\u00e9, avec la vague id\u00e9e de pr\u00e9parer un concours, \u00e7a m&rsquo;\u00e9tait venu comme \u00e7a, j&rsquo;ai tenu deux heures assis \u00e0 ma table, au milieu d&rsquo;une assembl\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudiants d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment pench\u00e9s sur leur cahier, pas une t\u00eate ne d\u00e9passait except\u00e9e la mienne, pas un n&rsquo;a pip\u00e9 mot de toute la s\u00e9ance, c&rsquo;\u00e9tait sinistre, je ne reconnaissais plus les cours d&rsquo;autrefois, les embard\u00e9es permanentes, les apostrophes, les coups de sang, les rigolades, on ne prenait pas les cours, on ne les copiait pas, on y participait, on s&rsquo;effor\u00e7ait de rendre les pens\u00e9es pensantes, au cas o\u00f9 il leur viendrait de mourir, comme aurait dit Spinoza, il y avait toujours dans nos cours une ambiance r\u00e9volutionnaire, un courant d&rsquo;indignation, alors que l\u00e0, des ann\u00e9es plus tard, de bons \u00e9l\u00e8ves prenaient avec soin, et scolairement, note, ils retranscrivaient, comme au magn\u00e9tophone, c&rsquo;\u00e9tait d\u00e9primant, et mon projet de concours s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9 l\u00e0\u00a0: une g\u00e9n\u00e9ration, la n\u00f4tre, avait disparu, une autre l&rsquo;avait remplac\u00e9e, il avait suffi de quelques ann\u00e9es, m\u00eame pas une d\u00e9cennie, et je savais ce qui avait caus\u00e9 ce bouleversement. C&rsquo;\u00e9tait la peur. La peur avait triomph\u00e9 de la rage. Les miens avaient la rage et refusaient de suivre les r\u00e8gles, nos successeurs luttaient pour s&rsquo;adapter au mieux \u00e0 ce jeu de dupes auquel nous refusions de jouer.<\/p>\n<p>Quand on s&rsquo;est retrouv\u00e9 avec Jean-Christophe, au caf\u00e9 pr\u00e8s des remparts, ce soir d&rsquo;automne, une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es s&rsquo;\u00e9taient \u00e9coul\u00e9es. Ses cheveux viraient au gris, il avait pris, au jug\u00e9, une vingtaine de kilos, ses joues \u00e9taient bouffies, ses yeux ternes comme ceux d&rsquo;un poisson mort. Je ne valais sans doute pas beaucoup mieux. On s&rsquo;est reconnu tout de suite et il n&rsquo;a pas tard\u00e9 \u00e0 m&rsquo;avouer qu&rsquo;il habitait depuis deux ans dans une r\u00e9sidence psychiatrique \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;h\u00f4pital \u2013 il disposait d&rsquo;une chambre am\u00e9nag\u00e9e, avait le droit de sortir de temps en temps, \u00e0 condition de rentrer \u00e0 des heures convenables, et de limiter la boisson. En indiquant le demi de bi\u00e8re pos\u00e9 devant lui, il s&#8217;empressa de pr\u00e9ciser que ce soir il comptait bien s&rsquo;en mettre une bonne, et je me suis empress\u00e9 de lui pr\u00e9ciser que j&rsquo;en \u00e9tais. Alors on s&rsquo;en est mis une bonne, comme au bon vieux temps disions-nous. On avait trente ans \u00e0 peine, on parlait d\u00e9j\u00e0 comme de vieux cow-boys \u00e0 la retraite. On se souvenait bien s\u00fbr, c&rsquo;\u00e9tait tout ce qui nous restait, des souvenirs, ce qui n&rsquo;\u00e9tait plus, l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a \u00e9tait\u00a0: j&rsquo;ai appris de mauvaises nouvelles, Michel, ce gar\u00e7on que j&rsquo;aimais bien, il avait fini \u00e0 la rue, on l&rsquo;avait retrouv\u00e9 mort de froid un matin \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e d&rsquo;une boutique de v\u00eatements pour dames en plein quartier pi\u00e9ton, non, je n&rsquo;avais pas lu l&rsquo;article dans le journal, beaucoup de gens en avaient parl\u00e9, mais personne ne savait ce que nous savions, qu&rsquo;un jour, il avait rendez-vous avec son directeur de ma\u00eetrise, un vieux connard pr\u00e9tentieux, lequel avait soutenu avoir lu son m\u00e9moire avec soin, mais s&rsquo;il vous pla\u00eet attendez-l\u00e0 cinq minutes, je reviens, et Michel avait attendu, quand soudainement, son regard avait \u00e9t\u00e9 attir\u00e9 par un gros tas de papier imprim\u00e9 enfonc\u00e9 dans la poubelle \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du bureau du ma\u00eetre, et ce tas de papier, \u00e9videmment, c&rsquo;\u00e9tait son m\u00e9moire \u00e0 lui, et c&rsquo;est apr\u00e8s \u00e7a que Michel a quitt\u00e9 la facult\u00e9, il vivait seul avec sa m\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, on le croisait encore dans les bars, jusque tard dans la nuit, il ne parlait quasiment plus, c&rsquo;\u00e9tait un gar\u00e7on tr\u00e8s doux, avec de grands yeux bleus, Jean-Christophe a dit\u00a0: de toutes fa\u00e7ons, il n&rsquo;aurait pas support\u00e9 la vie d&rsquo;apr\u00e8s, il aurait fini comme moi. Plus tard, assis \u00e0 la table d&rsquo;une pizzeria du centre-ville dans laquelle Jean-Christophe avait ses entr\u00e9es, on reluquait les convives, des familles avec enfants, plut\u00f4t bourgeoises, de jeunes couples bien mis, quelques repr\u00e9sentants de commerce, puis on s&rsquo;est regard\u00e9 nous-m\u00eames, et je ne sais plus lequel des deux a dit\u00a0: qu&rsquo;est-ce qui s&rsquo;est pass\u00e9\u00a0? Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on a rat\u00e9\u00a0? J&rsquo;ignore si l&rsquo;un de nous deux avait la r\u00e9ponse \u00e0 ces questions \u00e0 ce moment, je poss\u00e8de cette r\u00e9ponse aujourd&rsquo;hui, et j&rsquo;y tiens comme \u00e0 la prunelle de mes yeux car elle donne, voyez-vous, un sens \u00e0 ma vie, et \u00e0 la sienne, et \u00e0 celles de la plupart des amis que j&rsquo;avais \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 nous \u00e9tudiions la philosophie, mais ce soir-l\u00e0, ce dont je me souviens, c&rsquo;est qu&rsquo;au cours du repas, l&rsquo;alcool aidant, il y eut comme une renaissance soudaine, une vague d&rsquo;enthousiasme surgie des remugles d&rsquo;un pass\u00e9 lointain, des restes de sa m\u00e9moire ab\u00eem\u00e9e \u00e9merg\u00e8rent les fant\u00f4mes des auteurs que nous avions tant aim\u00e9s, et c&rsquo;est comme s&rsquo;il pouvait \u00e0 nouveau, l\u00e0, sous les yeux mi-amus\u00e9s mi-effray\u00e9s des convives de la pizzeria, ouvrir \u00e0 pleines pages le Zarathoustra et en d\u00e9clamer des passages entiers, apr\u00e8s quoi nous avons mis le feu comme autrefois \u00e0 la soir\u00e9e, haranguant les passants, accablant de discours les gens assis aux terrasses des caf\u00e9s, flirtant effront\u00e9ment, comme au bon vieux temps, rien ne nous arr\u00eatait, diss\u00e9minant \u00e0 nouveau les ferments de la r\u00e9volte, mais assez vite, au milieu de la nuit, une forme de lassitude nous a gagn\u00e9s\u00a0: on avait l&rsquo;impression de s&rsquo;agiter comme des clowns, notre revival 80&rsquo;s n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une pantomime, path\u00e9tique et vaine, \u00e7a n\u2019entra\u00eenait plus personne, fallait l&rsquo;admettre, nous \u00e9tions seuls avec nos souvenirs.<\/p>\n<p>Je l&rsquo;ai ramen\u00e9 \u00e0 la r\u00e9sidence psychiatrique. Comme pas mal de patients intern\u00e9s en ambulatoire comme on dit, il se sentait finalement plut\u00f4t bien ici, la vie \u00e9tait plus simple, il ne se faisait aucune illusion sur sa capacit\u00e9 \u00e0 affronter le monde l\u00e0, au-dehors, il s\u2019octroyait parfois une sortie hors limite, comme ce soir, mais c&rsquo;\u00e9tait somme toute rare, l&rsquo;infirmier avec lequel il n\u00e9gociait ses escapades n&rsquo;\u00e9tait pas dupe, mais il avait confiance en son patient, le reste du temps, Jean-Christophe vivait une existence pour ainsi dire asc\u00e9tique, la t\u00e9l\u00e9vision, les journaux, les m\u00e9dicaments, les repas pris en commun et quelques ateliers et des groupes de parole \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, et c&rsquo;\u00e9tait tout.<\/p>\n<p>Cette vie-l\u00e0, celle de nos p\u00e8res, de nos m\u00e8res, on n&rsquo;en avait pas voulu, et parce qu&rsquo;on n&rsquo;en avait pas voulu, on payait aujourd&rsquo;hui le prix de notre d\u00e9sob\u00e9issance. La g\u00e9n\u00e9ration de nos p\u00e8res et de nos m\u00e8res, d\u00e9chir\u00e9e par des injonctions contraires, \u00e0 l&rsquo;ob\u00e9issance d&rsquo;une part et \u00e0 la jouissance d&rsquo;autre part, cliv\u00e9e entre l&rsquo;ordre moral petit-bourgeois et le devoir de lib\u00e9ration sexuelle, \u00e9tait plong\u00e9e, au d\u00e9but des ann\u00e9es 80 dans une n\u00e9vrose profonde et semblait d\u00e9sormais avancer sans nul autre but et nul autre projet que de r\u00e9pondre favorablement aux sir\u00e8nes hurlantes du capitalisme de march\u00e9, ayant laiss\u00e9 derri\u00e8re elle tout principe et toute philosophie. La r\u00e9ponse \u00e0 la question du sens de notre destin\u00e9e, celle de Jean-Christophe, la mienne, et celle de nos semblables, s&rsquo;origine dans le refus de suivre les traces d\u00e9sormais d\u00e9nu\u00e9es de sens que laissaient nos parents, et ce refus s&rsquo;incarnait alors dans une position simple, mais radicale, \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de toute la vie sociale et son cort\u00e8ge d&rsquo;esp\u00e9rances : nous nous employions \u00e0 d\u00e9cevoir, \u00e0 d\u00e9cevoir les attentes qui pesaient sur nous telles des \u00e9p\u00e9es de Damocl\u00e8s, l&rsquo;\u00e9tudiant brillant, l&rsquo;artiste dou\u00e9, le sportif accompli, tout ce que j&rsquo;ai failli \u00eatre, tout ce que je promettais de devenir, \u00e0 mon corps d\u00e9fendant, comme sans le faire expr\u00e8s, avec l\u2019innocence de l&rsquo;enfant qui veut bien faire, je me suis employ\u00e9, au sortir de l&rsquo;adolescence, \u00e0 le d\u00e9truire, \u00e0 ruiner les promesses qu&rsquo;\u00e0 mon corps d\u00e9fendant, j&rsquo;avais laiss\u00e9 na\u00eetre, bien plus tard, quand j&rsquo;avais arr\u00eat\u00e9 de boire, j&rsquo;ai eu mon p\u00e8re au t\u00e9l\u00e9phone, et il a fini par avouer, en parlant de ses enfants, qu&rsquo;on l&rsquo;avait d\u00e9\u00e7u, qu&rsquo;il ne s&rsquo;attendait pas \u00e0 \u00e7a, et c&rsquo;est l\u00e0 que j&rsquo;ai eu ma r\u00e9ponse, c&rsquo;est quand mon p\u00e8re m&rsquo;a avou\u00e9 qu&rsquo;il \u00e9tait d\u00e9\u00e7u de nous que j&rsquo;ai compris que c&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;objectif inconscient qui nous avait guid\u00e9 depuis le d\u00e9but, d\u00e9cevoir, d\u00e9cevoir nos p\u00e8res, ruiner toute promesse, sacrifier l&rsquo;avenir qui nous tendait soi-disant les bras, nous sacrifier, nous sacrifier pour t\u00e9moigner, t\u00e9moigner avant que les choses tournent mal, que le monde sombre dans la stupidit\u00e9 la plus creuse, le mensonge et l&rsquo;oubli, et Jean-Christophe, je le sais, serait d&rsquo;accord avec cette r\u00e9ponse, je crois qu&rsquo;il serait d&rsquo;accord, mais j&rsquo;ignore s&rsquo;il est encore en vie, je n&rsquo;ai pas eu de ses nouvelles depuis que nous nous sommes retrouv\u00e9s \u00e0 la fin du si\u00e8cle dernier, dans un bar tenu par une vieille femme arabe non loin des remparts d&rsquo;Angoul\u00eame.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(Angoul\u00eame, 1998) \u00c0 la fin du si\u00e8cle dernier, on s&rsquo;est retrouv\u00e9 par hasard, Jean-Christophe et moi, dans un petit rade tenu par une vieille femme arabe aux abords des remparts d&rsquo;Angoul\u00eame. 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