{"id":2634,"date":"2018-10-11T09:14:18","date_gmt":"2018-10-11T09:14:18","guid":{"rendered":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/?page_id=2634"},"modified":"2025-10-12T09:46:08","modified_gmt":"2025-10-12T09:46:08","slug":"lhomme-a-la-moustiquaire","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/lhomme-a-la-moustiquaire\/","title":{"rendered":"L&rsquo;Homme \u00e0 la moustiquaire"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\"><em>(Plateau de la Peyre Rouge, pas de l\u2019Aiguille et refuge du Chaumailloux, Vercors, 1984)<\/em><\/p>\n<p>Nous avions d\u00e9j\u00e0 pris nos quartiers pour la nuit, l\u2019homme \u00e0 la moustiquaire et moi, quand les deux belges sont arriv\u00e9s. Maintenant que ce versant de la montagne se trouvait dans l\u2019ombre, la fra\u00eecheur s\u2019abattait brusquement, nous incitant \u00e0 sortir les pulls de nos sacs. Je me souviens fort bien de cet homme, de notre rencontre, je pourrais encore aujourd\u2019hui, une trentaine d\u2019ann\u00e9es plus tard, d\u00e9crire par le menu les quelques heures que nous avons partag\u00e9es tous deux, retrouver sur une carte sans trop de peine les lieux exacts, le sentier tant esp\u00e9r\u00e9 que j\u2019avais fini par d\u00e9couvrir en lisi\u00e8re du plateau, les bosquets d\u2019arbustes entre lesquels serpentait cette piste providentielle, et, au d\u00e9tour du chemin, le caillou sur lequel il \u00e9tait assis, baignant de sueur, puis ces quelques mots, une gorg\u00e9e ti\u00e8de bue \u00e0 la gourde qu\u2019il m\u2019a tendue, et comment nous avons march\u00e9 ensemble jusqu\u2019au refuge, les eaux du ruisseau dans lequel nous nous sommes baign\u00e9s ensuite, puis la mani\u00e8re dont nous avions dispos\u00e9 nos affaires pour la nuit sur les couchettes en bois et l\u2019arriv\u00e9e tardive de ces deux improbables randonneurs, je me rem\u00e9more ces moments toujours saisi du sentiment vague qu\u2019une chose importante s\u2019\u00e9tait jou\u00e9e ce jour-l\u00e0, avec ces hommes rencontr\u00e9s par hasard, une suite d\u2019\u00e9v\u00e9nements dont l\u2019impact sur ma vie d\u2019apr\u00e8s m\u2019appara\u00eet avec \u00e9vidence d\u00e9terminant, tout comme, bien des ann\u00e9es plus tard, cette chute en montagne dans le Cantal, au c\u0153ur de l\u2019hiver cette fois, et les heures pass\u00e9es dans la neige \u00e0 m\u2019efforcer de survivre, se sont imprim\u00e9es dans les recoins les plus profonds de ma m\u00e9moire, modifiant en profondeur la mani\u00e8re dont je me rapporte d\u00e9sormais au monde, aux autres, et \u00e0 moi-m\u00eame. Combien d\u2019\u00e9v\u00e9nements, finalement, m\u00e9ritent, quand on les examine au soir de l\u2019existence, qu\u2019on leur consacre un r\u00e9cit\u00a0? La r\u00e9ponse d\u00e9pend en partie, je suppose, du degr\u00e9 d\u2019app\u00e9tence qu\u2019on a pour le r\u00e9cit \u2013 certains, qui semblent n\u2019avoir pas v\u00e9cu grand-chose de notable, en font des tonnes avec ce peu, d\u2019autres, qu\u2019on tiendrait sans h\u00e9sitation pour d\u2019insatiables aventuriers, font montre d\u2019une discr\u00e9tion d\u00e9termin\u00e9e quand par hasard on les interroge, et gardent le silence sur les aventures qu\u2019on leur pr\u00eate. Quand j\u2019\u00e9tais adolescent, je souffrais de n\u2019avoir pas suffisamment v\u00e9cu. C\u2019\u00e9tait \u00e9videmment stupide, car apr\u00e8s tout, \u00e0 seize ans, on sort \u00e0 peine de l\u2019enfance. Toutefois, d\u00e9sireux de rattraper le temps que je pensais avoir perdu, je me lan\u00e7ais corps et \u00e2mes dans des aventures, plut\u00f4t que d\u2019attendre que le destin m\u2019offre des occasions de grandir. C\u2019est ainsi que l\u2019\u00e9t\u00e9 de ma seizi\u00e8me ann\u00e9e, j\u2019accomplissais, ob\u00e9issant \u00e0 l\u2019injonction que je m\u2019\u00e9tais donn\u00e9e \u00e0 moi-m\u00eame, cette randonn\u00e9e solitaire sur les hauts-plateaux du Vercors, ce rite de passage improvis\u00e9 de l\u2019enfance \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, de l\u2019ennui \u00e0 l\u2019aventure. Et cette journ\u00e9e et cette nuit, et ce marcheur rencontr\u00e9 au sortir du plateau br\u00fblant, m\u2019avaient sembl\u00e9, et me semblent encore, riches de significations, pour la plupart incompr\u00e9hensibles, mais dont le caract\u00e8re myst\u00e9rieux n\u2019a jamais cess\u00e9 de me hanter et d\u2019influer sur mes r\u00eaves futurs.<\/p>\n<p>Je me souviens donc de cette fin d\u2019apr\u00e8s-midi, quand j\u2019ai fait la rencontre de l\u2019homme \u00e0 la moustiquaire, de la soir\u00e9e qui a suivi, quand les deux belges nous ont rejoint au refuge, et du petit matin quand nous nous sommes quitt\u00e9s, mais, \u00e9trangement, je ne saurais dire \u00e0 qui j\u2019ai eu affaire, bien qu\u2019ayant certainement convers\u00e9 avec lui et de fait, s\u2019il m\u2019a livr\u00e9 quelque chose de son histoire, ne serait-ce qu\u2019un pr\u00e9nom, j\u2019ai tout oubli\u00e9.<\/p>\n<p>Les deux belges, apr\u00e8s une br\u00e8ve baignade dans les eaux glaciales de la rivi\u00e8re, et s\u2019\u00e9tant enfin d\u00e9livr\u00e9s du fardeau du sac qui leur sciait les \u00e9paules, s\u2019empress\u00e8rent de s\u2019asseoir \u00e0 nos c\u00f4t\u00e9s autour de l\u2019unique table au centre de la b\u00e2tisse. Ils \u00e9taient costauds tous les deux, blonds comme les bl\u00e9s et le visage d\u00e9j\u00e0 \u00e9carlate apr\u00e8s une journ\u00e9e \u00e0 grimper sous le soleil. L\u2019un d\u2019eux travaillait dans la finance, et l\u2019autre dans les assurances. Ils s\u2019\u00e9tonnaient de me voir ici\u00a0: \u00ab\u00a0Tu as juste seize ans, et tu crapahutes comme \u00e7a, tout seul\u00a0?\u00a0\u00bb. Ils avaient d\u00e9pos\u00e9 le contenu de leurs sacs \u00e0 dos sur la grande table au centre de la cabane, \u00e9talant six bouteilles de bi\u00e8re, deux bo\u00eetes de cassoulet, des assiettes en fa\u00efence, mult verres, toute une batterie de cuisine au grand complet, fourchettes, couteaux, cuill\u00e8res, grandes et petites, sans oublier une dizaine de bouquins, un lecteur radio-cassettes, puis un r\u00e9chaud \u00e0 gaz avec les recharges qui conviennent, et encore des pulls, des chemisettes, des sous-v\u00eatements \u00e0 n\u2019en plus finir, de quoi remplir une garde robe, une paire de chaussons et, bien entendu, la toile de tente, vous auriez du voir la toile de tente, de quoi ranger des meubles l\u00e0 dedans, un r\u00e9frig\u00e9rateur, un t\u00e9l\u00e9viseur, on aurait presque pu se tenir debout\u00a0! Vingt kilos par sac, au moins\u00a0! Des novices de la randonn\u00e9e \u00e9videmment \u00a0! Leur premi\u00e8re montagne assur\u00e9ment\u00a0! J\u2019ai dit\u00a0: \u00ab\u00a0Vous faudrait un porteur les gars\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ils \u00e9taient arriv\u00e9s au sommet du col dans un \u00e9tat proprement ahurissant, le chemin qui montait depuis la gare de Clelles jusqu\u2019ici n\u2019\u00e9tait pas bien difficile, du plat pendant quinze kilom\u00e8tres suivi d\u2019une mont\u00e9e assez raide mais br\u00e8ve jusqu\u2019au refuge, mais \u00e7a les avait tout bonnement \u00e9puis\u00e9s, ils suaient comme des fontaines mont\u00e9es sur pattes, et les voil\u00e0 qui projetaient de traverser le massif jusqu\u2019\u00e0 Veynes. C\u2019\u00e9tait dingue\u00a0! Mon compagnon et moi leur avons fait un peu la le\u00e7on\u00a0: \u00ab\u00a0Bo\u00eetes de conserve proscrites\u00a0! Un plat creux en inox, une fourchette, une gourde, et basta\u00a0!\u00a0\u00bb L\u2019homme \u00e0 la moustiquaire riait de bon c\u0153ur et, reluquant avec insistance la bi\u00e8re et le cassoulet\u00a0: \u00ab\u00a0Va vous falloir de l\u2019aide\u00a0!\u00a0\u00bb, apr\u00e8s quoi le dit cassoulet r\u00e9chauffait doucement dans la casserole et nous avons entam\u00e9 les bi\u00e8res. Les deux blondinets arrivaient de Bruxelles le matin m\u00eame, ayant pris le train jusqu\u2019\u00e0 la vall\u00e9e sur un coup de t\u00eate, marre du bureau, marre des chiffres, envie de prendre un grand bol d\u2019air (et une bonne su\u00e9e\u00a0! Pour \u00e7a, ils \u00e9taient servis\u00a0!). L\u2019homme \u00e0 la moustiquaire et moi prenions un bain dans la rivi\u00e8re, tout \u00e0 fait nus, quand nous avions vu d\u00e9barquer les belges, deux loques se hissant sur le sentier qui menait au refuge. Une magnifique cabane en r\u00e9alit\u00e9, d\u2019une forme \u00e9trange, octogonale si mes souvenirs sont bons, ouverte toute l\u2019ann\u00e9e et par tous les temps, de confortables couchettes le long des murs, une table au milieu avec quelques chaises, et non-gard\u00e9e, donc gratuite, le bonheur.<\/p>\n<p>Avec l\u2019homme \u00e0 la moustiquaire, avant l\u2019arriv\u00e9e des belges, on \u00e9tait assis dans l\u2019eau si froide, on parlait sans doute de la journ\u00e9e d\u00e9sormais finissante, de l\u2019orage qui s\u2019\u00e9tait abattu la veille \u2013 j\u2019avais grimp\u00e9 par une prairie en pente et, en glissant dans les hautes herbes humides, m\u2019\u00e9tais retrouv\u00e9 nez \u00e0 nez avec une \u00e9norme couleuvre jaune et verte roul\u00e9e sur elle-m\u00eame\u00a0: comment j\u2019ai par la suite couru comme un d\u00e9rat\u00e9 en levant les genoux aussi haut que possible jusqu\u2019\u00e0 la station de remonte-pente juch\u00e9e sur la cr\u00eate, \u00e7a je ne le lui ai pas dit, j\u2019ai fait le fier, le gars qu\u2019une couleuvre n\u2019effraie pas, alors qu\u2019en v\u00e9rit\u00e9 j\u2019ai hurl\u00e9 de terreur, j\u2019ai hurl\u00e9 \u00ab\u00a0Maman\u00a0!\u00bb \u00c0 cause de cette jolie couleuvre dormant paisiblement sous l\u2019orage naissant. Lui, il avait quitt\u00e9 sa moustiquaire et jouait de ses doigts avec l\u2019eau du torrent, le p\u00e9nis flottant juste sous la surface, on \u00e9tait \u00e9puis\u00e9 l\u2019un comme l\u2019autre, il avait fait une chaleur \u00e9crasante, on s\u2019\u00e9tait rencontr\u00e9 au sortir du plateau de la Peyre Rouge, c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois dans ma vie, o\u00f9, traversant ce plateau d\u00e9sertique, j\u2019avais cru mourir, mourir de soif, mourir d\u2019\u00e9puisement, je me voyais d\u00e9j\u00e0 dans mon d\u00e9lire r\u00e9duit \u00e0 l\u2019\u00e9tat de squelette, d\u00e9vor\u00e9 par les vautours et les renards, les os coinc\u00e9s entre deux pierres de schiste. Errant plus mort que vif, j\u2019avais fini par d\u00e9busquer un bout de sentier \u00e0 travers de prometteurs bosquets de gen\u00e9vriers, et l\u2019avais trouv\u00e9 l\u00e0, assis sur un gros caillou, une large moustiquaire, attach\u00e9e \u00e0 sa casquette, dissimulant \u00e0 moiti\u00e9 son visage, la t\u00eate dans les mains, manifestement aussi d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 que moi.<\/p>\n<p>En me voyant surgir \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du sentier, il s\u2019\u00e9tait redress\u00e9 un peu. Comme un imb\u00e9cile, j\u2019avais d\u2019abord continu\u00e9 de marcher, comme si tout allait bien, je suis pass\u00e9 devant lui comme si de rien n\u2019\u00e9tait, alors que dix minutes auparavant, j\u2019envisageai avec terreur ma propre mort. J\u2019ai dit bonjour et il m\u2019a salu\u00e9 poliment en retour, j\u2019ai encore avanc\u00e9 de deux ou trois pas, puis je me suis retourn\u00e9 et il m\u2019a regard\u00e9 en souriant tristement, et nous avons souri tous les deux, on \u00e9tait aussi perdu l\u2019un que l\u2019autre, aussi \u00e9puis\u00e9, mais il lui restait un peu d\u2019eau au fond de sa gourde et il m\u2019a propos\u00e9 \u00e0 boire. Puis nous avons cherch\u00e9 ensemble le chemin jusqu\u2019au refuge, marchant d\u2019un pas plus leste du seul fait que nous \u00e9tions deux, et, quand le ruisseau au pied de la modeste b\u00e2tisse s\u2019est mis \u00e0 chanter gentiment sur notre passage, aucun mot n\u2019avait \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire, aucune concertation, aussit\u00f4t nous \u00e9tions aussi nus que possible et les pieds dans le torrent, nous nous aspergions en hurlant \u00e0 cause de la fra\u00eecheur de l\u2019eau. J\u2019avais v\u00e9cu l\u2019enfer et d\u00e9sormais j\u2019\u00e9tais au paradis.<\/p>\n<p>L\u2019enfer\u00a0! Un d\u00e9sert de cailloux, pas un arbre, juste quelques malheureux arbustes diss\u00e9min\u00e9s dans l\u2019immensit\u00e9, pas le moindre ombrage, des cailloux et de la terre, une terre rouge\u00e2tre, \u00e0 perte de vue, et le sentier, \u00e7a faisait des lustres que je l\u2019avais perdu, si tant est qu\u2019il y en ait jamais eu dans ce coin du monde, de sentier, quelques cairns dispos\u00e9s ici et l\u00e0 qui me narguaient\u00a0: les bergers, para\u00eet-il dressaient ces monticules de pierre au hasard pour \u00e9garer les randonneurs, au pr\u00e9texte que ces derniers d\u00e9rangeaient les b\u00eates \u2013 l\u00e9gende ou pas, ces rep\u00e8res constituaient la seule empreinte humaine dans le paysage, et je me tra\u00eenais d\u2019un tas de cailloux \u00e0 l\u2019autre, ou bien je visais un arbuste maigrelet, cherchant un filet d\u2019ombre, marchait m\u00e9caniquement, comptant huit pas, un, deux trois quatre cinq six sept huit, apr\u00e8s quoi je m\u2019accordais une pause, \u00e0 chaque fois de plus en plus longue, les lani\u00e8res du sac me d\u00e9chiraient les \u00e9paules, et bient\u00f4t ma gourde \u00e9tait vide, j\u2019avais bu les derni\u00e8res gorg\u00e9es, je m\u2019\u00e9tais mis \u00e0 pleurer, j\u2019avais seize ans, je ne voulais pas mourir d\u00e9shydrat\u00e9 sur le plateau de la Peyre Rouge, je ne voulais pas mourir de soif comme les r\u00e9sistants qui, durant la guerre, s\u2019\u00e9taient r\u00e9fugi\u00e9s autour de ce plateau, fuyant les convois de soldats allemands, et n\u2019avaient pas eu d\u2019autre choix que de traverser cette aridit\u00e9 \u00e0 pied, ces hommes dont les squelettes se sont fondus, imaginais-je, avec le d\u00e9cor min\u00e9ral du plateau, dont les os se sont m\u00e9lang\u00e9s \u00e0 la pierre, et, avec le temps, et avec la chaleur, sont devenus pierre, si bien qu\u2019il me semblait au fur et \u00e0 mesure que je titubais vers une fin certaine, que chacun de ces cairns d\u00e9coupant l\u2019horizon embrum\u00e9 de chaleur figurait le corps d\u2019un homme mort, fig\u00e9, hybride sinistre de chair min\u00e9rale, et je croyais que le m\u00eame sort m\u2019\u00e9tait r\u00e9serv\u00e9, je pleurais, j\u2019avais seize ans, une telle souffrance \u00e7a n\u2019\u00e9tait pas permis, mes parents me manquaient, ils m\u2019avaient fait confiance, ils pensaient que je connaissais bien la montagne, \u00e0 six ans, je grimpais d\u00e9j\u00e0, je n\u2019avais pas peur, l\u2019\u00e9t\u00e9 d\u2019avant, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 march\u00e9 seul deux jours durant, dans le Mercantour, dormant \u00e0 la belle \u00e9toile, et je m\u2019ennuyais tellement, je m\u2019ennuyais \u00e0 crever durant les cours, les cours ne m\u2019int\u00e9ressaient pas, je n\u2019\u00e9coutais pas mais regardais par la fen\u00eatre, les vieux arbres pourrissants, les b\u00e2timents gris, je regardais le ciel, je r\u00eavais de montagne, je r\u00eavais de solitude, les autres parlaient tandis que je marchais solitaire dans la montagne, sentant les lani\u00e8res du sac me d\u00e9chirer les \u00e9paules, il me semblait que la vie v\u00e9ritable se jouait l\u00e0-bas, dans les grands espaces, pas ici, entre les murs du lyc\u00e9e, mais cet apr\u00e8s-midi-l\u00e0, mes parents me manquaient, les autres me manquaient, n\u2019importe quel autre aurait fait l\u2019affaire, et d\u2019ailleurs, dans l\u2019aveuglante lumi\u00e8re qui baignait le d\u00e9sert de pierres, n\u2019\u00e9tait-ce pas au loin une silhouette humaine, n\u2019y avait-il pas derri\u00e8re ce monticule de pierres, ce signe \u00e9lev\u00e9 l\u00e0 par des hommes et qui ne signifiait rien, sinon la perdition, un homme qui marchait, ou plut\u00f4t divaguait, comme moi, une forme \u00e9mergeant de l\u2019infinie clart\u00e9 informe, mais non\u00a0! aussit\u00f4t aper\u00e7u, cela disparaissait, je d\u00e9lirais\u00a0! J\u2019\u00e9tais en proie aux mirages, je projetais sur l\u2019horizon angoiss\u00e9 mes d\u00e9sirs les plus chers\u00a0! Non\u00a0! J\u2019\u00e9tais bel et bien seul, j\u2019avais seize ans, et j\u2019allais finir peut-\u00eatre effondr\u00e9 sur la terre rouge, sous l\u2019abri path\u00e9tique d\u2019un arbuste piquant, la t\u00eate reposant contre un rocher, avec pour seule compagne une vip\u00e8re aux yeux per\u00e7ants. Toutefois, le mirage avait persist\u00e9, la silhouette d\u2019un homme marchant l\u00e0-bas devant moi, puis un autre mirage, une \u00e9tendue sombre, des arbustes et quelques arbres, presque un petit bois, sur ma droite, puis, le mirage n\u2019en \u00e9tait plus vraiment un, et, je devinais une sente timide serpentant vers les bois, et je vis cet homme assis, avec sa moustiquaire sur le nez.<\/p>\n<p>La nuit, les deux belges, l\u2019homme \u00e0 la moustiquaire et moi, nous avions ronfl\u00e9 de concert, cuvant nos bi\u00e8res, repus et confiants. \u00c0 l\u2019aube, les deux belges dormaient encore. En prenant garde \u00e0 ne pas les r\u00e9veiller, nous nous \u00e9tions gliss\u00e9s dehors dans le froid du petit matin, et, sans avoir pris la peine d\u2019un petit d\u00e9jeuner, avions entrepris de marcher tranquillement, vers le sud, traversant de belles prairies verdoyantes. L\u2019air \u00e9tait encore frais, les montagnes r\u00e9pandaient leur ombre sur le chemin large. On ne se parlait pas. Du reste la veille on ne s\u2019\u00e9tait pas dit grand chose, je ne savais rien de lui, et il ignorait tout de moi. Qui \u00e9tait-il\u00a0? Pas un de ces sportifs qui vous envahissent la montagne, \u00e9quip\u00e9s \u00e0 la mode, quasiment \u00e0 la course l\u00e0 o\u00f9 la d\u00e9cence et le respect vous invitent plut\u00f4t \u00e0 marcher, non, plut\u00f4t une sorte de vagabond, mais on n\u2019en trouve pas des vagabonds sur ce genre de chemin, les vagabonds d\u2019aujourd\u2019hui, ils vont sur les routes, de villes en villes, ils ne se perdent pas dans les montagnes, avec une moustiquaire sur le nez, plut\u00f4t un vagabond d\u2019autrefois, ou bien un ancien l\u00e9gionnaire, ou encore un repris de justice, peut-\u00eatre un type louche, peut-\u00eatre fuyait-il quelque chose, peut-\u00eatre \u00e9tait-il vraiment perdu, pas seulement comme la veille, comme nous \u00e9tions perdus l\u2019un et l\u2019autre, mais perdu depuis des ann\u00e9es, perdu hier comme il \u00e9tait perdu aujourd\u2019hui\u00a0?<\/p>\n<p>Au premier embranchement, il s\u2019arr\u00eata et dit\u00a0: \u00ab\u00a0Tu vas de quel c\u00f4t\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb. Moi, je ne savais pas vraiment. Le sentier balis\u00e9, rassurant, filait sur la pente du Grand Veymont, alors je montrai la montagne et sugg\u00e9rai sans conviction\u00a0: \u00ab\u00a0Par l\u00e0\u00a0?\u00a0\u00bb. Lui, souriant et d\u00e9signant la plateau qui s\u2019\u00e9tendait \u00e0 l\u2019infini sur la gauche, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 donc\u00a0: \u00ab\u00a0Alors je vais par l\u00e0\u00a0\u00bb. Et de replacer sa moustiquaire avec soin jusqu\u2019au menton.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(Plateau de la Peyre Rouge, pas de l\u2019Aiguille et refuge du Chaumailloux, Vercors, 1984) Nous avions d\u00e9j\u00e0 pris nos quartiers pour la nuit, l\u2019homme \u00e0 la moustiquaire et moi, quand les deux belges sont arriv\u00e9s. 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