{"id":2576,"date":"2018-10-07T21:58:22","date_gmt":"2018-10-07T21:58:22","guid":{"rendered":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/?page_id=2576"},"modified":"2018-10-07T21:58:22","modified_gmt":"2018-10-07T21:58:22","slug":"messages","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/messages\/","title":{"rendered":"Messages"},"content":{"rendered":"<p>Message 51<br \/>\nParce que j\u2019ai cess\u00e9 depuis des ann\u00e9es de tenir un calendrier, il m\u2019est impossible de pr\u00e9ciser la date exacte, ni m\u00eame une date approximative, et, vous savez fort bien j\u2019imagine qu\u2019il n\u2019est plus de saisons distinctes, que le temps change constamment, et parce que j\u2019ai perdu depuis longtemps tout point de rep\u00e8re, avan\u00e7ant comme j\u2019avance, au gr\u00e9 de mes lubies, que les cartes de toutes fa\u00e7ons s\u2019av\u00e8reraient inutiles compte tenu des bouleversements qu\u2019a subis la r\u00e9gion, il m\u2019est tout \u00e0 fait \u00e9galement impossible de vous indiquer o\u00f9 je suis, bien que probablement, \u00e0 moins que vous ne soyez aussi perdus que moi, vous en sachiez un peu plus \u00e0 ce sujet, et encore moins o\u00f9 je vais, n\u2019en ayant strictement aucune id\u00e9e, except\u00e9 peut-\u00eatre que j\u2019ai la tr\u00e8s vague intention de gravir cette petite butte sur ma droite, qui me para\u00eet relativement d\u00e9gag\u00e9e, bien qu\u2019il soit tout aussi probable que dans un instant j\u2019ai finalement chang\u00e9 d\u2019avis, mais ce genre d\u2019information vous serait quoiqu\u2019il arrive d\u2019une bien faible utilit\u00e9 vu qu\u2019il est presque certain que cette butte finira par dispara\u00eetre elle aussi, je vous imagine, et cela me fait du bien de vous imaginer, m\u00eame s\u2019il m\u2019est aujourd\u2019hui difficile de me rem\u00e9morer \u00e0 quoi ressemble un visage, \u00e9tant donn\u00e9 la dur\u00e9e qui me s\u00e9pare du dernier visage que j\u2019ai vu, du dernier visage que j\u2019ai touch\u00e9, du dernier regard qui m\u2019a surpris, cela dit, quand bien m\u00eame cela reste flou, je prends plaisir \u00e0 vous imaginer pench\u00e9(e) sur ce monticule de terre que j\u2019ai pris soin d\u2019entourer de galets, d\u00e9couvrant ce petit tube de carton, l\u2019ouvrant par le haut, mais peut-\u00eatre avez vous d\u00e9j\u00e0 fait ces gestes plusieurs fois, si par hasard vous avez entrepris de me suivre \u00e0 la trace, ce dont je serais croyez le tr\u00e8s honor\u00e9, et j\u2019en profite pour vous demandez de me pardonner si je me r\u00e9p\u00e8te d\u2019une message \u00e0 l\u2019autre, car il me semble souvent avoir d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 de cela, utilis\u00e9 ces mots, je suis tout \u00e0 fait conscient de l\u2019ennui que vous \u00e9prouvez \u00e0 me lire, puis vous laissez glisser le morceau de papier pli\u00e9 en quatre ou en huit, cela d\u00e9pend de mon humeur, il me reste \u00e0 vrai dire assez peu d\u2019occasion de faire des fantaisies, et vous essayez de d\u00e9chiffrer dans la mesure o\u00f9 l\u2019encre ne s\u2019est pas encore trop affadie, ce message, que je num\u00e9rote, malgr\u00e9 les doutes qui m\u2019assaillent fr\u00e9quemment quant \u00e0 la justesse de mes num\u00e9rotations, et, autant vous l\u2019avouez, je ne suis pas vraiment s\u00fbr qu\u2019il n\u2019y ait pas d\u00e9j\u00e0 eu un message num\u00e9ro 51, il est m\u00eame tout \u00e0 fait envisageable que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 compos\u00e9 le message suivant, voire un message fort \u00e9loign\u00e9 dans la s\u00e9rie, le 65 par exemple, ou pire ! Quoique \u00e9videmment rien ne me certifie que je n\u2019ai pas malencontreusement saut\u00e9 plusieurs num\u00e9ros, passant all\u00e8grement, si j\u2019ose dire, bien que j\u2019\u00e9prouve assez rarement dois-je admettre quelque chose comme de l\u2019all\u00e9gresse ou quoi que ce soit d\u2019approchant, du 14 au 51, ou pire, et il se pourrait m\u00eame, j\u2019en suis venu \u00e0 le penser, et dieu sait que je pense n\u2019ayant pour ainsi dire que cela \u00e0 faire, et je ne m\u2019\u00e9tonne pas qu\u2019une telle pens\u00e9e ait pu se pr\u00e9senter \u00e0 mon esprit ou ce qui en tient lieu, il se pourrait m\u00eame que je sois parti en r\u00e9alit\u00e9 depuis beaucoup moins longtemps que j\u2019ai tendance \u00e0 le croire, et que ce message soit en r\u00e9alit\u00e9 le premier, tous les autres, ceux que je crois me souvenir d\u2019avoir compos\u00e9 et gliss\u00e9 dans les tubes et dissimul\u00e9 \u00e0 l\u2019abri des vents sous un petit monticule de terre, n\u2019\u00e9tant en r\u00e9alit\u00e9 que des r\u00eaves ou des d\u00e9sirs non suivis d\u2019effets, qu\u2019au bout du compte je n\u2019ai jamais rien enterr\u00e9 du tout depuis mon d\u00e9part, et que ce message soit en r\u00e9alit\u00e9 le premier.<\/p>\n<p>Message 22<br \/>\nJ\u2019ai vaguement conscience de l\u2019inutilit\u00e9 compl\u00e8te de ce genre de message, du fait que, quand vous le lirez, vous ne saurez probablement pas quoi en faire, et qu\u2019au mieux vous le roulerez en boule et le glisserez dans la poche de votre parka, et passerez votre chemin, car je n\u2019ai rien de ces explorateurs d\u2019autrefois \u00e0 la recherche de quelque passage viable parmi les \u00eeles de glace flottantes et la banquise, dont on a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 le d\u00e9part et attendu avec anxi\u00e9t\u00e9 le retour, non, mon d\u00e9part \u00e0 moi s\u2019est fait en catimini, et personne ne s\u2019attend \u00e0 ce que je m\u2019en retourne quelque part, et d\u2019ailleurs, il n\u2019est \u00e0 proprement parler depuis la grande d\u00e9vastation le moindre endroit o\u00f9 aller, les noms de lieux sont effac\u00e9s en m\u00eame temps que les cartes sont devenues inutiles, car plus rien ne saurait \u00eatre reconnu, et de toutes fa\u00e7ons, le temps venu, on en perdra m\u00e9moire, si ce n\u2019est pas d\u00e9j\u00e0 le cas, \u00e9tant donn\u00e9 le peu de m\u00e9moire qui reste en ce bas monde, \u00e0 commencer par mes propres souvenirs d\u2019une vie d\u2019avant, vu que j\u2019ai ha\u00ef la vie d\u2019avant plus que je ne hais aujourd\u2019hui ma vie d\u2019aujourd\u2019hui, pour autant qu\u2019elles fussent comparables en quelques points, except\u00e9s et encore qu\u2019il y a bien l\u00e0 un corps qui souffre et un esprit qui pense, ne cesse de penser, de bien pauvres pens\u00e9es, \u00e9tant donn\u00e9 le peu d\u2019objets qui me sont donn\u00e9s \u00e0 penser, si bien qu\u2019\u00e0 d\u00e9faut d\u2019objets dont me repa\u00eetre, j\u2019en suis r\u00e9duit \u00e0 penser l\u2019absence d\u2019objets environnants, et partant, je me prends \u00e0 penser mes propres pens\u00e9es, ou mes propres pens\u00e9es portant sur l\u2019absence d\u2019objets, ou l\u2019absence tout court, non pas que les objets me manquent au fond, puisque je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s curieux et tr\u00e8s avide concernant les choses environnantes, j\u2019ai toujours pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 n\u2019en faire qu\u2019\u00e0 ma t\u00eate, quand bien m\u00eame souvent cette t\u00eate me para\u00eet absolument vide, si bien que parfois il m\u2019arrive de plonger dans des esp\u00e8ces d\u2019abime o\u00f9 les pens\u00e9es de mes pens\u00e9es s\u2019effondrent sur elles m\u00eames, se r\u00e9duisant tout au fond \u00e0 des sortes de surface plane plus ou moins g\u00e9om\u00e9triques, anim\u00e9es de mouvements tourbillonnants, et bient\u00f4t ces formes elles-m\u00eames s\u2019\u00e9crabouillent sur elles-m\u00eames et ne figurent plus qu\u2019un trait, un espace avide, et pour finir un point, mena\u00e7ant toujours de dispara\u00eetre dans l\u2019instant suivant, et qui m\u2019oblige \u00e0 des efforts \u00e9puisants pour maintenir au moins dans cet \u00e9tat pr\u00e9caire, sans quoi j\u2019entrevois d\u2019\u00eatre moi-m\u00eame, ou ce qu\u2019il en reste, r\u00e9duit au n\u00e9ant. C\u2019est une des raisons pour lesquels, aussi absurde qu\u2019il puisse sembler, je m\u2019astreins r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 \u00e9crire des messages tels que celui-ci, qui ne sont pas destin\u00e9s \u00e0 qui que ce soit en particulier, quoiqu\u2019il m\u2019arrive d\u2019imaginer parfois vaguement un destinataire possible, un destinataire indistinct, l\u2019abstraction de la somme de tous les destinataires possibles, un autre, n\u2019importe lequel, s\u2019il en survit encore, ce qui j\u2019en conviens constitue une sorte d\u2019artifice qui me justifie d\u2019\u00e9crire quand rien ne m\u2019y oblige.<\/p>\n<p>Message 1<br \/>\nJe pourrais vous donner mon nom ou vous indiquer le village d\u2019o\u00f9 je suis parti, mais il me faut malheureusement garder ces informations secr\u00e8tes, quand bien m\u00eame je me suis efforc\u00e9 des jours durant de mettre entre le groupe auquel j\u2019appartenais et moi-m\u00eame la plus grande distance possible, empruntant de pr\u00e9f\u00e9rence les itin\u00e9raires les plus escarp\u00e9s, circulant de pr\u00e9f\u00e9rence en dehors de tout sentier, bien qu\u2019il n\u2019en reste pour ainsi dire plus aucun, juste quelques tra\u00een\u00e9es indistinctes qu\u2019on devine quand la neige ne recouvre pas la totalit\u00e9 des terres, il est possible qu\u2019ils n\u2019aient pas abandonn\u00e9 leurs recherches, dans la mesure o\u00f9 ils ont pris la peine de les commencer, ce dont \u00e0 vrai dire il m\u2019arrive de douter, mais je souhaite \u00e9viter de diss\u00e9miner des indices de mon passage au cas o\u00f9, et vous trouverez sans doute paradoxal dans cette perspective ce message, qui pourrait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un indice, mais soyez persuad\u00e9 que j\u2019y ai beaucoup pens\u00e9, je ne fais que \u00e7a d\u2019ailleurs : penser, retournant toutes les \u00e9ventualit\u00e9s dans ma t\u00eate, envisageant \u00e0 chaque fois forc\u00e9ment le pire, mais voil\u00e0, au bout du compte, le besoin que j\u2019\u00e9prouve de laisser ce message est trop pressant, et peut-\u00eatre m\u00eame vital, bien que, soyez rassur\u00e9, je n\u2019attende absolument rien de vous, et m\u00eame \u00e0 l\u2019heure qu\u2019il est, vous pourriez consid\u00e9rer \u00e0 juste titre que je sois mort et r\u00e9duit \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019os et de poussi\u00e8res, mais voil\u00e0, j\u2019ai besoin d\u2019\u00e9crire, d\u2019\u00e9crire \u00e0 quelqu\u2019un, qui que ce fut, parce que le plus dur voyez vous, ce n\u2019est pas la tourmente incessante qui s\u2019abat sur nos contr\u00e9es, ce n\u2019est pas le froid et l\u2019humidit\u00e9, ni la douleur qui semble prendre plaisir \u00e0 explorer la totalit\u00e9 du corps dans ses moindres recoins, non ! le pire, c\u2019est cette accablante et atroce solitude qui me laisse seul avec mes pens\u00e9es, d\u2019o\u00f9 cette d\u00e9cision apparemment aberrante de laisser un tel message, et la raison pour laquelle j\u2019ai pris soin, ayant longuement eu le temps d\u2019y penser, de l\u2019expurger de toute indication susceptible de permettre l\u2019identification de son auteur et de ses peines.<\/p>\n<p>Message 4<br \/>\nJ\u2019ai encore quelques aveux \u00e0 faire. En voici un : j\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 qu\u2019ils soient moins nombreux \u00e0 survivre. J\u2019attendais la fin avec impatience, et, finalement, je ne peux qu\u2019admettre mon inconsolable d\u00e9ception. Toutefois, il me faut \u00eatre honn\u00eate jusqu\u2019au bout, et assumer qu\u2019on me juge en mauvaise part, quand bien m\u00eame cette contrainte ne p\u00e8serait que sur moi-m\u00eame, puisqu\u2019au jour d\u2019aujourd\u2019hui, il n\u2019est peut-\u00eatre personne pour se soucier de mes scrupules, de ma suppos\u00e9e sinc\u00e9rit\u00e9, de mes qualit\u00e9s d\u2019homme honn\u00eate, de mes justifications maladroites \u2013 si je mentais cela ne ferait aucune diff\u00e9rence, mais je me dois d\u2019\u00eatre honn\u00eate, tout en gardant aucune illusion sur mes in\u00e9vitables dispositions \u00e0 me leurrer moi-m\u00eame, et sans doute il est vrai que je m\u2019efforce sinc\u00e8rement par la pr\u00e9sente de regarder la r\u00e9alit\u00e9 en face comme on dit ou comme on disait autrefois quand la distinction entre le cauchemar et la r\u00e9alit\u00e9 semblait autrement plus nette, y compris les aspects les plus d\u00e9plaisants de ma personnalit\u00e9, s\u2019il est permis dans mon cas d\u2019utiliser un tel vocabulaire, mais il demeure tout aussi probable que bien des choses m\u2019\u00e9chappent malgr\u00e9 ou \u00e0 cause de cet intimit\u00e9 que je suis bien forc\u00e9 d\u2019entretenir avec moi-m\u00eame \u00e0 chaque instant, et qu\u2019un autre, s\u2019il s\u2019en trouvait encore un de valide, \u00e0 qui la lutte pour la survie laisse suffisamment d\u2019oisivet\u00e9 pour qu\u2019il daigne se pencher sur mon cas, adopterait quant \u00e0 mon histoire un tout autre point de vue, me consid\u00e9rant par exemple comme la figure arch\u00e9typale du courage, de l\u2019ind\u00e9pendance d\u2019esprit, ou bien tout au contraire de la l\u00e2chet\u00e9, et qui pourrait lui donner tort ? Et qui s\u2019en soucie ? Le fait patent n\u2019en demeure pas moins le suivant : quelques jours apr\u00e8s la destruction, tandis que j\u2019errais au milieu des ruines et des cadavres, seul, j\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 un immense contentement. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment ce dont j\u2019avais r\u00eav\u00e9. Mais, quelques semaines plus tard, quand j\u2019ai fini par m\u2019agglutiner \u00e0 mon tour comme tant d\u2019autres, pouss\u00e9 par la faim et la n\u00e9cessit\u00e9 de me d\u00e9fendre d\u2019agressions sans cesse plus fr\u00e9quentes, \u00e0 un petit groupe, lequel grandit avec le temps, groupe toujours plus ou moins agonisant, mais groupe quand m\u00eame, organis\u00e9 dans son agonie, li\u00e9 par la peur g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et la somme incertaine des int\u00e9r\u00eats individuels, je ressentis une d\u00e9ception intol\u00e9rable, \u00e0 la hauteur de mes espoirs de radicale solitude. Ce n\u2019est pas tous les jours qu\u2019une aussi grande et belle catastrophe se produit, et par malheur il avait fallu qu\u2019elle pr\u00e9serve une part certes minuscule de l\u2019humanit\u00e9, mais une part tout de m\u00eame, au lieu d\u2019un seul. J\u2019aurais ais\u00e9ment tol\u00e9r\u00e9 qu\u2019il en survive quelques uns diss\u00e9min\u00e9s dans les coins du monde les plus recul\u00e9s, mais pas cela, non pas cela, ces ersatz de gr\u00e9garit\u00e9, s\u2019empressant, \u00e0 peine r\u00e9unis, d\u2019imiter l\u2019accablante r\u00e9gularit\u00e9 des institutions et reproduire l\u2019illusoire s\u00e9curit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s humaines. J\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 que nous soyons moins nombreux, j\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 qu\u2019il n\u2019y ait m\u00eame plus de nous, j\u2019aurais esp\u00e9r\u00e9 \u00eatre le seul. Il valait mieux partir. L\u00e2chement, je l\u2019admets volontiers, et comme un sale voleur, un criminel, emportant un tra\u00eeneau charg\u00e9 \u00e0 bloc de tout ce qui constituait la richesse de la communaut\u00e9, tra\u00eeneau que je continue aujourd\u2019hui de tirer, malgr\u00e9 des \u00e9paules et un ventre rong\u00e9s jusqu\u2019au sang par les sangles de cuir avec lesquelles je m\u2019arc-boute, et m\u00eame si les effets de mon larcin ont drastiquement diminu\u00e9 depuis mon d\u00e9part dans l\u2019obscurit\u00e9, m\u00eame si chaque pas me s\u00e9pare du moment o\u00f9 il ne me restera plus rien, le tra\u00eeneau me sert d\u2019abri, me rassure, fait office d\u2019objet, moi qui rencontre d\u00e9sormais si peu d\u2019artefacts, une chose que je puisse toucher quand bon me semble, une chose qui n\u2019est pas moi, ni la neige ni la glace ni les rochers, que je peux emporter, contre laquelle je peux me blottir, dont je peux prendre soin. Et je dois avouer que, dans une certaine mesure, cette compagnie me suffit.<\/p>\n<p>message 84<br \/>\nJe laisse ce message, une fois n\u2019est pas coutume, au beau milieu d\u2019une table, une belle table ronde en verre color\u00e9 en rose, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une bouteille d\u2019eau min\u00e9rale vide, et d\u2019un carnet rempli jusqu\u2019\u00e0 la page dix-neuf, j\u2019ai pris la peine de compter, pour une fois que je trouve un artefact, je peux tout de m\u00eame prendre cette peine, le d\u00e9crire aussi pr\u00e9cis\u00e9ment que possible, dix-neuf pages donc, d\u2019une \u00e9criture assez l\u00e2che, du vite fait assur\u00e9ment, sur la couverture, marron fonc\u00e9e, plastifi\u00e9e, \u00e9crit au feutre noir : STATION 9 et une date, et \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, sur chaque page, en haut \u00e0 gauche une date \u00e0 nouveau, une page par jour, et une s\u00e9rie de chiffre, dix par ligne sur une dizaine de lignes \u00e0 chaque fois, ou plut\u00f4t des s\u00e9ries de chiffres : 112-25-698-22 par exemple ou, page 3 : 115-64-264-22, les deux derniers chiffres, 22, revenant jusqu\u2019\u00e0 la page 11, puis laissant place \u00e0 : 23. Je lis chacune de ces pages et chacune de ses lignes et chacun de ses chiffres. Il y a tellement longtemps que je n\u2019ai rien lu, except\u00e9 les messages que j\u2019abandonne sur mon sillage, encore que, il m\u2019arrive m\u00eame de les laisser sans les avoir relus, me contentant de les \u00e9crire, puis de les enfouir sous un tas de pierre ou de terre, et quitter prestement les lieux sans me retourner. Je suis \u00e0 la station 9. J\u2019ignore tout \u00e0 fait de quelle station il s\u2019agit, ce \u00e0 quoi elle est destin\u00e9e, ni m\u00eame s\u2019il existe une station 8 ou une station 10, car c\u2019est le premier b\u00e2timent que je croise depuis le d\u00e9but de mon p\u00e9riple. Des choses habituellement banale deviennent dans ma situation des \u00e9v\u00e9nements sophistiqu\u00e9s et impressionnants. La chose en question se r\u00e9duit \u00e0 une sorte de cabane en dur, faite de pierre et de bois, absolument cubique et ne comportant qu\u2019une seule pi\u00e8ce et une seule porte pour entrer dans cette pi\u00e8ce, la porte qui, bizarrement, se trouvait \u00e0 mon arriv\u00e9e grande ouverte, battant \u00e0 tous vents, si bien qu\u2019elle \u00e9tait sur le point de sortir de ses gonds avant que j\u2019en consolide l\u2019attache. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur il n\u2019y a pour ainsi dire rien, except\u00e9 cette table \u00e9trange, un tabouret m\u00e9tallique, une couchette sans matelas, la bouteille d\u2019eau min\u00e9rale, et ce carnet. Mais, il para\u00eet \u00e9vident que tout le reste du mat\u00e9riel, car il faut bien qu\u2019une station, quelle que soit l\u2019usage \u00e0 laquelle on la destine, ait contenu du mat\u00e9riel, a disparu. On l\u2019a peut-\u00eatre enlev\u00e9 en partant, ou bien il a \u00e9t\u00e9 vol\u00e9, ou bien il s\u2019est volatilis\u00e9 inexplicablement. Peu importe. Peu m\u2019importe. Ce qui reste me suffit, me procure de l\u2019excitation, de la fantaisie, j\u2019ai pris possession de la couchette, au fond de laquelle j\u2019ai gliss\u00e9 ma couverture, cela me change des planches dures du tra\u00eeneau, cela me change de ce cercueil offert aux temp\u00eates que constitue ma chambre nomade, je peux m\u2019\u00e9tendre, allonger mes jambes, mes bras m\u00eame si je le souhaite, sans craindre de laisser passer un courant d\u2019air glacial, je peux passer des heures \u00e0 regarder un plafond, ce qui ne s\u2019est pas produit depuis un temps infini, je peux \u00f4ter mes chaussures, j\u2019avais pris soin de voler plusieurs paires, mais toutes sont irr\u00e9m\u00e9diablement us\u00e9es et me causent des douleurs atroces, regarder ces pauvres pieds, qui se sont teint\u00e9s de couleurs bizarres, rouge, violet, bleu par endroit, et parfois, noir, et je dois avouer que pour la premi\u00e8re fois, pour autant que ma m\u00e9moire soit fiable, je me suis donn\u00e9 un peu de bon temps. Puis, par inadvertance, ma lampe torche \u00e9tant pos\u00e9e allum\u00e9e sur la table, j\u2019ai vu mon reflet le verre, j\u2019ai vu mon visage qui me regardait, bien que les yeux, qui me parurent minuscules, perdus dans un amas de poils, de rides, de ger\u00e7ures, soient \u00e0 peine visibles, j\u2019ai vu ce que j\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ne pas voir, pas seulement ce d\u00e9labrement, cette d\u00e9solante d\u00e9vastation de ce qui fut probablement autrefois, il y a bien longtemps un visage, mon visage, mais une pr\u00e9sence humaine, quelque chose qui me regardait avec des yeux, aussi pliss\u00e9s fussent-ils, un regard, une intelligence, une intention, et ce fut l\u00e0 plus que je n\u2019en pouvais supporter. J\u2019imagine qu\u2019\u00e0 votre tour, vous avez p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans cet antre modeste, en toute confiance, nourrissant les espoirs les plus vifs, et j\u2019imagine aussi que votre reflet vous sera plus tol\u00e9rable, qu\u2019il vous si\u00e9ra de vous installer ici pour quelques temps, avant de reprendre votre enqu\u00eate : quant \u00e0 moi, je dois partir d\u00e8s maintenant, quoiqu\u2019il m\u2019en co\u00fbte.<\/p>\n<p>message 102<br \/>\nBien que j\u2019ignore s\u2019il existera jamais quelqu\u2019un pour prendre connaissance de ce message, j\u2019aimerais toutefois, par une sorte de conception bizarre et anachronique du devoir, adresser aux voyageurs \u00e9ventuels explorant la r\u00e9gion d\u2019o\u00f9 j\u2019\u00e9cris pr\u00e9sentement, une solennelle mise en garde. Il y a ici quelque chose qui me suit. Cela dure depuis un certain temps \u2013 la succession des jours et des nuits \u00e9tant ce qu\u2019elle est d\u00e9sormais, indiscernable, je ne saurais \u00eatre plus pr\u00e9cis \u00e0 ce sujet \u2013 j\u2019ai d\u2019abord senti une pr\u00e9sence vague, pour ainsi dire flottante, ce dont j\u2019ai \u00e0 vrai dire tout \u00e0 fait perdu l\u2019habitude, \u00e9tant donn\u00e9 la raret\u00e9 des animaux, surtout des animaux vivants, depuis la catastrophe, sans parler bien s\u00fbr de la quasi-disparition probable des repr\u00e9sentants de l\u2019esp\u00e8re humaine, qui, si tant qu\u2019il en reste et qu\u2019ils me ressemblent, m\u00e9ritent \u00e0 mon sens \u00e0 peine ce qualificatif, puis j\u2019ai essay\u00e9 de me convaincre qu\u2019il s\u2019agissait l\u00e0 simplement d\u2019une illusion, due \u00e0 la fatigue, \u00e0 la faim et au d\u00e9sespoir, mais, \u00e0 force de me retourner pour v\u00e9rifier, il m\u2019a bien sembl\u00e9 percevoir une masse plus sombre tranchant l\u2019uniforme blancheur du brouillard et de la neige, et m\u00eame entendre certains bruits apport\u00e9s par les vents, des bruits inhabituels, distincts de l\u2019incessant craquement, du souffle permanent, des \u00e9l\u00e9ments qui m\u2019environnent ici bas. \u00c0 plusieurs reprises je me suis arr\u00eat\u00e9 pour l\u2019attendre : alors, la chose s\u2019arr\u00eatait \u00e9galement, maintenant une distance respectable, si bien qu\u2019il me demeurait impossible d\u2019en distinguer rien de plus \u2013 ou bien elle s\u2019effa\u00e7ait tranquillement dans l\u2019infini. Une fois, j\u2019ai gueul\u00e9, gueul\u00e9 dans sa direction Viens ici ! Viens ici l\u00e2che ! Viens me bouffer ! Bouffe moi qu\u2019on en finisse (non pas que je souhaite particuli\u00e8rement mourir encore moins \u00eatre d\u00e9vor\u00e9, mais je ne supportais plus le myst\u00e8re relatif \u00e0 ses intentions) car il est \u00e9vident que c\u2019est la premi\u00e8re id\u00e9e qui se pr\u00e9sente dans ce genre de situation, forc\u00e9ment la pire, qu\u2019il y a l\u00e0 un pr\u00e9dateur qui d\u00e9sire vous manger, et joue avec vous, prend plaisir \u00e0 vous tourmenter avant de de surgir, d\u2019accabler la proie dont la peur rendra la chair meilleure, puis je me suis mis sur ma lanc\u00e9e \u00e0 gueuler bien des choses, tout un tas de pens\u00e9es qui me venaient, et je crois qu\u2019\u00e0 la fin je gueulais surtout pour le plaisir que j\u2019avais oubli\u00e9 d\u2019entendre une voix, fut-ce la mienne, r\u00e9sonner contre le brouillard et le ciel et la terre. La cr\u00e9ature, si ce mot lui convient, elle, ne bougeait pas. J\u2019ai fini toutefois dans des circonstances d\u00e9sagr\u00e9ables par \u00eatre d\u00e9finitivement convaincu de l\u2019existence r\u00e9elle de cette chose, alors que je commen\u00e7ais \u00e0 m\u2019habituer \u00e0 la conc\u00e9der le statut d\u2019hallucination, ce qui n\u2019aurait \u00e9t\u00e9 dans mon \u00e9tat gu\u00e8re \u00e9tonnant : J\u2019avais laiss\u00e9 par derri\u00e8re moi le tra\u00eeneau et la plus grande partie de mes effets afin d\u2019explorer une zone assez pi\u00e9geuse, sorte de labyrinthe de glaces et rochers, d\u00e9chir\u00e9s de toutes parts et al\u00e9atoirement par de profondes crevasses, essayant d\u2019imaginer un trajet viable pour tirer mon fardeau sans trop de peine, et sans risquer de chavirer dans un gouffre, ou m\u00eame verser de c\u00f4t\u00e9 trop souvent. \u00c0 mon retour, le campement, si je puis l\u2019appeler ainsi, \u00e9tait enti\u00e8rement d\u00e9vast\u00e9. La toile sous laquelle je me blottissais apr\u00e8s en avoir recouvert le tra\u00eeneau s\u2019\u00e9talait en mille pi\u00e8ces arrach\u00e9es sauvagement tout autour de mes sacs, syst\u00e9matiquement \u00e9ventr\u00e9s, les v\u00eatements gisant \u00e7a et l\u00e0 sur la neige, et tous mes outils semblaient avoir \u00e9t\u00e9 jet\u00e9s par quelques gamin furieux aux quatre coins du monde, parfois \u00e0 des dizaines de m\u00e8tres, apr\u00e8s qu\u2019on les eut tordus, pli\u00e9s, bris\u00e9s, \u00e9cras\u00e9s. Nulle trace de pas. Aucune. J\u2019ai contempl\u00e9 un long moment le d\u00e9sastre, paralys\u00e9 non pas tant d\u2019effroi que de perplexit\u00e9. La chose n\u2019avait rien emport\u00e9, et, plus surprenant encore, rien mang\u00e9. Elle avait profit\u00e9 de mon absence pour massacrer mes humbles propri\u00e9t\u00e9, puis dispara\u00eetre. Je fis le tour du brouillard avec mes yeux et ne voyais plus. LLe monde tout autour demeurait uniform\u00e9ment vide et blanc. Je laisse ce message apr\u00e8s avoir r\u00e9uni les lambeaux et les bribes qui me tiennent lieu d\u00e9sormais d\u2019objets, avant de me lancer dans un rafistolage et des r\u00e9parations que je devine interminables, et hasardeuses. Et, aux voyageurs s\u2019il en est apr\u00e8s moi, j\u2019adresse ce conseil, moi qui n\u2019ait jamais rien conseill\u00e9 \u00e0 personne, de ne jamais au grand jamais quitter son tra\u00eeneau quand au loin, \u00e9mergeant vaguement dans le brouillard, une forme sombre semble anim\u00e9e du d\u00e9sir de vous suivre.<\/p>\n<p>Fait solennellement ce je ne sais o\u00f9 ni quand.<\/p>\n<p>Message 125<br \/>\nJ\u2019ai \u00e9t\u00e9 emport\u00e9 par le blizzard, aval\u00e9 par le brouillard, noy\u00e9 sous des pluies diluviennes, absorb\u00e9 par la neige un soir que je m\u2019\u00e9tais endormi, paralys\u00e9 par le froid, d\u00e9coup\u00e9 par les glaces, assomm\u00e9 par la gr\u00eale, et rong\u00e9 par le gel \u2014 et : je suis toujours l\u00e0, bient\u00f4t affam\u00e9, r\u00e9duit \u00e0 pas grand chose, quelques ossements attach\u00e9s les uns aux autres, envelopp\u00e9s d\u2019une peau si fine !, et pourrie, par endroit juste ces plaies qui ne se referment pas, ne se refermont plus, purulentes, ou bien d\u00e9finitivement ass\u00e9ch\u00e9e et br\u00fbl\u00e9e. On vantait autrefois les bienfaits de la vie au grand air. Pour le grand air, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 servi. Ma derni\u00e8re paire de chaussures part en lambeaux, la semelle se d\u00e9colle, le cuir se morcelle, je rafistole avec le peu qui me reste, mais cela ne tient pas, rien ne tient : c\u2019est la fin. Dans cet situation, je suis tent\u00e9 de chercher quelque part, s\u2019il demeure un lieu qu\u2019on puisse encore reconna\u00eetre comme un quelque part, peut-\u00eatre plus au sud, un refuge, de la nourriture, des lieux habit\u00e9s. Je m\u2019y suis efforc\u00e9 ces derni\u00e8res semaines, esp\u00e9rant trouver un peu de chaleur, ou bien les ruines d\u2019un village o\u00f9 j\u2019aurais pu grappiller discr\u00e8tement, en me cachant des survivants \u00e9ventuels. J\u2019ai fini par atteindre un rivage : une vaste \u00e9tendue d\u2019eau, probablement un bras de mer, saturait l\u2019horizon, me s\u00e9parant des terres que j\u2019imagine au loin. Depuis, je marche en longeant la c\u00f4te, quand la topographie m\u2019y autorise, et trop souvent, un glacier s\u2019\u00e9crasant dans les eaux sombres, ou bien d\u2019interminables falaises gel\u00e9es, m\u2019obligent \u00e0 d\u2019infinis d\u00e9tours. Je me prends \u00e0 penser qu\u2019il n\u2019est peut-\u00eatre aucun acc\u00e8s \u00e0 aucune autre terre par ce chemin l\u00e0, que j\u2019arpente en r\u00e9alit\u00e9 une \u00eele, une \u00eele gigantesque, dont je fais le tour, qu\u2019apr\u00e8s la catastrophe, par je ne sais quel miracle, le morceau de terre sur lequel nous \u00e9tions r\u00e9fugi\u00e9s s\u2019est d\u00e9tach\u00e9 du continent, ou que l\u2019oc\u00e9an a repris ses droits recouvrant les isthmes et les p\u00e9ninsules, noyant les zones c\u00f4ti\u00e8res, et me voil\u00e0 emprisonn\u00e9 sur la partie la plus hostile du monde d\u00e9vast\u00e9. Quoiqu\u2019il en soit, je ne survivrais pas assez longtemps pour conna\u00eetre le fin mot de l\u2019histoire et savoir s\u2019il existe ou pas une bande de terre susceptible de me ramener sous des contr\u00e9es plus appropri\u00e9es aux exigences de la survie de l\u2019humanit\u00e9. Ce qui m\u2019attend bient\u00f4t, cela ne saurait tarder, est mourir de froid ou bien mourir de faim. Laquelle des deux agonies s\u2019av\u00e8rera la plus intol\u00e9rable, puisque la mort elle-m\u00eame, ce moment o\u00f9 toute chose prend fin, n\u2019est rien, je l\u2019ignore encore, bien que j\u2019en ai aper\u00e7u plus qu\u2019un peu de ce qu\u2019elles promettent. Mourir de faim dure longtemps, trop longtemps. Arrive un moment o\u00f9 les tenailles qui vous enserrent l\u2019estomac, puis le corps tout entier, jusqu\u2019au cerveau, et enfin vos pens\u00e9es, laissent place \u00e0 la douleur la plus pure, un \u00e9lancement g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 qui parcourt la totalit\u00e9 de ce qui reste de vous, \u00e0 la place du corps, \u00e0 la place de ce qui devrait \u00eatre, ce creux, ce creux qui ne cesse de s\u2019\u00e9largir jour apr\u00e8s jour, jusqu\u2019\u00e0 devenir immense, et n\u2019\u00eatre plus qu\u2019une immensit\u00e9 de douleur, puis, dans les ultimes moments de l\u2019agonie, finit par se ramener \u00e0 un plan, une douleur \u00e9tale, et, au final, \u00e0 un point, au sens o\u00f9, la douleur et vous-m\u00eames, si l\u2019on peut encore parler de la sorte, ne font qu\u2019un, et que vous n\u2019\u00eates plus que ce point, que ce manque, que cette absence de quelque chose. Heureusement, on a toutes les chances en parcourant cette gamme de souffrances, de devenir fou bien avant que d\u2019accomplir la totalit\u00e9 de ce chemin de croix. Car vos pens\u00e9es, au fur et \u00e0 mesure que votre corps se distend, s\u2019amenuise, se creuse, s\u2019explose de l\u2019int\u00e9rieur, se r\u00e9pand aux alentours, se pointillise, se g\u00e9om\u00e9trise, perdent tout lien stable avec la r\u00e9alit\u00e9, s\u2019\u00e9mancipent du sujet qui les pensait, ou croyait les pens\u00e9es, elles se mettent \u00e0 flotter comme ces papillons qu\u2019on a devant les yeux quand la fatigue vous abrutit, si bien qu\u2019il n\u2019est plus aucune diff\u00e9rence entre les perceptions et les aperceptions, l\u2019int\u00e9rieur de vous et l\u2019ext\u00e9rieur de vous, le r\u00eave, la r\u00e9alit\u00e9, l\u2019hallucination, et un beau jour on ne peut plus lutter pour r\u00e9tablir des fronti\u00e8res durables, on se laisse tout \u00e0 fait aller, on voit des pens\u00e9es se promener et voleter tout autour et au loin, sans plus se soucier de savoir si ces pens\u00e9es sont les siennes, si elles sont dans votre t\u00eate ou au dehors, ces choses l\u00e0 n\u2019ont plus aucune importance, on dirait des points luminescents qui traversent l\u2019air vif \u00e0 toute allure, qu\u2019on essaie d\u2019attraper au vol, qu\u2019on n\u2019attrape plus, qu\u2019on laisse filer, et bient\u00f4t il n\u2019y a plus personne pour attraper quoi que ce soit, plus de penseur, rien que des pens\u00e9es \u00e9vad\u00e9es comme des choses sauvages flottantes sur le monde. Mourir de froid prend moins longtemps, mais la douleur qui l\u2019accompagne est obsc\u00e8ne, du moins durant les premi\u00e8res heures o\u00f9 vous \u00eates en train de geler. Mais le pire aspect du processus tient \u00e0 ceci que, malgr\u00e9 son in\u00e9luctabilit\u00e9 \u2014 il devient \u00e9vident au bout d\u2019un moment que vous perdez votre main, puis votre pied, puis telle ou telle partie du corps, et que c\u2019est irr\u00e9m\u00e9diable \u00e9tant donn\u00e9e votre situation \u2014, le corps et l\u2019esprit s\u2019obstinent \u00e0 ne faire qu\u2019un, \u00e0 lutter d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment, \u00e0 esp\u00e9rer que vous puissiez peut-\u00eatre, \u00e0 force d\u2019efforts, sauver ce doigt, cette main, ce bras, obstination qui non seulement amplifie la souffrance, mais aussi probablement en constitue la source majeure. L\u00e0 encore, la folie vient par bonheur soulager l\u2019agonisant, l\u2019esprit se lib\u00e9rant de son enveloppe de chair bien avant la mort, et bient\u00f4t, vous percevez clairement ce que vous devriez faire en pareil cas, se mouvoir, changer de v\u00eatements, faire un feu, toute activit\u00e9 rendues \u00e9videmment hors de propos par l\u2019\u00e9puisement, mais ces pens\u00e9es raisonnables n\u2019obligent plus \u00e0 rien, vous savez que vous \u00eates cens\u00e9 faire ce genre de choses, mais le savoir ne suffit pas, ne se transforme plus en action, et ces pens\u00e9es alors deviennent de petits objets scintillants et path\u00e9tiques, qu\u2019on pense sans d\u00e9sirer vraiment, et il vous est permis d\u2019observer tout \u00e0 fait calmement le d\u00e9sastre, ce corps coinc\u00e9 dans l\u2019humble abri de neige \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel vous vous \u00eates r\u00e9fugi\u00e9s, promis \u00e0 devenir votre cercueil glac\u00e9, abandonn\u00e9 sur la banquise infinie, couvert de givre, tremblant inconsid\u00e9r\u00e9ment, dont l\u2019haleine retombe doucement en minuscules parcelles de glace, gelant avant d\u2019atteindre le ciel, vos paupi\u00e8res trouvant la force de se fermer une derni\u00e8re fois, et qui ne se rel\u00e8veront plus, plus jamais, apr\u00e8s quoi vous voil\u00e0 d\u00e9finitivement seul, et c\u2019est la fin, il n\u2019y a plus lieu de lutter, et c\u2019est peut-\u00eatre au fond une des choses que vous avez toujours souhait\u00e9, bien que par ailleurs vous ayez aussi souhait\u00e9 d\u2019autres choses, des choses comme vivre, jouir, sentir, des choses qui se mettaient alors en travers de ce souhait auquel vous pouvez d\u00e9sormais enfin aspirer sans entrave, et vous laisser partir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Message 51 Parce que j\u2019ai cess\u00e9 depuis des ann\u00e9es de tenir un calendrier, il m\u2019est impossible de pr\u00e9ciser la date exacte, ni m\u00eame une date approximative, et, vous savez fort bien j\u2019imagine qu\u2019il n\u2019est plus de saisons distinctes, que le temps change constamment, et parce que j\u2019ai perdu depuis longtemps tout point de rep\u00e8re, avan\u00e7ant&hellip;<\/p>\n <a href=\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/messages\/\" title=\"Messages\" class=\"entry-more-link\"><span>Read More<\/span> <span class=\"screen-reader-text\">Messages<\/span><\/a>","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"Layout":"","footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["entry","author-danah","post-2576","page","type-page","status-publish"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.0 - 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