{"id":2563,"date":"2018-10-07T21:52:17","date_gmt":"2018-10-07T21:52:17","guid":{"rendered":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/?page_id=2563"},"modified":"2018-10-07T21:52:45","modified_gmt":"2018-10-07T21:52:45","slug":"anatomie-du-vide","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/anatomie-du-vide\/","title":{"rendered":"Anatomie du vide"},"content":{"rendered":"<p>D&rsquo;abord il y e\u00fbt juste cette fameuse fossette qui commen\u00e7ait \u00e0 se creuser. On n&rsquo;en avait jusqu&rsquo;ici pas fait grand cas, bien qu&rsquo;aux dires de ma m\u00e8re, j&rsquo;en avais \u00e9t\u00e9 pourvu d\u00e8s ma naissance, j&rsquo;\u00e9tais n\u00e9 avec ce creux dans le dos, situ\u00e9 derri\u00e8re l&rsquo;\u00e9paule gauche, juste en dessus de l&rsquo;omoplate, l\u00e9g\u00e8rement \u00e0 droite de l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de la colonne vert\u00e9brale. J&rsquo;en avais toujours ressenti l&rsquo;asp\u00e9rit\u00e9 des bords en y passant le doigt, un l\u00e9ger renfoncement de deux centim\u00e8tres de large, profond d&rsquo;\u00e0 peine quelques millim\u00e8tres. Rien de bien spectaculaire \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu, mais, au toucher, ou bien dans mes r\u00eaves, il m&rsquo;arrivait de consid\u00e9rer cette discr\u00e8te malformation comme une concavit\u00e9 d&rsquo;une bien plus vaste extension : \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, j&rsquo;\u00e9tais comme bien des enfants fascin\u00e9 par tout ce que les objets terrestres et supraterrestres comptent de cavit\u00e9s de ce genre, les gouffres \u00e9videmment, qu&rsquo;exploraient d&rsquo;intr\u00e9pides sp\u00e9l\u00e9ologues, les sommets des volcans et leurs d\u00e9bordements furieux, et les mers int\u00e9rieures que l&rsquo;histoire avait vid\u00e9es de leurs eaux, les mers ass\u00e9ch\u00e9es, comme la mer d&rsquo;Aral ou les mers lunaires, les mers mortes. J&rsquo;avais grandi avec ce creux, tour \u00e0 tour le minimisant puis l&rsquo;exaltant, tout \u00e0 tour objet de honte, une honte que, de toutes fa\u00e7ons, j&rsquo;aurais \u00e9prouv\u00e9e sans le support de cette difformit\u00e9, et de fiert\u00e9, car je poss\u00e9dais ainsi le signe distinctif susceptible de fournir une explication aux difficult\u00e9s qui m&rsquo;accablaient depuis le plus jeune \u00e2ge, ce sentiment d&rsquo;une diff\u00e9rence sp\u00e9cifique qui m&rsquo;\u00e9loignait des autres et de leurs d\u00e9sirs, qui me faisait pr\u00e9f\u00e9rer \u00e0 leur compagnie la compagnie des livres ou des r\u00eaves, et, sans que ce fut tr\u00e8s clair dans mon esprit, ce trou familier \u00e9tait devenu avec le temps le signe, connu de moi seul, indiquant le destin singulier auquel je me sentais promis. Il peut para\u00eetre paradoxal que l&rsquo;absence d&rsquo;un morceau de chair constitue pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui vous \u00e9paissit, vous donne de la consistance \u00e0 vos propres yeux, mais il en \u00e9tait ainsi, et il me semble aujourd&rsquo;hui en y songeant, qu&rsquo;en l&rsquo;absence de cette non-chose, je me serais probablement \u00e9teint comme les volcans s&rsquo;\u00e9teignent, les gouffres sont combl\u00e9s et les mers mortes recouvertes par les sables du d\u00e9sert.<br \/>\nIl y a cinq ans donc, cette l\u00e9g\u00e8re fossette gagna soudainement en profondeur, se creusant d&rsquo;environ un centim\u00e8tre, et s&rsquo;\u00e9largissant d&rsquo;autant. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 j&rsquo;avais tout \u00e0 fait cess\u00e9 de travailler, le travail m&rsquo;\u00e9tant devenu proprement insupportable, bien que je m&rsquo;y sois frott\u00e9 avec t\u00e9nacit\u00e9 durant une bonne partie de ma vie, avec des fortunes diverses mais une conclusion immanquablement m\u00eame : tous mes efforts pour occuper une place honn\u00eate, gagner honn\u00eatement de quoi vivre, me comporter comme un mari honn\u00eate et un \u00e9ventuel p\u00e8re convenable, se soldaient par la d\u00e9mission, le licenciement, la s\u00e9paration, le divorce. Je n&rsquo;\u00e9tais pourtant pas un employ\u00e9 d\u00e9sagr\u00e9able et p\u00e9nalisant pour l&rsquo;entreprise qui m&#8217;employait. On louait, du moins les premiers mois, mes dispositions \u00e0 la communication, mes capacit\u00e9s \u00e0 prendre des initiatives, mon d\u00e9vouement et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, un caract\u00e8re sympathique qui me permettaient de me faufiler sans \u00e9clat dans le d\u00e9dale des sentiments d&rsquo;animosit\u00e9, d&rsquo;envie et de jalousie, qui ne manquaient pas d&rsquo;animer le groupe dont, apparemment, j&rsquo;\u00e9tais membre. Mais ce comportement finissait par m&rsquo;appara\u00eetre pour ce qu&rsquo;il \u00e9tait : faux. Il puait la fausset\u00e9. Je puais la fausset\u00e9, et ma propre odeur finissait bient\u00f4t par m&rsquo;indisposer, ma sympathie, mon d\u00e9vouement, mes initiatives et tous mes paroles et mes gestes me r\u00e9pugnaient. Il me fallait chaque matin d\u00e9ployer des tr\u00e9sors de persuasion vis-\u00e0-vis de moi-m\u00eame pour prendre le chemin de l&rsquo;entreprise, me tordre litt\u00e9ralement le corps et l&rsquo;esprit ne serait-ce que pour enfiler ma veste d&#8217;employ\u00e9 mod\u00e8le, me torturer la face pour \u00eatre en mesure d&rsquo;arborer une journ\u00e9e encore ce sourire affligeant. Non pas que j&rsquo;eus vis-\u00e0-vis de mes coll\u00e8gues le moindre m\u00e9pris. Je ne portais sur l&rsquo;entreprise aucun jugement, pas plus qu&rsquo;enfant que je ne m&rsquo;aventurais \u00e0 juger les paroles et les actes de mes pr\u00e9tendus camarades de classe. Simplement, je n&rsquo;y adh\u00e9rais pas. J&rsquo;y adh\u00e9rais tellement peu qu&rsquo;au bout d&rsquo;un certain laps de temps, durant lequel j&rsquo;\u00e9tais tout de m\u00eame forc\u00e9, par la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 sans laquelle il est difficile de subsister \u00e0 moins d&rsquo;\u00eatre n\u00e9 rentier, ce que je n&rsquo;\u00e9tais pas, loin de l\u00e0, un oc\u00e9an d&rsquo;indiff\u00e9rence venait recouvrir mes tentatives pour sembler \u00eatre concern\u00e9 par les buts et les finalit\u00e9s de l&rsquo;entreprise, comme la banquise vient impitoyablement s&rsquo;\u00e9tendre en hiver sur les eaux sombres de l&rsquo;Arctique, la plus banale des t\u00e2ches devenant alors une \u00e9preuve d\u00e9terminante, et j&rsquo;avais l&rsquo;impression de tra\u00eener avec moi, sous cette veste de moins en moins bien ajust\u00e9e au squelette qui me tenait lieu de chair, un vide croissant et incommensurable, qui mena\u00e7ait d&#8217;emporter la totalit\u00e9 de mon existence. Ce qui ne manquait pas de se produire, quant, au final, je me retrouvais un matin d\u00e9finitivement clou\u00e9 au lit, n&rsquo;ayant plus les forces n\u00e9cessaires pour regagner l&rsquo;espace rassurant de la soci\u00e9t\u00e9 des hommes, de ses croyances partag\u00e9es, et de ses motivations \u00e0 pers\u00e9v\u00e9rer dans l&rsquo;\u00eatre.<br \/>\nAvec le recul, il me para\u00eet concevable que cette cavit\u00e9 dorsale n&rsquo;avait pas commenc\u00e9 de s&rsquo;aggraver il y a cinq ans, mais bien avant, sauf que de mani\u00e8re plus mod\u00e9r\u00e9e, millim\u00e8tre par millim\u00e8tre pour ainsi dire, mais, du moment o\u00f9 j&rsquo;en pris conscience, et que, de mani\u00e8re tout \u00e0 fait litt\u00e9rale, j&rsquo;en touchais du doigt la gravit\u00e9, elle n&rsquo;en finit plus de se creuser, jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui, o\u00f9 j&rsquo;ai cess\u00e9 d&rsquo;esp\u00e9rer qu&rsquo;elle cesse de se creuser, apercevant plut\u00f4t le moment o\u00f9 elle m&#8217;emplira tout \u00e0 fait. Il est \u00e9galement possible que la lente et interminable proc\u00e9dure de divorce que j&rsquo;avais entam\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette \u00e9poque l\u00e0, ait jou\u00e9 un r\u00f4le dans l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration du processus d&rsquo;excavation que subissait cette partie de mon anatomie. Je ne saurais dire exactement de quelle mani\u00e8re une telle chose est possible, et, de fait, les m\u00e9decins, eux aussi, se sentirent conceptuellement d\u00e9sarm\u00e9s face \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne. Si les examens avaient r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une tumeur, on aurait sans doute su quoi me dire, de cet exc\u00e8s d&rsquo;\u00eatre on aurait pu parler, et faire quelque chose, proc\u00e9der par exemple \u00e0 une ablation, ou l&rsquo;irradier, ou en conjurer la toxicit\u00e9. Mais de la disparition progressive d&rsquo;une \u00e9paisseur de chair, on ne savait que penser. Certains sp\u00e9cialistes jug\u00e8rent plus indiqu\u00e9s de consid\u00e9rer seulement ma perte de poids, et de m&rsquo;administrer un traitement cens\u00e9 y rem\u00e9dier, agr\u00e9ment\u00e9 d&rsquo;un r\u00e9gime sp\u00e9cial, et, au demeurant, peu contraignant \u2014 car \u00e9videmment, au fur et \u00e0 mesure que la cavit\u00e9 se creusait, je perdais du poids, et comme il arriva un moment, il y a environ trois ans, ou la fossette originelle, celle avec laquelle j&rsquo;\u00e9tais venue au monde, m\u00e9ritait le nom de fosse, s&rsquo;\u00e9tendant sur une largeur de vingt centim\u00e8tres, du bas de la nuque jusqu&rsquo;en dessous de l&rsquo;omoplate, et s&rsquo;approfondissant de cinq centim\u00e8tres au bas mot, laissant appara\u00eetre sous un mince filet de peau rougeoyante, un r\u00e9seau mouvant de veines, de muscles et de nerfs obsc\u00e8ne, et sous laquelle, pr\u00e8s de la colonne vert\u00e9brale saillaient d\u00e9sormais des affleurements de c\u00f4tes aigu\u00ebs comme la pointe d&rsquo;un canif, maintenant que je pouvais sentir s&rsquo;\u00e9couler sous mes doigts la complexit\u00e9 de la vie, je perdais effectivement du poids, et de mani\u00e8re spectaculaire. J&rsquo;en perdais du reste, comme me l&rsquo;avou\u00e2t un m\u00e9decin, certainement ailleurs, et je pensais \u00e0 cet instant, sans le lui dire, que si l&rsquo;amour, la croyance et la passion, pesaient un certain poids, alors il n&rsquo;y avait rien d&rsquo;\u00e9tonnant \u00e0 ce que je maigrisse ainsi. Passent encore que le go\u00fbt pour le travail salari\u00e9 m&rsquo;ait d\u00e9finitivement quitt\u00e9, que les sentiments amoureux pour mon \u00e9pouse, et \u00e0 vrai dire pour n&rsquo;importe quelle autre femme, et plus globalement pour n&rsquo;importe quel \u00eatre humain, aient disparu de ma vie int\u00e9rieure, mais, de mani\u00e8re plus spectaculaire, m\u00eame les objets qui autrefois me servaient de guide, avec lesquels malgr\u00e9 tout j&rsquo;avan\u00e7ais cahin-caha, en usant probablement \u00e0 titre de consolation imaginaire, avaient fini par s&rsquo;effondrer sur eux m\u00eames un par un et inexorablement : tel livre que j&rsquo;appr\u00e9ciais beaucoup, sans doute plus que p\u00e8re ou m\u00e8re, ce qui n&rsquo;avait rien d&rsquo;une exploit tout compte fait \u00e9tant donn\u00e9 le faible degr\u00e9 d&rsquo;affection qui m&rsquo;attachait \u00e0 mes proches, lesquels n&rsquo;\u00e9prouvaient je crois \u00e0 mon \u00e9gard qu&rsquo;une vague pr\u00e9occupation teint\u00e9e de lassitude \u2013 ma femme aussi, apr\u00e8s des ann\u00e9es de lutte durant lesquelles son ing\u00e9niosit\u00e9 th\u00e9rapeutique avait \u00e9t\u00e9 mise \u00e0 rude \u00e9preuve, s&rsquo;\u00e9tait avou\u00e9e finalement vaincue, et avait consenti, \u00e9puis\u00e9e, \u00e0 me laisser partir, \u00e0 m&rsquo;abandonner, s&rsquo;autorisant \u00e0 se donner la chance de partager la vie d&rsquo;un homme porteur d&rsquo;esp\u00e9rance et d&rsquo;avenir \u2013, m\u00eame ce livre donc, m&rsquo;\u00e9tait tomb\u00e9 des mains alors que je m&rsquo;effor\u00e7ais d&rsquo;y recourir comme un noy\u00e9 tente de s&rsquo;agripper \u00e0 la planche de l&#8217;embarcation que la temp\u00eate a d\u00e9truite. J&rsquo;en lisais les mots, mais, au fur et \u00e0 mesure que je lisais, leur signification sombrait dans le\u00a0non sens, chaque phrase semblait s&rsquo;effacer au fur et \u00e0 mesure que je la lisais, chaque mot, chaque lettre, et au final, le livre, qui autrefois me tenait lieu de pilier, constituait probablement un refuge, un endroit o\u00f9 aller, devenait une coque vide, \u00e9vid\u00e9e par ma propre lecture, comme si tout ce que je touchais se vidait litt\u00e9ralement d\u00e8s que je le touchais, si bien qu&rsquo;au final, non seulement je me creusais et je m&rsquo;\u00e9vidais, mais le monde tout autour de moi, tous les objets du monde, tout ce \u00e0 quoi les hommes s&rsquo;attachent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment pour \u00e9viter de sombrer dans le n\u00e9ant, prenait l&rsquo;allure d&rsquo;enveloppes vides, de contenants priv\u00e9s de contenu, tout comme la mer d&rsquo;Aral, priv\u00e9e de ses eaux et menac\u00e9e par le d\u00e9sert.<br \/>\nQuand la cavit\u00e9 qui m&#8217;emportait le dos laissa deviner des organes vitaux, les reins, les poumons, le c\u0153ur, et toute la complexit\u00e9 de l&rsquo;appareil digestif, remontant jusqu&rsquo;en haut de la nuque, au point qu&rsquo;un neurologue exerc\u00e9 e\u00fbt pu, en examinant le fond de ce gouffre, distinguer l&rsquo;activit\u00e9 du cervelet et du lobe occipital, j&rsquo;avais trouv\u00e9 une mani\u00e8re \u00e0 peu pr\u00e8s satisfaisante d&rsquo;occuper malgr\u00e9 tout une place en ce bas monde. Je m&rsquo;\u00e9tais install\u00e9 \u00e0 la campagne, un m\u00e9decin compatissant m&rsquo;avait fait l&rsquo;aum\u00f4ne d&rsquo;un courrier me garantissant une aide sociale jusqu&rsquo;\u00e0 la r\u00e9mission de mes sympt\u00f4mes \u2013 vu l&rsquo;\u00e9volution de la maladie, j&rsquo;envisageai plut\u00f4t ce revenu comme vou\u00e9 \u00e0 m&rsquo;accompagner jusqu&rsquo;\u00e0 la mort \u2013, et je rar\u00e9fiais drastiquement ma participation \u00e0 la vie mondaine, me contenant de br\u00e8ves sorties pour aller faire les courses, bien que manger ne me nourrisse en rien, puisque je continuais au contraire de me rar\u00e9fier moi-m\u00eame pour ainsi dire, l&rsquo;avantage sp\u00e9cial de cette difformit\u00e9 d\u00e9sormais spectaculaire, tenant au fait qu&rsquo;elle se situait \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re de ma personne, et donc qu&rsquo;elle \u00e9tait ais\u00e9ment dissimulable sous une chemise ou sous un pull \u2014 il en aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9videmment tout autrement si je m&rsquo;\u00e9tais creus\u00e9 par le devant, si ma poitrine, mon ventre, et pire encore, mon cou et le bas de mon visage eussent \u00e9t\u00e9 soumis \u00e0 la m\u00eame entreprise d&rsquo;excavation. Il m&rsquo;\u00e9tait donc encore tout \u00e0 fait possible de me comporter comme on s&rsquo;attend \u00e0 ce que tout un chacun se comporte, aller acheter du pain, voire, dans mes \u00e9lans de sociabilit\u00e9, m&rsquo;asseoir \u00e0 la terrasse d&rsquo;un caf\u00e9, sans attiser le moindre soup\u00e7on quand au vide dont j&rsquo;\u00e9tais fait, le manque d&rsquo;enthousiasme qui caract\u00e9risait mon rapport au monde et \u00e0 mes semblables, la mani\u00e8re si sp\u00e9ciale dont je faisais semblant de lire le journal du matin, ne lisant pas en v\u00e9rit\u00e9, me contenant de singer sans y penser la lecture, le visage arborant cet esp\u00e8ce de vague sourire inconsistant et dont nulle intention n&rsquo;aurait pu se d\u00e9duire, les villageois ayant probablement saisi intuitivement que j&rsquo;\u00e9tais inoffensif, mais qu&rsquo;il valait mieux me ficher la paix, sans qu&rsquo;on sache vraiment sur quel d\u00e9tail de mon comportement on avait bien pu se fonder pour deviner de telles choses, enfin bon, suffisamment seul, pauvre mais sans exc\u00e8s, nullement sollicit\u00e9, et d&rsquo;ailleurs, rien ni personne n&rsquo;attendant quoi que ce soit de moi, l&rsquo;existence me paraissait somme tout viable.<br \/>\nOn ne se rend pas bien compte, quand on est soi-m\u00eame le r\u00e9ceptacle o\u00f9 se joue l&rsquo;\u00e9volution d&rsquo;une maladie, \u00e0 quel point elle s&rsquo;aggrave. On s&rsquo;y adapte plus moins spontan\u00e9ment, au jour le jour : par exemple, dans ma situation, cela faisait des lustres qu&rsquo;il m&rsquo;\u00e9tait impossible de dormir sur le dos, ou bien de m&rsquo;asseoir sur une chaise munie d&rsquo;un dossier. Dans mon malheur, j&rsquo;avais toutefois la chance que la peau, certes mince et fragile, sembl\u00e2t se reconstituer au fur et \u00e0 mesure que le trou se creusait : il n&rsquo;en restait pas moins fr\u00e9quent que le moindre choc avec un objet, aussi l\u00e9ger soit-il, d\u00e9chire cette s\u00e9paration pr\u00e9caire entre mes organes et le monde ext\u00e9rieur, ouvrant ainsi une plaie suintante, extr\u00eamement dangereuse pour la sant\u00e9 des dits organes. Je devais alors appeler au plus t\u00f4t l&rsquo;infirmi\u00e8re que les services sociaux avait attach\u00e9e \u00e0 mon service, laquelle, je le devinais en l&rsquo;observant, craignait, sans doute plus que la monstruosit\u00e9 de mes blessures, le silence dont je la gratifiais durant les soins : de fait, environ tous les trois mois, elle finissait par renoncer et une autre la rempla\u00e7ait, soumise \u00e0 la m\u00eame \u00e9preuve.<br \/>\nAujourd&rsquo;hui, il me faut bien admettre que les chose ont empir\u00e9 \u00e0 un point qu&rsquo;il m&rsquo;est difficile de d\u00e9crire. L&rsquo;extension du vide \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re de moi me fait ressembler \u00e0 un squelette vu de dos, dont les organes vitaux seraient encore anim\u00e9s de pulsations pourpres et sanglantes. La peau qui les recouvre timidement n&rsquo;est plus qu&rsquo;une fine pellicule diaphane et je crains qu&rsquo;\u00e0 la prochaine blessure, une h\u00e9morragie fatale me vide de mon sang et m&#8217;emporte cette fois-ci enti\u00e8rement. Dans la d\u00e9saffection \u00e0 peu pr\u00e8s totale qui me tient lieu d&rsquo;existence, il m&rsquo;arrive toutefois de r\u00eaver comme autrefois que je suis en train d&rsquo;explorer quelques gouffres, de descendre au creux d&rsquo;un volcan, ou d&rsquo;arpenter les derni\u00e8res tourbi\u00e8res qui environnent les mers mortes. Je dois admettre que j&rsquo;ai appris \u00e0 ch\u00e9rir cet endroit de ma personne qui ne contient absolument rien, qui fut d\u00e9sert\u00e9 \u00e0 ma naissance, le paradoxe \u00e9tant que j&rsquo;ai tout lieu de croire qu&rsquo;il ne fut probablement d\u00e9sert\u00e9 par rien ni par personne, qui marque l&#8217;emplacement de quelque chose qui, probablement, n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9, mais de quelque chose sans lequel il m&rsquo;aurait \u00e9t\u00e9 impossible de mener une vie disons normale, en compagnie d&rsquo;autres \u00eatre humains pourvus de cette chose qui pr\u00e9cis\u00e9ment me manquait sans que j&rsquo;en fusse priv\u00e9. Dans le vide qui se d\u00e9ploie l\u00e0 derri\u00e8re, j&rsquo;ai appris \u00e0 me trouver chez moi, et, du reste, je ne cherche plus comme autrefois \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;envahissement de cette non-chose. Je lui laisse pour ainsi dire la place, impatient de co\u00efncider tout \u00e0 fait avec elle, de ne faire plus qu&rsquo;un avec l&rsquo;espace qu&rsquo;elle lib\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D&rsquo;abord il y e\u00fbt juste cette fameuse fossette qui commen\u00e7ait \u00e0 se creuser. 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