{"id":118,"date":"2018-10-05T11:56:35","date_gmt":"2018-10-05T11:56:35","guid":{"rendered":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/?page_id=118"},"modified":"2025-10-12T09:46:09","modified_gmt":"2025-10-12T09:46:09","slug":"mon-frere","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/mon-frere\/","title":{"rendered":"Mon Fr\u00eare"},"content":{"rendered":"<p>Le r\u00eave est r\u00e9current \u2013 je l&rsquo;ai r\u00eav\u00e9 il y a vingt ans, ce matin o\u00f9 ma m\u00e8re a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 parce que mon fr\u00e8re avait disparu, et je l&rsquo;ai r\u00eav\u00e9 cette nuit, je le r\u00eavais quand j&rsquo;\u00e9tais enfant, je r\u00eave d&rsquo;une ville antique et d\u00e9serte, je ne saurais dire exactement en quel sens elle me para\u00eet antique, antique est le mot qui me vient quand j&rsquo;essaie de la d\u00e9crire, c&rsquo;est une vaste cit\u00e9 enclose derri\u00e8re des remparts cens\u00e9s la prot\u00e9ger des sables, mais le sable s&rsquo;est infiltr\u00e9 et recouvre la plupart des rues, une ville immanquablement baign\u00e9e de soleil, les murs des b\u00e2timents, en g\u00e9n\u00e9ral hauts de trois ou quatre \u00e9tages, sont faits d&rsquo;une sorte d&rsquo;argile beige, virant au rouge selon qu&rsquo;on se trouve \u00e0 l&rsquo;ombre ou en pleine lumi\u00e8re, le fait \u00e9trange quand je r\u00eave de cette cit\u00e9, c&rsquo;est \u00e0 quel point elle me para\u00eet famili\u00e8re, je m&rsquo;y d\u00e9place sans h\u00e9sitation, d&rsquo;une ruelle \u00e0 l&rsquo;autre, je passe sous des porches, je longe les remparts, je tra\u00eene aux abords des fontaines \u00e0 sec, croisant des chats et des chiens rendus \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat sauvage, et parfois d&rsquo;autres b\u00eates, mais des \u00eatres humains, jamais, les \u00eatres humains ont d\u00e9sert\u00e9 cette ville, ils ont disparu, je ne les cherche pas, je me contente de me promener dans la ville comme si j&rsquo;\u00e9tais chez moi, comme si j&rsquo;avais toujours v\u00e9cu l\u00e0, j&rsquo;ai fait ce r\u00eave il y a vingt ans, je l&rsquo;ai fait sans doute quand j&rsquo;\u00e9tais enfant, et je l&rsquo;ai fait ce matin avant de m&rsquo;installer \u00e0 mon bureau pour \u00e9crire.<\/p>\n<p>Il y a vingt ans, le t\u00e9l\u00e9phone a sonn\u00e9 alors que je d\u00e9ambulais dans ma cit\u00e9 d\u00e9serte, qui me servait probablement de refuge comme c&rsquo;est encore le cas aujourd&rsquo;hui, et j&rsquo;ai d\u00e9croch\u00e9, j&rsquo;ai d\u00e9croch\u00e9 sans pr\u00e9paration, je veux dire : je suis pass\u00e9 en un instant du r\u00eave \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait ma m\u00e8re, et bizarrement je me suis senti coupable en entendant la voix de ma m\u00e8re, comme si ce r\u00eave \u00e9tait le genre de r\u00eave qu&rsquo;on pr\u00e9f\u00e9rerait ne raconter \u00e0 personne et surtout pas \u00e0 sa m\u00e8re, j&rsquo;aurais tout aussi bien pu de pas d\u00e9crocher le t\u00e9l\u00e9phone, si je n&rsquo;avais pas d\u00e9croch\u00e9, ma journ\u00e9e aurait \u00e9t\u00e9 chang\u00e9e, ma vie toute enti\u00e8re, par voie de cons\u00e9quence, e\u00fbt \u00e9t\u00e9 diff\u00e9rente, je ne serais sans doute pas l\u00e0 maintenant, assis \u00e0 mon bureau \u00e0 m&rsquo;efforcer d&rsquo;\u00e9crire cette histoire vingt ans plus tard, \u00e0 me demander si je dois utiliser le pr\u00e9sent ou l&rsquo;imparfait pour la raconter, \u00e0 r\u00eavasser sur le th\u00e8me : ce que je serais devenu si je n&rsquo;avais pas d\u00e9croch\u00e9 ce matin-l\u00e0.<\/p>\n<p>\u00c7a n&rsquo;arrive pas tous les jours, que ma m\u00e8re appelle, et m\u00eame, \u00e7a n&rsquo;est pas arriv\u00e9 depuis le 3 mars 1987, c&rsquo;est-\u00e0-dire il y a deux mois et cinq jours, je lui fais gr\u00e2ce des heures et des minutes, je le sais parce que j&rsquo;ai sous les yeux \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du t\u00e9l\u00e9phone la liste des relev\u00e9s t\u00e9l\u00e9phoniques des derniers mois, que j&rsquo;ai \u00e9tudi\u00e9e en vue de donner sens au montant de ma derni\u00e8re facture, faramineuse, ma m\u00e8re donc, succincte, concise, pour qu&rsquo;elle appelle, doit y avoir une raison : quelqu&rsquo;un est mort ?, ou bien : elle se remarie ?, <i>J&rsquo;ai appel\u00e9 en avril<\/i>, elle se d\u00e9fend, <i>mais \u00e7a sonnait toujours dans le vide<\/i>, c&rsquo;est bien moi, \u00e7a, je sonne dans le vide, <i>Je marchais, j&rsquo;\u00e9tais dans les Alpes, entre autres<\/i>, <i>En plein milieu de l&rsquo;ann\u00e9e scolaire ?,<\/i> je me d\u00e9fends : <i>J&rsquo;avais amen\u00e9 des bouquins !<\/i>, on prend des nouvelles puis : <i>J&rsquo;appelle pour ton fr\u00e8re<\/i>, j&rsquo;ai un fr\u00e8re, j&rsquo;en ai m\u00eame deux, et une s\u0153ur, mais il s&rsquo;agit de mon fr\u00e8re, et je vois tr\u00e8s bien lequel, A<i>u lyc\u00e9e, ils le cherchent partout, Ils ?, La conseill\u00e8re d&rsquo;\u00e9ducation, Il est pas cens\u00e9 passer son bac le frangin?, Ben si justement, ce matin en fait, il s&rsquo;est pas pr\u00e9sent\u00e9, ils le cherchent, Ah, Tu as peut-\u00eatre une id\u00e9e ?<\/i>, r\u00e9fl\u00e9chir un instant, se rem\u00e9morer, il y a trois jours peut-\u00eatre ?, chez des amis, oui, chez S\u00e9bastien, <i>Je l&rsquo;ai crois\u00e9 chez S\u00e9bastien il y a trois jours, S\u00e9bastien ?, Tu connais pas<\/i>, et vaut mieux pas en fait, il y a des tas de zigues qui tournent autour de tes fils dont il vaudrait mieux que tu ignores l&rsquo;existence, il vaudrait mieux que tu te contentes de supposer, l&rsquo;autre jour, quand les flics ont d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 la maison, ils ont demand\u00e9 pour mon fr\u00e8re, \u00e7a n&rsquo;a m\u00eame pas suffi \u00e0 transformer ta supposition en soup\u00e7on, j&rsquo;en d\u00e9duis que ne pr\u00e9f\u00e8res pas savoir, les flics n&rsquo;ont pas sembl\u00e9 vraiment inquiets ni en col\u00e8re, dis-tu, et de toutes fa\u00e7ons, quand bien m\u00eame tu te serais toi-m\u00eame inqui\u00e9t\u00e9, ou si la col\u00e8re \u00e9tait mont\u00e9e en toi, \u00e7a n&rsquo;aurait sans doute rien chang\u00e9, pour moi il aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 bien trop tard, moi je n&rsquo;attendais plus qu&rsquo;on s&rsquo;inqui\u00e8te pour moi, encore moins qu&rsquo;on se mette en col\u00e8re \u00e0 cause de moi, mon fr\u00e8re je ne sais pas, peut-\u00eatre attendait-il quelque chose comme une preuve, la col\u00e8re ou l&rsquo;inqui\u00e9tude auraient constitu\u00e9 ce genre de preuve, mais \u00e0 quoi bon \u00e9crire au sujet de ce qui aurait pu \u00eatre et qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9, mon fr\u00e8re avait disparu ce jour-l\u00e0, et c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 moi qu&rsquo;incombait la t\u00e2che de le retrouver, et j&rsquo;ai dit : O<i>ui, je vais le chercher, je te rappelle<\/i>, et j&rsquo;ai raccroch\u00e9, j&rsquo;ai pr\u00e9par\u00e9 le sac a dos, j&rsquo;y ai fourr\u00e9 : le volume I des <i>Enn\u00e9ades<\/i> de Plotin aux Belles Lettres dans la traduction Br\u00e9hier, s\u2019y trouve la <i>Vita Plotini<\/i> et le fameux texte o\u00f9 Porphyre explique comment son ma\u00eetre le d\u00e9tourna du suicide : je pr\u00e9pare \u00e0 ce sujet une petite \u00e9tude, et, si j\u2019ai un moment de r\u00e9pit : y jeter un \u0153il, et : mon carnet, ma continuit\u00e9 d\u2019\u00eatre, mon arri\u00e8re-plan protecteur, l\u00e0 o\u00f9 je me retranche quand les choses vont mal, comme le r\u00eave de la cit\u00e9 d\u00e9serte, le carnet dont la lecture m\u2019oblige chaque matin \u00e0 me rappeler la nuit pr\u00e9c\u00e9dente, les matins pr\u00e9c\u00e9dents, et qui, lorsque j&rsquo;entreprends, quotidiennement, d&rsquo;en noircir quelques pages, me donne l\u2019illusion salutaire que je co\u00efncide approximativement aujourd\u2019hui avec celui que je pr\u00e9tendais \u00eatre hier, illusion sans laquelle je me d\u00e9sagr\u00e9gerais assur\u00e9ment, enfin, et en vrac : de quoi \u00e9crire, une paire de lunettes noires, des papiers d\u2019identit\u00e9, un peu d\u2019argent liquide et tant qu\u2019\u00e0 faire la carte de cr\u00e9dit, une bo\u00eete de biscuits chocolat\u00e9s, des fringues de rechange, Ah oui ! deux K7 des Smiths pour le walkman, des piles 1,5 volt, et, pas oublier surtout ! du tabac et des feuilles ! Devrait suffire et de toutes fa\u00e7ons, plus de place. On embarque ce <i>vade-mecum<\/i> avec le bonhomme dans la Renault 4 Safari mod\u00e8le 1984, et ce matin-l\u00e0, je suis parti \u00e0 la recherche de mon fr\u00e8re.<\/p>\n<p>En conduisant : mon fr\u00e8re, qu&rsquo;est-ce qui me vient l\u00e0 quand je pense \u00e0 lui ? Mon fr\u00e8re est une sorte de h\u00e9ros, une version trash de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme si l&rsquo;on veut, autant dire qu&rsquo;il est, d&rsquo;un autre point de vue, du point de vue bourgeois pour faire vite, dingue. L&rsquo;hiver dernier, il s&rsquo;est point\u00e9 au caf\u00e9 du Grand Cerf en face de la gare, il s&rsquo;est assis au comptoir juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;un groupe de n\u00e9o-nazis locaux, des types au cr\u00e2ne ras\u00e9, des membres du GUD, les rangers ferr\u00e9es aux pieds, c&rsquo;\u00e9tait peu avant qu&rsquo;on les expulse de la ville, en les ayant cours\u00e9 toute une nuit dans les rues du centre, et a commenc\u00e9 \u00e0 converser avec eux. Dix minutes plus tard, il fuyait \u00e0 grandes enjamb\u00e9es le long de la voie ferr\u00e9e poursuivi par une flop\u00e9e de fascistes arm\u00e9s de battes de baseball. Mon fr\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 plus ou moins champion d&rsquo;athl\u00e9tisme \u00e0 quatorze ans, puis champion de handball \u00e0 seize, il lui restait suffisamment de capacit\u00e9s physiques pour \u00e9chapper au lynchage. Je filais \u00e0 travers la campagne, le walkman sur les oreilles, <i>Girfriend in a coma I know I know it&rsquo;s serious<\/i>, peinait \u00e0 couvrir le bruit de moteur, <i>would you please let me see her ?<\/i><br \/>\n<!--nextpage--><\/p>\n<h2>ANTOINE, HENRI MICHAUX . 14h00<\/h2>\n<p>La m\u00e8re d\u2019Antoine est en d\u00e9pression. <i>Depuis toujours<\/i>, dit Antoine. Lui passe le plus clair de ses journ\u00e9es clo\u00eetr\u00e9 dans sa chambre \u00e0 \u00e9couter de la musique industrielle et ne sort qu\u2019au cr\u00e9puscule. Il est le batteur de notre groupe, <i>A Very Sad Experiment<\/i>. On l\u2019avait rep\u00e9r\u00e9 parce qu\u2019en classe, il tapotait en permanence avec ses doigts sur le bord du bureau. Par respect pour sa m\u00e8re qui ne tol\u00e9rait aucun bruit compte tenu de son \u00e9tat, il ne jouait jamais de batterie chez lui, et donc, en guise d\u2019entra\u00eenement, se contentait de tapoter avec ses doigts sur n&rsquo;importe quel objet solide qui lui passait sous la main.<\/p>\n<p>Je frappe \u00e0 sa fen\u00eatre aussi discr\u00e8tement que possible. Nous autres, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, on n\u2019\u00e9tait pas r\u00e9put\u00e9 respecter grand chose ni personne, mais la m\u00e8re d\u2019Antoine, si, on la respectait. \u00c0 travers le volet entrouvert, je distingue Antoine, plong\u00e9 dans l\u2019obscurit\u00e9, assis sur le lit en train de rouler un joint. Il \u00e9coute probablement Einst\u00fcrzende Neubauten, ou quelque chose dans ce go\u00fbt : sa chambre m&rsquo;\u00e9voque une fabrique d\u2019aluminium r\u00e9cemment transform\u00e9e en h\u00f4pital psychiatrique, sombre, froide, m\u00e9tallique, sinistre.<\/p>\n<p>Me fait signe d\u2019entrer, ouvre un des volets, et j\u2019enjambe la fen\u00eatre. Un livre de poche pos\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;oreiller. <i>Tu relis Henri Michaux ?<\/i> je lui dis. C\u2019est notre p\u00e9riode Henri Michaux. On a commenc\u00e9 \u00e0 enregistrer des morceaux inspir\u00e9s par le <i>Voyage en Grande Garabagne<\/i>, dans une grande filature laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019abandon, qui se trouve pas loin de chez lui en sortant du village. La derni\u00e8re fois, on se trouvait une vingtaine l\u00e0 dedans, \u00e0 taper sur des machines en m\u00e9tal ou de grosses pi\u00e8ces de bois hors d&rsquo;usage. Moi je faisais le tour des salles de l\u2019usine poussi\u00e9reuse, le magn\u00e9tophone \u00e0 la main, jouant, en me d\u00e9pla\u00e7ant d&rsquo;une salle \u00e0 l&rsquo;autre, les chefs d\u2019orchestre itin\u00e9rants. Certains poussaient des cris cens\u00e9s \u00e9voquer les cr\u00e9atures d\u2019Henri Michaux. Tout le monde s\u2019y \u00e9tait mis avec beaucoup de s\u00e9rieux. Dommage que les flics aient d\u00e9barqu\u00e9 en plein milieu de la performance : c\u2019\u00e9tait en train de devenir vraiment bien, j&rsquo;avais une heure d&rsquo;enregistrement, on en a fait une cassette audio par la suite, copi\u00e9e en trois exemplaires. Les flics sont insensibles \u00e0 l\u2019art. Apr\u00e8s quoi, il a fallu se convertir <i>illico<\/i> en coureurs de fond, et filer par les mar\u00e9cages pour rejoindre les voitures qu\u2019on avait gar\u00e9es \u00e0 l\u2019autre bout du village, histoire de pas trop attirer l\u2019attention. Deux types se sont fait arr\u00eater, des types que je connaissais m\u00eame pas, mais qui s\u2019\u00e9taient agglutin\u00e9s au groupe \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre. Mon frangin et Antoine se sont dissimul\u00e9s dans la bassin en ciment du vieux lavoir au bord de la rivi\u00e8re. J\u2019ai fil\u00e9 par les collines avec la pr\u00e9cieuse cassette audio dans la poche. Faudra remettre \u00e7a bien entendu : les flics c\u2019est une chose, l\u2019Art en est une autre.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re fois qu\u2019Antoine a vu mon fr\u00e8re, c\u2019\u00e9tait avant-hier soir chez Thierry. Thierry est le fournisseur de mon fr\u00e8re, son grossiste si l\u2019on veut, et mon fr\u00e8re est le fournisseur d\u2019Antoine, et de pas mal d\u2019autres gens. Il me demande pourquoi je le cherche. C\u2019est pas souvent que je me donne la peine de chercher mon fr\u00e8re. Deux ans apr\u00e8s qu\u2019on se soit install\u00e9 dans un appartement en bordure du centre-ville, apr\u00e8s que mon p\u00e8re nous ait vir\u00e9s, avec raison, de la maison : j\u2019avais surpris le frangin et mon p\u00e8re dans le garage sur le point de s\u2019assassiner mutuellement, le premier avec un r\u00e2teau, le second avec un b\u00eache, et ma m\u00e8re avait la charge de deux enfants et d&rsquo;un amant qui s&rsquo;enfilait chaque matin une demie bouteille de whisky, deux ans apr\u00e8s donc, j\u2019ai soudain compris qu\u2019on avait esp\u00e9r\u00e9 de moi, en tant qu\u2019a\u00een\u00e9, que je veille sur mon cadet. Sur le moment, le deal m\u2019avait malheureusement \u00e9chapp\u00e9. Aujourd\u2019hui, le mal \u00e9tait fait si l\u2019on peut dire, et d\u2019une certaine mani\u00e8re, je payais le prix de mon incompr\u00e9hension en m&rsquo;obligeant \u00e0 essayer de r\u00e9parer les d\u00e9g\u00e2ts. Avec deux ann\u00e9es de retard donc. Trop tard. Tout ce bordel, un simple d\u00e9calage temporel, il aurait fallu qu&rsquo;\u00e0 seize ans mon fr\u00e8re puisse compter sur quelqu&rsquo;un : nos parents s&rsquo;effor\u00e7aient de refaire leur vie, je m&rsquo;effor\u00e7ais de commencer la mienne, il s&rsquo;\u00e9tait tourn\u00e9 vers une bande de jeunes gens en perdition, des jeunes gens aussi perdus que lui.<\/p>\n<p>L\u2019anecdote du baccalaur\u00e9at manqu\u00e9 ne fait pas rire Antoine. <i>L\u00e0, il fait fort quand m\u00eame<\/i>, il dit. Nous fumons un peu tous les deux. <i>\u00c7a me lourde d\u2019aller chez Thierry<\/i>, je dis. <i>Je viens avec toi<\/i>, fait-il, par compassion peut-\u00eatre, ou bien il songe \u00e0 lui acheter un truc ?, se levant avec peine. Le temps qu\u2019il se pr\u00e9pare, et il lui faut du temps, comme si sortir dans le monde l\u00e0-dehors exigeait qu&rsquo;il se d\u00e9guise, son c\u00f4t\u00e9 vampire en quelque sorte : je le vois encore redressant sa cr\u00eate avec de la laque \u00e0 cheveux, \u00e7a lui faisait comme un casque rigide sur le crane, d&rsquo;une bonne trentaine de centim\u00e8tres de haut, nous, on utilise plut\u00f4t du savon, ou bien on se lave pas les cheveux, \u00e7a finit par durcir naturellement si l\u2019on peut dire, puis j\u2019entends le ronflement du s\u00e9choir. \u00c7a m\u2019arrange, dois-je admettre, de pas me pointer chez Thierry tout seul. J\u2019aime pas ses yeux. Je l\u2019appelle le crotale. Le genre de bestiole qu\u2019attend la moindre occasion pour te faire un coup de pute, te mettre dans l\u2019embarras, t\u2019embarquer dans des affaires impossibles, un vrai businessman qui r\u00e8gne sur une partie de la ville depuis la chambre de la maison bourgeoise de ses parents, lesquels ne se doutent de rien manifestement. Doivent quand m\u00eame se dire qu\u2019il a beaucoup de copains le fiston. Toujours habill\u00e9 avec les plus belles fringues, le perfecto neuf et sans rature, les rangers \u00e9tincelantes, la gratte \u00e9lectrique flambant neuve \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du lit. C&rsquo;est sa vie apr\u00e8s tout, stop, S<i>top me if you&rsquo;ve heard this one before<\/i>.<br \/>\n<!--nextpage--><\/p>\n<h2>LE CROTALE, SES VIEUX . 15h00<\/h2>\n<p>Antoine, noir de pied en cap, les lunettes opaques fermement ajust\u00e9es sur le nez, il les garde qu\u2019il fasse jour ou qu\u2019il fasse nuit : j\u2019en fais autant d\u2019ailleurs, et moi, habill\u00e9 n\u2019importe comment, une chemise blanche \u00e0 col mao r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e chez Emma\u00fcs sous un imper noir virant au gris fonc\u00e9 et carr\u00e9ment d\u00e9chir\u00e9 par endroits, de la m\u00eame origine, p\u00e9n\u00e9trons dans le jardin. Monsieur nous gratifie d\u2019un petit salut : il taille les haies. Madame vient ouvrir. <i>Bonjour Antoine. Bonjour.<\/i> On la gratifie de notre sourire le plus suave : qu\u2019est-ce qu\u2019elle s\u2019injecte celle l\u00e0 pour pas se douter qu\u2019il y a quelque chose qui cloche dans les relations du fiston ? <i>Titi, c\u2019est pour toi, c\u2019est Antoine et un ami !<\/i> Quelques bruits sourds et inqui\u00e9tants provenant de la chambre au fond du couloir. Toutes nos m\u00e8res sont d\u00e9pressives, ou alors elles sont sous Prozac. Les p\u00e8res taillent les haies, boivent ou se sont barr\u00e9s. Elle, son petit crucifix plaqu\u00e9 or se tr\u00e9moussant sous le dentelle du chemisier : <i>D\u00e9sirez-vous un caf\u00e9 ? Un th\u00e9 ? Autre chose ?<\/i> Un mescal pour moi. <i>Un caf\u00e9 je veux bien<\/i> <i>oui<\/i>, que j\u2019dis. Antoine : <i>un th\u00e9 s\u2019il vous pla\u00eet, faut que je me calme sur le caf\u00e9<\/i>. Faudrait surtout se calmer sur autre chose, on s\u2019en persuaderait ais\u00e9ment si seulement t\u2019enlevais tes lunettes un instant mon pote.<\/p>\n<p><i>Ssssalut les gars<\/i>, siffle le crotale sur le pas de son antre de reptile. Surtout pas le regarder dans les yeux ! Va t\u2019hypnotiser ! Te piquer ton pognon, ou pire. Il d\u00e9signe une chaise, mais on s\u2019installe par terre : ne jamais accepter l\u2019invitation d\u2019un crotale ! L\u00e8ve les sourcils en regardant Antoine. <i>Dana, le fr\u00e8re de Sylvain<\/i>. <i>Ah, Ok, <\/i>il acquiesce, <i>On s\u2019est d\u00e9j\u00e0 vu. <\/i>Tu parles qu\u2019on s\u2019est d\u00e9j\u00e0 vu enfoir\u00e9. <i>On cherche mon frangin. <\/i>La m\u00e8re frappe \u00e0 la porte, un plateau \u00e0 la main. <i>Le th\u00e9 c\u2019est pour vous !<\/i> L\u2019autre : <i>Merci M\u2019man !<\/i> J\u2019peux pas le croire, vais vomir, en plus le caf\u00e9 est bon.<\/p>\n<p><i>Moi aussi j\u2019le cherche tu sais, <\/i>qu\u2019il dit en me regardant, tandis que je garde les yeux ancr\u00e9s au fond de la tasse, <i>C\u2019est rapport \u00e0 une p\u2019tite avance que j\u2019lui ai accord\u00e9e.<\/i> Ben voil\u00e0, les emmerdes commencent. <i>En fait, je l\u2019ai vu quand la derni\u00e8re fois ?<\/i> Il r\u00e9fl\u00e9chit : les retards de paiement de sa client\u00e8le, voil\u00e0 un bon sujet de r\u00e9flexion. <i>Avant hier<\/i>, dit Antoine, d\u2019un ton empress\u00e9. <i>Ouais<\/i>, qu\u2019il fait, le sourcil fronc\u00e9, <i>mercredi quoi, et l\u00e0 \u00e7a nous fait vendredi je crois. C\u2019est \u00e7a oui. Dans deux jours, il m\u2019a dit ton fr\u00e8re, pour la petite avance et tout \u00e7a.<\/i> Tout \u00e7a quoi ? Il fait froid dans le dos ce type : j&rsquo;oserais m\u00eame pas lui demander l&rsquo;heure de peur de contracter une dette de sang. <i>L\u00e0 on est vendredi, \u00e7a fait deux jours. Moi aussi j\u2019aimerais le voir.<\/i> \u00c7a commence \u00e0 faire du monde alors. <i>T\u2019es \u00e9tudiant c\u2019est \u00e7a ?, <\/i>en me reluquant. Je roule une clope pour conjurer la manipulation psychique \u00e0 distance : j&rsquo;ai un probl\u00e8me avec la t\u00e9l\u00e9pathie, disons, sans entrer dans les d\u00e9tails, que j&rsquo;ai tendance depuis tout gamin \u00e0 accorder un certain cr\u00e9dit \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que certains puissent lire dans les pens\u00e9es, ou influencer les pens\u00e9es des autres, \u00e0 ce sujet, je dispose de quelques r\u00eaves r\u00e9currents, du genre qu&rsquo;on fait tout petit et qui vous revienne de temps en temps quarante ans plus tard, dans mon d\u00e9sert int\u00e9rieur, il n&rsquo;y a personne, ce qui limite les risques d&rsquo;intrusions t\u00e9l\u00e9pathiques, mais, reprenons : <i>Oui oui, des \u00e9tudes, de philosophie, de philosophie ancienne. <\/i>Le crotale : <i>C\u2019est bien<\/i>. Il semble soupeser le fait suivant : \u00eatre \u00e9tudiant, comme si la perspective de mener des \u00e9tudes s\u2019\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 lui autrefois, et qu\u2019il avait finalement choisi une autre voie : dealer chez sa maman. Un l\u00e9ger voile d&rsquo;amertume traverse son visage. <i>Ton fr\u00e8re il passe le bac l\u00e0 ?,<\/i> <i>Oui. Enfin, justement. C\u2019est pas tr\u00e8s bien embarqu\u00e9. C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019on est l\u00e0 d\u2019ailleurs.<\/i> Je lui raconte en deux mots.<i> \u00c0 mon avis&#8230; Il a eu un sacr\u00e9 coup de stress le p\u2019tit gars l\u00e0. <\/i>Il nous d\u00e9livre un diagnostic en somme et, rien qu&rsquo;un instant, il me fait penser au psychiatre que j&rsquo;ai vu une fois, l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re :<i> Je vous sens un peu stress\u00e9 mon ami<\/i>, j&rsquo;ai failli r\u00e9pondre : Vous<i>, me stressez<\/i>. <i>\u00c0 mon avis&#8230;<\/i>, le crotale est pench\u00e9 sur le tiroir ouvert d\u2019une commode, farfouillant sous des piles de sous-v\u00eatements soigneusement pli\u00e9s, d\u2019o\u00f9 il tire un petit paquet enrob\u00e9 d\u2019aluminium, <i>il a du s\u2019en mettre une s\u00e9v\u00e8re hier soir, pour faire passer le stress. Je serais vous<\/i>, Dieu merci, la phrase est au conditionnel, <i>j\u2019irai tra\u00eener dans les bars faire ma petite enqu\u00eate<\/i>. Antoine, tout en reluquant avec une emphase non dissimul\u00e9e le joli papier argent\u00e9 : <i>Ouais, certainement. C\u2019est ce qu\u2019on va faire.<\/i><\/p>\n<p>Apr\u00e8s quoi, je les laisse n\u00e9gocier tous les deux, et file dans le jardin en attendant. Le papa, en bras de chemise, suant \u00e0 grosses gouttes, range sa d\u00e9broussailleuse. <i>Vous aussi, vous \u00eates dans la musique ?<\/i>, qu\u2019il me lance histoire d\u2019engager une conversation. Comment \u00e7a : moi aussi ? Depuis quand son cam\u00e9 de fils est, quoi que \u00e7a signifie, <i>dans la musique ?<\/i> \u00c0 moins que fournir de la dope aux musiciens soit une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre <i>dans la musique<\/i>. <i>Oui, on peut dire \u00e7a<\/i>, que j\u2019r\u00e9ponds. Faut pas s\u2019\u00e9tonner que nous autres les jeunes, on soit comme on est, quand on voit le degr\u00e9 d\u2019abrutissement de nos g\u00e9niteurs. <i>Et \u00e7a marche ?<\/i> Hein ? Quoi ? La musique ? <i>Heu, pas vraiment, c\u2019est plut\u00f4t disons, un passe-temps.<\/i> Tu parles. C\u2019est surtout un bon pr\u00e9texte pour hurler sur des types comme toi en descendant un pack de bi\u00e8re. Qu\u2019est-ce qu\u2019il va s\u2019imaginer le papa ? Qu\u2019on chante des <i>lieder<\/i> de Schubert au conservatoire ? <i>En fait, je suis \u00e9tudiant. \u00c9tudiant en philosophie. Philosophie antique.<\/i> <i>Ah !<\/i> Philosophie, le mot n&rsquo;\u00e9voque manifestement pas grand chose, Antique non plus probablement. Il r\u00e9fl\u00e9chit. Quand il r\u00e9fl\u00e9chit, il ressemble nettement \u00e0 son fils calculant les retards de paiement de ses clients. Et soudainement, je me souviens que le papa est dans les assurances. Tel p\u00e8re, tel fils. <i>Z\u2019avez raison. Vaut mieux avoir plusieurs cordes \u00e0 son arc.<\/i> Si j\u2019en avais un d\u2019arc, mon pote, je t\u2019en d\u00e9cocherais bien une entre les deux yeux, juste au niveau du neurone d\u00e9di\u00e9 aux interactions humaines. J\u2019ai une putain d\u2019envie de lire Plotin l\u00e0. Ou de filer dans ma cit\u00e9 d\u00e9serte. \u00c7a tombe bien, Antoine sort, accompagn\u00e9 de la maman. Elle lui fait du gringue ou quoi ? Va pas lui faire la bise non plus ? Ben si ! Accablant !<\/p>\n<p>Dans ma Renault 4 Safari bleu ciel : <i>Je te ram\u00e8ne chez toi ? L\u00e0, j\u2019ai vraiment besoin d\u2019une pause. Oui<\/i>, qu\u2019il dit. <i>Il est zarb ce type quand m\u00eame<\/i>, qu\u2019il ajoute. <i>Le crotale ? Oui. Le frangin, vaudrait mieux qu\u2019il rapplique vite fait, \u00e0 cause de sa dette. Ouais.<\/i> Et je me dis qu\u2019\u00e0 la limite, je pourrais tout aussi bien rester chez moi \u00e0 attendre qu\u2019il rapplique pour me demander des thunes, ce qu\u2019il ne manque pas de faire en pareilles circonstances.<br \/>\n<!--nextpage--><\/p>\n<h2>PLOTIN, SOPHIE . 17h<\/h2>\n<p>Une pause donc. Sur la route qui va du village de chez Antoine, en pleine cambrousse, jusqu\u2019\u00e0 la ville, on trouve de chouettes coins propices \u00e0 la m\u00e9ditation. Le genre d&rsquo;endroit dont j&rsquo;ai d\u00e8s maintenant un besoin imp\u00e9rieux. Des endroits comme mon r\u00eave de cit\u00e9 d\u00e9serte, comme les Smiths dans mon walkman, comme le carnet o\u00f9 je prends note de mes pens\u00e9es. Quand les choses tournent au chaotique, \u00e0 la d\u00e9raison, je me retire. Mes retraites durent une heure, une semaine, ou bien tout un mois comme en janvier dernier, quand j\u2019ai partag\u00e9 mon temps exclusivement entre ma chambre et la biblioth\u00e8que municipale \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire sans mettre le nez \u00e0 la facult\u00e9 ou dans les bars.<\/p>\n<p>Je monte au calvaire, une modeste colline surplombant un hameau, environn\u00e9e de sous-bois, surmont\u00e9e <i>comme il se doit<\/i> d\u2019une croix avec le fils de l&rsquo;homme \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9nud\u00e9 dans une pose lascive crucifi\u00e9 dessus, et la chapelle, minuscule, cinq bancs et une dizaine de chaises, n\u00e9anmoins d\u2019apr\u00e8s la notice imprim\u00e9e et coll\u00e9e sur la porte d\u2019entr\u00e9e : <i>Un petit bijou d\u2019architecture romane. Observez les modillons \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur des absides et les remarquables sculptures florales ornant le ch\u0153ur. Une fresque a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte et restaur\u00e9e en 1967 gr\u00e2ce au travail du l\u2019abb\u00e9 Moutiers. On y d\u00e9couvre le tableau \u00f4 combien \u00e9mouvant, dat\u00e9 de la seconde moiti\u00e9 du XVI<\/i><sup><i>\u00e8me<\/i><\/sup><i> si\u00e8cle, du Christ encore enfant expulsant les marchands du Temple. Sc\u00e8ne extr\u00eamement rare dans l\u2019iconographie de l\u2019\u00e9poque. Durant la r\u00e9volution, notre chapelle dut \u00eatre un temps transform\u00e9e en grange, mais la magie des lieux toucha Eug\u00e8ne Emmanuel Viollet-le-Duc qui l\u2019inscrivit au patrimoine et lui redonna sa destination initiale. C\u2019est un lieu de pri\u00e8re et de recueillement, que nous vous invitons donc \u00e0 respecter comme il se doit.<\/i><\/p>\n<p><i>Comme il se doit<\/i>, je m\u2019installe donc \u00e0 ma chaise favorite, pose le sac sur le rebord du banc qui sert de porte Bible, et extirpe le premier tome des <i>Enn\u00e9ades<\/i> de Plotin, <i>comme il se doit<\/i>, un pinc\u00e9e de paganisme dans ce temple chr\u00e9tien. Personne ne met jamais les pieds ici, except\u00e9 pour le p\u00e8lerinage annuel du Saint Machin-Bidule auquel la chapelle est d\u00e9di\u00e9e. On y est tranquille, on peut lire, sans \u00eatre d\u00e9rang\u00e9, m\u00eame la philosophie la plus ardue, et y rouler un joint \u00e9ventuellement. Pendant qu\u2019une odeur d\u00e9licate se r\u00e9pand dans la nef, tournoie entre les piliers, grisant les modestes boiseries, je reprends l\u2019examen du chapitre 11 de la <i>Vita Plotini<\/i> et traduis \u00e0 la vol\u00e9 : <i>Il (Plotin) pressentit que je (Porphyre) pensais \u00e0 quitter la vie de moi-m\u00eame. Soudain, il se pr\u00e9senta devant moi qui passais le plus clair de mon temps enferm\u00e9 \u00e0 la maison, et me dit que ce d\u00e9sir ne r\u00e9sultait pas d\u2019un raisonnement intellectuel, mais d\u2019une m\u00e9lancolie maladive, et me prescrivit de partir en voyage<\/i>. Et c\u2019est ainsi, en suivant ce conseil, que l\u2019\u00e9l\u00e8ve fut d\u00e9livr\u00e9 de ses pulsions suicidaires par le ma\u00eetre, suite \u00e0 quoi Porphyre fila en Sicile aupr\u00e8s d\u2019un certain Probus \u2013 et ne revit plus son ma\u00eetre : peut-\u00eatre \u00e9tait-ce l\u00e0 une mani\u00e8re un brin machiav\u00e9lique de se d\u00e9barrasser d\u2019un disciple assommant ? \u2013 <i>Ne suis-je pas moi-m\u00eame hant\u00e9 par le d\u00e9sir de quitter cette vall\u00e9e de larmes ?,<\/i> pens\u00e9-je en observant du coin de l\u2019\u0153il la Vierge en pl\u00e2tre : qui sait ? Si les statues lisaient elles aussi dans les pens\u00e9es.<\/p>\n<p>Un pigeon traverse la nef \u00e0 vive allure et va se percher sur quelque hauteur inaccessible aux humains, sinon aux dieux. Je prends des notes : le pigeon, la Sicile, ma\u00eetre et disciple, m\u00e9lancolie. L\u2019entrelacement des feuilles d\u2019Acanthe r\u00e9veille en moi quelque disposition libidinale. Mais c\u2019est pas la journ\u00e9e pour rigoler : faut que je trouve mon fr\u00e8re, pas que je cours la damoiselle. En m\u00eame temps je passerais bien voir Sophie qui me fit un bon accueil tant\u00f4t, c\u2019est-\u00e0-dire pas plus tard qu\u2019avant-hier soir, alors que je me tra\u00eenais positivement ivre mort dans les rues du centre ville. On s\u2019\u00e9tait crois\u00e9 l\u2019apr\u00e8s midi quand \u00e7a allait encore, que j\u2019\u00e9tais \u00e0 peu pr\u00e8s pr\u00e9sentable, et en fin de soir\u00e9e, en proie au <i>delirium tremens<\/i> familier, c\u2019est \u00e0 sa porte que j\u2019avais sonn\u00e9. Le plus \u00e9tonnant : non seulement elle m\u2019ouvrit, m\u2019offrit un caf\u00e9, mais fut \u00e9galement pour ce naufrag\u00e9 la meilleure des m\u00e8res, et pour le restant de la nuit dans ses bras j\u2019ai repos\u00e9 comme un enfant \u2013 un lutin admettons, du verbe lutiner, elle-m\u00eame n\u2019\u00e9tant pas en reste. Sophie est n\u00e9e \u00e0 Porto, comme son nom ne l\u2019indique pas, mais l\u2019\u00e9clatante luxuriance de ses attraits secrets, si ! Me voil\u00e0 tout \u00e9mu, l\u00e0, rien que d\u2019y penser, juste sous les yeux de la chaste et prude \u00c9glise catholique. Mais, apr\u00e8s tout, les sculpteurs romans n\u2019\u00e9taient pas si prudes eux ! Sous les corniches on peut distinguer malgr\u00e9 l\u2019usure des ans quelques sc\u00e8nes pas piqu\u00e9es de hannetons, que la morale r\u00e9prouve : ici, un satire assis dont le p\u00e9nis en \u00e9rection d\u00e9passe jusqu\u2019au dessus du menton, l\u00e0 une femme, une d\u00e9bauch\u00e9e certainement, qui vous expose un s\u00e9ant de premi\u00e8re grandeur ! Et, mon favori, le vieil homme tirant sur sa barbe, se tenant la t\u00eate en proie au plus profond d\u00e9sespoir, avec la mention : \u00ab Babylone d\u00e9sert\u00e9e \u00bb, grav\u00e9e sur la pierre. Craignez, enfants de la luxure, les tourments futurs de l\u2019enfer ! Il est encore temps d\u2019adopter une r\u00e8gle de vie mieux accord\u00e9e aux recommandations des Saintes \u00c9critures ! Repentez-vous vite fait avant que \u00e7a tourne mal ! Ou filez en Sicile ! Ou au Portugal ! Temp\u00e9rance, Humilit\u00e9 et Abstinence ! Vivez dans la crainte ! Ou \u00e7a risque de chauffer pour vos plantes de pied ! Du coup, un po\u00e8me me vient, que je note h\u00e2tivement de peur qu&rsquo;il n&rsquo;aille se perdre dans les limbes :<\/p>\n<p>Est-ce une faute si \/ r\u00eavassant sous l\u2019\u0153il s\u00e9v\u00e8re de divinit\u00e9s tut\u00e9laires \/ je songe \u00e0 ce soir l\u00e0 quand \/ la t\u00eate enfouie entre tes cuisses immenses \/ s\u2019entrouvraient les t\u00e9n\u00e8bres ?<\/p>\n<p>Pour l\u2019\u00e9tude et la litt\u00e9rature, \u00e7a ira comme \u00e7a. L\u2019est temps de d\u00e9guerpir. Je passe sous le porche et de larges ombres s\u2019\u00e9talent et me caressent. Suffit ! Les feuilles bruissent doucement accompagnant quelques oiseaux sifflotant. C\u2019est assez ! De tr\u00e8s vagues images de nudit\u00e9s pastorales flottent au-devant du sentier. Accablant ! On vient \u00e0 la rencontre des Dieux pour le recueillement et la solitude, pour raviver les \u00e9tincelles de vie contemplative qui subsistent encore, et voil\u00e0 dans quel \u00e9tat \u00e7a nous met. Et, dans la voiture, Morrissey, ironique : <i>Nature is a language can\u2019t you read ?<\/i> .<br \/>\n<!--nextpage--><\/p>\n<h2>KARINE, SIMON, S\u00c9BASTIEN . 19h<\/h2>\n<p>De retour \u00e0 la ville, apr\u00e8s avoir gar\u00e9 la voiture quelque part, c&rsquo;est-\u00e0-dire n&rsquo;importe o\u00f9 et n&rsquo;importe comment, je croise Karine, qui croise Simon, qui monte justement chez S\u00e9bastien, qui les a invit\u00e9s \u00e0 d\u00eener, et quand il y en a pour trois, y&rsquo;en a pour quatre, et, \u00e7a tombe bien : il voulait te voir S\u00e9bastien. Je sais : il veut <i>toujours<\/i> me voir. Et nous voil\u00e0 d\u00e9valant la grand rue, Karine, Simon et moi. Karine est adorable comme toujours, les joues resplendissantes : on ne l\u2019a jamais refait depuis la fois o\u00f9 son Jules attitr\u00e9 a d\u00e9barqu\u00e9 sans crier gare au bas de l\u2019immeuble, s\u2019est mis \u00e0 sonner fr\u00e9n\u00e9tiquement \u00e0 la porte durant un demi-heure, apr\u00e8s quoi je suis all\u00e9 me cacher dans la remise derri\u00e8re la cuisine, d\u2019o\u00f9 je voyais \u00e0 peu pr\u00e8s tout, leur engueulade et leur r\u00e9conciliation, apr\u00e8s quoi j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 me faufiler, parce que j\u2019avais tr\u00e8s froid, que je m\u2019ennuyais, et que je n\u2019avais pas trop envie d\u2019assister \u00e0 la suite, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019escalier de secours. Et Simon, avec son allure de h\u00e9ron juch\u00e9 sur deux pattes maigres comme des allumettes. \u00c7a me rappelle une exp\u00e9dition path\u00e9tique avec lui sur une plage vend\u00e9enne : nous avions d\u00e9barqu\u00e9 aux Sables-d&rsquo;Olonne sans un radis, err\u00e9 sur la jet\u00e9e en reluquant tout l&rsquo;apr\u00e8s-midi les restaurants de fruits de mer hors de prix, puis, tenaill\u00e9s par la faim et la frustration, avions entrepris de chasser le lapin de garenne pour le d\u00eener, en enfumant d\u2019un c\u00f4t\u00e9 les terriers des suppos\u00e9s lapins, en attendant de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, une branche d\u2019\u00e9pic\u00e9a \u00e0 la main, dans l\u2019espoir j\u2019imagine d\u2019en assommer un fuyant l\u2019incendie ravageant les couloirs de ses appartements. L\u2019existence se nourrit ainsi de quelques faits h\u00e9ro\u00efques, et path\u00e9tiques, propres \u00e0 fournir le mat\u00e9riau de l\u00e9gendes futures, genre souvenirs de guerre, de quoi emmerder d\u2019improbables petits-enfants \u00e0 venir. Simon, donc, contemplant de l\u00e0-haut nos mis\u00e8res d\u2019ici bas au travers de ses petites lunettes rondes.<\/p>\n<p>Chez S\u00e9bastien, nulle trace de mon fr\u00e8re. Mais une bouteille de Cognac entam\u00e9e sur la petite table de la chambre qui fait aussi salon et cuisine : poursuivons l\u2019entame donc. Un odeur de lardons fum\u00e9s aussi. <i>\u00c7a fait une paye !<\/i>, qu\u2019il me dit avec un air pinc\u00e9 : sans nul doute un reproche en bonne et due forme. <i>Trop de boulot<\/i>, je r\u00e9ponds. Suis apr\u00e8s tout un des seuls \u00e0 bosser pour gagner ma cro\u00fbte. Un beau gar\u00e7on S\u00e9bastien : je suis bien plac\u00e9 pour le savoir, Karine aussi du reste. Un soir nous forniqu\u00e2mes gentiment tous les trois, c\u2019est une chose qui s\u2019oublie difficilement. S\u00e9bastien est \u00e9crivain. Un \u00e9crivain fabuleux, qui, malgr\u00e9 son jeune \u00e2ge, \u00e0 quelque chose pr\u00e8s le m\u00eame que le mien, poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0 son style, ou plut\u00f4t, si je me fie \u00e0 sa pr\u00e9cocit\u00e9, est depuis toujours poss\u00e9d\u00e9 par son style. Son p\u00e8re est psychanalyste, il s\u2019est barr\u00e9, vit loin d\u2019ici. Sa m\u00e8re, \u00e9videmment, couve une d\u00e9pression qui la ravage, elle boit, toutes nos m\u00e8res sont d\u00e9pressives, je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit, seules certaines s&rsquo;adonnent \u00e0 la boisson, les autres prennent du prozac ou font du sport, nos m\u00e8res ! D\u00e9chir\u00e9es entre l&rsquo;ob\u00e9issance aux valeurs de l&rsquo;ancien monde, celui de leurs p\u00e8res, et d\u00e9sormais somm\u00e9es de jouir, de s&rsquo;\u00e9manciper, g\u00e9n\u00e9ration d\u00e9chir\u00e9e, satur\u00e9e d&rsquo;informations et d&rsquo;exigences contradictoires, que les conflits d\u00e9vorent de l&rsquo;int\u00e9rieur, et son fr\u00e8re est compl\u00e8tement fou, cartonne aux drogues dures, ce qui n\u2019arrange rien, mais on ne choisit pas toujours sa m\u00e9dication, le mien, de fr\u00e8re, fait pousser de l&rsquo;herbe avec douceur, sa sainte horreur des piq\u00fbres, doubl\u00e9e d&rsquo;une hypocondrie manifeste, le pr\u00e9serve du pire. L&rsquo;esprit de S\u00e9bastien, un puits de culture, sa formidable maturit\u00e9, sa redoutable ma\u00eetrise de la parole, nous impressionnent tous, en m\u00eame temps qu&rsquo;elle lui vaut de s\u00e9v\u00e8res inimiti\u00e9s. Un homme de passion, qui ne fait rien \u00e0 moiti\u00e9, et rend dingue les gens qui le fr\u00e9quentent : rien d\u2019\u00e9tonnant donc \u00e0 ce que, l\u2019hiver dernier, j\u2019ai fini par c\u00e9der et passer quelques nuits en sa compagnie. Un bel homme donc : une poitrine large, un ventre plat et muscl\u00e9, d\u2019une indubitable masculinit\u00e9, et ce parfum mon dieu !, il flotte encore sous mes narines vingt ans apr\u00e8s les faits ! Karine me jette un regard signifiant : quoi ? Peut-\u00eatre qu\u2019elle la sent aussi cette odeur \u00e9manant du lit ind\u00e9cemment offert au regard des visiteurs. Elle l\u2019insupportait au d\u00e9but, m\u2019avait-elle confi\u00e9, cette fa\u00e7on qu\u2019il a de s\u2019asseoir les jambes largement ouvertes, et de vous regarder droit dans les yeux, de vous scruter jusqu\u2019au fond de l\u2019\u00e2me : et au fond de l\u2019\u00e2me, comme chacun sait, rien d\u2019autre n\u2019est enfoui que nos plus inavouables d\u00e9sirs, suffit d&rsquo;insister, suffit de creuser, on finit par les en extraire. Avec lui j&rsquo;ai pass\u00e9 deux jours merveilleux dans un h\u00f4tel perdu au milieu d\u2019une infinit\u00e9 de lacs et de for\u00eats, le pays de Georges Sand. Puis, \u00e0 la fin de l\u2019hiver, je m\u2019\u00e9tais d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 mettre un terme \u00e0 cette aventure, abruptement, sans explication, rudesse qui me valut quelques lettres admirables, agr\u00e9ment\u00e9es de la menace de m\u2019envoyer des sbires \u00e0 lui, lesquels me coinceraient dans une ruelle un de ces soirs et, \u00e0 l\u2019aide de longs couteaux \u00e0 cran d\u2019arr\u00eat effil\u00e9s comme des lames de rasoirs, me tailladeraient le ventre, d\u00e9figureraient ma gueule d\u2019ange, etc., menace que je pris au s\u00e9rieux, d\u00e9gageant pour quelque temps sur une \u00eele, l\u2019\u00eele d\u2019Yeu pour \u00eatre pr\u00e9cis : en plein hiver, \u00e7a vous m\u00fbrit un homme. Pas un touriste, que des marins, et une flop\u00e9e de mouettes. L\u00e0-bas, apr\u00e8s quelques murges bien senties dans la cabine du capitaine d\u2019un bateau de p\u00eache \u2013 Ah ! cette incontr\u00f4lable manie de me laisser embarquer dans les situations les plus extravagantes ! \u2013 j\u2019avais pu saisir le caract\u00e8re m\u00e9taphorique de la menace lanc\u00e9e par mon ex-amant : de la litt\u00e9rature, rien de plus, mais inspir\u00e9e par la douleur aussi. J&rsquo;en ai tir\u00e9 l&rsquo;enseignement qu&rsquo;on ne baise pas impun\u00e9ment, et quand j&rsquo;y repense aujourd&rsquo;hui, vingt ans plus tard donc, il y a cette petite zone en bas du ventre qui se tord et me rappelle \u00e0 quel point, sans en avoir l&rsquo;air, j&rsquo;ai pu me comporter comme un salaud. Pas la seule fois malheureusement. C&rsquo;est dans ces moments-l\u00e0 que les ruelles d\u00e9sertes de ma cit\u00e9 de sable, la cit\u00e9 dont je r\u00eave, \u00e9mergent du fond de mon esprit, et cette irr\u00e9pressible envie de dormir sur le champ.<\/p>\n<p>Nous abordons le cas du frangin. S\u00e9bastien soupire, secoue la t\u00eate et tire sur sa clope : <i>il d\u00e9conne grave l\u00e0<\/i>. Chacun acquiesce. Simon, inspir\u00e9 : <i>en m\u00eame temps, il s\u2019est p\u2019t\u00eat fourr\u00e9 dans de sales draps. P\u2019t\u00eat qu\u2019il est vraiment mal en point \u00e0 l\u2019heure qu\u2019il est ? Affal\u00e9 dans un foss\u00e9 ? Dans le coma, overdos\u00e9 ? <\/i> On s\u2019regarde tous d\u2019un seul \u0153il, et on imagine tr\u00e8s bien \u00e0 ce moment-l\u00e0 dans quoi il aurait pu effectivement se fourrer. <i>Tu te souviens l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re quand il a pass\u00e9 tout l\u2019\u00e9t\u00e9 sous une toile de tente en Normandie, m\u00eame qu\u2019il faisait pousser de la beuh sous son auvent.<\/i> Ben tiens, si je m\u2019en souviens ! Je me suis tap\u00e9 un aller retour avec un sac rempli de victuailles pour le ravitailler, et m\u2019a fallu errer dans les rues de Caen une partie de la nuit pour le trouver. Il jouait de la gratte dans un groupe de rythm\u2019n\u2019blues et r\u00e9p\u00e9tait dans une sorte de container en ciment en plein milieu de la zone industrielle.<\/p>\n<p>Pr\u00e8s de la fen\u00eatre, l\u2019\u00e9tag\u00e8re soigneusement rang\u00e9e, les \u0153uvres h\u00e9ro\u00efques : Genet, Foucault, Arendt, Fassbinder, Duras. Duras, j\u2019ai fait quelques r\u00e9p\u00e9titions d\u2019<i>Agatha<\/i> sous la direction de S\u00e9bastien, avec une femme de cinq ans mon a\u00een\u00e9e : comment nous \u00e9tions troubl\u00e9s ! La culture des autres a tendance \u00e0 m\u2019\u00e9craser : toujours cette impression d\u2019avoir sur les gens cultiv\u00e9s un retard consid\u00e9rable, c\u2019est pourquoi je lis autant, avec f\u00e9brilit\u00e9. Je pioche \u00e0 droite \u00e0 gauche, j\u2019essaie de deviner ce qui dans cet auteur pla\u00eet autant \u00e0 untel, ou ce qui lui d\u00e9pla\u00eet dans tel autre. Ma culture \u00e0 moi n\u2019est qu\u2019un syncr\u00e9tisme de celle des autres, un m\u00e9lange disharmonieux, un patchwork sans motif coh\u00e9rent. Me manque une personnalit\u00e9 et, en amont, le terreau favorable au d\u00e9veloppement d\u2019une personnalit\u00e9, pour lier tout cela. Dans les moments d\u2019optimisme, je m\u2019en r\u00e9jouis en consid\u00e9rant que ma libert\u00e9 s\u2019accro\u00eet d\u2019autant, cet esp\u00e8ce de d\u00e9tachement dont on se plaint parfois, mais, quand l\u2019optimisme me fait d\u00e9faut, ce qui s\u2019av\u00e8re \u00eatre mon \u00e9tat le plus fr\u00e9quent, il me semble n\u2019avoir pas plus d\u2019\u00e9paisseur qu\u2019un spectre, glissant de ci de l\u00e0 au gr\u00e9 des rencontres, vivant au crochet de l\u2019esprit des autres, m\u00eame quand je m\u2019en \u00e9loigne.<\/p>\n<p><i>Tu as fini <\/i>Maurice <i>?<\/i>, qu\u2019il me demande. Il prend soin de mon \u00e9dification culturelle le S\u00e9bastien. <i>M\u00eame pas commenc\u00e9<\/i>, je r\u00e9ponds. Je l\u2019ai fini le bouquin d&rsquo;E.M. Foster, lu d\u2019une traite durant la nuit, mais pas envie d\u2019en parler maintenant, pas envie de remettre sur le tapis la question de mes pr\u00e9f\u00e9rences sexuelles, surtout pas avec lui.<\/p>\n<p>Amant d&rsquo;exception, et remarquable cuistot :<i> <\/i><i>Spaghetti carbonara<\/i>, qu\u2019il annonce \u00e0 l&rsquo;assembl\u00e9e affam\u00e9e. Le temps de faire r\u00e9chauffer et nous voil\u00e0 devant une large plat\u00e9e de quoi se remplir le bide en attendant qu\u2019advienne ce qui doit advenir \u2013 on sait jamais trop bien au juste : moi, je pr\u00e9vois rarement, je pr\u00e9f\u00e8re improviser. Karine farfouille dans la collection de vinyles :<i> je peux ?<\/i> dit-elle en brandissant <i>Substance<\/i> de New Order. La basse de Peter Hook me fr\u00e9tille dans les mollets, comme d\u2019habitude. On ouvre un peu de vin, du bon probablement, moi j\u2019y connais rien, qu\u2019importe le flacon pourvu qu\u2019on ait l\u2019ivresse. Des vibrations agitent sournoisement toutes les extr\u00e9mit\u00e9s de mon corps : on cause, on cause, on philosophe, on d\u00e9goise un peu, untel en prend pour son grade, mais une partie de moi se balade d\u00e9j\u00e0 dehors, remonte la grand rue, atterrit sur la place de la cath\u00e9drale et fait le tour des terrasses et croise des tas de gens, des filles peut-\u00eatre, s\u00fbrement, mon esprit s\u2019absente, tandis qu\u2019ils parlent, et devient le th\u00e9\u00e2tre d\u2019une s\u00e9rie de micro-explosions de jouissance discr\u00e8tes : c\u2019est exactement l\u2019\u00e9tat o\u00f9 je me sens bien, irr\u00e9sistible et confiant, l&rsquo;alcool et la musique me font oublier les cit\u00e9s d\u00e9sertes et me disposent \u00e0 l&rsquo;aventure. L&rsquo;heure est d\u00e9j\u00e0 venue d&rsquo;aller voir ailleurs.<br \/>\n<!--nextpage--><\/p>\n<h2>DIMITRI, ALAIN, LE GRAND STEAK . 21h<\/h2>\n<p>Traverser la place d\u2019un pas assur\u00e9, jeter un \u0153il \u00e0 droite \u00e0 gauche, pas que je cherche quelqu\u2019un en particulier. Ah, si ! Le p\u2019tit fr\u00e8re ! J\u2019allais oublier. Je pourrais aussi bien m\u2019installer et boire tout seul comme un grand en attendant que \u00e7a vienne et s\u2019agglutine. Dimitri au Montana, debout au comptoir, manifestement d\u00e9j\u00e0 passablement allum\u00e9. <i>Hey Tino !,<\/i> qu\u2019il gueule. Il m\u2019appelle Tino parce que je suis chanteur, si on peut dire, dans le groupe, notre groupe, <i>a very sad experiment<\/i>. \u00c0 cause de Tino Rossi bien s\u00fbr. <i>Hey Dimitri !,<\/i> <i>Tu cherches ton frangin il para\u00eet ?<\/i> Les nouvelles vont vite. <i>Oui, plus ou moins.<\/i> Plut\u00f4t moins l\u00e0 : rencontrer Dimitri, c&rsquo;est le pire qui puisse m&rsquo;arriver, la promesse d&rsquo;une soir\u00e9e r\u00e9ellement d\u00e9lirante, <i>out of control<\/i>, on est devenu extr\u00eamement ami par la suite, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, c&rsquo;\u00e9tait plut\u00f4t l&rsquo;ami de mon fr\u00e8re.<\/p>\n<p>Dimitri, son p\u00e8re \u00e9tait commissaire de police et sa m\u00e8re caissi\u00e8re. Pas d\u00e9prim\u00e9s du tout ces deux-l\u00e0. Passaient leur vie \u00e0 d\u00e9penser leur pognon en croisi\u00e8res, dans un interminable voyage de noces. Quand le fiston est revenu du service militaire, sa m\u00e8re a fait un tas dans le jardin avec toute sa collection de bandes-dessin\u00e9es cach\u00e9es sous son lit, et a mis le feu. Il s\u2019est barr\u00e9, sans que personne ne cherche \u00e0 le retenir du reste. Puis s\u2019est coltin\u00e9 la vie au grand air, avec les clochards c\u00e9lestes du patelin, squattant \u00e9ventuellement chez l\u2019un ou chez l\u2019autre : l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re, comme mon fr\u00e8re avait regagn\u00e9 pour quelques semaines le domicile paternel, d\u00e8s que mon p\u00e8re filait au boulot, Dimitri se pointait \u00e0 la maison, dormait tranquillement jusqu\u2019au soir, apr\u00e8s quoi il repartait dans la nuit sauvage errer jusqu\u2019\u00e0 pas d\u2019heure. Depuis, \u00e7a s\u2019\u00e9tait calm\u00e9 un peu, gr\u00e2ce aux services sociaux, mais on pouvait comprendre qu\u2019il y avait chez ce type une certaine disposition au ressentiment, une duret\u00e9, une propension \u00e0 la violence, fallait pas trop l&#8217;emmerder.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s quoi il s\u2019est mis \u00e0 d\u00e9vorer des livres. Il habite une piaule improbable, d\u2019environ cinq m\u00e8tres carr\u00e9, de quoi loger un lit de camp monoplace, un lavabo, une armoire encastr\u00e9e dans laquelle il enfourne ses fringues et, pour le reste, des piles et des piles de bouquins, un endroit minuscule satur\u00e9 de bouquins, au dessus desquels un nuage de fum\u00e9e de tabac semble planer pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9. De la litt\u00e9rature am\u00e9ricaine principalement, Dos Passos, De Lillo, Faulkner, il a lu tout Faulkner en quelques mois, Pynchon \u00e9videmment, pour mon compte, jamais r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9passer les dix premi\u00e8res pages de <i>Vinland<\/i>, et derni\u00e8rement, William Gaddis, je viens de finir <i>Les Reconnaissances<\/i>, les deux volumes, j\u2019ai trouv\u00e9 \u00e7a fabuleux. Et pas mal de livres d\u2019histoire aussi, de la grande Histoire je veux dire, des trucs sur la seconde guerre mondiale, ou la premi\u00e8re, une t\u00eate, d\u00e9j\u00e0 franchement alcoolique, peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 irr\u00e9cup\u00e9rable, ou alors se pr\u00e9pare un destin \u00e0 la Kerouac, \u00e0 la Burroughs, le genre \u00e0 exp\u00e9dier <i>fissa<\/i> la plupart de ses manuscrits \u00e0 la poubelle. On passe des apr\u00e8s-midi entiers \u00e0 jouer \u00e0 la p\u00e9tanque en discutant litt\u00e9rature et politique. M\u00eame en plein hiver. On se trouve un patelin bien paum\u00e9, y\u2019a toujours un terrain de p\u00e9tanque quelque part en bas de l\u2019\u00c9glise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du cimeti\u00e8re et pas trop loin du bar, on d\u00e9balle nos boules, et on encha\u00eene les parties tranquilles. Un des rares mecs que je peux embarquer en randonn\u00e9e. L\u2019\u00e9t\u00e9, on se barre en montagne, et on remet \u00e7a \u00e9ventuellement au printemps et \u00e0 l&rsquo;automne. Courageux, tenace, qui se plaint jamais, un dur de dur, r\u00e2bl\u00e9 mais lumineux, et en m\u00eame temps capable de vous p\u00e9ter un c\u00e2ble dans n\u2019importe quelle soir\u00e9e, et de pr\u00e9f\u00e9rence dans celles o\u00f9 on n&rsquo;est pas cens\u00e9 en p\u00e9ter un : on est du genre \u00e0 finir \u00e0 poil avec la bouteille de skye \u00e0 la main en sautant sur les filles. Dangereux donc. G\u00e9nial, m\u00eame quand il devient pitoyable. Un vrai punk finalement. Comme y\u2019en a plus vraiment. D\u00e9sesp\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p><i>Absolumente necessario<\/i>, que je gueule au patron qui vient nous abreuver. Mes r\u00e9f\u00e9rences tombent toujours \u00e0 plat. Les pintes d\u00e9filent. <i>Celle l\u00e0 tu la prends sur ma note<\/i>, qu\u2019il dit le Dimitri. Le RMI tombe jeudi prochain, va commencer le mois en ayant bu la moiti\u00e9 de sa paye le mois d\u2019avant, le bar est sa banque en quelque sorte. <i>Tiens, \u00e0 propos<\/i>, fait le banquier, avec ses gros sourcils fronc\u00e9s qui en imposent : <i>quand tu verras ton frangin, tu lui rappelleras qu\u2019il est hors de question qu\u2019il se pointe ici sans payer ce qu\u2019il me doit, ok ?<\/i> \u00c7a casse un peu l\u2019ambiance et me rappelle un \u00e9pisode r\u00e9cent. <i>Heu ? Et il doit combien ?, 145<\/i>, qu\u2019il annonce, froidement. <i>Merde<\/i>, je fais, en t\u00e2tant dans la poche int\u00e9rieure de ma veste la carte de cr\u00e9dit. 145. Quand m\u00eame. <i>Bon, j\u2019vais raquer, j\u2019vais \u00e0 la banque je reviens<\/i>. \u00c0 mon retour, j\u2019pose les biftons sur le comptoir. Le malheur, c\u2019est que je dois \u00eatre le seul, dans mes relations, \u00e0 exercer un emploi. \u00c0 dire vrai, trois jobs, simultan\u00e9ment : je surveille des gosses dans une cour de coll\u00e8ge et \u00e0 la cantine, je distribue, la nuit, des prospectus publicitaires dans les bo\u00eetes aux lettres, et je r\u00e9dige des articles de vingt lignes maximum pour le quotidien local, des histoires de quartier qui n\u2019int\u00e9ressent que ceux qui les vivent, et encore. Du coup, je suis aussi le seul \u00e0 poss\u00e9der une caisse et le permis qui va avec. Ce qui pr\u00e9sente deux avantages : on m\u2019appr\u00e9cie pour des raisons explicitement pratiques, c\u2019est moi qui conduis, et je peux me barrer quand vraiment j\u2019en ai ma claque de cette existence-l\u00e0, ce qui m&rsquo;arrive souvent. L\u2019inconv\u00e9nient : les jours et les nuits o\u00f9 je trime, je me tra\u00eene comme un zombie, \u00e0 cause de ma vie dissolue, en d\u00e9ficit de sommeil constant, et mes \u00e9tudes en p\u00e2tissent de mani\u00e8re pr\u00e9occupante.<\/p>\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la terrasse, grand remue-m\u00e9nage, t\u2019en a un qui court torse nu et plonge dans la fontaine, un autre qui balance une bouteille en verre contre le mur de la halle du march\u00e9, \u00e7a gueule, \u00e7a brandit les poings, \u00e7a se menace gentiment. <i>C\u2019est l\u00e0 bas que \u00e7a se passe<\/i>, dit Dimitri, <i>la bande au Grand Steak, eux savent o\u00f9 qu\u2019il est fourr\u00e9 le frangin<\/i>. Le Grand Steak, commandant en chef de la cour des miracles de la ville, tribu de gueux avec laquelle on tra\u00eene parfois, bizarrement compos\u00e9e, le punk aux cheveux roses y c\u00f4toyant le tatou\u00e9 jusqu\u2019aux zoreilles, et m\u00eame, le skinhead au cr\u00e2ne ras\u00e9. Y\u2019en a m\u00eame un de skin, qui s\u2019appelle Rachid. Vraiment \u00e9trange : trois mois auparavant, tout ce beau monde se frittait dans les rues de la ville, un conflit qui durait depuis l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 se r\u00e9glait place de la pr\u00e9fecture dans les nuages de gaz lacrymog\u00e8nes dont les flics saupoudraient les bellig\u00e9rants, apr\u00e8s quoi tout le monde d\u00e9talait dans les ruelles, ultra-gauchistes et fascistes dans un m\u00eame \u00e9lan, poursuivis par l\u2019ordre public. Ces exp\u00e9riences de fuite partag\u00e9e devant les agents de la paix les avaient sans doute rapproch\u00e9s puisque aujourd\u2019hui les ennemis d\u2019hier zonaient ensemble. Quoique les rapprochaient plus s\u00fbrement une consommation \u00e9perdue d\u2019alcool et d&rsquo;autres substances illicites, ainsi qu&rsquo;un go\u00fbt marqu\u00e9 pour une certaine forme de terrorisme urbain. La renomm\u00e9e du Grand Steak lui venait de ce qu\u2019il avait mis le feu au dernier \u00e9tage du lyc\u00e9e priv\u00e9 de la ville, b\u00e2timent d&rsquo;un \u00e2ge v\u00e9n\u00e9rable, que les familles d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves r\u00e9pugnaient \u00e0 restaurer, r\u00e9nover aurait nui \u00e0 son prestige, et, pour cette raison, hautement inflammable, ruinant une dizaine de salles de classe et son parcours scolaire par la m\u00eame occasion. La l\u00e9gende voulait aussi qu\u2019il fut une sorte d\u2019\u00e9l\u00e8ve surdou\u00e9, capable d\u2019empiler les vingt sur vingt en math\u00e9matique, physique et chimie : en chimie, \u00e7a faisait aucun doute. Il semblerait qu\u2019il ait obtenu sans difficult\u00e9 son bachot avec mention en candidat libre, son p\u00e8re \u00e9tant avocat et sa m\u00e8re m\u00e9decin.<\/p>\n<p><i>No future !<\/i>, \u00e9ructe, bave, suinte, les mots ne suffisent pas, Alain, en dressant le majeur de sa main droite devant notre assembl\u00e9e. Le clochard pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de notre petite bande, m\u00eame que je l\u2019ai h\u00e9berg\u00e9 lui aussi, un certain soir, m\u00eame qu&rsquo;il en voulut ce soir l\u00e0 \u00e0 ma vertu et que j&rsquo;eus toutes les peines du monde \u00e0 me d\u00e9p\u00eatrer de ce satire \u00e9dent\u00e9. Doctement, G\u00e9ronimo, l\u2019intellectuel de la tribu, se lance dans une pompeuse diatribe, ce qui donne en substance : <i>le probl\u00e8me, notre probl\u00e8me, pour ainsi dire, c\u2019est que la g\u00e9n\u00e9ration d\u2019avant, elle est compl\u00e8tement largu\u00e9e, nos paternels et leurs \u00e9pouses, z\u2019ont pas support\u00e9 la r\u00e9volution sexuelle, \u00e7a s\u2019est mis \u00e0 bizouiller dans tous les coins, alors qu\u2019avant, c\u2019\u00e9tait pas avant le mariage et tout le tintouin, et pis, nous, leurs rejetons, on sait plus tr\u00e8s bien o\u00f9 on cr\u00e8che, on n\u2019est plus tr\u00e8s s\u00fbrs d\u2019savoir qui c&rsquo;est qui nous a enfant\u00e9, on navigue \u00e0 vue, dans le vide intersid\u00e9ral pour ainsi dire. Fuck la society<\/i>, scande Alain, soulignant son intervention d\u2019un r\u00f4t magistral et d\u00e9finitif, <i>et le probl\u00e8me, les gars<\/i> \u2013 <i>et les filles, faudrait pas oublier les filles !<\/i> \u2013, <i>c\u2019est que c\u2019est eux, nos paternels, qu\u2019ont les jobs, et qu\u2019ont les thunes, et qu\u2019la situation \u00e9tant ce qu\u2019elle est, avec le ch\u00f4mage de masse, qu\u2019ils sont pas pr\u00eats de l\u00e2cher leur job et le reste, et qu\u2019on est pour ainsi dire : dans la merde !<\/i> Applaudissements nourris : on d\u00e9capsule les bi\u00e8res.<\/p>\n<p>Discr\u00e8tement, je m\u2019enfourne le casque sur les oreilles : <i>Bigmouth Strikes Again<\/i> chante Morrissey.<\/p>\n<p><i>C\u2019est toi le mec qui cherche Sylvain ?<\/i>, qu\u2019il me demande discr\u00e8tement, le Grand Steak, en s\u2019approchant dangereusement d&rsquo;une de mes oreilles. \u00c0 cette heure indue, et vu la conjoncture, on appr\u00e9cie mal les distances. <i>Moui<\/i>, marmonn\u00e9-je en me nettoyant machinalement le conduit auditif. <i>Il \u00e9tait en route pour chez Papy Moustaches tout \u00e0 l\u2019heure<\/i>. <i>Tout \u00e0 l\u2019heure ? Ouaip. J\u2019peux pas te dire quand, j\u2019ai pas de montre mon pote, mais la derni\u00e8re fois que j\u2019l\u2019ai vu, il causait d\u2019aller chez Papy Moustache, \u00e0 cause d\u2019une gonzesse je crois<\/i>. <i>D\u2019une gonzesse ?<\/i> Manquerait plus que \u00e7a. C\u2019est un sentimental le frangin. Quand il s\u2019y met, peut remuer ciel et terre. <i>On vit dans la peur<\/i>, me susurre Grand Steak. <i>La peur c&rsquo;est comme tout, on finit par s&rsquo;habituer, on peut m\u00eame s&rsquo;y sentir chez soi<\/i>. <i>Mais d\u00e8s qu\u2019une fille s\u2019ajoute \u00e0 l\u2019histoire, tu peux \u00eatre s\u00fbr que les v\u00e9ritables ennuis commencent<\/i>.<br \/>\n<!--nextpage--><\/p>\n<h2>PAPY MOUSTACHES, MICHEL . Minuit<\/h2>\n<p>Une fille ! une fille ? Vickie certainement. Ou Marilyne. L\u2019une comme l\u2019autre, c\u2019est le genre \u00e0 se pointer chez Papy Moustaches. Papy Moustaches est un bo\u00eete trad. Une bo\u00eete o\u00f9 les gens viennent pour danser des danses traditionnelles, des bourr\u00e9es, des tarentelles, des trucs dans ce genre. Qui n\u2019est pas le genre de mon fr\u00e8re, c\u2019est \u00e9vident. Nous c\u2019est plut\u00f4t le pogo, sauter partout comme des abrutis, se balancer gentiment les uns sur les autres, montrer les dents, et les poings, d\u00e9marrer au sprint comme des malades en plein milieu de la piste, voil\u00e0 ce qu\u2019on appelle danser. Le trad, c\u2019est franchement diff\u00e9rent. Les gens se mettent en rang, et suivent des pas, m\u00e9ticuleusement. Le plaisir qu\u2019on peut trouver \u00e0 danser exactement comme son voisin, en suivant des pas, des r\u00e8gles, des figures impos\u00e9es, m\u2019\u00e9chappe totalement. Notre fa\u00e7on \u00e0 nous de danser, si le mot convient, ressemblerait plut\u00f4t \u00e0 quelque rituel dionysiaque, quelque f\u00eate pa\u00efenne, un truc de guerriers zoulous peut-\u00eatre, pas tout \u00e0 fait d\u00e9r\u00e9gl\u00e9, mais pulsionnel, sauvage, violent. En bo\u00eete de nuit, on ne fait pas long feu, quand il nous arrive d\u2019y d\u00e9barquer, ce qui arrive parfois, pour la plus grand peine des videurs et des patrons.<\/p>\n<p>Quand j\u2019arrive chez Papy Moustaches, la piste de danse est vide, les haut-parleurs ne pipent plus un mot, des chaises gisent renvers\u00e9es jusque dans le vestibule d\u2019entr\u00e9e. Une dizaine de tabl\u00e9es autour desquelles une maigre assembl\u00e9e de barbus et de filles aux cheveux longs, jeans et robes \u00e0 fleur, s\u2019agglutine. Papy Moustaches, homme pro\u00e9minent, qui tenait autrefois ce qu\u2019un langage sans fard oblige \u00e0 nommer un bar \u00e0 putes, et qui s\u2019est reconverti l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re dans la danse folklorique, bizarrement, rapport \u00e0 son surnom : barbe et petites lunettes rondes sur le pif \u00e0 la Zola, accuse : <i>je sais qui c\u2019est, le blondinet, j\u2019le connais, et sa gonzesse aussi, et le p\u2019tit roquet brun l\u00e0, y perd rien pour attendre<\/i>, et se d\u00e9fend dans la foul\u00e9e : <i>J\u2019l\u2019ai jamais trait\u00e9 d\u2019arabe ce p\u2019tit con<\/i>. C\u2019est peu dire que je ne me sens pas le bienvenu. Michel, un coll\u00e8gue de l\u2019universit\u00e9, qui pr\u00e9pare un m\u00e9moire d\u00e9finitif sur Descartes en se d\u00e9fon\u00e7ant \u00e0 la coca\u00efne, normal !, et, m\u00e9ditant intens\u00e9ment chaque soir au comptoir, ingurgite son hectolitre mensuel de Kilkenny, me jette un \u0153il glauque en \u00e9valuant la situation : le blondinet, c\u2019est mon fr\u00e8re, \u00e7a fait pas de doute, et donc, par d\u00e9duction, la gonzesse c\u2019est Vickie, ou Marilyne, et le p\u2019tit roquet brun, probablement Vince, la fr\u00e9quentation actuelle des deux susnomm\u00e9s, un gars franchement sympathique au demeurant, de bonne compagnie, mais qui, une fois d\u00e9pass\u00e9e une certaine dose, laquelle co\u00efncide en g\u00e9n\u00e9ral avec une certaine heure, devient tout aussi franchement dingue, voire d\u00e9ment, et surtout : incontr\u00f4lable. Et suicidaire avec \u00e7a, ou masochiste, le genre de guss capable de vous pourrir n\u2019importe quelle soir\u00e9e qui tourne alors au pugilat, et, assez immanquablement, \u00e0 la cur\u00e9e, au centre de laquelle il semble destin\u00e9 \u00e0 se vautrer, encaissant, tout en invectivant de plus belle, les coups de pieds dans les c\u00f4tes, les baffes et les poings, et les objets contondants s\u2019il s\u2019en trouve. Encore un qui garde les lunettes noires chevill\u00e9es au cr\u00e2ne, pas snob pour deux sous non !, mais parce qu\u2019il s\u2019\u00e9veille chaque matin que le diable nous octroie avec deux yeux au beurre noir, et la m\u00e2choire toute contusionn\u00e9e.<\/p>\n<p><i>Ton frangin a cherch\u00e9 des noises. Les pauv\u2019s zigs l\u00e0 bas, qui lui avaient rien fait<\/i>, Michel pointe les pauv\u2019s zigues en question du menton : zont l\u2019air tellement gentils quoique traumatis\u00e9s, une fille larmoie dans les bras d\u2019un grand hippie avec un foulard \u00e0 franges pro-palestinien.<i> Vince a commenc\u00e9 \u00e0 danser des danses russes traditionnelles,<\/i> le kazatchok, truc de cosaques, je vois assez bien le tableau, <i>\u00e7a a franchement cass\u00e9 l\u2019ambiance<\/i>. <i>Au d\u00e9but ils rigolaient un peu, jaune quand m\u00eame, puis, quand il a grimp\u00e9 sur le comptoir pour faire des glissades au milieu des pintes, \u00e7a les a plus fait rigoler.<\/i> Les tradeux sont cool, y\u2019a pas de doute, mais zont pas d\u2019humour ! <i>Apr\u00e8s j\u2019ai pas tout suivi, mais Vince avait une canette dans la main, il l\u2019a bris\u00e9e contre une chaise, et il clamait partout que Papy l\u2019avait trait\u00e9 de sale arabe, d\u00e9gage sale arabe.<\/i> Bah, on s\u2019\u00e9nerve et on dit n\u2019importe quoi, c\u2019est bien connu. <i>Ensuite, le blondinet s\u2019en est m\u00eal\u00e9, l\u2019a d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 qu\u2019on \u00e9tait tous une bande de p\u00e9d\u00e9s mous<\/i>. L\u00e0 j\u2019\u00e9touffe un hoquet. <i>Papy a rameut\u00e9 le videur, des clients tenaient Vince avec sa canette, y\u2019a eu du grabuge, des chaises ont vol\u00e9, des filles hurlaient, Vickie essayait de ma\u00eetriser son mec, qui l\u2019a repouss\u00e9e dans le d\u00e9cor, si bien qu\u2019elle s\u2019est barr\u00e9e pour pas voir la suite, en le traitant de sale connard, et l\u00e0, c\u2019est devenu n\u2019importe quoi, entre Vince qui essayait de se d\u00e9gager en refilant des coups de tatanes \u00e0 tout le monde, ton frangin qui gueulait au videur qu\u2019il allait le tuer parce que : ma copine s\u2019est barr\u00e9, c\u2019est d\u2019ta faute gros tas, apr\u00e8s quoi Papy a \u00e9teint la zique et gueul\u00e9 qu\u2019il allait appeler les keufs, et les deux zigomars ont mis les bouts en courant et en balan\u00e7ant les chaises qui tra\u00eenaient sur leur chemin, le videur les a cours\u00e9, puis il est revenu tout rouge, tout essouffl\u00e9.<\/i> Le videur en question, rien d\u2019un gros tas d\u2019ailleurs, plut\u00f4t bel homme et : franchement arabe lui !<\/p>\n<p>L\u00e0 dessus, Papy relance la musique, et je me sens soudainement las. Tu veux une Kilkenny ? Michel est un ange. D\u00e9chu et mal barr\u00e9, mais un ange quand m\u00eame. \u00c7a me peine de parler de lui aujourd&rsquo;hui, je veux dire, vingt ans plus tard, parce qu&rsquo;il n&rsquo;a pas fait long feu en ce bas monde, comme tant d&rsquo;autres d&rsquo;ailleurs. Mais : reprenons. J\u2019m\u2019installe sur une chaise haute au comptoir pendant que Papy Moustaches nettoie les d\u00e9g\u00e2ts. Les convives se rel\u00e8vent doucement et, malgr\u00e9 le traumatisme qu&rsquo;ils viennent de subir, malgr\u00e9 l\u2019orage qui v\u00eent \u00e0 l\u2019instant, et sans pr\u00e9venir, traverser le ciel paisible et immacul\u00e9 de leur innocence, le ciel m\u00fb par le pouvoir invisible de la vielle \u00e0 roue et de la guimbarde quimperloise, investissent timidement, physiquement, fragiles et courbatur\u00e9s, la piste de danse, bient\u00f4t s\u2019agrippant par le petit doigt, et, tous en rang, reli\u00e9s par une harmonie profonde dont je crains fort qu\u2019elle m\u2019\u00e9chappe \u00e0 jamais, entament une d\u00e9licate parade parfaitement r\u00e9glementaire. Ce qui ach\u00e8ve de m\u2019achever. La vision des danses traditionnelles fait grandir en moi le risque de suicide. Michel dit qu\u2019au contraire, \u00e7a tend \u00e0 l\u2019apaiser, les mouvements bien r\u00e9gl\u00e9es. C\u2019est comme contempler la course r\u00e9guli\u00e8re des \u00e9toiles, comme contempler l\u2019\u00e9ternit\u00e9, tous les philosophes, de Pythagore \u00e0 Kant, se sont adonn\u00e9s \u00e0 cette contemplation. Je me dis qu&rsquo;il trouve dans la philosophie ce que je trouve dans le r\u00eave de ma cit\u00e9 perdue, et j&rsquo;imagine le contenu d&rsquo;un futur article : \u00ab Th\u00e9urgie proclusienne et bourr\u00e9e poitevine \u00bb.<\/p>\n<p>En sortant, saisi par la fra\u00eecheur de la nuit, je m\u2019enveloppe le cr\u00e2ne avec le casque du walkman : <i>Please Please Please let me get what I want this time<\/i> et je chantonne pour me purger les oreilles de l\u2019insoutenable crissotement de la cabrette limousine. En traversant le pont qui enjambe le fleuve, je co\u00efncide de nouveau, bien qu\u2019approximativement, avec ce qu\u2019il me faut bien me r\u00e9soudre \u00e0 d\u00e9signer par moi, pour le meilleur et pour le pire, et envisage un avenir possible, quelque chose qui aurait \u00e0 voir avec aller se coucher, mais d\u00e9clin\u00e9 sous la forme : aller se coucher avec quelqu\u2019un. Par chance, tout en haut de la rue, vit Manou, et j\u2019imagine assez bien que je puisse aller me coucher aupr\u00e8s de Manou.<br \/>\n<!--nextpage--><\/p>\n<h2>MANOU . 2h00<\/h2>\n<p>Manou me consid\u00e8re \u2013 et c\u2019est r\u00e9ciproque \u2013 comme un de ses amants attitr\u00e9s, rien de plus rien de moins, pour le moment. J\u2019occupe n\u00e9anmoins, me fait-elle comprendre, une place particuli\u00e8re dans son harem, la place du g\u00e9niteur si j&rsquo;ai bien saisi, pas un p\u00e8re ! Non ! N\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 question de \u00e7a !, mais le genre de type \u00e0 qui on souhaiterait que son gamin ressemble. Physiquement elle veut dire. Cette perspective plane comme un menace l\u00e9g\u00e8re sur nos rapports sexuels, mais, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, ne m\u2019a pas emp\u00each\u00e9 de mener \u00e0 bien les dits rapports. Faut juste que je pense \u00e0 prendre des pr\u00e9cautions. Ce soir, c\u2019est pas vraiment la peine de se m\u00e9fier. J\u2019ai mes r\u00e8gles, d\u00e9clare-t-elle en guise d\u2019introduction. Manou est dans la danse, la danse contemporaine. Elle vient de monter sa premi\u00e8re chor\u00e9graphie. Parmi ses amants, je connais : S\u00e9bastien, que nous avons donc en partage, un quinquag\u00e9naire psy-quelquechose nomm\u00e9 Jacky, il tra\u00eene dans les bars de jeunes d\u00e9guis\u00e9 comme Rimbaud, suppose-t-on, avec les cheveux gomin\u00e9s rejet\u00e9s en arri\u00e8re, sans s\u2019apercevoir qu\u2019on se paye sa poire d\u00e8s qu\u2019il d\u00e9barque, et un grand black qui fait des \u00e9tudes de socio \u00e0 la m\u00eame facult\u00e9 que moi, Th\u00e9odore, lequel se pr\u00e9pare \u00e0 devenir ministre \u00e0 son retour au S\u00e9n\u00e9gal et qui m\u2019a donn\u00e9 un Coran le mois dernier, suite \u00e0 une discussion franchement th\u00e9ologique, Coran que j\u2019ai toujours pas ouvert : je le rajoute \u00e0 ma liste mentale des choses \u00e0 faire en priorit\u00e9. Il y en a d\u2019autres peut-\u00eatre. Mais je suis celui dont elle veut un gosse. Soit. Elle doit avoir ses raisons. Pour le moment, elle est seule, ne dormait pas. C\u2019est du moins ce dont elle m\u2019assure. Et elle a ses r\u00e8gles.<\/p>\n<p>D\u2019abord, on s\u2019embrasse. C\u2019est fou l\u2019effet qu\u2019elle me fait, et r\u00e9ciproquement. \u00c0 peine j\u2019entre, on se retrouve coll\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre comme deux amoureux. J\u2019ignore si je suis amoureux, je ne crois pas. Je ne crois pas non plus qu\u2019elle le soit. On n&rsquo;\u00e9vite d&rsquo;en parler. Et cette nuit, pas question de causer, et \u00e7a tombe bien : nulle envie de raconter une \u00e9ni\u00e8me fois les \u00e9v\u00e9nements du jour, arrive un moment, il arrive plut\u00f4t vite chez moi, o\u00f9 le son de ma propre voix m&rsquo;insupporte. Alors, je baise la peau blanche sur ses \u00e9paules, je d\u00e9vore, plut\u00f4t, sa nuque, puis la poitrine et le ventre sous la chemise de nuit, et : ha oui ! Va falloir s\u2019arr\u00eater de bisouiller quand m\u00eame ! On s\u2019affale directement sur le carrelage de la cuisine, elle s\u2019occupe de mon cas en attendant que je m\u2019occupe du sien, \u00e7a se caresse, \u00e7a se farfouille avec les doigts, c\u2019est chaud et gluant \u00e9videmment, avec des bruits \u00e9tranges, on s\u2019en \u00e9tonne, puis on rigole, puis on se vautre et s\u2019entrem\u00eale avec fureur, et tant pis pour le carrelage. C\u2019est merveilleux, y\u2019a pas d\u2019autres mots, quand y\u2019a pas ce caoutchouc qui vous pressure le zgu\u00e8gue, z&rsquo;avait pas encore invent\u00e9 le sida \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, enfin si, mais on l&rsquo;ignorait, \u00e7a fait un boucan pas possible, qu\u2019on tente de recouvrir en se criant dessus, et l\u00e0 j\u2019peux pas m\u2019emp\u00eacher de lui d\u00e9clarer ma flamme, et elle, pareillement, m\u2019insinue des je t\u2019aime dans le lobe de l\u2019oreille, qu\u2019elle mordille, bref, on s\u2019exalte, on s\u2019naufrage sans retenue dans la dimension du pur amour, celui qui ne dure qu\u2019un temps, qui s\u2019\u00e9vanouit, se nostalgise \u00e0 peine atteint son acm\u00e9. Et, juste apr\u00e8s l\u2019apog\u00e9e : Sarah, la colocataire irlandaise, fait son entr\u00e9e par la porte principale, qui donne justement en plein sur la cuisine.<\/p>\n<p>On se r\u00e9organise comme on peut question d\u2019se donner une contenance. Sarah n\u2019arr\u00eate pas rigoler en d\u00e9couvrant le tableau. J\u2019me recouvre le mat\u00e9riel d\u2019un pull qui tra\u00eenait sur la chaise. Une angoisse m\u2019\u00e9treint : \u00e0 qui appartient ce pull ? Manou a juste eu le temps de renfiler sa chemise de nuit, mais \u00e7a lui cache \u00e0 peine le sein droit, et, forc\u00e9ment, de larges aur\u00e9oles rougeoyantes se d\u00e9ploient \u00e0 nos pieds. Et puis, on est quand m\u00eame vautr\u00e9s l\u00e0 au milieu de la cuisine. <i>La chambre \u00e9tait occup\u00e9e ?,<\/i> qu\u2019elle fait, maline, la coloc. Du coup on s\u2019met \u00e0 rigoler pareil, tout en s\u2019ramassant tant bien que mal. <i>Une tisane my dears ?<\/i> J\u2019renfile mes frusques et ach\u00e8ve de regagner la civilisation en m\u2019asseyant sur une chaise. Manou, on le comprend, file \u00e0 la douche en continuant de rigoler. <i>\u00c7a va Sarah ?,<\/i> que j\u2019fais. Me gratifie d\u2019un sourire dont j\u2019ai aucune peine \u00e0 imaginer ce qui l\u2019inspire. <i>Siuuuper !,<\/i> qu\u2019elle ajoute ce qui confirme ce que je ne peux pas m&#8217;emp\u00eacher de supposer. <i>Toi aussi on dirait !<\/i>, on a <i>grosso modo<\/i> le m\u00eame sourire b\u00e9at. La jouissance ne conna\u00eet pas les fronti\u00e8res.<\/p>\n<p>Puis \u00e7a se met \u00e0 causer. Moi, je ne dis rien. Quand les filles se causent, faut juste \u00e9couter. En plus \u00e7a s\u2019cause \u00e0 moiti\u00e9 en <i>english<\/i>, faut suivre. Je me demande si je devrais pas rester ici, m\u2019installer m\u00eame, le chat vient se frotter au bas de mon futale, j\u2019le prends dans mes bras et le caresse langoureusement, ces b\u00eates-l\u00e0 sentent quand il y a de l\u2019amour, du vrai !, c\u2019est tellement doux ici, tellement sain, et la Manou, je dois l\u2019aimer un peu plus que je dis, \u00e7a peut pas n&rsquo;\u00eatre qu\u2019une histoire sexuelle, et quand bien m\u00eame ? \u00c7a ferait un endroit o\u00f9 \u00eatre, le genre d\u2019endroit o\u00f9 rentrer le soir, rentrer chez soi, boire la tisane en bonne compagnie, avec le confort f\u00e9minin qui va avec, seul, je suis un vrai rustre, fourr\u00e9 dans ses bouquins toute la journ\u00e9e, et n\u00e9glig\u00e9 avec \u00e7a !, pens\u00e9-je en matant Manou passer la serpill\u00e8re, et les promesses des ombres qui se devinent sous la chemise.<\/p>\n<p><i>Tu restes ?,<\/i> fait mon amoureuse. <i>Non. Je crois pas non. J\u2019bosse au coll\u00e8ge demain, que j\u2019explique, et vu l\u2019heure, vaudrait mieux rentrer maintenant. Des affaires \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer chez moi, me changer, etc<\/i>. C\u2019est \u00e9trange de s&rsquo;entendre r\u00e9pondre exactement le contraire de ce qu\u2019on avait en t\u00eate la seconde d\u2019avant. Mais je crois que \u00e7a l\u2019arrange, que ces paroles et ces justifications la sauvent, elle aussi, d\u2019une perspective qui nous fout la trouille.<br \/>\n<!--nextpage--><\/p>\n<h2>VICKIE . 4h00<\/h2>\n<p><i>Some girls are bigger than others, some girl\u2019s mothers are bigger than other girl\u2019s mothers<\/i> \u2013 me v\u2019l\u00e0 chantant \u00e0 tue-t\u00eate dans l\u2019habitacle m\u00e9tallique de la Renault 4 Safari mill\u00e9sim\u00e9e 1984, m\u2019effor\u00e7ant de couvrir le bruit de casseroles des m\u00e9caniques. Je d\u00e9bouche sur le boulevard de la gare, droit devant jusqu\u2019\u00e0 mon lit : maintenant que j\u2019y pense, demain, c\u2019est huit heures debout, par\u00e9 pour l\u2019affrontement, cette racaille de gamins piaillards abrutie par les catastrophes pubertaires, la clique professorale au regard lourd, accabl\u00e9, n\u00e9vros\u00e9, les agents administratifs fourbes et soup\u00e7onneux. Pire encore : une journ\u00e9e \u00e0 se tra\u00eener comme un zombie, \u00e0 grappiller ici et l\u00e0 deux minutes de sieste, mine de rien, pendant les \u00e9tudes ou au bureau de la surveillance. Romain D. : absent, Ludivine B. : pr\u00e9sente, Vincent S. : absent, comme d&rsquo;habitude, je veux dire, pr\u00e9sent physiquement mais absent mentalement, t&rsquo;as bien raison Vincent S., et de toutes fa\u00e7ons, pr\u00e9sent ou absent, je m&rsquo;en fiche, et ainsi de suite, les petites croix dans les cases, les cases dans les dossiers, les dossiers dans les armoires, toute la machinerie abrutissante qui vous laisse \u00e0 17h30 h\u00e9b\u00e9t\u00e9 et hagard \u2013 Ah non demain c\u2019est samedi, j\u2019serais libre \u00e0 midi ! \u2013 pr\u00e9figuration de l\u2019enfer sur terre, travailler, travailler qu\u2019ils disent : s\u2019il en est ainsi, \u00e7a va me tuer ou je finirais en HP, mais, dans un coin de la t\u00eate, j\u2019aurais le souvenir de la cuisine chez Manou, et, rien que d&rsquo;y songer, \u00e7a fera des petites bulles de joie dans mon cerveau, j\u2019pourrais m\u2019\u00e9chapper par l\u2019imagination, n\u2019\u00eatre l\u00e0 qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9 et encore, comme Vincent S., c\u2019te grand sourire niais qui me d\u00e9figure la tronche tout le temps que j\u2019y suis, au travail, mais le quant-\u00e0-soi, le \u00ab n\u2019en penser pas moins \u00bb, l\u2019arri\u00e8re-pens\u00e9e, le \u00ab vous ne m\u2019aurez pas car mon esprit s&rsquo;est absent\u00e9 \u00bb, marchant dans ma cit\u00e9 d\u00e9serte battue par les vents br\u00fblants, ou, mieux encore, dans la cuisine chez Manou sirotant une tisane.<\/p>\n<p>Le d\u00e9fil\u00e9 des bo\u00eetes en approchant de la gare : bar \u00e0 putes, clubs \u00e9changistes, bo\u00eetes de nuit, l\u2019est d\u00e9j\u00e0 4 heures, les portes se closent, les clients s\u2019rentrent, mais pas tous : \u00e7a rouvre d\u00e9j\u00e0 dans les bars d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, les <i>after<\/i> comme ils disent, o\u00f9 s&rsquo;\u00e9chouent les irr\u00e9cup\u00e9rables, les ultimes naufrag\u00e9s, ceux qui n&rsquo;ont pas su conclure \u00e0 temps, ou bien qui ont renonc\u00e9 depuis des lustres \u00e0 la d\u00e9cence, \u00e0 qui, surtout, il manque encore un verre ou deux. Et l\u00e0, aux abords du caf\u00e9 du rond-point, une fille vacillante aux cheveux en vrac se repeigne f\u00e9brilement : Vickie ! Je range tant bien que mal mon tombeau roulant : <i>Viiiiickie !<\/i>? Elle se ram\u00e8ne, d\u00e9sarticul\u00e9e, la brosse \u00e0 cheveux \u00e0 la main, et va se percuter sur le capot : <i>\u00c7a va pas miss ? J\u2019cherche ton ordure de frangin<\/i>, qu&rsquo;elle hurle. Pis un grand sourire las : <i>J\u2019en peux plus tu sais, l\u00e0 j\u2019en peux vraiment plus<\/i>. Moi, j\u2019ai jamais pu r\u00e9sister \u00e0 la d\u00e9tresse humaine, la d\u00e9tresse humaine f\u00e9minine en particulier. Donc : c\u2019est parti bras-dessus bras-dessous pour l\u2019after au bar du Rond-Point, des fois que l\u2019autre y serait \u2013 dans quel \u00e9tat ? on pr\u00e9f\u00e9rerait pas savoir.<\/p>\n<p>Du peuple l\u00e0-dedans, du qui cause fort pour couvrir les basses vomies par des enceintes hautes comme un homme, du qui sue \u00e0 grosses gouttes, de la donzelle au rimmel d\u00e9goulinant, du m\u00e2le au tee-shirt odorif\u00e9rant, de l\u2019\u0153il vitreux et du regard torve, des \u00e9nonc\u00e9s approximatifs, du nerveux, de l\u2019ais\u00e9ment irritable, du pr\u00e9-p\u00e9tage de plomb et du post-p\u00e9tage de plomb, de la fin de course en somme, leur faudrait \u00e0 chacun une douche, de l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 bout de souffle, d\u00e9cadente, bref, du n\u2019importe quoi, comme d\u2019habitude. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 ceux qui se l\u00e8vent t\u00f4t descendent jusqu\u2019au parking pour aller s&rsquo;abrutir au turbin, gagner leur pitance \u00e0 la sueur de leur front, d\u2019autres retardent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment le moment d\u2019aller se coucher, et pr\u00e9f\u00e8rent d\u00e9penser le peu qu\u2019il leur reste, s\u2019il leur en reste, pas avares sur la sueur non plus au demeurant. On s\u2019fraye un chemin, Vickie et moi, et, tout en s\u2019accrochant \u00e0 mon bras maigrelet, elle regarde par dessus les \u00e9paules des \u00e9paves agglutin\u00e9es en d&rsquo;improbables grappes, dans l\u2019espoir d\u2019apercevoir la chevelure blonde de son jules, qui est aussi mon fr\u00e8re. J\u2019observe pareillement, tout en saluant au passage deux ou trois connaissances, chacune grima\u00e7ant un sourire arrach\u00e9 \u00e0 la douleur \u2013 c\u2019est l\u2019heure o\u00f9 les alcools ingurgit\u00e9s se nouent de mani\u00e8re \u00e9trange dans l\u2019intestin, l\u2019heure o\u00f9 le d\u00e9bit de la voix ralentit, se heurte, se fige soudain dans la stup\u00e9faction et l\u2019h\u00e9b\u00e9tude. Au comptoir, \u00e7a parlotte comme dans une bande son pass\u00e9e au ralenti, \u00e7a bave autant que \u00e7a cause. <i>Qu\u2019est-ce qu\u2019elle veut la brave dame ?<\/i> Un gin, qu\u2019elle veut. Moi, ce sera une bi\u00e8re, pour la route, bien que je n&rsquo;compte pas m\u2019\u00e9terniser ici. <i>Y ma frapp\u00e9<\/i>. <i>Ton saligaud de fr\u00e8re m\u2019a frapp\u00e9.<\/i> Elle me tient l\u2019\u00e9paule gauche, celle o\u00f9 la clavicule a p\u00e9t\u00e9 l&rsquo;hiver dernier, et me fait ses confidences juste en-dessous du menton \u2013 cette manie qu&rsquo;ont les ivrognes de s&rsquo;approcher quand ils causent, jusqu&rsquo;\u00e0 vous effleurer la joue de leurs l\u00e8vres humides : je renonce \u00e0 l&rsquo;\u00e9carter, et fais l\u2019effort de suivre le fil de son r\u00e9cit. <i>M\u2019a pouss\u00e9 dans les chaises<\/i>. A<i>lors que j\u2019essayais de le retenir. Il voulait casser la gueule \u00e0 Rachid, le videur de chez Papy Moustache. <\/i>\u00c7a je sais. <i>J\u2019les ai plant\u00e9s l\u00e0, l\u2019a m\u00eame pas essay\u00e9 d\u2019aller me chercher, j\u2019me suis retrouv\u00e9 comme une conne. \u00c0 la rue. C\u2019est lui qu\u2019avait les cl\u00e9s de la voiture<\/i>. <i>Salut l\u2019philosophe !<\/i> Un relent d\u2019aftershave et de Gitane brune m\u2019agresse le naseau : Jacky, complet veston et n\u0153ud pap, la m\u00e8che au vent, pas un poil de vent, mais c\u2019est tout comme, qui m\u2019fait un signe du pouce du genre pour m\u2019encourager \u00e0 conclure : aucune envie de conclure quoi que ce soit, surtout pas avec la cop de mon fr\u00e8re, surtout pas dans l\u2019\u00e9tat o\u00f9 elle est. J\u2019lui rends stupidement son signe du pouce stupide. Qu\u2019est-ce qu\u2019elle lui trouve \u00e0 ce vieux con la Manou ? Il lui paye son loyer au moins ? <i>Pis c\u2019est pas tout ! Tu savais toi qu\u2019il avait ses oraux de bachot ce matin ?<\/i> Hein ? Ah.<i> Oui<\/i>. Je savais. <i>Cet adorable con : j\u2019lai attendu devant l\u2019entr\u00e9e du lyc\u00e9e pour lui souhaiter bonne chance, brave connasse que je suis, bonne poire oui !, et il est m\u00eame pas venu, j\u2019lai cherch\u00e9 toute la matin\u00e9e, j\u2019ai m\u00eame t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 ta m\u00e8re ! Et puis \u00e0 toi !<\/i> Ah ? <i>\u00c7a t\u2019a pas inqui\u00e9t\u00e9, toi ?Tu t\u2019en fous ? Tout le monde s\u2019en fout on dirait !<\/i> Ben si en fait.. mais pas le temps de lui expliquer, Karine se glisse entre deux corps velus jusqu\u2019\u00e0 moi : <i>Re <\/i><i>Karinette<\/i><i>! Re ! Mais qu\u2019essstu fais l\u00e0 ?<\/i> qu\u2019elle demande, un peu anxieuse en avisant la voisine scotch\u00e9e \u00e0 mon flanc. <i>Je prends des nouvelles fra\u00eeches du frangin. Y va bien ? ou quoi ? Je sais pas bien encore. Aux derni\u00e8res nouvelles c\u2019\u00e9tait moyen. <\/i>Vickie : <i>Tu m\u2019\u00e9coutes ? Oui oui<\/i>. <i>C\u2019\u00e9tait juste une amie etc.<\/i> <i>\u00c7a t\u2019arrange bien de d\u00e9tourner la conversation hein ?<\/i> Si on peut appeler \u00e7a une conversation, oui, \u00e7a m\u2019arrange assez. <i>Y\u2019en n\u2019a pas un pour rattraper l\u2019autre ! Et moi qui me d\u00e9m\u00e8ne pour solutionner l\u2019affaire, r\u00e9sultat, j&rsquo;me fais jeter dans les chaises et abandonn\u00e9e comme une malpropre ! Et depuis, t\u2019as perdu sa trace ? J\u2019le cherche, j\u2019le cherche partout, j\u2019ai fait tous les bars, tous les bars de la ville.<\/i> \u00c7a je veux bien le croire. <i>Ben je le cherche aussi tu vois. Depuis ce matin, m\u00eame.<\/i><\/p>\n<p>Et l\u00e0 ! le DJ qui, parce que la soir\u00e9e est bien avanc\u00e9e, balance sans pr\u00e9venir <i>Bigmouth Strikes Again<\/i>. D\u00e9sol\u00e9 Vick ! Mais celle-l\u00e0, c\u2019est plus fort que moi, j\u2019peux pas r\u00e9sister ! M\u2019extirpant de son emprise toxique, je bondis sur la piste de danse l\u00e0-bas dans le coin, \u00e0 l\u2019autre bout du bar, bousculant le peuple imbib\u00e9, et me v\u2019l\u00e0 tout seul sur la vitre glissante, entour\u00e9 de miroir, les enceintes immenses dans la gueule, et : je danse, \u00e0 ma mani\u00e8re, je cr\u00e9e des motifs tricot\u00e9s avec mes jambes et mes bras, je danse et je chante avec Morrissey, je tourne sur moi-m\u00eame, le verre de blonde p\u00e9tillant dans la main droite, sans qu\u2019aucune goutte en s\u2019en \u00e9chappe \u2013 faut de l\u2019entra\u00eenement ! \u2013 la clope \u00e0 la bouche et les lunettes noires viss\u00e9es sur le front : j\u2019entrevois mon large imper noir voleter tout autour dans le miroir, par flash les visages et les n\u00e9ons d\u00e9filent, saccad\u00e9s, j\u2019en vois qui me regardent, les habitu\u00e9s, \u00e7a leur fait trop rien, me connaissent trop bien, les autres semblent scotch\u00e9s, c\u2019est gracieux et violent, je fais mine de boxer la boule kal\u00e9idoscopique qui me nargue l\u00e0 haut, je fais des sauts d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre, je cours \u2013 personne viendra s\u2019aventurer dans le coin \u2013, j\u2019occupe la piste \u00e0 moi tout seul en pensant tr\u00e8s fort que je les emmerde : je vous emmerde tous, et je r\u00eave de montagnes, des villes d\u00e9sertes au milieu des montagnes, de hautes montagnes solitaires, je porte un sac \u00e0 dos lourd, je plante ma tente l\u00e0-haut pr\u00e8s du torrent, je suis seul, absolument seul dans l\u2019infini. Voil\u00e0 l\u2019espace dont j\u2019ai besoin, l\u2019infini ni plus ni moins.<\/p>\n<p>L\u00e0 dessus, travers\u00e9e de la foule : les mecs s\u2019\u00e9cartent pr\u00e9cautionneusement, comme on s\u2019\u00e9carte au passage des dingues, et je me barre, je me barre de l\u00e0, la poitrine battant la chamade, les lunettes fermement ancr\u00e9e, je crache la clope en sortant, je me casse, je rentre chez moi.<br \/>\n<!--nextpage--><\/p>\n<h2>DEUX POLICEMEN, MAX . 5h00<\/h2>\n<p>Silence. Le bruit du moteur est silence. J\u2019ouvre la vitre et roule \u00e0 trente \u00e0 l\u2019heure sur le boulevard. La fra\u00eecheur de la nuit s\u2019engouffre et me caresse. Quelques automobiles glissent lentement sur l\u2019asphalte, emportant leur passager engourdi vers quelque usine puante, une enfilade de bureaux glauques, un chantier en plein air d\u00e9chir\u00e9 par la bise. Les conducteurs baillent et se frottent les paupi\u00e8res. Au feu rouge, j\u2019entends qu\u2019ils \u00e9coutent les informations de cinq heures \u00e0 la radio. On d\u00e9compte les morts probables de Tchernobyl. Et les bless\u00e9s de la derni\u00e8re manifestation. Il r\u00e8gne une douce atmosph\u00e8re de fin du monde. Je cherche mon tabac. Pas de tabac. Laiss\u00e9 sur le comptoir pr\u00e8s de Vickie. Vickie que j\u2019ai laiss\u00e9e tomber. Vickie que tout le monde laisse tomber. Je sens monter en moi comme un brouillon de sentiment de culpabilit\u00e9. Mais cette \u00e9bauche fait pas le poids devant la n\u00e9cessit\u00e9 o\u00f9 je suis de trouver du tabac \u2013 pas question de retourner dans ce rade en tous cas. Sans prendre la peine de mettre les clignotants, je file sur la droite, direction le bar du pont, j\u2019me gare \u00e0 la diable, descends, et d\u2019un bon pas&#8230;<\/p>\n<p><i>STOP !<\/i> Surgissant de nulle part, une caisse peinte en noir se colle contre le trottoir, deux types en descendent, genre patibulaires, et : <i>Police ! V\u2019llez pr\u00e9senter vos papiers !<\/i> Putain de bordel : manquait plus que \u00e7a ? Des banalis\u00e9s ? Les pires ! Comme par r\u00e9flexe, je m\u2019ex\u00e9cute, glisse la papatte dans une poche int\u00e9rieure. Je pense : m\u00eame pas de savon \u2013mais j&rsquo;ai appris \u00e0 garder ce genre de r\u00e9f\u00e9rence par devers moi. Le plus petit me plaque contre le mur : <i>O\u00f9 qu\u2019tu l\u2019as mis hein ? O\u00f9 qu\u2019jai mis quoi ? Tu sais tr\u00e8s bien ce qu\u2019on veut<\/i>, dit le plus grand. <i>T\u2019as pas de bol hein !<\/i>, fait le petit gros : <i>C\u2019est toi qu\u2019on cherchait justement ! Y<\/i>\u2019a des moment o\u00f9 vaut mieux r\u00e9fl\u00e9chir vite et pas faire le mariole. Je r\u00e9fl\u00e9chis donc pendant que les gugusses me violentent \u00e0 moiti\u00e9, fourrant leurs mains d\u00e9gueulasses sous ma veste et dans les poches de mon futale. Je sens l\u2019haleine de pinard du gros, le grand demeure un peu \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, comme dubitatif. J\u2019entr\u2019aper\u00e7ois le petit traficoter quelque chose dans sa poche \u00e0 lui, pis soudain ! <i>Et r\u2019garde ! C\u2019est quoi \u00e7a qui vient de tomber par terre ?, <\/i>qu\u2019il fait mine de s&rsquo;\u00e9tonner devant son coll\u00e8gue. S\u2019agenouille \u00e0 mes pieds. \u2013 C\u2019tenvie de lui coller un coup de genoux dans le cr\u00e2ne ! Non non non ! Garder son calme : r\u00e8gle num\u00e9ro un quand on s\u2019fait alpaguer par des keufs bourratcho \u2013, et se redresse triomphalement avec un p&rsquo;tit objet brillant dans la mimine, puis, me regardant dans les yeux : <i>ET c\u2019est quoi \u00c7A !?<\/i> C\u2019est un seringue. <i>Ben, vous savez tr\u00e8s bien ce que c\u2019est, vous venez de le laisser tomber \u00e0 l\u2019instant.<\/i> <i>Alors l\u00e0 mon gars, c\u2019est pas de bol,<\/i> qu\u2019il r\u00e9p\u00e8te, sentencieux, le plus grand. <i>\u00c9coutez, les gars<\/i>, dis-je avec un aplomb qui continue de m&rsquo;\u00e9tonner vingt ans plus tard,<i> je vais au boulot dans une heure l\u00e0, alors votre entourloupe, l\u00e0, c\u2019est pas le moment. Et vous savez ce que je fais comme job ? <\/i>\u00c7a les interpelle on dirait. Je continue : <i>Je suis journaliste \u00e0 la Nouvelle R\u00e9publique du Centre Ouest (sic).<\/i> J<i>e vous assure que ce genre d\u2019histoire, \u00e7a ferait un tr\u00e8s bon papier dans le journal<\/i>. \u2013 blanc \u2013 <i>J\u2019ai ma carte de presse dans la voiture si vous voulez<\/i>. En r\u00e9alit\u00e9, comme je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9, je fais des piges deux fois par semaine dans le quartier o\u00f9 j\u2019habite, genre buffet de l\u2019association des anciens combattants, assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale du comit\u00e9 des f\u00eates, r\u00e9novation des b\u00e2timents du centre pour la jeunesse, et personne n&rsquo;a jamais eu l&rsquo;id\u00e9e de m&rsquo;offrir une carte de presse pour un job aussi pourri. Mais les deux abrutis semblent largement plus bourr\u00e9s que moi. Donc, \u00e7a devrait le faire. Le grand : <i>Bon, laisse tomber G\u00e9rard, on s\u2019est peut-\u00eatre plant\u00e9 de type<\/i>. L\u2019autre rechigne un peu quand m\u00eame, tout en rangeant la seringue dans sa poche : <i>Mais tu perds rien pour attendre, et t\u2019as pas int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce qu\u2019on te recroise !<\/i> La population de la ville se divise en deux camps : ceux que la pr\u00e9sence polici\u00e8re rassure, ceux qu&rsquo;au contraire elle inqui\u00e8te \u2013 \u00e9videmment, je fais partie du second lot.<\/p>\n<p>Max devant une grande tasse de caf\u00e9. <i>\u00c7a va ? J\u2019taffe dans une heure, j\u2019ai pas dormi, et j\u2019viens d\u2019me faire agresser<\/i>. <i>Agresser ?<\/i> <i>Par des flics. Ben moi \u00e7a m\u2019arrive souvent. Je sais<\/i>. Je regarde Max, le grand \u00e9chalas \u00e9ternellement surmont\u00e9 d&rsquo;une vaste casquette \u00e0 larges bords de couleur vert pomme, sa chemise \u00e0 carreaux style b\u00fbcheron qui lui descend jusqu\u2019aux fesses, ses anneaux plant\u00e9s dans les oreilles, sans oublier celui qui lui enserre les narines, je me dis que, oui, on le croirait tout droit sorti de HP, pas \u00e9tonnant que les keufs lui r\u00e9servent un traitement sp\u00e9cial. Bizarrement, \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital, on n&rsquo;a jamais vraiment voulu de lui. Le dernier psychiatre qui l&rsquo;ait crois\u00e9 a conclu la conversation d&rsquo;un : c&rsquo;est pas un h\u00f4tel ici. Faut dire qu&rsquo;effectivement, il tendait \u00e0 consid\u00e9rer l&rsquo;h\u00f4pital comme une sorte d&rsquo;h\u00e9bergement d&rsquo;urgence, on vous loge et on vous nourrit, toujours \u00e7a de pris. Max n&rsquo;est pas sp\u00e9cialement cam\u00e9, juste mod\u00e9r\u00e9ment alcoolique, comme nous tous, squatteur certes, l\u2019a d\u00e9j\u00e0 plant\u00e9 ses gu\u00eatres plus d\u2019une fois chez moi, mais c\u2019est pas un crime, et on n\u2019interne pas les gens pour \u00e7a. Il vient d\u2019une grande famille bourgeoise, laquelle l\u2019aurait d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9 si j\u2019ai bien compris : un de plus. Une fois, il a tenu \u00e0 ce que je le conduise jusqu\u2019\u00e0 la maison de ses parents, un petit ch\u00e2teau au fin fond de la cambrousse, vers Saint-Secondin. On s\u2019est gar\u00e9 contre le mur de la propri\u00e9t\u00e9 : de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, un parc immense avec une all\u00e9e gravillonn\u00e9e qui menait \u00e0 la b\u00e2tisse style renaissance restaur\u00e9e. On a regard\u00e9 comme \u00e7a \u00e0 travers la grille. J\u2019ai dit : <i>Tu veux sonner ?<\/i> Il m\u2019a dit : <i>Non. J\u2019peux pas. Pas encore<\/i>. C\u2019\u00e9tait il y a trois ans. Il a toujours pas pu depuis. Sur la route du retour, il a parl\u00e9, il m\u2019a racont\u00e9 plein de trucs de sa vie, il aurait pu \u00eatre pourri de fric s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 plus sage, plus conforme aux attentes familiales, mais il avait d\u00e9\u00e7u. <i>Je les ai d\u00e9\u00e7us<\/i>, disait-il sans col\u00e8re, avec juste une pointe d\u2019amertume. Nous, ceux de ma g\u00e9n\u00e9ration, ceux dont les fant\u00f4mes hantent ce r\u00e9cit, nous avons d\u00e9\u00e7u. Nous n&rsquo;avions pas d&rsquo;autre choix que de d\u00e9cevoir. D\u00e9cevoir \u00e9tait une question de vie ou de mort. D\u00e9cevoir ou s&rsquo;ali\u00e9ner. Le fr\u00e8re cadet n&rsquo;avait pas d\u00e9\u00e7u lui. Il avait repris les affaires de son p\u00e8re, et quand, par hasard, la ville n&rsquo;est pas bien grande, il croisait son a\u00een\u00e9 dans les rues, ce dernier faisait semblant de ne pas le reconna\u00eetre. Max me file une clope. Je tire de longues taffes pour me d\u00e9tendre. <i>C\u2019est plus la peine d\u2019aller te coucher<\/i>, qu\u2019il fait, pertinemment. <i>Ben non<\/i>. Je commande un grand caf\u00e9, un paquet de tabac, du papier \u00e0 rouler : j<i>\u2019peux payer par carte Jos\u00e9 ? <\/i>Jos\u00e9, c\u2019est le boss, un portugais, un p\u00e8re pour nous tous, les patrons de caf\u00e9 : nos p\u00e8res, on fait avec ce qui se pr\u00e9sente. Des ouvriers entrent et s\u2019installent \u00e0 une table. Un brin de rayon solaire h\u00e9site \u00e0 traverser la vitrine. Les journaux de la veille ornent encore le pr\u00e9sentoir, ceux du jour n\u2019ont pas encore \u00e9t\u00e9 livr\u00e9s. On cause pas, on reste l\u00e0, d\u00e9gustant le caf\u00e9 chaud. <i>J\u2019vais grailler un morceau, puis rouler tranquillement jusqu\u2019au boulot<\/i>, je dis. <i>Tu f\u2019ras la bise \u00e0 ton fr\u00e8re<\/i>. <i>Mon fr\u00e8re ? <\/i>Ah oui : mon fr\u00e8re.<i> Tu l\u2019aurais pas crois\u00e9 r\u00e9cemment ?<\/i> <i>Pas aujourd\u2019hui, non.<\/i><\/p>\n<p>On glandouille l\u00e0 une bonne demi-heure, en regardant tomber les premi\u00e8res gouttes de pluie, la t\u00eate s\u2019effondrant parfois, vaincue par la fatigue, puis se redressant aussit\u00f4t. <i>T\u2019endors pas sinon c\u2019est fout<\/i><i>u<\/i><i> !<\/i>, se disent les alpinistes bloqu\u00e9es sur la paroi enneig\u00e9e, menac\u00e9s d&rsquo;un engourdissement fatal. Nous voil\u00e0 en somme comme des vieux qui se connaissent depuis la maternelle, et finissent leurs jours au comptoir, ayant largement fait le tour des choses \u00e0 dire, se contentant de jouir de cette \u00e9paisseur de familiarit\u00e9, malgr\u00e9 les \u00e9preuves, n\u2019ayant plus rien \u00e0 prouver, ni personne qui attende ou esp\u00e8re quoi que ce soit d\u2019eux, parfaitement d\u00e9tach\u00e9s, tranquilles. Malheureusement, je suis encore suffisamment jeune pour qu\u2019on m\u2019attende : le bahut est \u00e0 trois-quart d\u2019heure d\u2019ici, faut que j\u2019enfile une chemise propre, un pantalon digne de ce nom, que je me d\u00e9guise en honn\u00eate citoyen, mange un morceau, tout cela en luttant contre une putain d\u2019envie de pioncer, et pire encore, contre l&rsquo;ennui, l&rsquo;ennui qu&rsquo;au fond nous n&rsquo;avons de cesse de conjurer. L\u2019enfer je vous dis, la journ\u00e9e qui s\u2019annonce.<br \/>\n<!--nextpage--><\/p>\n<h2>MON FR\u00c8RE . 7h00<\/h2>\n<p>Le casque sur les oreilles : <i>Heaven knows I\u2019m miserable now<\/i>. Je gare la voiture n\u2019importe comment, le plus pr\u00e8s possible de l\u2019immeuble. <i>Fait pas chaud ce matin<\/i>, se sent oblig\u00e9e d\u2019entonner Madame Sylvette entre les deux dents qui lui restent au milieu de la bouche. <i>B\u2019jour M\u2019dame Sylvette ! Je suis press\u00e9, j\u2019dois aller bosser ! <\/i>Une voisine comme on en r\u00eave, tol\u00e9rante, compr\u00e9hensive, que l&rsquo;irruption certains soirs dans le hall de l&rsquo;immeuble d&rsquo;une vingtaine de zigues aux cheveux rouges et violets n&rsquo;effraie pas. Une lumi\u00e8re gris\u00e2tre p\u00e9n\u00e8tre par les fen\u00eatres ouvertes et d\u00e9prime le salon. Fermer les fen\u00eatres \u00e0 cause de la pluie. Petit-D\u00e9jeuner : pain sec et deux noix de beurre, un peu de confiture, un immense caf\u00e9 \u00e0 r\u00e9chauffer. Tout en me d\u00e9shabillant, bazardant le d\u00e9guisement du soir pour me v\u00eatir d\u2019un autre, celui du travail, la douche on verra cet apr\u00e8s midi, transvaser du sac \u00e0 dos vers le cartable : de quoi \u00e9crire, Plotin, du tabac, le walkman, la K7 des Smiths, les papiers de la voiture, etc. Boire le caf\u00e9 debout. Faut pas s\u2019asseoir \u00e0 cause du engelures mentales ! Toujours se maintenir en mouvement ! Tiens ? Le sac du frangin pos\u00e9 sur le canap\u00e9. Pt\u00eat qu\u2019il l\u2019a oubli\u00e9 hier soir ? La porte de sa chambre est close, on n\u2019entend pas un bruit venant de l\u00e0. J\u2019appuie d\u00e9licatement sur le loquet : dans la p\u00e9nombre, il respire doucement, allong\u00e9 sur le ventre \u00e0 m\u00eame la couverture r\u00eache, cette couverture qu\u2019il aime tant, le visage enfoui dans l\u2019oreiller, il respire amplement, il respire comme un enfant, je pense \u00e0 lui, enfant, quand je l\u2019observais tandis qu\u2019il dormait, me demandant quels r\u00eaves l\u2019animaient, j\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame un enfant, et le sommeil de mon fr\u00e8re m\u2019impressionnait, mon fr\u00e8re me semblait \u00e0 la fois paisible et fragile, je pressentais confus\u00e9ment qu\u2019il \u00e9tait de mon devoir de veiller sur lui et sur son sommeil, et plus tard, il m\u2019avoua qu\u2019il avait peur de mourir en dormant, qu\u2019il \u00e9coutait pendant de longues minutes les battements de son c\u0153ur r\u00e9sonner dans le matelas, qu\u2019il les \u00e9coutait parce qu\u2019il craignait que son c\u0153ur s\u2019arr\u00eate de battre, il avait peur de bien des choses mon fr\u00e8re, peut-\u00eatre a-t-il moins peur aujourd\u2019hui, peut-\u00eatre pas, peut-\u00eatre qu\u2019il a toujours aussi peur, peut-\u00eatre que je devrais \u00eatre l\u00e0 pour lui, pour le soutenir, \u00e7a je n\u2019ai pas su le faire, je n\u2019ai pas su \u00eatre l\u00e0 pour lui donner des r\u00e8gles, un cadre, j\u2019\u00e9tais bien trop occup\u00e9 \u00e0 me soutenir moi-m\u00eame, \u00e0 me sortir d\u2019affaire, \u00e0 m\u2019inventer une personnalit\u00e9, j\u2019ai n\u00e9glig\u00e9 de soutenir mon fr\u00e8re, de m\u2019int\u00e9resser \u00e0 la personnalit\u00e9 de mon fr\u00e8re, je n\u2019ai pas vu \u00e0 quel point il souffrait, que le d\u00e9sordre et le chaos qu\u2019il s\u2019employait \u00e0 diss\u00e9miner autour de lui pouvaient signifier un appel \u00e0 l\u2019aide, j\u2019\u00e9tais trop occup\u00e9 \u00e0 domestiquer ma propre disposition au chaos, \u00e0 apprivoiser mes d\u00e9sordres int\u00e9rieurs, nous avons \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9s dans l\u2019existence sans filets, condamn\u00e9s \u00e0 chercher par nous-m\u00eame des objets susceptibles de r\u00e9sister \u00e0 l\u2019an\u00e9antissement, nous pr\u00e9parant \u00e0 la fin des temps, fonci\u00e8rement incapables d\u2019adh\u00e9rer au monde des adultes, trop vite incr\u00e9dules, trop pr\u00e9cocement en proie au doute, trop incroyants. Il bouge d\u00e9licatement sur le c\u00f4t\u00e9 gauche, ses boucles blondes glissant sur le rebord des draps. Je l&rsquo;entends respirer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le r\u00eave est r\u00e9current \u2013 je l&rsquo;ai r\u00eav\u00e9 il y a vingt ans, ce matin o\u00f9 ma m\u00e8re a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 parce que mon fr\u00e8re avait disparu, et je l&rsquo;ai r\u00eav\u00e9 cette nuit, je le r\u00eavais quand j&rsquo;\u00e9tais enfant, je r\u00eave d&rsquo;une ville antique et d\u00e9serte, je ne saurais dire exactement en quel sens elle me&hellip;<\/p>\n <a href=\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/mon-frere\/\" title=\"Mon Fr\u00eare\" class=\"entry-more-link\"><span>Read More<\/span> <span class=\"screen-reader-text\">Mon Fr\u00eare<\/span><\/a>","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"Layout":"","footnotes":""},"categories":[120],"tags":[126],"class_list":["entry","author-danah","has-pages","post-118","page","type-page","status-publish","category-observation","tag-observation"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.0 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Mon Fr\u00eare - Outside Dana Hilliot<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/mon-frere\/\" \/>\n<link rel=\"next\" href=\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/mon-frere\/2\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Mon Fr\u00eare - Outside Dana Hilliot\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Le r\u00eave est r\u00e9current \u2013 je l&rsquo;ai r\u00eav\u00e9 il y a vingt ans, ce matin o\u00f9 ma m\u00e8re a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 parce que mon fr\u00e8re avait disparu, et je l&rsquo;ai r\u00eav\u00e9 cette nuit, je le r\u00eavais quand j&rsquo;\u00e9tais enfant, je r\u00eave d&rsquo;une ville antique et d\u00e9serte, je ne saurais dire exactement en quel sens elle me&hellip;\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/mon-frere\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"Outside Dana Hilliot\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2025-10-12T09:46:09+00:00\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" \/>\n<meta name=\"twitter:label1\" content=\"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data1\" content=\"78 minutes\" \/>\n<script type=\"application\/ld+json\" class=\"yoast-schema-graph\">{\"@context\":\"https:\/\/schema.org\",\"@graph\":[{\"@type\":\"WebPage\",\"@id\":\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/mon-frere\/\",\"url\":\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/mon-frere\/\",\"name\":\"Mon Fr\u00eare - Outside Dana Hilliot\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/#website\"},\"datePublished\":\"2018-10-05T11:56:35+00:00\",\"dateModified\":\"2025-10-12T09:46:09+00:00\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"ReadAction\",\"target\":[\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/mon-frere\/\"]}]},{\"@type\":\"WebSite\",\"@id\":\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/#website\",\"url\":\"https:\/\/outsiderland.com\/danahilliot\/\",\"name\":\"Outside Dana Hilliot\",\"description\":\". 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