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    <title>EXTRAITS CHOISIS (FEMINISME/QUEER, POST-MARXISMES, CRITICAL STUDIES...)</title>
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    <updated>2026-04-26T13:48:05+02:00</updated>
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        <name>Dana HIlliot</name>
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        <title>Craig Martin : le container comme un objet-monde</title>
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            <name>Dana HIlliot</name>
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            <category term="Infrastructures"/>
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        <updated>2026-04-26T11:29:32+02:00</updated>
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                    Craig Martin, Shipping Container, New York : Bloomsbury Academic, Series : Object lessons, 2016 Références citées par Craig Martin : Donovan Hohn, Moby-Duck :&hellip;
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                <p align="justify">Craig Martin, <i>Shipping Container</i>, New York : Bloomsbury Academic, Series : Object lessons, 2016</p>
<p align="justify">Références citées par Craig Martin :</p>
<p lang="en-US" align="justify">Donovan Hohn, <i>Moby-Duck : The True Story of 28,800 Bath Toys Lost at Sea</i> (London : Union Books, 2012).</p>
<p align="justify"><span lang="en-US">Michel Serres, </span><i>Le Contrat naturel</i>, Paris, François Bourin, 1990.</p>
<p align="justify"><span lang="en-US">Michel Serres, </span><i>La Légende des Anges</i>, Paris, Flammarion , 1993.</p>
<p lang="en-US" align="justify">Michel Serres, <i>Retour au Contrat Naturel</i>, BNF, 2000.</p>
<p lang="en-US" align="justify">Peter Lang and William Menking, <i>Superstudio : Life Without Objects, </i>Milan : Skira, 2003.</p>
<p lang="en-US" align="justify">Arjun Appadurai, <i>Modernity at Large : Cultural Dimensions of Globalization</i>, University of Minnesota Press, 1996.</p>
<p lang="en-US" align="justify">Mauel Castells, <i>The Rise of the Network Society</i>, Cambridge, MA : Blackwell, 1996.</p>
<p lang="en-US" align="justify">Steve Graham, ‘FlowCity : Networked Mobilities and the Contemporary Metropolis’, disP – <i>The Planning Review</i> 144 (2001)</p>
<p lang="en-US" align="justify">Peter Dicken, <i>Global Shift : Mapping the Changing Contours of the World Economy, </i>London : Sage, 2011.</p>
<p lang="en-US" align="justify">W. Bruce Allen, ‘The Logistics Revolution and Transportation’, <i>The ANNALS of the American Academy of Politics and Social Science</i> 553 (1997)</p>
<p lang="en-US" align="justify">Deborah Cowen, <i>The deadly life of logistics</i>, University of Minnesota press, 2014.</p>
<p lang="en-US" align="justify">Benjamin Buchloh, David Harvey and Allan Sekula, ‘Forgotten Spaces : Discussion Platform with Benjamin Buchloh, David Harvey, and Allan Sekula, at a screening of “The Forgotten Space” at The Cooper Union, May 2011’, <a href="http://www.afterall.org/online/material-resistance-allan-sekula-s-forgotten-space">http://www.afterall.org/online/material-resistance-allan-sekula-s-forgotten-space</a></p>
<p lang="en-US" align="justify">(J’ajouterai trois ouvrages qui me paraissent compléter utilement cet tableau géographique du capitalisme global et de ses infrastructures :</p>
<p align="justify"><span lang="en-US">D</span>ominic Davies, <i>The Broken Promise of Infrastructure</i>, Lawrence Wishart, 2023.</p>
<p lang="en-US" align="justify">Sandro Mezzadra and Brett Neilson, <i>The Politics of Operations. Excavating Contemporary Capitalism</i>, Duke University Press, 2019.</p>
<p lang="en-US" align="justify"><a href="https://outsiderland.com/carnets/traductions/tags/keller-easterling/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">Keller Easterling</a>, <em>Extrastatecraft. The Power of infrastructure space</em>, Verso 2014.</p>
<p lang="en-US" align="justify"><a href="https://outsiderland.com/carnets/traductions/tags/stephen-graham/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">Stephen Graham</a>, <em>Vertical</em>, <em>From satellites to bunker</em>, Verso, 2018.)</p>
<p lang="en-US" align="justify"><strong>Traduction d'une partie du chapitre 3 : "The Rise of a world-object"</strong><br><br></p>
<blockquote>
<p lang="en-US" align="justify">Ce n’est que lorsque l’apparente invisibilité de ces objets est percée que nous commençons réellement à percevoir leur véritable puissance. Un exemple frappant de ce phénomène s’est produit le 18 janvier 2007. Le porte-conteneurs MSC Napoli, en route de Belgique vers le Portugal, a rencontré des vents violents et une mer déchaînée au large des côtes sud de l’Angleterre. Craignant pour leur sécurité, le capitaine a ordonné aux vingt-six membres d’équipage de prendre place dans les canots de sauvetage. Ce navire, qui fut jadis l’un des plus grands porte-conteneurs au monde avec une capacité de plus de 4 000 conteneurs, est aujourd’hui relativement modeste. Il a été remorqué vers l’Angleterre continentale, près de la baie de Lyme et du port de Portland. Cependant, la crainte d’un naufrage et de graves dommages environnementaux a conduit à la décision de le conduire vers les eaux relativement calmes et abritées de la baie de Branscombe, au large des côtes du Devon. Cette opération a eu lieu deux jours après l’abandon initial du navire. Sur les 2 318 conteneurs à bord, un peu plus de 110 ont été emportés par-dessus bord. Cinquante conteneurs et leur contenu se sont échoués sur les plages de la côte sud de l’Angleterre au cours des jours suivants. La plupart se trouvaient sur la plage de Branscombe Bay. Entre le 21 et le 23 janvier, une foule importante s’est rassemblée sur la plage et a commencé à récupérer le contenu des conteneurs brisés. Les médias internationaux s’en sont donné à cœur joie. Des reportages, émerveillés, décrivaient la nature des objets récupérés : d’énormes paquets de couches à côté de boîtes de nourriture pour chiens ; des boîtes de spaghettis côtoyaient des flacons de parfum français ; des paquets de shampoing sales ; des barils flottant en mer ; une voiture renversée, endommagée, à l’intérieur d’un conteneur ; des rouleaux de moquette ; de la ferraille ; de grands rouleaux de bâches en plastique. Un article de journal décrivait la scène comme un marché, où chacun indiquait l’emplacement précis des marchandises éparpillées sur la plage. Une image montrait un conteneur renversé, son contenu éparpillé sur les galets : un canapé, un abat-jour, des vêtements épars. Il s’agissait des affaires d’une femme qui déménageait à l’étranger et utilisait ce conteneur pour transporter ses biens, désormais abandonnés sur cette plage. Une autre photographie montrait des dizaines de personnes emportant leur butin, certaines portant de gros barils en équilibre précaire sur leurs épaules, d’autres les faisant rouler. Des conteneurs déformés jonchaient la plage, dans un paysage quasi post-apocalyptique. Plus tristement célèbre encore, une photo, prise à la faveur de la nuit, montrait un petit groupe de récupérateurs sortant une moto BMW de luxe d’un conteneur. Capots relevés, visages encore visibles, ils arboraient une expression de satisfaction compréhensible. Leur attitude était presque triomphante. Le rapport principal sur l’accident qualifiait ces agissements d'« intérêt mensonger, nationaliste et, au final, effrayant, pour la perspective d’un profit illégal ». Mais le désir des gens de venir sur la plage et de prendre ce qu’ils y trouvaient était compréhensible. Cela témoigne en partie d’une mentalité de subversion ancestrale face au capitalisme, mais techniquement, nombre d’entre eux n’étaient que des sauveteurs. Selon la loi britannique, le contenu des conteneurs ouverts était considéré comme une marchandise récupérable et soumis à un délai de vingt-huit jours pour déclarer leurs trouvailles au Receveur des épaves. Cependant, si les conteneurs étaient forcés, la plage était considérée comme une « scène de crime » : c’est ce qui s’est produit le 24 janvier, lors d’une tentative de la police pour rétablir l’ordre.</p>
<p align="justify"><span lang="en-US">On peut tirer de nombreux enseignements de cet exemple et d’autres, notamment de l’histoire des 29 000 canards en plastique jaune tombés à la mer dans un conteneur en 1992, lors d’une traversée du Pacifique depuis Hong Kong. Ces « canards Moby » flottants sont non seulement devenus un outil précieux pour les océanographes étudiant les courants océaniques, mais ils témoignent également de la nature d’un océan de marchandises en circulation. Comme le souligne Donovan Hohn dans son ouvrage sur la vie de ces canards, des centaines, voire des milliers, de conteneurs tombent à la mer chaque année, bien que peu de données précises existent quant à leur nombre exact. Même sans ces données, cet exemple illustre de manière éloquente le fait que tant de conteneurs et de porte-conteneurs sillonnent continuellement la planète. Selon les derniers chiffres, près de 6 000 porte-conteneurs sont actuellement en service, avec une capacité de transport de près de vingt millions de conteneurs. Ce sont de véritables objets du monde. Comme nous l’avons vu dans l’introduction, les travaux du philosophe français Michel Serres se sont concentrés sur différents « personnages spatiaux », dont les anges évoqués précédemment. Dans les années 1990, Serres décrivait la création de liens dans les contextes naturels et sociaux, notamment en agriculture où il évoque un « contrat naturel » entre l’agriculteur, ses outils et la terre. Dans un essai ultérieur intitulé « Revisiter le contrat naturel », Serres réexaminait son ouvrage précédent, démontrant avec encore plus de clarté l’urgence croissante de ces formes de « contrat » entre les individus et le monde qui les entoure. Il y proposait également une image éloquente du pouvoir d’un autre élément spatial dans la médiation des spatialités globales : celui de « l’objet-monde ». Illustrés par des objets tels que les satellites de télécommunications et Internet, ces objets ont le pouvoir de produire l’ère de la mondialisation. Ils créent les relations spatio-temporelles qui régissent notre existence : « Nous vivons désormais dans ces objets-mondes comme nous vivons dans le monde. » Je suggère que le conteneur maritime est précisément cela : un objet à travers lequel nous vivons. Autrement dit, il s’agit d’un objet paradigmatique de l’ère de la mondialisation.</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">Dans son analyse du film saisissant d’Allan Sekula et Noël Burch, </span><span lang="en-US"><i>*The Forgotten Space </i></span><span lang="en-US">* (2010), le géographe marxiste David Harvey décrit comment les mouvements de conteneurs maritimes suggèrent qu’il est possible de « surfer sur la surface [de l’océan] sans encombre et d’unifier le monde par la production et la consommation ». Il me semble que la conception de la conteneurisation chez Harvey présente un lien important avec le concept de « paysage plat » de conteneurs développé par Banham : l’image du port à conteneurs comme espace d’horizontalité expansive est ici étendue à l’échelle mondiale. On pourrait parler d’un « paysage global de conteneurs », où le globe est envisagé comme une vaste surface logistique de conteneurs transportés par d’immenses porte-conteneurs avant d’être acheminés par voie ferrée et routière. Une vision apocalyptique de la mondialisation était précisément la conclusion du travail du collectif d’architectes italien Superstudio. En particulier, leur œuvre de 1969, « Monument Continu », représente une mégastructure quadrillée qui embrasse le globe, s’étendant sur de vastes étendues de centres urbains et de paysages ruraux. Dans l’une des œuvres les plus emblématiques de la série, on aperçoit l’une de ces mégastructures lisses et brillantes encerclant la skyline de Manhattan. Superstudio proposait ainsi une critique des projets architecturaux et urbanistiques insipides de l’époque. Et bien qu’il s’agisse clairement d’une critique culturelle, c’était en réalité une description très prémonitoire des paysages de conteneurs d’aujourd’hui. Une publicité de British Telecom datant de 2005 montre une ville fictive où un porte-conteneurs se déplace avec grâce dans les airs, au milieu de flux de colis, de lingots d’or, de bouteilles de gaz, de chariots élévateurs, de personnes, de véhicules de sécurité, de poubelles, etc. ; un informaticien semble orchestrer toute la scène. Selon l’interprétation que l’on fait de cette publicité, il s’agit d’une version du XXIe siècle du « Monument Continu », la mégastructure de science-fiction étant remplacée par une mégastructure de flux physiques et informationnels. Cela n’est pas si éloigné de l’idée de Michel Serres selon laquelle les anges seraient des êtres médiums transmettant des messages à travers l’éther. Cette idée n’est pas aussi fantaisiste qu’il n’y paraît, car elle s’inscrit pleinement dans la lignée des travaux de l’anthropologue Arjun Appadurai, qui a analysé différentes formes de « paysages » globaux. Ses cinq catégories – ethnoscapes, mediascapes, technoscapes, financescapes et ideoscapes – proposent toutes une représentation des flux mondiaux de personnes, de médias, de technologies, d’argent et d’idéologies politiques. Le paysage de conteneurs de la publicité BT est un amalgame de tous ces paysages globaux. Ces affirmations contribuent à étayer les propos de Harvey concernant à la fois le pouvoir économique de la conteneurisation et l’importante dimension spatiale de la mondialisation : celle des flux mondiaux d’informations, d’idées et de biens en particulier, entre les lieux de production et de consommation. Dans le contexte géographique du capitalisme contemporain, souligner l’importance de la spatialité des flux est loin d’être controversé. C’est un point de référence évident, mais précieux. Les travaux de Manuel Castells sur l’espace des flux proposent l’image d’un monde défini par le mouvement, au-delà d’une notion apparemment statique de lieu. Ils constituent un corpus fondamental pour les discussions sur la mobilité et l’interconnexion des processus mondiaux, notamment la conteneurisation. Dans le contexte des géographies urbaines, Steve Graham soutient que « les villes contemporaines peuvent être appréhendées comme des constructions socio-techniques qui soutiennent les mobilités et les flux vers des ailleurs plus ou moins éloignés : flux de personnes, de biens, de services, d’informations, de capitaux, de déchets, d’eau et de sens ».</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">S’étendant bien au-delà des périphéries urbaines, ces flux de marchandises illustrent particulièrement bien le pouvoir du conteneur maritime. Si la métaphore du flux renvoie à un ensemble de processus qui mettent en évidence la mobilité inhérente des capitaux, il convient de la replacer dans le contexte du lien entre conteneurisation et mondialisation. Comme nous l’avons vu dans l’introduction, pour David Harvey, la conteneurisation est « l’une des grandes innovations sans lesquelles nous n’aurions pas connu la mondialisation, ni la désindustrialisation de l’Amérique ». Bien que largement débattu, on peut affirmer que, globalement, la mondialisation a engendré une série de transformations, notamment la domination du capital transnational, où chaque pays est intégré à un « système mondial de production et de finance ». Comme le suggère la publicité de BT, on observe un essor des technologies de l’information, de la communication et des transports. Sur le plan culturel, on constate l’émergence d’une élite mondiale, ainsi que la croissance de systèmes politiques et économiques transnationaux, qui ne sont plus nécessairement liés à des formes de pouvoir étatiques. De ce phénomène découlent inévitablement l’apparition de nouvelles formes d’insécurité, de domination et d’inégalité. Il s’agit bien sûr d’une représentation très simplifiée, qui ne saurait en aucun cas rendre compte de la complexité de la société mondiale contemporaine. Cependant, pour comprendre la conteneurisation, la relation entre mondialisation et production manufacturière est déterminante. Au cœur de cette relation se trouvent une flexibilité accrue des processus de fabrication, le déplacement des bases de production traditionnelles du « centre » vers la « périphérie » et des approches « flexibles » du travail, notamment la perte de main-d’œuvre organisée et syndiquée ainsi que la précarisation croissante de l’emploi. Dans le contexte du capitalisme de consommation, cette évolution vers une plus grande flexibilité, en particulier dans les processus de fabrication, souligne l’interconnexion des systèmes économiques. La conteneurisation a joué un rôle majeur dans ce système d’interconnexion mondiale. On observe par exemple un passage de formes centralisées de processus de production, sous l’égide des technologies de production de masse fordistes dans les pays du « centre » – où « 71 % de la production manufacturière mondiale était concentrée dans seulement quatre pays et près de 90 % dans seulement onze pays » –, à une décentralisation de la production et à une montée en puissance manufacturière des économies autrefois « périphériques ». Le développement du conteneur maritime, dans le contexte de l’après-Seconde Guerre mondiale des années 1950, coïncide avec les répercussions géopolitiques du conflit, qui a vu la destruction des capacités de production des principaux pays, à l’exception des États-Unis. Parallèlement, la conteneurisation est étroitement liée au développement de nouvelles technologies industrielles, de communication et de transport, notamment à la forte croissance du parc automobile. Cependant, pour Peter Dicken, le facteur clé résidait dans l’essor des grandes entreprises transnationales et leur capacité à influencer le rôle des gouvernements grâce à une politique intégrée en matière de commerce, d’investissement et de macroéconomie. La flexibilité joue un rôle crucial, car la puissance de ces entreprises transnationales repose sur leur capacité d’adaptation pour accéder aux ressources naturelles et aux matières premières, aux marchés du travail, aux capitaux et aux subventions publiques. Elles n’avaient pas besoin – et n’ont toujours pas besoin – d’être implantées dans un seul pays, ni même sur un seul continent. De plus, grâce à leur flexibilité géographique, ces entreprises peuvent déplacer leurs ressources et leurs opérations en fonction de la demande aux niveaux national, international et mondial. L’une des manifestations marquantes de cette évolution est l’essor des réseaux de production mondiaux. L’interconnexion des entreprises transnationales permet de délocaliser diverses opérations à travers le monde, de sorte qu’une activité, comme le développement de produits, peut être située sur un continent tandis que la production est basée sur un autre. C’est là le visage du capitalisme de consommation mondial. L’interconnexion de ces mécanismes de production influence fortement le débat sur la conteneurisation et, plus largement, sur la logistique et la gestion de la chaîne d’approvisionnement, dont la conteneurisation est un élément crucial. Si divers modèles de production persistent, y compris les formes fordistes de production de masse, un modèle en particulier est significatif pour notre propos quant à l’essor du transport mondial par conteneurs : ce que Dicken appelle « l’intégration verticale transnationale ». Ce système complexe désigne, en résumé, un système où les matières premières, les composants, les pièces semi-finies et les produits finis d’une entreprise sont distribués à travers le monde en fonction de leur situation géographique. Ce système de production exige avant tout une attention accrue à deux facteurs clés : l’importance de la communication et du transport ; la publicité de BT prend alors tout son sens. Un autre facteur important de la mondialisation de la production est l’essor de l’externalisation. Concrètement, l’externalisation consiste à déléguer certaines opérations d’une entreprise à une autre. Cela se produit principalement lorsque l’entreprise externe possède une plus grande capacité à produire un bien ou un service spécifique (souvent à moindre coût), permettant ainsi à l’entreprise principale de se concentrer sur ses activités principales. Géographiquement, si les pratiques d’externalisation étaient initialement cantonnées à une zone géographique relativement restreinte, les progrès des technologies de communication et de transport (notamment la conteneurisation) ont facilité le recours à des fournisseurs externes du monde entier. Dans cette économie post-fordiste de production externalisée et flexible, la situation géographique joue un rôle crucial, mais le facteur temps est également fondamental.</span></p>
</blockquote>
<p>— Le Container comme un « objet-monde »</p>
<blockquote>
<p align="justify"><span lang="en-US">Dans les économies post-fordistes, la nature distribuée des réseaux de production et d’approvisionnement engendre une préoccupation constante pour réduire le temps d’immobilisation des marchandises, que ce soit en stock ou en attente de transformation. Comme indiqué précédemment, si une entreprise possède divers composants semi-finis, matières premières et produits finis répartis dans différentes régions géographiques, il est impératif que leur distribution et leur transport soient parfaitement orchestrés. Le rôle du conteneur maritime dans ce processus apparaît alors clairement : la rapidité et l’efficacité des déplacements sont essentielles. La plateforme technologique et managériale la plus étroitement liée à ces enjeux spatio-temporels est le système « juste-à-temps ». Comme son nom l’indique, son facteur clé est la capacité à transporter les composants afin de les fournir au moment précis où ils sont nécessaires. Ceci contraste fortement avec le modèle « au cas où » associé au fordisme, qui consistait à constituer d’importants stocks pour garantir un approvisionnement fiable en composants. On perçoit ici le rôle des conteneurs maritimes comme de véritables mini-entrepôts mobiles. Plutôt que d’entreposer des composants sur un seul site occupant de vastes superficies d’entrepôts, le conteneur maritime fait office d’entrepôt mobile. Allan Sekula et Noël Burch le résument très bien :</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">À mesure que les navires se transforment en bâtiments – ces gigantesques entrepôts flottants du système de distribution « juste-à-temps » –, les usines commencent à ressembler à des navires, disparaissant furtivement dans la nuit, à la recherche incessante d’une main-d’œuvre toujours moins chère. Une usine textile de Los Angeles ou de Hong Kong ferme ses portes ; les établis et les machines à coudre réapparaissent dans la banlieue de Guangzhou ou de Dacca. Dans l’industrie automobile, par exemple, la fonction du navire est comparable à celle des systèmes de convoyage dans les anciennes usines automobiles intégrées : les pièces parcourent le monde pour rejoindre la chaîne d’assemblage finale.</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">La clé de tels processus de fabrication juste-à-temps réside une fois de plus dans la capacité à maintenir le flux du processus, de sorte que « les pièces et les sous-ensembles doivent être transportés au producteur/assembleur relativement rapidement et dans un court délai afin de ne pas perturber le flux du système de production au sein de l’usine d’assemblage ».</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">Le flux est une métaphore spatio-temporelle puissante, non seulement dans l’œuvre de Manuel Castells, mais aussi dans le système du juste-à-temps. Cette métaphore a d’ailleurs été étendue pour décrire ces processus de fabrication comme des « fluviaux », dont l’embouchure correspond à l’entrée du marché, et les processus antérieurs à cette entrée à l’amont sont perçus comme les affluents du courant principal. Ces métaphores spatiales et temporelles sont également un aspect important de la relation entre le conteneur maritime et la logistique, ainsi que la gestion de la chaîne d’approvisionnement. En résumé, la logistique commerciale a pour mission de contrôler et de gérer la chaîne d’approvisionnement, permettant ainsi un transport optimal des marchandises. Pour W. Bruce Allen, la logistique est une approche multidisciplinaire visant à coordonner l’ensemble des activités d’achat, de vente et de production afin d’assembler et de distribuer les bons produits, en quantités adéquates, aux bons endroits et dans les conditions optimales, de manière à maximiser les profits de l’entreprise. Ceci est évidemment pertinent dans le cadre de la production et de la distribution en juste-à-temps, où la coordination des flux est essentielle. Cela illustre le rôle central des technologies de transport dans le développement du capitalisme mondial : si les marchandises circulent à travers le globe à un rythme toujours plus soutenu, il est indispensable de les organiser, le tout dans le but d’accroître les profits. Si la logistique et la gestion de la chaîne d’approvisionnement sont aujourd’hui si profondément ancrées dans la vie contemporaine, cela n’a pas toujours été le cas. Jusque dans les années 1950, le transport était perçu comme une simple fatalité de l’activité commerciale, l’innovation étant considérée comme faisant partie intégrante du développement et de la commercialisation des produits ; les modalités de transport étaient jugées secondaires. L’essor de la logistique et de la gestion de la chaîne d’approvisionnement dans la seconde moitié du XXe siècle est une histoire complexe, marquée par les évolutions réglementaires du transport, notamment la loi américaine sur la marine marchande de 1984, qui a favorisé l’adoption de pratiques axées sur le marché. À cela s’ajoute la prise de conscience de l’importance potentielle du transport pour la réussite des entreprises, conséquence de la puissance reconnue de la logistique lors de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre de Corée. Les récessions américaines des années 1950 et 1970, ainsi que les embargos pétroliers, ont mis en évidence l’impact potentiellement négatif de la hausse des coûts de transport, de l’inflation, des taux d’intérêt et des coûts de stockage. Si la « révolution logistique » a souligné le rôle central de la distribution physique des matières premières et des marchandises (liée, bien sûr, à la conteneurisation), la logistique englobe également le stockage et l’entreposage, le conditionnement des produits, les systèmes d’information, la gestion des stocks et le transport. Alors que la logistique traite principalement des aspects liés à l’approvisionnement, à la gestion des matériaux et à la distribution, la chaîne d’approvisionnement s’étend au-delà de ces domaines. Le concept de chaîne d’approvisionnement a commencé à émerger dans les années 1990, lorsqu’il est apparu que les processus logistiques offraient un avantage concurrentiel aux entreprises et que cet avantage pouvait être étendu non seulement aux entreprises individuelles, mais aussi à une chaîne d’entreprises impliquées dans les différentes étapes du développement de produits, par exemple. Alors que l’efficacité reposait jusqu’alors sur des approches individuelles, le modèle de la chaîne d’approvisionnement envisage une série d’organisations liées par cette chaîne, incluant producteurs, fournisseurs, distributeurs et détaillants. Les chaînes d’approvisionnement mettent principalement l’accent sur la manière dont le passage du simple transport de matières premières à une logique organisationnelle plus large s’opère. L’extension spatiale des structures d’entreprise, en partie induite par la mondialisation, dépasse les frontières nationales pour englober les structures multinationales et les alliances internationales.</span></p>
<p align="justify">Cela ne signifie pas pour autant que l’essor des chaînes d’approvisionnement mondiales ou de l’externalisation résulte directement du développement des conteneurs intermodaux ISO à partir des années 1970. En réalité, le conteneur maritime et la conteneurisation mettent en lumière les profondes mutations structurelles instaurées dans les années 1970, 1980 et 1990, notamment en matière de production et de distribution – mutations qui se poursuivent encore aujourd’hui. En tant qu’objet mondial, le conteneur maritime s’inscrit pleinement dans une idéologie économique, spatiale et temporelle qui conçoit le globe d’une manière particulière : celle d’une chaîne de mouvements fluide, d’un schéma fonctionnel. Or, comme le montrera le chapitre suivant, les systèmes sont par nature complexes et nécessitent une maintenance considérable pour fonctionner.</p>
</blockquote>
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        <title>Evan Kindley : questionnaires et eugénisme</title>
        <author>
            <name>Dana HIlliot</name>
        </author>
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            <category term="Racisme"/>
            <category term="Perspectives Feminisme/Queer"/>
            <category term="Evan Kindley"/>

        <updated>2026-04-25T10:10:15+02:00</updated>
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                    Evan Kindley, Questionnaire, New York : Bloomsbury Academic, Series: Object lessons, 2016 Un petit livre tout à fait génial sur&hellip;
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                    <p><img src="https://outsiderland.com/carnets/traductions/media/posts/122/Capture-decran_2026-04-25_10-09-44.png" class="type:primaryImage" alt="" /></p>
                <p align="justify">Evan Kindley, <i>Questionnaire</i>, New York : Bloomsbury Academic, Series: Object lessons, 2016</p>
<p align="justify">Un petit livre tout à fait génial sur les questionnaires, publié dans l’indispensable série « Objects Lessons ». Un must pour celles et ceux qui réfléchissent dans une perspective historique à la manière dont les idéologies (ou les <i>structures of feelings</i>) sexistes et racistes imprègnent les consciences passées et présentes.</p>
<p lang="en-US" align="justify"><strong>La liste de contrôle de Pandore </strong><strong>(Pandora’s Checklist)</strong></p>
<p lang="en-US" align="justify">p.73 sq : L’eugéniste Paul Popense</p>
<blockquote>
<p lang="en-US" align="justify">Pourquoi tant de questions se posaient-elles aux femmes à cette époque ? L'une des raisons tient peut-être au fait que, suite à l'obtention du droit de vote des femmes en 1920 et aux luttes pour l'émancipation menées par les féministes de la première et de la deuxième vague, la conduite à tenir par les femmes était remise en question comme jamais depuis des générations. « Que veut une femme ? », demandait Freud dans une lettre devenue célèbre en 1925. À cette époque, la confusion quant aux désirs, ou aux attentes, des femmes était généralisée. Elle touchait aussi bien les experts masculins, dont les protocoles de traitement ou de vente aux femmes étaient rapidement devenus obsolètes, que les femmes elles-mêmes, qui réagissaient souvent aux nouvelles libertés offertes par le féminisme avec un mélange d'enthousiasme et de terreur : poser et répondre à des questions précises permettait d'apaiser une partie de cette terreur. Les résultats d'un test diagnostique, par exemple, pouvaient réaffirmer une forme d'autorité patriarcale en déterminant votre type et la conduite que vous deviez adopter. Mais cet enthousiasme pourrait aussi être canalisé vers de nouvelles façons d'envisager le genre, le mariage et la société. Les questionnaires pourraient alors être des mécanismes de contrôle psychologique, mais aussi des portes ouvertes vers l'introspection, des instruments de ce que le mouvement féministe des années 1970 appellerait « la prise de conscience ».</p>
<p lang="en-US" align="justify">Au départ, l'accent était mis avant tout sur les dangers que représentait pour la société une sexualité féminine débridée. Une fois de plus, les eugénistes jouèrent un rôle déterminant et instrumentalisèrent le questionnaire à des fins politiques. Nombre de débats sur le genre, durant la première moitié du XXe siècle (comme aujourd'hui), portaient sur le mariage et la reproduction, et notamment sur la crainte que le féminisme ne détourne les jeunes femmes du mariage et de la maternité. Selon la version eugéniste de cet argument, si les femmes refusaient de se marier et d'avoir des enfants – en particulier les femmes blanches des classes supérieures et moyennes supérieures, dont la progéniture était considérée comme la plus intelligente et la plus utile socialement –, le patrimoine génétique américain serait inévitablement submergé par les enfants de races « inférieures » et se dégraderait inexorablement. Un tel scénario équivaudrait à un « suicide racial », une expression fréquemment employée dans les cercles eugénistes du début du XXe siècle.</p>
<p lang="en-US" align="justify">L'un des plus éminents défenseurs de l'hypothèse du « suicide racial » était Paul Popenoe, aujourd'hui surtout connu comme le père du conseil conjugal aux États-Unis. Popenoe commença sa carrière par des études agricoles – son premier ouvrage publié portait sur la culture des dattes – mais il s'intéressa rapidement à l'eugénisme. En 1918, il coécrivit un manuel universitaire d'eugénisme appliqué avec Roswell Hill Johnson, professeur à l'Université de Pittsburgh. Dans les années 1920, il entreprit une étude approfondie des lois californiennes sur la stérilisation obligatoire, qui donna lieu à un livre au titre explicite : <i>Sterilization for Human Betterment</i> . (Les lois californiennes servirent par la suite de modèle à la loi allemande pour la prévention des maladies héréditaires, adoptée par le Troisième Reich en 1933. Popenoe fit publiquement l'éloge des lois allemandes et loua également <i>Mein Kampf</i> d'Hitler .)</p>
<p lang="en-US" align="justify">Bien qu'il ne l'ait jamais vraiment abandonné, Popenoe a minimisé son engagement envers l'eugénisme à mesure que l'opinion publique se retournait contre le racisme scientifique après la Seconde Guerre mondiale. En effet, même avant la guerre, il avait commencé à se concentrer de plus en plus sur l'eugénisme « positif », par opposition à l'eugénisme « négatif » : c'est-à-dire encourager les individus « supérieurs » à se marier et à procréer, plutôt que d'instituer des procédures médicales pour l'élimination ou la stérilisation des individus mentalement et physiquement « inférieurs ». En 1926, Popenoe publia <i>The Conservation of the Family</i>, un ouvrage qui plaidait avec force pour la consolidation de l'institution du mariage, qu'il considérait comme menacée par le féminisme, l'industrialisation et une multitude d'autres maux modernes. « J'ai commencé à comprendre que si nous voulions promouvoir une population saine », se souvint-il plus tard, « il ne suffirait pas de marier les bonnes personnes, il faudrait aussi qu'elles restent mariées. » Une eugénisme réussie impliquerait non seulement de mutiler les organes génitaux, mais aussi de gagner les cœurs et les esprits.</p>
<p lang="en-US" align="justify">Animé par cette mission civilisatrice, Popenoe fonda l'American Institute of Family Relations (AIFR), la première clinique conjugale du pays, à Pasadena, en Californie, en 1930. Chaque année, des milliers de personnes – principalement des couples fiancés et mariés, mais aussi des enfants, des futurs parents et des célibataires – se rendaient à l'Institut pour y passer une série de tests et de questionnaires. L'instrument de mesure le plus important de l'AIFR était le JTA, conçu spécifiquement pour l'Institut par Roswell Hill Johnson en 1941. Le JTA comportait 182 questions et classait les répondants selon neuf paires opposées : Nerveux-Calme, Dépressif-Heureux, Actif-Calme, Cordial-Froid, Empathique-Dur, Subjectif-Objectif, Agressif-Soumis, Critique-Reconnaissant et Maîtrise de soi-Impulsif. (Ce test allait plus tard servir de modèle à l'OCA de la Scientologie : Julia Lewis a simplement remplacé les catégories oppositionnelles de Johnson. Une version modifiée du test de Johnson, connue sous le nom de test de Taylor, est encore utilisée aujourd'hui.)</p>
<p lang="en-US" align="justify">Le JTA mesurait des traits psychologiques comme l'introversion et l'extraversion, mais son principal intérêt résidait dans le degré de congruence entre les caractéristiques de genre socialisées et le sexe anatomique. « Une correspondance approximative entre le sexe et le genre était considérée comme normale », écrit l'historienne Alexandra Stern, « tandis que l'éloignement et la déviation [par rapport à la norme] indiquaient des situations allant d'une distorsion mineure et corrigible du genre à une pathologie de genre quasi fatale. » Les traits de personnalité que le test associait à la masculinité et à la féminité étaient, pour le moins, stéréotypés : les hommes étaient, en moyenne, « actifs, aventureux, agressifs, constants, nomades, pragmatiques, laïques, rationnels, idéalistes et courageux » ; les femmes étaient « modestes, soumises, romantiques, sincères, religieuses, vindicatives, médisantes, attirées par les futilités et affectueusement démonstratives ». Les clientes étaient fréquemment diagnostiquées comme souffrant de « protestation masculine » (c’est-à-dire d’agressivité, souvent caractérisée par une croyance en l’égalité des sexes) ou de frigidité (un trait déterminé par leur position statistique sur l’axe « cordial-froid »). Stern souligne que « les hypothèses statistiques et les protocoles d’évaluation de la JTA autorisaient des écarts [par rapport à la norme] bien plus importants chez les hommes que chez les femmes » : même les calculs de la JTA étaient sexistes.</p>
<p lang="en-US" align="justify">Bien que l'AIFR fût avant tout un institut de recherche clinique, il menait également des travaux de recherche. Tout au long des années 1930 et 1940, l'Institut fournissait aux journalistes des « découvertes » telles que le fait que les belles-mères sont des intruses, ou que les femmes qui travaillent à l'extérieur sont « gâtées » en matière de relations amoureuses. Popenoe, qui avait brièvement dirigé un journal au tournant du siècle, était un commentateur né, et il était particulièrement habile à flatter le sexisme conventionnel de l'époque tout en minimisant ses convictions eugénistes plus extrêmes. « La féminité est une enfance prolongée. L'éternel féminin est l'éternel juvénile », déclara-t-il lors d'une conférence en 1934, une remarque qui fut largement et approuvée par les journaux de l'époque.</p>
</blockquote>
<p lang="en-US" align="justify"> </p>
<p lang="en-US" align="justify"><strong>La folie des quiz (p.122-125)</strong></p>
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<p lang="en-US" align="justify">Au milieu des années 1950, les cols blancs américains passaient des tests de personnalité sous la contrainte de leurs supérieurs ; six décennies plus tard, nous les passons et les repassons volontairement, presque quotidiennement. Cette évolution de nos modes de travail – ou, plus précisément, de notre procrastination – s’accompagne du développement de nouvelles technologies qui analysent les comportements des employés avec une précision inimaginable. Dans « They’re Watching You at Work », un article de fond paru en 2013 dans The Atlantic , Don Peck rapportait que les tests de personnalité, tombés en disgrâce depuis leur apogée au début des années 1960 pour des raisons à la fois juridiques et scientifiques, font leur grand retour dans les services des ressources humaines. Il décrivait des « jeux vidéo sur application… conçus par une équipe de neuroscientifiques, de psychologues et de spécialistes des données » pour évaluer les candidats à l’embauche ; vingt minutes de jeu suffisaient à « générer plusieurs mégaoctets de données, soit exponentiellement plus que le SAT ou un test de personnalité ». Une entreprise nommée Evolv produit des tests permettant aux entreprises de recueillir des données sur tous les candidats et les employés embauchés – un ensemble de données complet où les biais d'échantillonnage, longtemps source de préoccupation majeure pour les psychologues du travail et des organisations, disparaissent tout simplement. Dans un avenir proche, avec l'amélioration des technologies d'analyse du langage, Peck prévoit des programmes qui analyseront automatiquement les échanges de courriels des employés, à la recherche d'expressions ou de schémas de communication statistiquement corrélés à divers indicateurs de réussite ou d'échec selon les fonctions. Mais déjà, la quantité d'informations que les managers les plus performants peuvent extraire des « signatures de données » de leurs employés est considérable : « Des torrents de données sont collectés régulièrement par les entreprises américaines et stockés sur leurs serveurs ou dans le cloud, en attente d'analyse », écrit Peck. Imaginons que toutes les tendances décrites par Peck continuent de s'accélérer, sans être freinées par une réglementation gouvernementale ou une réaction populiste. Imaginez maintenant que ces cols blancs, constamment surveillés, aient pour habitude, lorsqu'ils s'ennuient, de consulter BuzzFeed et de répondre à un quiz. Les informations qu'ils fournissent sur eux-mêmes paraîtront probablement futiles, éphémères et sans rapport avec leur travail. (Elles peuvent aussi, bien sûr, être totalement inexactes.) Pourtant, rien n'empêche l'éditeur du quiz d'enregistrer ces données et de les revendre – éventuellement via un courtier en données tiers comme eXelate, Experian ou BlueKai – aux employeurs de ces travailleurs désœuvrés.</p>
<p lang="en-US" align="justify">Que pourraient faire les entreprises de ces données, une fois en leur possession ? Si elles sont correctement anonymisées, elles ne pourront pas les utiliser pour sanctionner ou récompenser des employés, ce qui, pour ceux qui craignent que les réseaux sociaux ne se transforment en panoptique capitaliste, est au moins rassurant. Mais elles pourront toujours s’en servir pour justifier des changements dans leurs recrutements, leur management ou leur stratégie d’entreprise. Elles pourraient servir à justifier des licenciements ciblés : non pas en dénonçant les employés les moins performants (en supposant, là encore, que les données restent anonymes), mais en créant des types et des catégories de travailleurs « souhaitables » et « indésirables ». Peck rapporte que des compétences de haut niveau en programmation informatique sont fortement corrélées aux visites sur un site de mangas japonais. Si de telles corrélations inattendues sont déjà utilisées pour identifier des candidats exceptionnels, qu’est-ce qui empêchera les entreprises d’aller plus loin et de les utiliser pour éliminer les candidats « indésirables » ?</p>
<p lang="en-US" align="justify">L'enjeu politique du Big Data reste encore incertain, même s'il est difficile d'imaginer que la situation ne basculera pas finalement du côté du management plutôt que des employés. Les dirigeants privilégieront probablement l'investissement dans l'analyse des données – comme ils l'ont fait autrefois avec les tests de personnalité – plutôt que d'augmenter les salaires. On entendra peut-être des discours convenus, comme à l'époque d'Isabel Myers, sur le moral des employés et l'adéquation des profils aux postes, mais le critère principal restera l'efficacité. Certaines entreprises pourraient refuser ce type d'optimisation pour des raisons éthiques, par crainte de l'opinion publique, ou parce qu'elles n'en perçoivent pas les avantages. D'autres seront tout simplement exclues de la concurrence : seuls les plus riches pourront tirer profit de l'exploitation des données.</p>
<p lang="en-US" align="justify">Il n'y a, à vrai dire, aucune raison pour que le type de partage de données à des fins récréatives que BuzzFeed encourage dans notre société ne puisse pas être utilisé à des fins encore pires : une résurgence de l'eugénisme, par exemple, à condition que ces données puissent être corrélées avec des informations sur la race, l'origine ethnique ou le pays d'origine. Des nativistes modernes comme Donald Trump (qui a publiquement soutenu l'idée de créer une base de données des musulmans vivant aux États-Unis) pourraient très bien adhérer à des versions des programmes défendus par des eugénistes comme Robert Yerkes et Carl Brigham. Il est vrai que, pour l'instant, les idéologies prônées par les magnats des données comme Peretti, Christian Rudder et Mark Zuckerberg sont (mis à part leur opposition aux syndicats) plutôt progressistes. Ils veulent utiliser les formidables capacités de leurs plateformes propriétaires pour faire progresser la science, dénoncer le racisme et promouvoir le libre échange des idées, essentiel à une société ouverte. Ils veulent – pour reprendre une formule devenue un cliché de la Silicon Valley – rendre le monde meilleur. Mais Galton, Gallup, Popenoe et presque tous ceux qui, au cours du siècle et demi écoulé, ont tenté de concevoir de nouvelles méthodes pour amener les gens à répondre à des questions sur eux-mêmes, ou de nouvelles finalités pour utiliser ces réponses, ont fait de même. Le résultat n'a pas toujours été à la hauteur.</p>
<p lang="en-US" align="justify">L'art de poser des questions est aussi susceptible d'être mal utilisé que n'importe quel autre art. Les informations sur la personnalité, les goûts, les opinions et les croyances des individus constituent l'un des plus puissants soutiens de toute idéologie officielle. Gallup l'avait déjà compris en 1940 : c'est pourquoi il insistait sur le fait que la précision des sondages d'opinion était un élément crucial qui distinguait la démocratie de la dictature. Aujourd'hui, la frontière psychologique entre enquêtes sérieuses et sondages superficiels s'est quasiment estompée, tandis que la puissance technologique permettant de collecter, trier et exploiter les données issues de ces recherches atteint des proportions colossales.</p>
<p lang="en-US" align="justify">« Voici la voix de l'Organisation », écrivait Whyte en 1956 à propos des tests de personnalité en entreprise, « et si l'on veut juger de ce que l'avenir nous réserve si nous accentuons les tendances organisationnelles aujourd'hui si évidentes, qu'on se demande bien ce que ces questions sous-entendent. » Aujourd'hui, le style paranoïaque de Whyte peut paraître un peu excessif : il n'existe pas d'Organisation monolithique, seulement un réseau complexe de petites organisations aux intérêts fluctuants et temporairement convergents. Néanmoins, interrogeons-nous : où tout cela nous mène-t-il ? Que cherchent à savoir ces nouvelles questions ? Réfléchissez avant de répondre. Ceci n'est pas un test.</p>
</blockquote>
            ]]>
        </content>
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        <title>Keller Easterling : l&#x27;espace des infrastructures comme &quot;extrastatecraft&quot;</title>
        <author>
            <name>Dana HIlliot</name>
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        <updated>2026-04-24T14:11:53+02:00</updated>
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                <p>Keller Easterling, <em>Extrastatecraft. The Power of infrastructure space </em>, Verso 2014<br>https://www.kellereasterling.com/books/extrastatecraft-the-power-of-infrastructure-space<br><br>Keller Easterling est architecte, écrivaine et professeure d'architecture titulaire de la chaire Enid Storm Dwyer à l'université de Yale , où elle dirige également le programme de maîtrise en design environnemental (MED). Ses travaux décrivent souvent les infrastructures spatiales qui influencent les résultats architecturaux et sociaux, ainsi que les moyens, notamment l’activisme militant, de les transformer.<br><br>Son ouvrage majeur, <em>Extrastatecraft</em>, publié en 2014 est le complément indispensable aux travaux de Deborah Cowen ou Dominic Davies sur la politique des infrastructures.<br><br>Extraits de la fin de l’introduction :<br><br><strong>Extrastatecraft</strong></p>
<blockquote>
<p><br>L'espace infrastructurel contemporain est l'arme secrète des plus puissants au monde, précisément parce qu'il orchestre des activités qui, bien que non déclarées, n'en sont pas moins lourdes de conséquences. Certains des changements les plus radicaux du monde globalisé s'écrivent non pas dans le langage du droit et de la diplomatie, mais à travers ces technologies spatiales et infrastructurelles – souvent parce que des stratégies marketing ou des idéologies politiques dominantes facilitent leur diffusion à travers le monde. Ces récits mettent en avant un contenu destiné à masquer ou à détourner l'attention des véritables agissements de l'organisation.</p>
<p><br>Loin des processus législatifs traditionnels, les systèmes dynamiques d'espace, d'information et de pouvoir génèrent des formes de gouvernement de facto plus rapidement que même les formes de gouvernance quasi officielles ne peuvent les légiférer. Les organisations spatiales à grande échelle, telles que les projets d'infrastructure (par exemple, le réseau ferroviaire américain au XIXe siècle ou les réseaux mondiaux de câbles sous-marins), ont depuis longtemps engendré le besoin d'une autorité administrative comparable à celle de l'État et continuent d'exiger une orientation de la part de nouvelles constellations d'acteurs internationaux, intergouvernementaux et non gouvernementaux. Lieu de souverainetés multiples, imbriquées ou superposées, où se rencontrent juridictions nationales et transnationales, l'espace des infrastructures devient un vecteur de ce que l'on pourrait appeler l'« extrastatecraft » – un terme générique désignant les activités souvent non divulguées menées en dehors, en complément, voire parfois en partenariat avec l'État.<br>Par exemple, le monde dispose d'un modèle dominant d'aménagement urbain : la zone franche, la formule qui engendre des Shenzhen et des Dubaï partout dans le monde. On trouve des versions de cette zone dans la Cité économique du roi Abdallah en Arabie saoudite, la Nouvelle ville de Songdo en Corée du Sud, Cyberjaya en Malaisie, HITEC City à Hyderabad, et bien d'autres endroits encore. Fonctionnant sous des autorités indépendantes du droit national du pays hôte, la zone franche offre généralement des services de qualité supérieure et un ensemble d'incitations – exonérations fiscales, propriété étrangère, formalités douanières simplifiées, main-d'œuvre bon marché et déréglementation du travail et de l'environnement – afin d'attirer les entreprises. Le monde est devenu accro à cet urbanisme incitatif, qui sert de siège social et de refuge à la plupart des grandes puissances mondiales. Cette technologie spatiale est si contagieuse que chaque pays du monde rêve de sa propre zone franche urbaine.<br><br>Bien que présentée comme un espace détendu, ouvert et exempt de bureaucratie étatique inefficace, la réalité politique qui sous-tend ces zones et leurs activités diverge souvent des intentions affichées. Il s'agit généralement d'une enclave périurbaine standardisée qui, exemptée de toute loi, peut aisément faire disparaître les conditions et les protections propres aux formes d'urbanité plus prospères. Les abus en matière de travail et d'environnement peuvent s'y poursuivre sans entrave politique. De plus, compte tenu de sa popularité, la zone est devenue un facteur d'auto-entretien de la croissance de l'espace urbain extra-étatique – un espace hors de portée des juridictions étatiques. Pourtant, dans le même temps, elle est également devenue un partenaire essentiel pour l'État qui cherche à tirer profit de ces mêmes économies souterraines. Dans cette forme de manipulation extra-étatique, loin de supplanter le pouvoir étatique, la zone est un nouveau partenaire qui renforce l'État en lui servant de prête-nom ou de camouflage.</p>
<p><br>Outre cette zone, les réseaux mondiaux d'informatique à haut débit et de téléphonie mobile constituent un autre domaine d'infrastructure omniprésent et crucial. La téléphonie mobile est la « plus grande plateforme de distribution au monde », et l'infrastructure à haut débit qui la soutient est considérée comme une ressource aussi précieuse que l'eau. Entre 2000 et 2013, le nombre d'abonnements de téléphonie mobile dans le monde est passé de 740 millions à 6,8 milliards, dont plus des trois quarts dans les pays en développement. Des pays d'Afrique de l'Est, comme le Kenya, n'ont été raccordés que récemment à un câble sous-marin international à fibre optique. Ils tirent néanmoins parti de leur importante population d'utilisateurs de téléphones mobiles pour développer les modèles commerciaux les plus innovants au monde. M-PESA, une application développée au Kenya permettant d'effectuer des transferts d'argent via téléphone mobile, est devenue un phénomène bancaire mondial. Les publicités pour Safaricom et d'autres opérateurs de télécommunications de la région mettent généralement en scène des guerriers masaï, en tenue traditionnelle, se détachant dans la savane, une lance à la main et un téléphone portable dans l'autre, capables d'accéder au monde entier grâce à une technologie aéroportée.<br>Il existe néanmoins un décalage entre les récits et les promesses associés à cette technologie et la réalité du terrain urbain. L'espace urbain et les télécommunications sont tous deux des technologies et des vecteurs d'information. La fibre optique enterrée confère au sol une nouvelle valeur, à l'instar d'une autoroute ou d'une voie ferrée. La téléphonie mobile, bien que décentralisée et aérienne, doit néanmoins se connecter à ce réseau physique à haut débit, et à ces points de commutation, comme à tout autre, un goulot d'étranglement, voire un monopole, peut se former. L'emplacement de la fibre optique en zones urbaines et rurales, ainsi que les caractéristiques des nouveaux quartiers et des routes, sont autant de facteurs spatiaux susceptibles d'amplifier ou de restreindre l'accès à l'information.</p>
<p><br>Le Kenya étant devenu un pôle d'investissement pour les télécommunications mondiales, l'État doit également collaborer avec un nombre croissant d'acteurs non étatiques : institutions intergouvernementales, cabinets de conseil et organisations non gouvernementales. Tous sont présents, conseillant, finançant, menant des recherches, investissant et potentiellement contrôlant l'espace urbain, offrant leur expertise mais aussi des pratiques obsolètes susceptibles d'entraver les véritables innovations en matière d'urbanisme à haut débit. Si le Kenya est particulièrement bien placé pour réaliser ces innovations, sa stratégie non étatique doit veiller à ce que les logiciels spatiaux et numériques fonctionnent de concert pour enrichir, et non entraver, l'information dans les deux domaines.</p>
<p><br>Un autre domaine de l'infrastructure, à la fois plus immatériel et plus omniprésent, permet d'entrer en contact avec tout type d'infrastructure, partout dans le monde. Si le droit est la monnaie des gouvernements, les normes sont celles des organisations internationales et des entreprises multinationales. L'ISO (Organisation internationale de normalisation) est un parlement extra-étatique de cette activité mondiale de normalisation. Organisation privée non gouvernementale réunissant entreprises privées et représentants nationaux, l'ISO supervise les normes techniques internationales, couvrant un large éventail de domaines, de l'épaisseur des cartes de crédit aux pictogrammes de tableaux de bord, en passant par les protocoles informatiques et le pas des filetages. Renforçant l'influence de nombreuses organisations internationales (par exemple, l'UIT [Union internationale des télécommunications], la CEI [Commission électrotechnique internationale], l'OACI [Organisation de l'aviation civile internationale], l'OTAN, la Banque mondiale, le FMI et l'OMC), les normes créent un « droit souple » régissant les échanges mondiaux .</p>
<p><br>Les spécifications techniques apparemment anodines de l'ISO dictent les dimensions critiques du monde. Pourtant, sa norme la plus répandue, l'ISO 9000, est une norme de management qui promeut les rituels d'une notion appelée « qualité ». Les normes de qualité ne définissent pas les spécifications d'un produit, mais proposent plutôt des lignes directrices pour la gestion d'un processus ou d'un système qualité, pouvant aborder tous les aspects, de l'environnement à la gouvernance elle-même. L'ISO 9000 est devenue une référence incontournable dans la plupart des pays du monde. La conformité à l'ISO est même une condition requise pour les partenaires commerciaux des pays de l'UE. Le monde entier parle désormais un dialecte de l'espéranto ISO, qui ressemble souvent à l'argot enthousiaste et parfois hilarant des gourous du développement personnel.</p>
<p><br>Bien que dépourvue de contenu spécifique ou d'exigences contraignantes, l'ISO constitue un vecteur idéal pour des activités et des intentions non déclarées aux conséquences potentiellement dangereuses. Des entreprises peuvent être certifiées comme acteurs responsables en matière de travail ou d'environnement sans avoir à respecter un quelconque pacte international concernant, par exemple, la sécurité des travailleurs ou les émissions dangereuses. De tous les sujets abordés par l'ISO, il est remarquable que l'organisation ne propose quasiment aucune norme traitant directement des enjeux complexes liés aux frontières mondiales de l'infrastructure spatiale – où l'espace urbain standardisé côtoie des paysages sensibles, des économies en difficulté et des situations politiques complexes. Pourtant, tant l'incapacité de l'ISO à créer des normes plus contraignantes que son succès dans la formation des habitudes mondiales incitent à repenser les protocoles spatiaux , intégrant les compromis et les compensations de la gouvernance mondiale contemporaine.</p>
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<p><br><strong>Espace</strong></p>
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<p><br>Bien que l'espace puisse avoir des conséquences considérables dans ces développements d'infrastructures, les entreprises privées et autres acteurs non étatiques s'expriment souvent dans un langage technique différent. Les analystes quantitatifs de la finance façonnent le paysage immobilier, le marché du carbone régule les forêts tropicales, les spécialistes de l'informatique modèlent le paysage technologique de la téléphonie mobile, les consultants de McKinsey proposent des analyses économétriques et l'ISO utilise un jargon managérial. Les données politiques et économiques se parent d'une rationalité scientifique, même si elles peuvent en réalité reposer sur des logiques ou des systèmes de croyances erronés. Malgré sa relative durabilité physique, l'espace dédié aux infrastructures est souvent perçu comme un simple sous-produit de marchés plus volatils et de jeux politiques. Qui considère l'espace lui-même comme une information ? Qui conçoit les logiciels ou les protocoles où les variables spatiales prennent le pas sur les autres ?</p>
<p><br>L'interaction entre les personnes et la technologie dans le développement de réseaux sociotechniques tels que les infrastructures mobilise déjà plusieurs champs théoriques et scientifiques, parmi lesquels : les sciences sociales, les arts, l'histoire des entreprises, les études des sciences et des techniques, l'histoire des sciences, les sciences des organisations, l'informatique, les études des médias et de la communication, l'architecture et l'urbanisme. Certains des penseurs les plus novateurs de ces disciplines insistent aujourd'hui sur la nécessité de dépasser les conventions disciplinaires afin de remettre en question l'autorité de leur science ou la pureté de leurs récits fondateurs. Plutôt que de conforter les présupposés de la théorie, ils cherchent à découvrir ce qui se passe réellement sur le terrain. À ce stade, non seulement les sciences, mais aussi les arts de l'architecture et de l'urbanisme contribuent au débat. Dans la recherche d'un contexte plus complexe, l'espace des infrastructures pourrait constituer un champ d'étude nouveau et pertinent.</p>
<p><br>Cet ouvrage explore trois strates différentes de l'espace infrastructurel : le phénomène des zones franches, la téléphonie mobile à haut débit au Kenya et les normes de gestion internationales de l'ISO. Chacune de ces strates constitue un carrefour des réseaux de transport, de communication, de gestion, de commerce et de développement. Chacune aborde un enjeu contemporain majeur en matière d'infrastructures, tout en faisant écho à la fin du XIXe siècle, période où la croissance des infrastructures, des organisations et des entreprises internationales s'est accélérée et où les temps de trajet et de communication à l'échelle mondiale ont commencé à se réduire (le canal de Suez et le chemin de fer transcontinental américain ont tous deux été achevés en 1869). Chaque ouvrage examine l'espace infrastructurel des pays en développement afin de tirer de nouveaux enseignements de cette histoire des infrastructures. Enfin, chaque ouvrage représente un terrain d'expérimentation potentiel pour les logiciels de géolocalisation.</p>
<p><br>Mettre au jour les failles du système d'exploitation infrastructurel est aussi important que d'acquérir les compétences nécessaires pour le pirater. Entre les chapitres consacrés aux preuves s'intercalent des chapitres plus introspectifs. Abordant plus librement d'autres exemples d'infrastructures comme le rail, internet et les banlieues construites en masse, ces chapitres explorent un répertoire élargi de formes, de récits historiques et d'activisme. Ensemble, ils examinent l'art de concevoir l'interaction entre les variables spatiales – une interaction suffisamment puissante pour influencer la politique de l'extra-étatique.</p>
<p><br>Mark Twain, ancien capitaine de bateau à vapeur sur le Mississippi, avait mis au point des techniques de navigation fluviale. Tandis que les passagers admiraient de « jolis paysages », il interprétait les variations de la surface de l'eau. Une légère ondulation, un remous, une imperfection à peine perceptible signalaient des turbulences ou des obstacles au sein d'un réseau complexe et potentiellement dangereux sous-jacent. Ces indices révélaient les potentialités en devenir, la nature même du fleuve – ce que l'on peut appeler sa nature intrinsèque . La nature intrinsèque est le caractère ou la propension d'une organisation, fruit de l'ensemble de son activité. Elle est le médium, non le message. Ce n'est pas le motif imprimé sur le tissu, mais la façon dont il flotte. Ce n'est pas la forme du pion, mais son comportement. Ce n'est pas le texte, mais le logiciel qui le gère et qui est constamment mis à jour. Ce n'est pas la forme de l'objet, mais la forme active.</p>
<p><br>Pour chaque technologie d'infrastructure, distinguer le discours de l'organisation de ses actes – l'esthétique du paysage face à la dynamique du fleuve – revient à décrypter la différence entre une intention déclarée et une disposition sous-jacente. Les activités liées à une technologie peuvent être difficiles à percevoir, même si, compte tenu de l'omniprésence de l'espace infrastructurel, elles sont souvent invisibles. Examiner chacune d'elles, chaque forme active – comme chaque ride à la surface de l'eau ou chaque ligne de code d'un logiciel – les rend plus tangibles. Détecter et développer ces formes actives qui façonnent la disposition est une compétence essentielle de l'urbaniste spécialisé dans les infrastructures, et fera l'objet d'un chapitre suivant celui consacré aux zones franches.</p>
<p><br>L'examen du pouvoir des récits, des idées de persuasion ou des idéologies qui accompagnent une technologie contribue également à en déceler les prédispositions. Par exemple, les infrastructures ont souvent été présentées comme un instrument du militarisme, du libéralisme ou de la rationalisation universelle. Pourtant, on peut s'interroger sur la prédominance de ces récits dans l'organisation de l'histoire. Les effusions de feu de la guerre peuvent détourner l'attention d'autres formes de violence plus insidieuses ; les théories du libéralisme économique peuvent paradoxalement engendrer de profondes restrictions à la liberté ; et les rêves de rationalité universelle peuvent favoriser leurs propres formes d'irrationalité. Des théories bien rodées, comme celles liées au Capital ou au néolibéralisme, continuent de nous conduire aux mêmes endroits où chercher les dangers, tandis que d'autres concentrations de pouvoir autoritaire échappent à l'examen critique. De plus, les histoires moins spectaculaires ou occultées – concernant la croissance des organisations internationales, le partage du spectre radioélectrique ou la création des réseaux de téléphonie mobile, de fibre optique et par satellite – ont souvent été traitées comme de simples notes de bas de page bureaucratiques ou techniques, malgré l'impact à long terme de ces évolutions sur nos vies. Façonner et gérer le récit est donc également une compétence essentielle dans le domaine des infrastructures. Un chapitre consacré à ces récits idéologiques persistants fait suite à l'examen du haut débit.</p>
<p>Après l'analyse de l'ISO, le dernier chapitre propose un répertoire enrichi d'activisme politique, conçu pour mieux appréhender les pouvoirs liés à l'espace infrastructurel. Les formes les plus courantes d'activisme politique exigent une prise de position. Pourtant, même s'il existe des occasions de s'affirmer et de nommer la dissidence, celle-ci est souvent dupée par les rouages insidieux du monde, car les véritables acteurs du pouvoir tirent profit d'activités non déclarées. L'espace infrastructurel constitue un fléau plus complexe que n'importe quel Léviathan familier auquel nous sommes habitués à opposer une réponse politique toute faite. Ce qui confère à l'espace infrastructurel sa puissance – ses multiplicateurs (zones, téléphonie mobile, produits spatiaux, etc.), ses fictions irrationnelles ou ses activités non déclarées mais lourdes de conséquences – est peut-être précisément ce qui le rend imperméable à toute déclaration et prescription vertueuses. Le rationnel, le résolu et le juste, bien que piliers de la dissidence, sont parfois moins déterminants que le déviant, le fictif ou le sournois. L'espace infrastructurel enseigne une riposte plus astucieuse et plus rusée à l'agilité lubrifiée de la plupart des puissances mondiales — une forme alternative de stratégie extraétatique.</p>
</blockquote>
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        <title>Geminas Lesudis : Les promesses trahies de l&#x27;industrie minière au Mozambique</title>
        <author>
            <name>Dana HIlliot</name>
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            <category term="Précarité"/>
            <category term="Geminas Lesudis"/>
            <category term="Extractivisme"/>

        <updated>2026-04-22T15:48:01+02:00</updated>
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                    extraits de Gediminas Lesutis, The Politics of Precarity Spaces of Extractivism, Violence, and Suffering, Routledge, 2022. YOU NEED TO COME&hellip;
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                <p align="justify">extraits de Gediminas Lesutis, <a href="https://www.routledge.com/The-Politics-of-Precarity-Spaces-of-Extractivism-Violence-and-Suffering/Lesutis/p/book/9781032014234" target="_blank" rel="noopener noreferrer"><em>The Politics of Precarity Spaces of Extractivism, Violence, and Suffering</em></a>, Routledge, 2022.</p>
<p align="justify">YOU NEED TO COME BACK HERE TO SEE WHAT IS GOING TO HAPPEN, I HAVE NO FUCKING IDEA</p>
<p align="justify">(réponse d'un Mozambicain qui s'attend à perdre la seule activité qui lui apportait un revenu, fort modeste, quand l'ethnologue lui demande ce qu'il compte faire maintenant pour nourrir sa famille)</p>
<p align="justify">Mais encore :</p>
<p align="justify">I DON'T WANT A RIGHT TO A HOUSE. I WANT A HOUSE.</p>
<p align="justify">(propos d'un vieil homme sans domicile fixe, quelque part dans une ville d'Afrique du Sud, après que des représentants de la société civile bien intentionnés soient venus dans son quartier expliquer avec des power point comment ils entendaient lutter pour le droit au logement pour tous - rapporté dans le livre de <a href="https://outsiderland.com/carnets/traductions/james-ferguson-i-dont-want-the-right-to-a-house-i-want-a-house.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">James Ferguson, Give a man a fish</a>. </p>
<p align="justify">Ou encore :</p>
<p align="justify">WHATEVER THIS LIFE IS, IT'S ALL WE HAVE, AND WE DON'T WANT IT TO END.</p>
<p align="justify">(prononcé par le personnage de Mark, dans la série <em>Severance</em> - ceux qui l'ont vue comprendront, ou pas, le rapport avec les deux autres)</p>
<p align="justify"> </p>
<p align="justify"> </p>
<blockquote>
<p align="justify">"Quand je suis retourné à Chipanga quelques semaines plus tard pour retrouver ces mêmes hommes, leur humeur était toutefois sensiblement différente. Cette fois-ci, ils ne faisaient plus de blagues sur les agents de sécurité. Le chef du groupe m'a raconté à contrecœur comment, quelques jours plus tôt, des représentants de Vale étaient venus mesurer leurs postes de travail. Au cours d'une rencontre désagréable surveillée par les mêmes agents de sécurité qu'ils avaient ridiculisés auparavant, ces hommes ont appris qu'ils devraient bientôt partir, car la zone dans laquelle ils travaillaient faisait partie de la concession privée. En racontant cette histoire, l'homme était visiblement irrité. Une fois qu'il eut fini de parler, après quelques instants de silence, j'ai osé l'interrompre par un bref « Que vas-tu faire ? ». Il m'a regardé pendant une seconde. « Que puis-je faire ? Ils [Vale] ont le gouvernement de leur côté, nous ne pouvons rien faire pour arrêter cela, nos vies ne signifient rien », a-t-il répondu d'une voix brisée. Alors que nous nous tenions face à face, silencieux pendant quelques instants, j'ai regardé la fumée blanche du bois brûlant sous les briques rouges s'envoler en direction des mines de charbon, d'où je pouvais entendre le grincement des machines d'excavation. Bip, bip, bip – le son monotone du charbon sous la terre où vivaient autrefois les personnes dépossédées, lentement transformé en une marchandise échangeable à l'échelle mondiale. « Mais je voulais savoir quel genre d'activités tu ferais pour subvenir aux besoins de ta famille quand tu ne pourras plus travailler ici », lui ai-je demandé à nouveau, sentant moi-même le poids inapproprié de mes mots. « Tu dois revenir ici pour voir ce qui va se passer, j'en n'ai aucune idée » ( “You need to come back here to see what is going to happen, I have no fucking idea”,), répondit-il brusquement avant de s'éloigner vers les autres hommes (Chipanga, juillet 2016)."</p>
</blockquote>
<p> </p>
<p align="justify"> </p>
<blockquote>
<p align="justify">Par conséquent, dans ce contexte très spécifique où l'on vit avec la précarité induite par l'extractivisme, plutôt que d'aborder la précarisation comme un point de mobilisation d'une politique de rupture, je la considère comme la non-politique de l'abandon. Au départ, l'idée de la réinstallation fonctionnait comme la promesse d'une « vie meilleure ». Cependant, plutôt que d'aboutir au « développement », Cateme a été conçue comme le revers constitutif de l'enclave néolibérale afin d'accueillir les populations dépossédées qui ne sont pas nécessaires au fonctionnement de l'espace extractiviste. Rendues inutiles, ces personnes, afin de se reproduire matériellement, n'ont d'autre choix que d'abandonner, temporairement ou définitivement, ce qui leur est donné par leur dépossession : maisons, électricité, puits d'eau, qui, dans un contexte de famine, cessent d'avoir une importance matérielle. Ces actes sont vécus en tension avec d'autres aspects de la vie tels que le centre de santé ou les écoles qui sont laissés derrière à Cateme. Néanmoins, cette adaptation à la précarité engendrée par la violence de l'extractivisme, puis reproduite par les personnes réinstallées elles-mêmes dans différents contextes socio-matériels, permet de vivre dans des conditions instables en marge de la frontière extractiviste. Cela exclut toutefois la possibilité d'être et de vivre autrement, et soutient les formations socio-matérielles actuelles des abstractions spatiales capitalistes à Tete.</p>
<p align="justify">La constitution de la précarité à Cateme a donc une fonction politique plus large. Comme les imaginaires nationaux du « développement » ne sont pas remis en question mais restent la seule possibilité d'une vie viable – même pour ceux qui sont rendus inutiles par la « volonté d'amélioration » –, la précarité et la non-politique de l'abandon qu'elle engendre stabilisent en fin de compte les rêves modernistes d'un développement néolibéral basé sur l'intensification des géographies de l'extractivisme. Les imaginaires d'une « bonne vie » sont associés à l'accumulation de capital extractif, même par ceux qui, ayant été dépossédés par ces processus, doivent gagner leur vie en cherchant de la nourriture « comme des animaux dans la brousse ». Dans ce contexte, les possibilités d'une politique dissidente qui remettrait en cause l'ordre spatial générateur de précarité sont éclipsées. C'est pourquoi il est nécessaire de mettre en évidence la non-politique d'une vie précaire. L'accent mis sur la nature dépolitisée de l'adaptation démontre une fermeture presque totale de la vie et des imaginaires d'un espace qualitativement différent que le développement du capital permet d'atteindre. Même si la production d'espaces abstraits recèle des possibilités latentes de pratiques de vie différentes et alternatives, et est donc contestable par nature – comme le théorisent Butler, Lefebvre et Rancière dans leurs différents vocabulaires conceptuels –, à Cateme, les possibilités de résistance et de politiques transformatrices sont actuellement éclipsées par la violence structurelle, symbolique et directe des abstractions spatiales capitalistes qui se déploient à travers l'extractivisme.</p>
</blockquote>
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        <title>Ian Angus : retour sur la guerre contre les &quot;commons&quot;</title>
        <author>
            <name>Dana HIlliot</name>
        </author>
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            <category term="Necropolitique"/>
            <category term="Ian Angus"/>
            <category term="Histoire"/>
            <category term="Capitalisme Global"/>
            <category term="(post-)Marxisme"/>

        <updated>2026-04-22T15:39:26+02:00</updated>
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                    <p><img src="https://outsiderland.com/carnets/traductions/media/posts/119/Capture-decran_2026-04-22_15-38-51.png" class="type:primaryImage" alt="" /></p>
                <p>Quelques extraits du livre de Ian Angus, <i>The war against the commons dispossession and resistance in the making of capitalism</i>, Monthly Review Press, New York 2023, qui fait la synthèse des dernières recherches sur les enclosures en Grande Bretagne et leur importance dans le déploiement du capitalisme. Il revient de manière convaincante sur les critiques adressées à Marx (le fameux passage à la fin du premier livre du Capital sur "L'accumulation initiale", expression dont on n'a pas saisi la portée ironique - Marx préfère parler, il le dit ailleurs, d' "expropriation originelle" :</p>
<p><br>Voir le premier appendice au livre de Ian Angus :</p>
<blockquote>
<p>En bref, Marx n’avait pas de « théorie de l’accumulation primitive ». Il a consacré huit chapitres du Capital à démontrer que les économistes politiques qui défendaient une telle théorie avaient tort, qu’il s’agissait d’un « conte de fées » inventé pour blanchir l’histoire réelle du capital. C’est pourquoi il a précédé les mots « accumulation primitive » de « soi-disant ».<br>La préférence de Marx pour l’expression « expropriation originelle » n’était pas qu’un simple jeu de mots. Cette expression traduisait sa conviction que « l’expropriation des producteurs directs de la terre – propriété privée pour les uns, absence de propriété de la terre pour les autres – est le fondement du mode de production capitaliste ».<br>La séparation continue de l’humanité de notre relation directe avec la terre n’était pas et n’est pas un processus pacifique : elle est écrite en lettres de sang et de feu.<br><br><br></p>
</blockquote>
<p>L'accent est mis sur les résistances qui ont accompagné dans les groupes expropriés (et exploités dans la foulée, devenant le prolétariat, et le salariat) ces enclosures.</p>
<p>La dernière section de l'ouvrage montre comment ce processus d'expropriation non seulement n'a jamais cessé durant deux siècles de capitalisme, mais se continue encore aujourd'hui, avec la même intensité catastrophique et destructrice. </p>
<p>Certains ouvrages de Ian Angus (militant et chercheur indépendant, dans la veine éco-marxiste, notamment rédacteur à <a href="https://climateandcapitalism.com/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">Climate and Capitalisme</a>, ont été traduits en français, notamment le déjà classique Face à l'anthropocène. Le capitalisme fossile et la crise du système terrestre, Ecosociété 2018, ou encore une très intéressante discussion (avec Simon Butler) sur l'obsession "démographique" et une critique du néomalhusianisme (si présent, encore aujourd'hui, même chez certains écologistes) : <em> Une planète trop peuplée ? Le mythe populationniste, l’immigration et la crise écologique</em>, Écosociété 2014.</p>
<p>Il est un des auteurs récurrents chez Monthy Review Press, qui publie aussi des auteurs importants comme John Bellamy Foster, Kohei Saito ou Michaël Lowy. <br>Si vous vous intéressez au courant écosocialiste, je vous conseille de lire les ouvrages listés dans <a href="https://climateandcapitalism.com/2019/07/27/20-essential-books-on-marxist-ecology/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">cette bibliographie proposée par la revue Climate and Capitalism</a>.<br><br></p>
<p class="western" align="left"><strong>fin du Chapitre 6 : <span lang="en-US">Empire et domaines</span></strong></p>
<blockquote>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">« La période des enclosures et des progrès agricoles », écrit l’historienne Corinne Fowler, « fut aussi celle de l’empire et de l’esclavage. La marchandisation des terres et la marchandisation des êtres humains allaient de pair. »</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">En 1962, l'économiste marxiste Ernest Mandel a calculé la somme des richesses que les pays européens ont extraites d'Afrique, des Amériques et d'Asie avant le XIXe siècle, telle qu'on la connaissait alors. « Le montant total dépasse le milliard de livres sterling, soit plus que le capital total de toutes les entreprises industrielles à vapeur qui existaient en Europe vers 1800 ! »</span><span style="color: #000080;"><span style="font-size: medium;"><span lang="en-US">. </span></span></span><span lang="en-US">Une étude plus récente d'Utsa Patnaik révèle qu'en 1801, le transfert annuel combiné de richesses des Antilles et de l'Inde vers la Grande-Bretagne représentait 86 % de la formation totale de capital britannique issue de l'épargne intérieure.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Ces chiffres illustrent avec force le rôle crucial de l'esclavage et du colonialisme dans le financement de la révolution industrielle : sans expropriation à l'échelle mondiale, le capitalisme industriel n'aurait pu se développer aussi rapidement et aussi largement. Cela ne signifie pas pour autant que les propriétaires de plantations et les nababs se soient précipités pour investir leur fortune dans les mines de charbon et les usines. Au contraire, la plupart s'étaient rendus aux Antilles ou en Inde pour gagner, voire voler, suffisamment d'argent afin d'acquérir ou de restaurer un domaine en Grande-Bretagne, et beaucoup y sont parvenus. L'argent qu'ils ont dépensé en consommation ostentatoire a indirectement contribué à la croissance industrielle britannique.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">La plupart des propriétaires de plantations esclavagistes dans les colonies britanniques des Caraïbes vivaient, comme l'écrit Stephanie Barczewski dans son histoire des manoirs de campagne anglais, « comme des gentilshommes campagnards », dans des manoirs de campagne britanniques – « symboles très grands, très puissants, très concrets de la richesse que l'Empire pouvait engendrer » Un absentéiste des Antilles pouvait compter sur un revenu régulier provenant du travail de ses esclaves, et la possession d'un domaine foncier anglais lui assurait sa position au sein de l'élite dirigeante.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">La richesse des Antillais [propriétaires absents de plantations caribéennes] devint proverbiale. On trouvait des communautés d'Antillais opulents à Londres et à Bristol… Les écoles publiques d'Eton, de Westminster, de Harrow et de Winchester regorgeaient de fils d'Antillais. Les voitures des planteurs étaient si nombreuses que, lorsqu'elles se rassemblaient, les Londoniens se plaignaient que les rues soient bloquées sur une certaine distance… Une héritière antillaise était une femme très convoitée.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">La plupart des nababs, en revanche, ne possédaient pas de terres en Inde susceptibles de leur procurer des revenus réguliers. La plupart de ceux qui rentrèrent en Angleterre avaient suffisamment économisé pour mener une vie de classe moyenne, mais une minorité, notamment ceux occupant des postes importants au sein de la Compagnie, avait pleinement profité de toutes les occasions pour obtenir des pots-de-vin, détourner les revenus de la Compagnie et gérer des entreprises privées en parallèle. P.J. Marshall estime que, durant les dernières décennies du XVIIIe siècle, les employés de la Compagnie envoyaient environ 500 000 livres sterling par an à des parents ou des agents en Angleterre. Cela représentait 3,5 % du revenu national britannique en 1770, une somme astronomique pour un si petit groupe d’hommes</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Après avoir amassé des fortunes en espèces ou en équivalents de trésorerie, souvent des diamants, les hommes d'affaires prospères de la Compagnie des Indes orientales, de retour en Grande-Bretagne, convertirent leur richesse en terres et en influence. Robert Clive empocha 276 000 £ en 1760 et 239 000 £ supplémentaires en 1767, constituant ainsi l'une des plus importantes fortunes personnelles d'Europe à l'époque. Il acquit plusieurs grands domaines, un titre de pair d'Irlande et un siège à la Chambre des communes, où il rejoignit une centaine d'autres députés ayant des liens avec l'Inde et la Compagnie des Indes orientales. </span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">L</span><span lang="en-US">es maisons de campagne — généralement d'immenses demeures — absorbèrent une grande partie de la richesse impériale, dans ce que Raymond Williams décrit comme « la phase extraordinaire d'extension, de reconstruction et d'agrandissement qui eut lieu au XVIIIe siècle ». Lorsque Lord Shelburne déclara, en 1778, qu'« il n'y avait guère dix miles consécutifs dans tout le pays où l'on ne voyait pas la maison et le domaine d'un riche Antillais », il exagérait, mais cette remarque montre que le lien entre l'esclavage et la formation de grands domaines était évident pour les contemporains.</span></p>
<p class="western" align="justify">D<span lang="en-US">es historiens ont récemment commencé à étudier ce lien, en utilisant les archives de la commission gouvernementale qui a versé des indemnités aux propriétaires d'esclaves lors de l'abolition de l'esclavage en 1834. Un rapport publié en 2020 par le National Trust, qui possède quelque deux cents demeures historiques, révèle que vingt-neuf de ses propriétés étaient directement liées à des personnes ayant reçu des indemnités, et qu'environ un tiers d'entre elles avaient des liens avec l'époque coloniale.</span><u></u></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Toujours en 2020, Community Land Scotland a publié une étude inédite sur l'implication des propriétaires d'esclaves dans les Highland Clearances, au cours desquelles des milliers de personnes furent expulsées pour créer des élevages de moutons et des réserves de chasse privées. On sait depuis longtemps que de nombreux anciens chefs de clan ont vendu des propriétés dans les Highlands entre 1810 et 1860. La nouvelle étude révèle que plus d'un tiers des terres des Highlands et des îles de l'ouest « ont été vendues à des personnes s'étant enrichies directement ou indirectement grâce à l'esclavage », et qu'« au moins 1 834 708 acres des Highlands et des îles de l'ouest – soit plus de la moitié de la superficie totale de la région et près de 10 % de la superficie totale de l'Écosse – ont appartenu à des familles ayant tiré d'importants bénéfices de l'esclavage ».</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Au XIXe siècle, certains des pires exemples de déportation se trouvent dans les propriétés des membres de la nouvelle élite esclavagiste… Le nombre total de personnes déportées par cette nouvelle élite… est très probablement supérieur à 5 000. Si l’on tient compte des agissements des familles claniques traditionnelles impliquées dans l’esclavage, ce chiffre sera bien plus élevé, presque certainement de l’ordre de plusieurs dizaines de milliers.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Ces chiffres incomplets, ne couvrant qu'une partie des Highlands, démontrent clairement le lien étroit entre le pillage impérial et les expulsions. L'expropriation brutale du travail des Africains et des Indiens a rendu possible l'expulsion des travailleurs anglais et écossais de leurs terres. Pour reprendre les mots de Marx, « l'esclavage déguisé des salariés en Europe avait besoin de l'esclavage pur et simple du Nouveau Monde comme socle ».</span></p>
</blockquote>
<p class="western" align="justify"><strong><span lang="en-US">Les Cottars – chapitre 8 :</span></strong></p>
<blockquote>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">L'équivalent écossais de l'agriculture en champ commun était </span><span lang="en-US"><i>le runrig </i></span><span lang="en-US">, où chaque fermier possédait une part de terre arable – généralement vingt ou trente acres – mais les parcelles (rigs) étaient redistribuées périodiquement, de sorte que personne ne disposait d'un usage permanent des meilleures terres. Les tâches essentielles, comme le labour, la moisson, l'extraction de la tourbe et la couverture des toits, étaient effectuées collectivement. La plupart des villages étaient entourés de communaux ou de friches, partagés pour le pâturage et la cueillette. </span><span lang="en-US">À </span><span lang="en-US">l'instar du système des champs ouverts en Angleterre, le runrig n'était pas une propriété collective, mais un </span><span lang="en-US"><i>droit collectif d'usage de la terre.</i></span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">En dessous des tenanciers dans la hiérarchie sociale se trouvaient </span><span lang="en-US"><i>les cottars </i></span><span lang="en-US">, qui possédaient quelques acres et une habitation, fournies par un fermier locataire selon la coutume en échange d'un travail saisonnier. En tant que sous-tenants, leur possession de la terre dépendait des coutumes locales, et si le tenancier perdait son bail, les cottars étaient généralement expulsés eux aussi. « En fin de compte, on pourrait même les décrire plus justement comme des "travailleurs" possédant une parcelle de terre plutôt que comme des "possédants". »</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Les tribunaux écossais ne reconnaissaient pas les droits traditionnels ni les droits coutumiers, ce qui permettait aux propriétaires d'imposer des changements quasiment à leur guise, sans que les locataires puissent faire appel. L'évolution concrète de ces changements variait selon les contextes locaux, mais certaines mesures furent mises en œuvre presque partout dans les Lowlands entre 1750 et 1800. Le loyer en espèces remplaça le paiement en nature ; les fermages multiples et le système de location à bail (runrig) furent abolis ; les petites exploitations furent regroupées en fermes plus importantes ; les terres communes furent privatisées ; et les baux écrits obligeaient les locataires à pratiquer la rotation des cultures, la fertilisation et d'autres pratiques visant à accroître la production.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Les locataires les plus volontaires et les plus compétents étaient récompensés par des baux plus longs et davantage de terres – des terres prises à d’autres considérés d’un œil moins favorable. C’est ainsi qu’une classe embryonnaire de métayers capitalistes commença à émerger – un groupe social qui avait tout intérêt à ce que ces changements soient couronnés de succès.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Corrigés de l'inflation, les loyers agricoles ont augmenté d'environ 1500 % entre 1660 et 1815, la majeure partie de cette hausse ayant eu lieu à la fin du XVIIIe siècle.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Dans la plupart des cas, les gestionnaires professionnels chargés de planifier et de mettre en œuvre les changements ont procédé avec prudence, en maîtrisant les coûts et en minimisant les résistances. « La tendance générale à la réduction du nombre de locataires, au regroupement en exploitations plus compactes et à l'agrandissement des fermes, s'est faite progressivement, par étapes, un processus qui pouvait souvent prendre plusieurs décennies. » Les baux </span><span style="color: #000080;"><a href="http://notes.xhtml/#footnotech8-20"><span lang="en-US">de </span></a></span><span lang="en-US">courte durée pouvaient être résiliés un à un, et les locataires incapables de payer des loyers plus élevés pouvaient être expulsés au besoin, permettant ainsi un regroupement progressif des grandes exploitations. Cela permettait au gestionnaire d'expérimenter et d'observer les résultats avant d'aller plus loin, d'étaler les coûts dans le temps et de réduire le risque de résistance organisée.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Ce processus a été qualifié de « démantèlement par larcin ». Il s'est déroulé légalement et discrètement, « mais a finalement eu le même effet à long terme que les épisodes dramatiques d'expulsion collective : beaucoup moins de personnes ayant un intérêt foncier à la fin du processus. » (Jusqu'aux années 1840, les expulsions étaient généralement appelées </span><span lang="en-US"><i>déplacements forcés </i></span><span lang="en-US">, mais </span><span lang="en-US"><i>le terme de démantèlement </i></span><span lang="en-US">est ensuite devenu le terme courant pour désigner le déplacement des occupants par les propriétaires.)</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Les plus durement touchés furent les métayers, qui représentaient environ la moitié de la population rurale en 1750. Leurs terres furent intégrées aux nouvelles grandes exploitations agricoles, et les terres communes dont ils dépendaient furent encloses. Leurs maisons furent démolies et les pierres servirent à la construction des digues qui séparaient les champs enclos. En quelques décennies seulement, une classe sociale dont le travail était essentiel à l'ancien ordre disparut.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Les familles de cottars, qui constituaient la principale formation sociale dans les campagnes avant 1750 environ, avaient complètement disparu du système au début du XIXe siècle. Les domestiques mariés salariés, engagés pour un an, et les domestiques célibataires, hommes et femmes, embauchés pour six mois, représentaient désormais la grande majorité de la main-d'œuvre agricole. Il y avait toujours eu quelques domestiques sans terre dans les fermetouns (villages agricoles), mais leur nombre avait alors considérablement augmenté, formant une véritable armée rurale qui surpassait en nombre tous les autres travailleurs.</span></p>
</blockquote>
<p class="western" lang="en-US" align="justify"> </p>
<p class="western" align="justify"><strong><span lang="en-US">Chapitre 9 – les lois sur le braconnage</span></strong></p>
<p class="western" lang="en-US" align="justify"> </p>
<blockquote>
<h3 class="western" align="justify"><span lang="en-US">Class Law</span></h3>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Les lois sur la chasse ont criminalisé des droits traditionnels qui, comme l'écrit l'historien de l'économie Michael Perelman, « étaient loin d'être négligeables pour les populations rurales pauvres. Pour elles, la chasse était un moyen important de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille, et non un simple loisir. En ce sens, les lois sur la chasse s'inscrivaient dans un mouvement plus vaste visant à priver de larges pans de la population rurale de leurs moyens de production traditionnels. »</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Précisément parce que la chasse était si importante pour la vie de la grande majorité de la population, les lois forestières et cynégétiques étaient difficiles à appliquer. Les pauvres continuaient de chasser dans les forêts royales et sur les terres de leurs seigneurs, et aucune force de police n'était là pour les en empêcher. Avec le temps, la plupart des autorités locales conclurent que le coût et les efforts nécessaires pour capturer, condamner et emprisonner les contrevenants ne valaient pas la peine. Comme le déplorait une loi de 1603, « la bourgeoisie et les hommes de peu de valeur » qui chassaient illégalement n'avaient « pas les moyens de payer lesdites amendes », ni de « répondre aux frais et aux charges de quiconque les dénoncerait et les poursuivrait », si bien que « peu de poursuites ont été engagées en vertu desdites lois »</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Durant la guerre civile et le Commonwealth, les roturiers et les soldats tuaient librement des cerfs et d'autres animaux sauvages pour se nourrir, et la notion même de chasse réglementée disparut. Bien après le XVIIIe siècle, « les anciens se souvenaient encore des libertés scandaleuses accordées à l'époque du Commonwealth, lorsque les cerfs étaient abattus en masse, le Grand Parc transformé en exploitations agricoles et les forestiers avaient étendu leurs "droits" au-delà de toute imagination. »</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Une nouvelle ère, plus brutale, de la législation sur la chasse a débuté avec la </span><span lang="en-US"><i>loi An Act. Cette loi a inauguré une nouvelle ère, plus sévère, en matière de réglementation de la chasse.</i></span> <span lang="en-US"><i>Pour une meilleure préservation du gibier </i></span><span lang="en-US">en 1671 </span><span style="color: #000080;"><a href="http://notes.xhtml/#footnotech9-8"><span lang="en-US">, une</span></a></span><span style="color: #000080;"><sup><span style="font-size: medium;"> </span></sup></span><span lang="en-US">loi instaura des conditions de propriété plus restrictives pour les chasseurs : une terre en pleine propriété d’une valeur de 100 £ par an, ou une terre louée d’une valeur de 150 £ par an, des sommes qui représentaient plusieurs fois le salaire d’un ouvrier. La peine pour chasse illégale fut fixée à trois fois la valeur du gibier, aux frais de justice et à trois mois d’emprisonnement. «</span><span lang="en-US"><i> Avec </i></span><span lang="en-US">cette condition de propriété, on pouvait abattre des lièvres en toute impunité, même en jetant les carcasses à la pourriture ; </span><span lang="en-US"><i>sans </i></span><span lang="en-US">elle, on était considéré comme un criminel si l’on prenait un seul lièvre alors que sa famille mourait de faim."</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US"><span style="color: #000080;"><u>L</u></span><a name="footnotech9-10-backlink_Copie_1" style="color: var(--text-primary-color); font-family: var(--editor-font-family); font-size: inherit; font-weight: var(--font-weight-normal);"></a></span><span lang="en-US">'innovation la plus marquante de la loi de 1671 conférait des pouvoirs de répression aux gardes-chasse employés par les propriétaires terriens. Outre la capture des braconniers, les gardes-chasse pouvaient perquisitionner les domiciles sans mandat et confisquer et détruire les chiens, fusils, filets, pièges ou autres équipements susceptibles d'être utilisés pour la chasse ou la pêche. Un braconnier présumé pouvait être condamné sur le seul témoignage sous serment d'un témoin, souvent le garde-chasse qui l'avait accusé. Une loi ultérieure accordait au témoin la moitié de toute amende perçue et autorisait les gardes-chasse et leurs assistants à utiliser la force qu'ils jugeaient nécessaire pour appréhender les braconniers </span><span style="color: #000080;"><u><a href="http://notes.xhtml/#footnotech9-10"><sup><span style="font-size: medium;"><span lang="en-US">.</span></span></sup></a></u></span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">De ce fait, comme le souligne Peter Munsche, « outre leur rôle de procureurs, les membres de la gentry commandaient également un corps de gardes-chasse chargés d’empêcher les personnes non qualifiées de chasser ou même de posséder les moyens de chasser. »</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">En résumé, le garde-chasse était un agent de police. En effet, mis à part les agents des douanes, il était ce qui se rapprochait le plus d'un représentant professionnel de l'ordre public dans l'Angleterre rurale avant le milieu du XIXe siècle. Ce qui rendait le garde-chasse véritablement unique, c'est que, contrairement à l'agent des douanes, il était un employé privé. Il faisait appliquer la loi, non pas au service de l'État, mais pour le compte du seigneur du manoir </span><span style="color: #000080;"><u><a href="http://notes.xhtml/#footnotech9-12"><sup><span style="font-size: medium;"><span lang="en-US">.</span></span></sup></a></u></span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Les populations rurales pauvres vouaient une haine féroce aux gardes-chasse, une haine que les générations futures d'ouvriers éprouveraient envers les briseurs de grève et les hommes de main de Pinkerton. Ces gardes-chasse étaient connus pour leurs demandes de pots-de-vin, leurs falsifications de preuves et leurs agressions violentes – et, bien souvent, pour braconner davantage que les personnes qu'ils arrêtaient. Même un garde-chasse juste et honnête était haï, car il incarnait un système qui les privait de moyens de subsistance, un système où nombre d'hommes et de femmes pauvres étaient fouettés, emprisonnés, déportés en Australie, voire exécutés, pour avoir tenté de nourrir leur famille.</span></p>
</blockquote>
<p class="western" align="justify"><strong><span lang="en-US">Chapitre 10 (Remettre en question la révolution)</span></strong></p>
<blockquote>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">La population de l'Angleterre et du Pays de Galles a quasiment doublé entre 1500 et 1740. Elle a augmenté de plus de 50 % entre 1740 et 1800, puis de plus de 200 % au cours des cinquante années suivantes. Ainsi, après deux siècles d'abondance, la production alimentaire par personne a chuté de façon spectaculaire après 1740. Tout au long de la révolution industrielle, « la production des exploitations agricoles anglaises n'a pas suivi le rythme de la croissance démographique » </span></p>
<p class="western" align="justify"><a name="footnotech10-16-backlink_Copie_1"></a> <span lang="en-US">À une époque décrite comme un âge d'or pour l'aristocratie foncière, la plupart des gens survivaient à peine. Un homme adulte exerçant un travail physique pénible — c'est-à-dire la plupart des hommes — avait besoin de 3 200 à 3 550 calories par jour. Toute la nourriture produite en Angleterre ou importée aurait permis un </span><span lang="en-US"><i>apport moyen </i></span><span lang="en-US">(médian) de 3 200 calories par personne et par jour. De fait, la moitié de la population mangeait moins, et beaucoup beaucoup moins.</span></p>
<p class="western" align="justify"><a name="footnotech10-17-backlink_Copie_1"></a> <span lang="en-US">La plupart des ouvriers et des travailleurs agricoles étaient malnutris : leur santé était moins bonne et ils mouraient plus jeunes que leurs ancêtres un siècle auparavant. « Entre 1800 et 1815, la taille moyenne des Anglaises nées en milieu rural a diminué de plus de 1,9 cm et celle des Anglaises nées en milieu urbain de 1,3 cm. » </span><span style="color: #000080;"><u><a href="http://notes.xhtml/#footnotech10-17"><sup><span style="font-size: medium;"><span lang="en-US">¹⁷ </span></span></sup></a></u></span><span lang="en-US">Même après la fin de l’inflation des prix alimentaires, les rapports officiels montraient que « le régime alimentaire de la grande majorité des familles des ouvriers agricoles est inférieur au minimum nécessaire pour éviter les maladies liées à la famine. » </span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Plus de la moitié du revenu de la plupart des familles ouvrières était consacrée à l'achat de farine et de pain. Ainsi, les années de mauvaises récoltes et de flambée des prix, la consommation réelle chutait bien en dessous de la moyenne à long terme. L'historien Douglas Hay estime que, même aux prix normaux, 10 % de la population n'aurait pas pu acheter suffisamment de pain pour maintenir la santé de sa famille. « Lors des années difficiles, peut-être que 20 % de la population n'auraient pas pu, sans aide, acheter suffisamment de pain, même en supprimant toutes les autres dépenses… lors d'une année particulièrement difficile, 45 % de la population entière pouvait basculer dans une telle misère. » </span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Outre la hausse à long terme du prix du pain après 1750, les prix ont flambé lors des années de mauvaises récoltes, entraînant des émeutes généralisées en 1756-57, 1766-67, 1773, 1782, 1795 et 1800-1801. Les gens dont les grands-parents ruraux avaient abattu des clôtures et des haies pour défendre le droit de </span><span lang="en-US"><i>cultiver de la nourriture </i></span><span lang="en-US">se battaient maintenant dans les villes pour le droit d' </span><span lang="en-US"><i>acheter de la nourriture </i></span><span lang="en-US">.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Les émeutiers, lorsqu'ils eurent pris le contrôle de la situation, n'usèrent pas de leur force pour piller les magasins : ils organisèrent la distribution, vendant les denrées saisies à des prix qu'ils jugeaient équitables et remettant le produit de la vente aux propriétaires. Ils ne volèrent pas : ils fixèrent les prix et, lorsque le propriétaire d'un magasin de provisions se dirigeait vers un marché plus cher, ils arrêtèrent ses charrettes et l'obligèrent à vendre sur place </span><span style="color: #000080;"><u><a href="http://notes.xhtml/#footnotech10-20"><sup><span style="font-size: medium;"><span lang="en-US">.</span></span></sup></a></u></span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Comme l'écrit E.P. Thompson, pour les travailleurs, « il paraissait “contre nature” que quiconque puisse profiter des besoins d'autrui… En période de disette, les prix des “produits de première nécessité” devaient rester à leur niveau habituel, même si la quantité disponible diminuait. » Les émeutes de la faim étaient des tentatives d'imposer cette « économie morale » à une société dont les dirigeants la rejetaient. « L'avènement de la nouvelle économie politique du marché libre a également marqué l'effondrement de l'ancienne économie morale de la subsistance. »</span></p>
</blockquote>
<p class="western" lang="en-US" align="justify"> </p>
<p class="western" align="justify"><strong><span lang="en-US">chapitre 10 : Voler le sol du monde (l'externalisation de la famine)</span></strong></p>
<blockquote>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Loin de nourrir les pauvres grâce à une production nationale accrue, le système alimentaire britannique, durant les années de la réforme des enclosures parlementaires, a connu ce que l'historien de l'alimentation Chris Otter appelle un « passage radical à l'externalisation ». Dans </span><span lang="en-US"><i>son ouvrage *Diet for a Large Planet </i></span><span lang="en-US">*, Otter documente la transition de l'Angleterre, d'un pays qui non seulement autosuffisait en nourriture mais exportait également des denrées alimentaires durant la première moitié du XVIIIe siècle, à un pays fortement dépendant des importations alimentaires, principalement en provenance de ses colonies, au XIXe siècle.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">L'industrialisation, l'urbanisation et la croissance démographique précoces [de la Grande-Bretagne], combinées à l'abondance des combustibles fossiles, à un vaste empire et à une économie politique libérale, ont créé les conditions dans lesquelles l'idée d'utiliser la planète entière comme source de nourriture est devenue concevable, viable et systémiquement ancrée…</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Le volume des importations alimentaires britanniques a presque été multiplié par huit entre 1850-1852 et 1910-1912, représentant alors environ les deux cinquièmes de la valeur totale des importations britanniques. Plus des quatre cinquièmes du pain consommé en Grande-Bretagne provenaient de céréales importées en 1909. </span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Dans son ouvrage de 1848, </span><span lang="en-US"><i>Principes d'économie politique, </i></span><span lang="en-US">le philosophe et économiste John Stuart Mill écrivait que « l'Angleterre […] ne dépend plus de la fertilité de son propre sol pour maintenir son taux de profit, mais du sol du monde entier ». Autrement dit, l'Angleterre a évité une famine de masse pendant la révolution industrielle en pillant les sols et en affamant les populations de ses possessions impériales.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">La Grande-Bretagne en vint à contrôler, exploiter et métaboliser d'énormes quantités de produits alimentaires d'origine animale et végétale. Elle pouvait priver de nourriture les populations affamées ou leur en fournir en dictant les conditions de distribution. Il en résulta une violence larvée en Irlande (1845-1850) et en Inde (1876-1878, 1896-1902, 1943-1945). Les crises étaient initialement provoquées par des épidémies ou des crises climatiques frappant des populations en situation de précarité économique extrême. Les Britanniques profitèrent de ces crises pour accentuer la marchandisation, la dépaysation et le dépeuplement de ces zones de fracture et les intégrer à leurs systèmes agroalimentaires.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">La famine était en réalité externalisée. On peut estimer, de façon prudente, le nombre de morts en Irlande et en Inde au XIXe siècle à environ 13 millions de personnes.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">La première source importante d'importations alimentaires fut l'Irlande, première colonie anglaise. Au XVIIe siècle, les dirigeants anglais confisquèrent plus de trois millions d'acres de terres agricoles irlandaises. Les propriétaires terriens catholiques irlandais possédaient 59 % des terres en 1641, 14 % en 1703 et moins de 5 % en 1750.</span><span style="color: #000080;"><sup><span style="font-size: medium;"> </span></sup></span><span style="color: #000080;"><span lang="en-US">Plus </span></span><span lang="en-US">de la moitié de ces nouveaux propriétaires étaient des Anglais absentéistes qui vendaient les produits de leurs terres à des marchands anglais. Comme le soulignait Marx, l'Irlande n'était « qu'une région agricole anglaise, séparée par une vaste étendue d'eau du pays auquel elle fournit céréales, laine, bétail et recrues industrielles et militaires » </span><span style="color: #000080;"><u><a href="http://notes.xhtml/#footnotech10-26"><sup><span style="font-size: medium;"><span lang="en-US">.</span></span></sup></a></u></span></p>
<p class="western" align="justify"><a name="footnotech10-27-backlink_Copie_1"></a><span lang="en-US">Alors que des millions de paysans et d'ouvriers agricoles irlandais subsistaient grâce aux pommes de terre et au lait écrémé, les céréales, le bœuf, le porc, le beurre et le fromage provenant des fermes de leurs propriétaires étaient expédiés par-delà la mer d'Irlande. Les exportations de denrées alimentaires vers l'Angleterre augmentèrent de 250 % entre 1760 et 1790, et dans les années 1840, les trois cinquièmes de la production alimentaire annuelle irlandaise étaient exportés. Les profits n'étaient pas réinvestis en Irlande ; ils partaient eux aussi en Angleterre. En 1804, une commission parlementaire estima que 2 millions de livres sterling par an (soit plus de 200 fois la somme actuelle) transitaient des domaines irlandais vers les seigneurs, la gentry et les marchands anglais qui en étaient propriétaires </span><span style="color: #000080;"><u><a href="http://notes.xhtml/#footnotech10-27"><sup><span style="font-size: medium;"><span lang="en-US">.</span></span></sup></a></u></span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Les aliments provenant des colonies tropicales devinrent également une part importante de l'alimentation de la classe ouvrière britannique. Le thé de Chine, sur lequel la Compagnie des Indes orientales détenait le monopole, était la boisson non alcoolisée la plus consommée, et le sucre des Antilles fournissait environ 4 % des calories en 1800. Kenneth Pomeranz estime qu'il aurait fallu au moins 1 300 000 acres pour produire la même quantité de calories sur les terres agricoles anglaises. À la fin du XIXe siècle, la Grande-Bretagne importait la majeure partie du blé cultivé sur quelque 26 millions d'acres de terres agricoles indiennes, et plus des quatre cinquièmes de la farine utilisée pour faire du pain en Grande-Bretagne étaient moulus à partir de céréales importées.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Comme nous l'avons vu au </span><span style="color: #000080;"><u><a href="http://chapter6.xhtml/"><span lang="en-US">chapitre 6 </span></a></u></span><span lang="en-US">, Utsa Patnaik a minutieusement documenté les mécanismes et l'ampleur du transfert de richesses de l'Inde vers la Grande-Bretagne sur deux siècles. Ces recherches constituent un élément essentiel de son argumentation plus large, qui réfute le mythe d'une révolution agricole ayant nourri les Britanniques pauvres et rendu possible la révolution industrielle. Elle écrit : « Première nation industrielle, la Grande-Bretagne souffrait d'une pénurie alimentaire dès les années 1790, avant même le début de la première phase de la révolution industrielle. Seule l'augmentation des importations alimentaires en provenance de sa colonie la plus proche, l'Irlande, et des importations de denrées alimentaires et de matières premières en provenance de ses possessions coloniales tropicales des Antilles et de l'Inde, a permis à sa transition industrielle de se poursuivre. »</span></p>
</blockquote>
            ]]>
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        <title>Soren Brandes : de Friedman à Trump</title>
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            <name>Dana HIlliot</name>
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        <updated>2026-04-21T20:22:59+02:00</updated>
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                    Soren Brandes, « The Market’s People : Milton Friedman and the Making of Neoliberal Populism », in : William Callison and Zachary Manfredi (ed.),&hellip;
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                <p class="western" align="justify">Soren Brandes, « The Market’s People : Milton Friedman and the Making of Neoliberal Populism », in : <span lang="en-US">William Callison and Zachary Manfredi </span><span lang="en-US">(ed.)</span><span lang="en-US">, </span><span lang="en-US"><i>Mutant Neoliberalism. Market Rule and Political Rupture</i></span><span lang="en-US">, </span><span lang="en-US">Fordham University Press, 2020</span></p>
<p class="western" align="justify"><strong><span lang="en-US">De Friedman à Trump : Tirer les leçons du néolibéralisme</span></strong></p>
<blockquote>
<p align="justify"><span lang="en-US">Parlons du marais. Le marais est un modèle économique… C’est un donateur, un consultant, un lobbyiste de K Street, un politicien… 7 des 9 comtés les plus riches d’Amérique entourent Washington, DC… [Le marais] est la classe politique permanente représentée par les deux partis.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Lorsque l’analyste politique Thomas Frank a entendu ces mots, prononcés par Steve Bannon lors d’une interview accordée à Charlie Rose sur la chaîne CBS peu après la fin du mandat de M. Bannon à la Maison Blanche, il a été choqué. Les récits de M. Bannon sur l’élite kleptocratique de Washington ne lui semblaient que trop familiers : Frank, un auteur résolument de gauche, avait écrit sur ces mêmes riches comtés qui entourent D.C. dans son livre de 2008 The Wrecking Crew, et se demandait maintenant « Est-ce que ce sont mes mots qui sortent de la bouche de Steve Bannon ? »</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">M. Bannon pourrait toutefois s’appuyer sur une tradition nettement non gauchiste pour dépeindre Washington comme un “marécage”. Par exemple, une séquence de l’épisode « Who Protects the Worker » de l’émission Free to Choose raconte la même histoire. Dans une voix off sur des images de manoirs avec piscines et courts de tennis, Friedman explique :</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">À une demi-heure de route de Washington, vous arrivez dans le comté de Montgomery, où vivent de nombreux hauts fonctionnaires. Le revenu familial moyen y est le plus élevé de tous les comtés des États-Unis. Parmi les personnes qui vivent ici et qui ont un emploi, une sur quatre travaille pour le gouvernement fédéral. Comme tous les fonctionnaires, ils bénéficient de la sécurité de l’emploi, de salaires liés au coût de la vie, d’un bon plan de retraite, également lié au coût de la vie, et nombre d’entre eux parviennent à bénéficier également de la sécurité sociale, devenant ainsi des bénéficiaires à double titre. Nombre de leurs voisins sont également présents grâce au gouvernement fédéral : Membres du Congrès, lobbyistes, cadres supérieurs d’entreprises ayant des contrats avec le gouvernement. L’expansion du gouvernement s’accompagne de celle du quartier. Le gouvernement protège ses travailleurs tout comme les syndicats protègent leurs membres, mais tous deux le font aux dépens de quelqu’un d’autre.</span></p>
<p class="western" align="justify"><a name="filepos265616"></a><a name="filepos266117"></a> <span lang="en-US">Comme nous pouvons le voir ici, le trope du “marécage” de Washington est déjà présent dans le populisme néolibéral comme dans la propagande trumpienne d’aujourd’hui. Il s’agit d’une manière de raconter le conflit de classe en pointant l’intervention du gouvernement non pas comme une source possible de soulagement, mais plutôt comme la cause de l’exploitation. Ces continuités permettent de comprendre le populisme de droite d’aujourd’hui comme une continuation et une revitalisation du néolibéralisme plutôt qu’une réaction antithétique à celui-ci. Si nous comprenons le néolibéralisme principalement comme un mode de gouvernance technocratique sans prêter attention à ses aspects populaires et légitimants, nous pourrions conclure, comme le fait William Davies, que le nouveau populisme de droite de Trump et du Brexit, parce qu’il est dirigé contre les élites expertes, est également « ardemment anti-néolibéral</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos302654"><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"> » 81</span></span></a></u></span><span lang="en-US">. Davies identifie ainsi entièrement le néolibéralisme à son incarnation technocratique en tant qu’idéologie de gouvernance rarement remise en question dans les décennies qui ont précédé les révoltes populaires des années 2010. Mais cela risque de sous-estimer les continuités entre l’ère néolibérale et celle dans laquelle nous entrons actuellement. En y regardant de plus près, ces continuités sont évidentes non seulement au niveau du personnel et de l’infrastructure,</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos302862"><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"> 82 </span></span></a></u></span><span lang="en-US">ou au niveau de l’idéologie, mais aussi au niveau des imaginaires populaires correspondants – du moins en partie.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">En effet, cette figure est manifestement absente des réinventions actuelles du populisme : le marché. Apparemment, après avoir continuellement échoué à tenir ses promesses de « protéger le travailleur » et de soulager l’homme ordinaire, le marché, même s’il est encore facile à trouver dans les programmes et les propositions politiques des partis, ne suscite plus suffisamment d’intérêt populaire pour être au premier plan du discours populiste de droite. Ce qui, dans le cas de Friedman, était encore un populisme largement dépersonnalisé dépend désormais de la figure du leader populiste. Le rôle de l’abstraction positive est désormais joué par la nation, inséparable comme elle l’est des constructions racialisées de l'“autre”. Néanmoins, aujourd’hui comme hier, la critique anti-élitiste exprimée par le populisme néolibéral comme par le populisme de droite pourrait bien être la partie la plus efficace de son message.</span></p>
<p class="western" align="justify"><a name="filepos267815"></a><span lang="en-US">J’ai soutenu que le néolibéralisme, en s’engageant activement dans les médias et la politique de masse, a articulé sa propre version du populisme, remettant en question le discours sous-jacent légitimant les versions du milieu du siècle de la social-démocratie. En se concentrant sur les aspects populaires du discours néolibéral, on découvre les cas où les néolibéraux, plutôt que d’essayer de limiter la souveraineté démocratique, l’utilisent activement. Ce n’est que si nous nous intéressons aux « sources distinctives de légitimité du néolibéralisme</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos303565"><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"> » </span></span></a></u></span><span lang="en-US">que nous pourrons prendre pleinement en compte le régime néolibéral et développer des moyens stratégiques de s’y opposer. Il pourrait s’avérer qu’au lieu de chercher à établir « quelque chose comme son propre Mont Pèlerin</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos303855"><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"> »</span></span></a></u></span><span lang="en-US">, ou de simplement remplacer les élites technocratiques néolibérales par des élites non néolibérales plus “capables”, la gauche doit remettre en question les engagements populaires du néolibéralisme, tant sur le plan discursif que structurel. Apprendre du néolibéralisme, dans ce sens, implique de comprendre comment il a entraîné un réalignement du sentiment populaire </span><span lang="en-US">et q</span><span lang="en-US">uelles tensions dans cet alignement pourraient être utilisées comme des fissures et des coins pour le contester. Enfin, prendre le populisme néolibéral au sérieux devrait nous faire prendre conscience que la démocratie – y compris son potentiel d’expression du mécontentement populaire et de création d’une transformation fondamentale – est non seulement toujours vivante, mais qu’elle est aussi notre seul moyen de sortir de la condition néolibérale.</span></p>
</blockquote>
            ]]>
        </content>
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        <title>Melinda Cooper, L’organisation du travail sous les nazis </title>
        <author>
            <name>Dana HIlliot</name>
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        <updated>2026-04-21T18:08:53+02:00</updated>
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                    Melinda Cooper : Anti-Austerity on the Far Right, in William Callison and Zachary Manfredi (ed.), Mutant Neoliberalism. Market Rule and Political&hellip;
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                <p class="western" align="justify">Melinda Cooper : <i>Anti-Austerity on the Far Right,</i> in<i> </i><span lang="en-US">William Callison and Zachary Manfredi (ed.)</span><span lang="en-US"><i>, Mutant Neoliberalism. Market Rule and Political Rupture, </i></span><span lang="en-US">Fordham University Press, 2020</span><span lang="en-US"><i>.</i></span></p>
<p class="western" align="justify"><i>L</i><i>’organisation du travail sous les nazis</i> (modèle du nationalisme social opposé au nationalisme néolibéral)</p>
<blockquote>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Ces premiers succès semblent confirmer la sagesse de la stratégie nationale-socialiste vis-à-vis du monde du travail. Pendant la dépression, les nationaux-socialistes avaient ciblé leur message anti-austérité sur la population excédentaire de chômeurs de longue durée en Allemagne, dans l’espoir d’exploiter l’effondrement des syndicats pour gagner les circonscriptions traditionnelles du parti communiste.</span><span style="color: #000080;"><a href="#filepos494319"> </a></span><span lang="en-US">Au pouvoir, ils ont poursuivi une politique autoritaire de plein emploi qui a criminalisé les grèves, interdit les syndicats et réintroduit la semaine de travail de quarante heures, mais qui a également (sous l’administration d’un nouveau Conseil du travail) mis fin à la chute libre des salaires des travailleurs et, au moins pendant les cinq premières années du régime nazi, a poussé les salaires à la hausse de façon constante.</span><span style="color: #000080;"><a href="#filepos494519"> </a></span><span lang="en-US">Les femmes ont été cajolées ou forcées à retourner au foyer par l’utilisation de prêts au mariage ou par le bannissement pur et simple des postes qu’elles avaient “volés” aux hommes qui travaillaient.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">En revanche, ceux qui restaient sans travail légitime en dépit des programmes nazis d’aide sociale au travail étaient traités sans pitié. En refusant apparemment les avantages d’un plein emploi (même forcé), les chômeurs volontaires et les personnes employées illégalement confirmaient leur position de surplus irrécupérable et étaient traités comme tels.</span><span style="color: #000080;"><a href="#filepos495229"> </a></span><span lang="en-US">Les sans-abri, les vagabonds, les itinérants, les mendiants, les criminels et les prostituées étaient persécutés ou internés parce qu’ils semblaient incarner l’horreur d’un travail non (re)productif, sans emploi ou peut-être perversement (re)productif à une époque où tout le travail devait être mis au service des objectifs de la (re)production nationale. Dans certains cas, il s’agissait d’une improductivité de la volonté – les “asociaux” qui refusaient tout simplement de travailler ou qui choisissaient une vie de sans-abri et de vagabondage malgré les efforts les plus acharnés pour les réhabiliter. Dans d’autres cas, l’inaptitude au travail productif semblait représenter un trait biologique bien ancré qui ne pouvait être éradiqué que par la stérilisation ou l’extermination – c’était le cas des Sinti et des Roms itinérants et “sombres”, des malades mentaux et des handicapés.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Les homosexuels, quant à eux, étaient considérés comme une menace directe pour l’avenir reproductif de la nation et étaient condamnés à la rééducation, à la castration volontaire et, en cas de refus, à l’extermination dans les camps de concentration.</span><span style="color: #000080;"><a href="#filepos495836"> </a></span><span lang="en-US">Les nazis considéraient l’homosexualité comme un échec de la volonté de procréation (les lesbiennes étaient moins durement persécutées parce que la « volonté de procréer » était supposée être masculine ; les femmes étaient simplement les destinataires de cette volonté et restaient donc reproductrices malgré leurs préférences sexuelles).</span><span style="color: #000080;"><a href="#filepos496326"> </a></span><span lang="en-US">Les femmes pouvaient toutefois menacer cette volonté de procréation masculine en choisissant l’avortement. Ce n’est pas pour rien que lorsque le Troisième Reich a intensifié sa persécution des homosexuels et des lesbiennes après 1936, il l’a fait sous l’égide de l’Office du Reich pour la lutte contre l’homosexualité et l’avortement : l’homosexualité a été classée, au même titre que l’avortement, comme un retrait du travail reproductif de la nation.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Les Juifs occupaient une position particulière dans le panthéon nazi des menaces à la reproduction nationale : si d’autres étaient persécutés en vertu de leur identification à la main-d’œuvre improductive, les Juifs étaient désignés comme la personnification du capital improductif. Leur absence présumée d’allégeance à l’État-nation, la précarité même de leurs prétentions à la citoyenneté, semblaient démontrer une affinité élective avec les qualités de déracinement et de destruction de la nation des flux de capitaux financiers.</span><span style="color: #000080;"><a href="#filepos496603"> </a></span><span lang="en-US">Leur position de rentiers et de banquiers professionnels était présentée comme la preuve qu’eux – et non les Allemands au chômage de la fin de la République de Weimar – étaient les véritables parasites, les agents d’un capital improductif et stérile se nourrissant des énergies vitales de la nation.</span><span style="color: #000080;"><a href="#filepos496929"> </a></span><span lang="en-US">Par conséquent, le traitement qui leur était réservé ressemblait à une tentative macabre de retourner l’expérience allemande de l’austérité contre ses prétendus agents causaux : le dénuement extrême, la quasi-famine qui avait frappé l’ensemble de la classe ouvrière (qui, bien sûr, incluait les Juifs) seraient désormais réservés aux Juifs en particulier.</span><span style="color: #000080;"><a href="#filepos497264"> </a></span><span lang="en-US">Les prétendus agents du régime international de l’étalon-or seraient dépossédés de force de leur or et forcés de travailler jusqu’à l’os, comme les Allemands l’avaient été pendant les années déflationnistes de la fin de la République de Weimar.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">L’expulsion et la dépossession de ces populations excédentaires étaient essentielles au succès du programme économique des nazis : à moins de mettre en œuvre un programme de redistribution à grande échelle, le régime aurait difficilement pu assurer le « plein emploi » et l’augmentation des salaires s’il n’avait pas étroitement circonscrit la population des travailleurs légitimement productifs. Il ne s’agit donc pas pour les nazis de proposer une solution « purement idéologique » à la crise de la dette au lieu d’une solution authentiquement économique, mais plutôt que leur solution économique a pris la forme d’une xénophobie rigoureuse, où “xenos” fait référence à la panoplie de figures excédentaires – raciales, sexuées et sexuelles – à exclure de la nation biologique. L’innovation de l’économie nazie a été de défier les diktats du capitalisme libéral tout en défendant les profits du grand capital industriel et en n’apportant qu’une perturbation minimale à la répartition existante des richesses entre les citoyens allemands. Pour ce faire, ils ont eu recours à la finance non conventionnelle – interdite par le régime libéral de l’étalon-or – pour stimuler l’investissement public et restreindre soigneusement la classe de personnes qualifiées pour en bénéficier.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Nous pouvons ici proposer une définition minimale du fascisme en tant que formation économique hétérodoxe, distincte des méthodes tout aussi hétérodoxes du keynésianisme ou du socialisme. La politique anti-austérité de l’extrême droite se définit par la tentative de surmonter la menace de la déflation sans menacer substantiellement la distribution existante des richesses et des revenus. Les nationaux-socialistes étaient prêts et (grâce à la prise du pouvoir exécutif) spectaculairement capables d’entreprendre les expériences les plus non conventionnelles en matière de politique monétaire et fiscale, au mépris total de l’étalon-or libéral. Mais leur antipathie pour le libéralisme économique ne s’est jamais étendue à la question de l’inégalité économique en tant que telle. Dans la mesure où ils discernaient des inégalités économiques de richesse et de revenu, ils les réfractaient à travers le prisme des conflits ethniques, biologiques ou culturels et les présentaient comme une distinction innée entre le citoyen (re)productif et le non-citoyen non (re)productif ou illégitimement (re)productif. Le véritable Allemand était (re)productif par nature et par droit ; les Juifs, les Sinti, les Roms, les communistes et les homosexuels étaient des menaces biologiques à la (re)production légitime de la nation. Une fois ce travail de traduction accompli, il était possible d’imaginer que les tendances à la crise du capitalisme (qui se manifestent par des excédents récurrents de travailleurs au chômage ou sous-employés) pouvaient être résolues de manière permanente et définitive par l’exclusion des figures définies comme excédentaires par nature.</span></p>
</blockquote>
            ]]>
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        <title>Wendy Brown : la queue du scorpion néolibéral</title>
        <author>
            <name>Dana HIlliot</name>
        </author>
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            <category term="Wendy Brown"/>
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        <updated>2026-04-21T17:58:52+02:00</updated>
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                <p class="western" align="justify">Wendy Brown, <i>Neoliberalism’s Scorpion Tail, </i><i>in </i><span lang="en-US">William Callison and Zachary Manfredi (ed.)</span><span lang="en-US"><i>, Mutant Neoliberalism. Market Rule and Political Rupture, </i></span><span lang="en-US">Fordham University Press, 2020</span><span lang="en-US"><i>.</i></span></p>
<p class="western" align="justify"><strong>Hayek et l’« excès de démocratie »</strong></p>
<blockquote>
<p class="western" align="justify"><a name="filepos164404"></a><span lang="en-US">Hayek tente donc de séparer le libéralisme et la démocratie, en renforçant la légitimité du libéralisme, en diminuant radicalement la démocratie et en la privant de son pouvoir souverain. Il y parvient en partie en distinguant les deux et en permettant au libéralisme de limiter la démocratie – « la démocratie est une méthode de gouvernement » tandis que « le libéralisme concerne sa portée et son objectif</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos202593"><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"> » 22</span></span></a></u></span><span lang="en-US">. Le plus important, cependant, est la formulation par Hayek de leurs différents opposés. Le contraire de la démocratie est l’autoritarisme, l’exercice concentré plutôt que partagé du pouvoir politique. Le contraire du libéralisme est le totalitarisme, le contrôle total de tous les aspects de la vie. Cela rend l’autoritarisme non souverain parfaitement compatible avec un ordre libéral de liberté personnelle, de morale traditionnelle et de protection de la sphère privée. Cela fait également du totalitarisme un phénomène que les majorités démocratiques peuvent engendrer, à moins que leur pouvoir ne soit limité par la Constitution. C’est la limite que Hayek a cherché à imposer à partir de principes généraux et que les ordolibéraux ont cherché à garantir avec ce qu’ils ont appelé une « constitution économique » pour garantir un ordre économique libéral.</span></p>
<p class="western" align="justify"><a name="filepos165789"></a><a name="filepos166243"></a> <span lang="en-US">Outre le libéralisme autoritaire, ces deux oppositions – démocratie vs autoritarisme et libéralisme vs totalitarisme – génèrent la notion d'"excès de démocratie ». Tous les néolibéraux ont utilisé cette expression pour décrier les mouvements sociaux des années 1960 ainsi que les efforts visant à élargir « le champ de l’action étatique guidée par la décision démocratique</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos203612"><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"> » 24</span></span></a></u></span><span lang="en-US">. Cependant, c’est le rapport de la Commission Trilatérale de 1975 qui allait rendre tristement célèbre l’accusation d'"excès de démocratie ». L’affirmation du rapport selon laquelle la démocratie était en crise en raison de sa portée et de ses énergies illimitées était tout droit sortie du manuel néolibéral, liant les demandes accrues de l’État social à la diminution du respect des fonctions et de l’autorité autonomes de l’État.</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos203913"><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"> 25 </span></span></a></u></span><span lang="en-US">Trop de démocratie signifie trop d’État social et trop peu de respect pour la loi et le pouvoir de l’État, un problème ramifié par l’usurpation par l’État social de l’autorité et de la discipline familiales avec le welfarisme et son usurpation de l’autorité morale avec la justice sociale. Trop de démocratie engendre trop de mauvais type d’étatisme et trop peu du bon type, exactement le problème que Steve Bannon visait avec son fameux appel à « déconstruire l’État administratif ».</span></p>
</blockquote>
<p align="justify"> </p>
<p class="western" lang="en-US" align="justify"><strong><i>Le droit de ne pas se soucier des autres / la liberté désinhibée</i></strong></p>
<blockquote>
<p class="western" align="justify"><a name="filepos178842"></a><a name="filepos179112"></a> <span lang="en-US">La formation historiquement spécifique de la liberté désublimée animée par la blessure aide à expliquer l’agression et la méchanceté sans précédent émanant de l’Alt-Right ainsi que des sites d’information, des blogs, des tweets, de la radio parlée et même de Fox News aujourd’hui. Cette agression ne découle pas seulement de la valorisation néolibérale de la liberté libertaire, pas seulement de la masculinité blanche blessée, pas seulement des nouvelles désinhibitions de l’expression facilitées par les médias sociaux et interactifs, mais de la dépression radicale de la conscience et donc de la réactivité et de l’obligation sociales provoquée par le nihilisme. Cette volonté de puissance désublimée, blessée par sa blessure, émancipée par la raison néolibérale de la responsabilité sociale et des préceptes démocratiques d’égalité et de partage du pouvoir, animée par la valorisation de la liberté individuelle, tourne le dos, ou pire, aux difficultés et aux vulnérabilités des autres humains, des autres espèces, de la planète. Elle peut simplement affirmer son droit de ne pas s’en préoccuper, comme le font les interlocuteurs de l’État rouge d’Arlie Hochschild en ce qui concerne les réfugiés, le réchauffement climatique ou les brutalités policières raciales. Elle peut aussi, comme le dit Nietzsche, « déchaîner sa volonté » sur les autres et sur le monde pour le simple plaisir, se libérer du surmoi pour un festival ivre de rire et d’indulgence.</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos206427"><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"> 31 </span></span></a></u></span><span lang="en-US">Ou elle peut devenir un apocalyptisme vengeur, brûlant tout car elle sent que sa propre place et son propre avenir doivent être brûlés, selon les termes de Nietzsche, « faisant souffrir les autres comme elle a souffert</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos206700"><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"> » </span></span></a></u></span><span lang="en-US">.</span></p>
<p class="western" align="justify"><a name="filepos180429"></a><span lang="en-US">Dans ce tournant conséquent, la liberté est arrachée à son habitus dans la tradition et dépouillée de la discipline du marché et des valeurs morales par lesquelles elle devait être restreinte dans la formulation néolibérale originale. Au lieu de cela, la dévaluation nihiliste des valeurs, combinée au dénigrement du politique et du social par le néolibéralisme et à la blancheur blessée, génère une liberté désinhibée, symptomatique de l’indigence éthique, même si elle s’habille souvent de droiture religieuse ou de mélancolie conservatrice pour évoquer un passé fantasmatique. C’est une liberté qui s’exprime paradoxalement comme nihilisme et contre le nihilisme, attaquant et détruisant tout en reprochant à ses objets de dérision la ruine d’un monde bien ordonné. C’est la liberté du « je veux parce que je peux, parce que le monde est devenu rien et que je ne suis rien en dehors de mes blessures et de ma fureur</span><span style="color: #000080;"><u><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"><a href="#filepos206834"> ».</a> </span></span></u></span><span lang="en-US">Une expression extrême est le mouvement dit “incel”, composé d’hommes dont la colère d’être repoussés ou ignorés par les femmes se déchaîne sur les femmes elles-mêmes à travers le trolling en ligne et le Gamergate, mais aussi dans des attaques terroristes meurtrières telles que celles d’Isla Vista et de Toronto.</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos207494"><span style="font-size: small;"> </span></a></u></span><span lang="en-US"> Ici, la désublimation permet à ce qui était auparavant le matériau de la honte, de la misère et de la haine de soi – être un “perdant” dans le monde des rencontres hétérosexuelles – d’être mis en scène sous la forme d’une rage meurtrière. Le mouvement s’inspire également d’une version nihiliste du traditionalisme moral, « avant le féminisme », dans lequel l’accès sexuel des hommes aux femmes était une question de droit.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Dans ce tournant conséquent, la liberté est arrachée à son habitus dans la tradition et dépouillée de la discipline du marché et des valeurs morales par lesquelles elle devait être restreinte dans la formulation néolibérale originale. Au lieu de cela, la dévaluation nihiliste des valeurs, combinée au dénigrement du politique et du social par le néolibéralisme et à la blancheur blessée, génère une liberté désinhibée, symptomatique de l’indigence éthique, même si elle s’habille souvent de droiture religieuse ou de mélancolie conservatrice pour évoquer un passé fantasmatique. C’est une liberté qui s’exprime paradoxalement comme nihilisme et contre le nihilisme, attaquant et détruisant tout en reprochant à ses objets de dérision la ruine d’un monde bien ordonné. C’est la liberté de « Je veux parce que je peux, parce que le monde est devenu rien et que je ne suis rien en dehors de mes blessures et de ma fureur</span><span style="color: #000080;"><u><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"><a href="#filepos206834"> »</a>. </span></span></u></span><span lang="en-US">Une expression extrême est le mouvement dit “incel”, composé d’hommes dont la colère d’être repoussés ou ignorés par les femmes se déchaîne sur les femmes elles-mêmes à travers le trolling en ligne et le Gamergate, mais aussi dans des attaques terroristes meurtrières telles que celles d’Isla Vista et de Toronto. Ici, la désublimation permet à ce qui était auparavant le matériau de la honte, de la misère et de la haine de soi – être un “perdant” dans le monde des rencontres hétérosexuelles – d’être mis en scène sous la forme d’une rage meurtrière. Le mouvement s’inspire également d’une version nihiliste du traditionalisme moral, « avant le féminisme », dans lequel l’accès sexuel des hommes aux femmes était une question de droit.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">L’attention portée à la volonté de puissance désublimée chez les sujets et dans la moralité elle-même expliquerait une autre caractéristique du présent – à savoir, comment la droite, avec son programme de valeurs, survit régulièrement aux scandales moraux qui enveloppent ses dirigeants religieux et politiques, et y survit même mieux que la gauche. Pourquoi la fellation d’une stagiaire par Clinton a-t-elle été plus préjudiciable à sa présidence que la chatte de Trump, les allégations d’agression, les prostituées qui pissent et les liaisons avec des actrices pornographiques et des lapins de Playboy ne l’ont été pour la sienne – surtout compte tenu de leurs circonscriptions respectives ? Comment un candidat de droite à la Cour suprême peut-il survivre à des allégations qui auraient fait tomber un candidat démocrate en une nanoseconde ? L’une des réponses est que le nihilisme réduit l’importance de la conduite, de la cohérence et de la vérité : il n’est plus nécessaire d’être moral, il suffit de le crier et de s’aligner avec d’autres qui le crient. Une autre réponse est que le nihilisme rend tout contractuel, même les valeurs religieuses : La base évangélique de Trump ne se soucie pas de sa conduite personnelle tant qu’il tient ses promesses sur Jérusalem, l’avortement, le mariage traditionnel, l’interdiction des transgenres dans l’armée, la prière dans les écoles et les droits des entreprises et des individus chrétiens. Les deux parties ont compris ce marché. Comme le dit Ralph Reed, président de la Faith and Freedom Coalition et leader de la campagne des évangéliques en faveur de Kavanaugh, « Jimmy Carter s’est assis à nos côtés. Mais il ne s’est jamais battu pour nous. Donald Trump se bat. Et il se bat pour nous.</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos207754"><span style="font-size: small;"> </span></a></u></span></p>
<p class="western" align="justify"><a name="filepos183163"></a><span lang="en-US">Mais ni le contractualisme ni la diminution de l’importance de la cohérence n’abordent la caractéristique la plus importante du nihilisme. Le nihilisme libère la volonté de puissance non seulement chez les sujets, mais aussi dans les valeurs traditionnelles elles-mêmes, révélant crûment leurs objectifs de puissance brute, ainsi que les privilèges et les droits qu’elles encodent. Ainsi, la morale elle-même “retombe” à sa forme élémentaire, sa volonté de puissance, alors que le nihilisme fait voler en éclats ses fondements. L’agression des chattes, des prostituées et des agressions, ainsi que l’escroquerie des entrepreneurs et des travailleurs sans papiers sont des droits des puissants que les valeurs traditionnelles autorisent implicitement tout en les interdisant explicitement, qu’elles codent tout en les désavouant.</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos208022"><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"> 36 </span></span></a></u></span><span lang="en-US">Si les objectifs de pouvoir de la morale traditionnelle sont énormes, ils sont ce qui reste lorsque le nihilisme la déconsidère et la dévalorise. La rusticité, la violation des règles et, bien sûr, la rage contre ceux qui s’y opposent, loin d’être en contradiction avec les valeurs traditionnelles, consacrent le suprémacisme de l’homme blanc qui est en leur cœur et dont le déclin stimule la base insurrectionnelle de la droite dure.</span></p>
</blockquote>
<p class="western" lang="en-US" align="justify">(...)</p>
<p class="western" lang="en-US" align="justify"><br><br></p>
<p class="western" align="justify"><strong>Conclusion de l'article :</strong></p>
<blockquote>
<p class="western" align="justify"><a name="filepos190758"></a><span lang="en-US">C’est peut-être ainsi que va le nihilisme lorsque l’avenir lui-même est mis en doute, sa forme étant façonnée par le déclin d’un type de domination sociale ou par le déclin de la domination sociale d’un type historique. Lorsque ce type se retrouve dans un monde de plus en plus vide de sens et de sa propre place, loin d’entrer doucement dans la nuit, il se tourne vers l’apocalypse.</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos209448"><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"> 40 </span></span></a></u></span><span lang="en-US">Si les hommes blancs ne peuvent pas posséder la démocratie, il n’y aura pas de démocratie. Si les hommes blancs ne peuvent pas gouverner la planète, il n’y aura pas de planète. Nietzsche était extrêmement curieux de savoir ce qui viendrait après les deux siècles de nihilisme croissant qu’il prévoyait. Mais s’il n’y a pas d'“après” ? Et si la suprématie était le chapelet que l’on tient fermement alors que la civilisation blanche semble achevée et emporte avec elle tout le futur ? Et si c’était ainsi que cela se terminait ?</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Néolibéralisme, nihilisme et ressentiment meurtrier à l’égard des droits détrônés, sans plus aucune démocratie pour le contenir : nous n’avons jamais été ici auparavant. Nous devons probablement être humiliés par cette nouveauté avant de tenter d’instaurer un ordre différent, un ordre qui pourrait enfin racheter les pouvoirs surdimensionnés de l’espèce que nous appelons humaine et ne pas être conquis uniquement par son visage et sa force les plus destructeurs. La lutte pour cette alternative requiert une vision singulièrement appropriée aux pouvoirs complexes et aux dangers de l’époque. Cette vision doit tenir compte des multiples dommages causés par le néolibéralisme aux institutions démocratiques, aux attentes et aux âmes. Elle doit tenir compte de la rage et de la douleur de ceux qui ont été définitivement détrônés de leurs privilèges par la politique néolibérale. Elle doit tenir compte des plates-formes technologiques de “communication” qui consacrent l’ignorance et permettent l’invective publique. Elle doit tenir compte de l’impossibilité de revenir à une époque où les valeurs ne perdaient pas leurs fondements, et s’appuyer plutôt sur l’enthousiasme pour ce qui est manifestement inventé. Elle doit affirmer la différence et l’égalité, la liberté comme émancipation, et présenter l’être humain comme une espèce particulièrement puissante, destructrice et créatrice sur la planète, pas spécialement habilitée mais seule capable de réparer les destructions qu’elle a engendrées.</span></p>
</blockquote>
            ]]>
        </content>
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        <title>Le Néolibéralisme Mutant</title>
        <author>
            <name>Dana HIlliot</name>
        </author>
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            <category term="Zachary Manfredi"/>
            <category term="William Callison"/>
            <category term="Neoliberalisme"/>
            <category term="Capitalisme Global"/>

        <updated>2026-04-21T17:53:59+02:00</updated>
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                    William Callison and Zachary Manfredi (ed.), Mutant Neoliberalism. Market Rule and Political Rupture, Fordham University Press, 2020. Extraits de l'introduction&hellip;
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                <p class="western" lang="en-US" align="justify">William Callison and Zachary Manfredi (ed.), <i>Mutant Neoliberalism. Market Rule and Political Rupture</i>, Fordham University Press, 2020.</p>
<p class="western" align="justify">Extraits de l'introduction au volume : <i>« Theorizing Mutant Neoliberalism » : </i></p>
<p class="western" align="justify">L’approche anthropologique des réalités néolibérles</p>
<blockquote>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Les approches anthropologiques et ethnographiques du néolibéralisme hybrident souvent des modes de théorisation marxistes, foucaldiens et autres. Il en va de même pour les recherches socioculturelles sur le néolibéralisme qui couvrent les études juridiques, littéraires, de genre, de performance, de race critique, d’université critique, de science et de technologie, entre autres.</span><span style="color: #000080;"><u><span style="font-size: small;"> </span></u></span><span lang="en-US">Dans ce qui suit, cependant, nous utiliserons “anthropologique” et “situé” comme modificateurs pour caractériser un paradigme qui est à la fois distinctif par rapport aux approches marxistes et foucaldiennes et représentatif de plusieurs contributions dans ce volume.</span><span style="color: #000080;"><u><span style="font-size: small;"> </span></u></span><span lang="en-US">L’enjeu n’est donc pas simplement d’identifier un hybride disciplinaire, mais une procédure de théorisation qualitativement différente.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Cette approche du néolibéralisme se caractérise souvent par une plus grande attention aux histoires régionales et aux contextes locaux, par un engagement plus profond dans les investissements affectifs et psychiques et par des analyses soutenues des économies culturelles, des savoirs tacites et des pratiques héritées. Pourtant, son point de départ central est sans doute la rencontre avec la différence. L’analyse ethnographique permet des modes de conceptualisation qui ne généralisent pas ou n’universalisent pas la différence sous une forme théorique, comme si elle venait « d’en haut », mais qui rendent compte de la différence dans des sites, des concepts et des pratiques intégrés qui remettent souvent en question les théories générales « d’en bas ». En combinant des travaux historiques, marxistes, féministes, ethnographiques et activistes, par exemple, des théoriciens comme Silvia Federici et Verónica Gago ont fourni des comptes “situés” du néolibéralisme sans se passer de modes d’analyse critique à plus grande échelle.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Les anthropologues qui considèrent le néolibéralisme comme leur principal objet d’étude ont été les premiers à adopter des approches théoriques situées qui intègrent également une analyse systématique. L’anthropologue socioculturelle Elizabeth Povinelli, par exemple, a écrit que « quel que soit le néolibéralisme, ce à quoi il fait référence n’est pas un événement mais un ensemble de luttes sociales inégales au sein de la diaspora libérale… Conceptualiser le néolibéralisme comme une série de luttes sur un terrain social inégal nous permet de voir comment des espaces hétérogènes fournissent les conditions pour de nouvelles formes de socialité et pour de nouveaux types de marchés et d’instruments de marché (ou “produits”).</span><span style="color: #000080;"><u><span style="font-size: small;"> </span></u></span><span lang="en-US">Sous un angle différent de celui de nombreuses approches marxistes ou foucaldiennes, des anthropologies pionnières du néolibéralisme ont mis en lumière l’émergence de nouveaux concepts, d’affects et d’identités. Si le néolibéralisme produit les conditions à partir desquelles de nouvelles pratiques émergent, des modes de théorisation “situés” sont nécessaires pour saisir le mouvement de phénomènes aussi complexes et mobiles.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Les théoriciens de la culture et de l’anthropologie réunis dans ce volume – dont Julia Elyachar, Megan Moodie, Lisa Rofel et Leslie Salzinger – déploient des modes de théorie situés pour refondre les différentes valeurs temporelles, régionales et politiques du néolibéralisme.</span><span style="color: #000080;"><u><span style="font-size: small;"> </span></u></span><span lang="en-US">S’appuyant sur des travaux de terrain menés respectivement en Égypte, en Inde, en Chine et au Mexique, ces théoriciens montrent comment des mutations néolibérales souvent négligées ont construit de manière différenciée de nouvelles techniques et de nouveaux sujets de la règle du marché. Ce qui unit Elyachar, Moodie, Rofel et Salzinger à d’autres théoriciens “situés” du néolibéralisme, c’est un effort pour éclairer la façon dont la race, la classe, le genre et la sexualité ont été reconfigurés par les transpositions (post-) coloniales et (post-) socialistes du néolibéralisme. Compte tenu de sa relation dynamique avec les concepts locaux et les pratiques en place, la théorie anthropologique offre l’une des approches les plus habiles pour saisir la manière dont le néolibéralisme coexiste et mute à travers divers espaces et paradigmes de gouvernement et de marché.</span></p>
</blockquote>
<p class="western" lang="en-US" align="justify"> </p>
<p class="western" lang="en-US" align="justify">William Callison and Zachary Manfredi, <i>Theorizing Mutant Neoliberalism :</i></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">C</span><span lang="en-US">omment se rapprochent</span><span lang="en-US"> le néolibéralisme et les tendances fascistes</span></p>
<blockquote>
<p class="western" align="justify"><a name="filepos79782"></a><span lang="en-US">En comparaison, Wendy Brown examine de nouvelles convergences, peut-être inattendues, entre le néolibéralisme et les politiques autoritaires. Dans </span><span lang="en-US"><i>Undoing the Demos</i></span><span lang="en-US">, Brown a d’abord souligné la conjonction limitée du néolibéralisme avec le fascisme dans « la valorisation d’un projet économique national et le sacrifice au bien commun », ainsi que « la dévaluation croissante de la politique, des intellectuels, de la citoyenneté éduquée et de tous les objectifs collectifs autres que l’économie et la sécurité</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos135121"><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"> ». 65 </span></span></a></u></span><span lang="en-US">Dans sa contribution à ce volume, elle met à jour son analyse en traçant l’assaut du néolibéralisme sur le “social”. Brown montre comment les réformes néolibérales ont fait appel à la « moralité traditionnelle » et promulgué les valeurs patriarcales d’autorité, de hiérarchie et de contrôle sexuel. En ce sens, le néolibéralisme a préparé le terrain pour la montée de nouvelles impulsions politiques autoritaires, même si l’explosion soudaine de ces sentiments autoritaires a pris par surprise de nombreux néolibéraux avoués. Selon Brown, l’économisation de la démocratie politique a finalement libéré une variante libertaire du néolibéralisme, qui constitue son propre cauchemar nihiliste. Car si le libertarianisme s’imagine souvent être l’opposé des politiques autoritaires (fascistes et totalitaires), Brown révèle comment de nouvelles formes antidémocratiques de politiques autoritaires sont elles-mêmes nées du néolibéralisme. Le “Frankenstein” autoritaire qu’elle décrit est peut-être une création politique du néolibéralisme mais, ironiquement, il s’agit aussi d’une forme monstrueuse d’antipolitique dépourvue de tout engagement envers le public ou la vérité. Pour Brown, cette nouvelle forme politique est à la fois sensible et attachée à certaines tendances fascistes, depuis les discours de haine désinhibés jusqu’à l’oppression sociale raciale et sexuelle.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Pour beaucoup, les valeurs individualistes et anti-politiques des mutants néolibéraux évoquées plus haut ont été difficiles à concilier avec le statut supposé des soulèvements politiques “populistes”. En effet, comme le néolibéralisme s’est longtemps présenté comme une philosophie totalement “individualiste” et « anti-collectiviste », il a été largement considéré comme l’ennemi naturel de toutes les formes de “populisme”. Toutefois, le chapitre de Sören Brandes révèle que le néolibéralisme n’est ni totalement étranger au populisme, au sens large, ni un ennemi inhérent de celui-ci. S’inspirant d’Ernesto Laclau, Brandes soutient que l’ascension politique du néolibéralisme s’est appuyée sur des dispositifs discursifs “populistes” pour s’implanter dans l’imaginaire populaire. Le chapitre explore en particulier le rôle négligé des médias de masse (télévision, presse écrite et radio) dans la diffusion des idées néolibérales auprès du public. En se concentrant sur la série télévisée « Free to Choose » de Milton Friedman, Brandes montre comment les intellectuels néolibéraux sont intervenus dans le discours public et ont refondu leurs théories économiques sous un vernis populiste. À son tour, il affirme que l’individu entreprenant du marché a été représenté comme l’antagoniste des « forces froides et impersonnelles » de l’État-providence et des bureaucrates du gouvernement. Par le biais de la télévision, du journalisme, des campagnes électorales et des groupes de pression, les partisans du néolibéralisme ont créé une vision distincte autour d’une nouvelle figure : le « peuple du marché » dont l’ennemi est « le gouvernement ». Brandes remet en question les récits qui présentent le néolibéralisme comme une forme de gouvernance “furtive” ou “élitiste” imposée par les libéraux économiques. À l’inverse, il révèle comment la vaste critique du gouvernement a été fondée sur un sentiment « anti-élite » et « anti-establishment ». De la vue aérienne de Friedman sur Washington, D.C., à la rhétorique de Steve Bannon sur le “marécage”, Brandes expose la longue histoire des enchevêtrements tordus entre le néolibéralisme et la politique de masse.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Alors que le fascisme et le socialisme peuvent représenter les “autres” constitutifs du néolibéralisme, ces deux formes politiques peuvent potentiellement présenter à la rationalité néolibérale de nouveaux véhicules pour sa propre réinvention. Plutôt que de dépendre des cadres de référence traditionnels pour saisir les transformations au sein du néolibéralisme, les théoriciens critiques feraient bien de reconnaître que les approches hétérodoxes de l’économie politique peuvent se prêter à des programmes politiques largement divergents.</span></p>
<p class="western" align="justify"><a name="filepos85006"></a><span lang="en-US">Il y a près de quarante ans, Stuart Hall, critique prémonitoire du néolibéralisme, invitait la gauche à reconnaître que le thatchérisme avait réussi à canaliser les désirs des sujets contemporains. Le néolibéralisme n’a pas remporté de victoires politiques principalement en raison de ses propositions politiques ou de l’évolution des conditions économiques. Selon Hall, le néolibéralisme était plutôt une tentative de donner forme à « certaines des idées sociales fondamentales de la population</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos135321"><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"> »</span></span></a></u></span><span lang="en-US">. Pour contester les dimensions “populistes” de la politique néolibérale, il a appelé à un « socialisme sans garanties, c’est-à-dire un socialisme qui ne croit pas que le moteur de l’histoire est inévitablement de son côté. Il faut s’attacher, comme le disait Gramsci, “violemment” aux choses telles qu’elles sont : y compris, si elles ne sont pas bonnes, au fait qu’elles ne sont pas trop bonnes</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos135650"><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"> </span></span></a></u></span><span lang="en-US">. Les acteurs politiques qui souhaitent confronter le néolibéralisme aux alternatives qu’il déclare impossibles devraient atteindre « les valeurs fondamentales, les concepts fondamentaux, les images et les idées fondamentales de la conscience populaire sans lesquels aucun socialisme populaire ne peut être construit</span><span style="color: #000080;"><u><a href="#filepos135780"><span style="font-size: small;"><span lang="en-US"> »</span></span></a></u></span><span lang="en-US">. Cette tâche semble d’autant plus exigeante, mais aussi d’autant plus nécessaire, à notre époque.</span></p>
<p class="western" align="justify"><span lang="en-US">Le néolibéralisme n’est pas sur son lit de mort, mais se divise et mute pour survivre dans des circonstances changeantes – avec des effets potentiellement dévastateurs pour la vie humaine et planétaire.</span><span style="color: #000080;"><u><span style="font-size: small;"> </span></u></span><span lang="en-US">Alors que les ruptures politiques produisent des lignes inattendues d’alliance et d’inimitié, les stratégies dominantes de la règle du marché sont également reprogrammées. Les analyses rassemblées ici mettent en garde contre la tentation de considérer ces transformations comme un double mouvement ou un tournant dialectique qui éliminerait une fois pour toutes le néolibéralisme “zombie”. À une époque où la résistance doit être aussi radicale et adaptable que le monde qu’elle cherche à changer, le “mutant” semble être une métaphore plus appropriée. La remise en question de la progéniture mutante du néolibéralisme nécessitera des interventions critiques enracinées dans des visions robustes de la liberté politique – des interventions qui, après Hall, ne prennent aucune garantie des orthodoxies passées et cherchent pourtant à construire des avenirs radicalement différents.</span></p>
</blockquote>
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        <title>Ann Laura Stoler, Ruins and ruination</title>
        <author>
            <name>Dana HIlliot</name>
        </author>
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            <category term="Capitalisme Global"/>
            <category term="Ann Laura Stoler"/>

        <updated>2026-04-21T17:32:47+02:00</updated>
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                <p>Ann Laura Stoler(ed.) , <a href="https://www.dukeupress.edu/imperial-debris" target="_blank" rel="noopener noreferrer">Imperial Debris. On Ruins and Ruination</a>, Duke University Press 2019.</p>
<p>Extrait de l'introduction par Ann Laura Stoler :</p>
<p align="justify"><span lang="en-US">Ruiner : un verbe virulent</span></p>
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<p align="justify"><span lang="en-US">Dans son acception courante, le terme « ruines » désigne des lieux privilégiés de réflexion, de méditation. Représentées comme des espaces enchanteurs et désolés, des structures monumentales de grande envergure abandonnées et envahies par la végétation, les ruines offrent une image privilégiée d’un passé disparu, de ce qui est irrémédiablement perdu et en ruine, mis en relief esthétique par la végétation luxuriante. De tels sites viennent aisément à l’esprit : Angkor Vat au Cambodge, l’Acropole, le Colisée romain, icônes de perte et de nostalgie romantiques qui ont inspiré la prose mélancolique de générations de poètes et d’historiens européens qui ont relaté avec ferveur leurs pèlerinages en ces lieux. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles des institutions transnationales comme l’UNESCO œuvrent avec tant d’ardeur à la « préservation » de ces sites. Mais en abordant la question des « ruines d’empire », cet ouvrage s’oppose explicitement à ce regard mélancolique pour replacer le présent dans le contexte plus large de la vulnérabilité, des dommages et du refus que perpétuent les formations impériales. Ce n’est pas non plus vers le regard nostalgique de la nostalgie impériale que nous nous tournons. Walter Benjamin nous offre le texte fondateur pour appréhender les ruines comme « vie pétrifiée », comme traces témoignant de la fragilité du pouvoir et de la force destructrice. Mais nous sommes tout autant fascinés par les ruines en tant que lieux où se condensent d’autres conceptions de l’histoire, et par la ruine elle-même en tant que processus corrosif continu qui pèse sur l’avenir. Contrairement à l’approche de Benjamin, l’étude des vestiges impériaux cherche autant à suivre la « piste de la psyché » – une entreprise qu’il a rejetée – qu’à témoigner de sa fine perception du « cours des choses ».</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">Selon le Concise Oxford Dictionary, « ruiner, c’est infliger ou provoquer un désastre grave et irréversible, anéantir la capacité d’agir, réduire à la pauvreté, démoraliser complètement ». L’attention se porte ici sur la ruine en tant que processus actif et verbe d’une violence intense. Dans ce forum, nous nous intéressons non pas à la violence immédiate en Irak et dans les zones de guerre active reconnues, mais à la persistance des vestiges impériaux, à leur impact et à leur répartition inégale au sein des États souillés. Il ne s’agit pas d’appréhender les ruines comme des « vestiges » monumentaux commémorés ou des reliques – bien que ces aspects relèvent également de notre champ d’étude – mais plutôt à ce qui reste aux populations : ce qui entrave les moyens de subsistance et la santé, les répercussions des assauts impériaux, la postérité sociale des structures, des sensibilités et des objets. Ces effets se manifestent dans les creux rongés des paysages, dans les infrastructures dévastées des villes ségréguées et dans les micro-écologies de la matière et de l’esprit. L’accent n’est donc pas mis sur les vestiges inertes, mais sur leur reconfiguration vitale. La question est pertinente : comment les formations impériales persistent-elles dans leurs débris matériels, dans les paysages dévastés et à travers la ruine sociale des vies humaines ?</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">Les effets impériaux se manifestent à plusieurs époques. Ils sont à la fois produits d’un passé imparfait qui imprègne sélectivement le présent, façonnant à la fois le subjonctif conditionnel et les futurs incertains. Ces effets ne disparaissent jamais complètement, comme le rappelle Derek Walcott, dans le passé composé définitivement clos. Frantz Fanon a identifié les profonds troubles mentaux consécutifs à la domination française en Algérie comme la « tache de décrépitude » – l’empreinte indélébile des identités dégradées, des espaces occupés et des perspectives restreintes – qui furent (et demeurent) les plus difficiles à effacer. Elles sont aussi les plus difficiles à cerner d’un point de vue critique.</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">Fanon œuvrait entre deux pôles de la déchéance : d’un côté, une imagerie figurative évocatrice qui situait la dégradation des personnes, leurs pathologies et leurs troubles mentaux comme des effets impériaux. L’avenir de ces patients était déjà « hypothéqué » par la « malignité » de leurs états psychologiques. Victimes de ce que Fanon appelait un « homicide généralisé », toute une génération d’Algériens allait devenir « l’héritage humain de la France en Algérie ». Aimé Césaire, en 1955, qualifiait ce mal de « gangrène… distillée dans les veines de l’Europe », dans le cadre de la domination racialisée de la France.</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">De telles images pourraient être perçues comme de simples métaphores, mais la « teinte de décrépitude » ruineuse évoquée par Fanon n’était jamais uniquement figurative. À l’autre extrémité se trouvait la destruction matérielle, tangible et physique des paysages algériens, des marais asséchés, des maisons calcinées et des infrastructures ravagées par plus d’un siècle de domination française et près d’une décennie de guerre coloniale. Travailler entre ces deux réalités, c’est appréhender à la fois le potentiel et les difficultés liés au maintien d’un équilibre entre la puissance analytique de la ruine en tant que métaphore évocatrice et la pertinence critique qu’elle offre pour appréhender les processus de décomposition, de recomposition et de négligence renouvelée. Ces derniers processus sont bien de notre temps, car ils s’appuient sur les traces d’un autre et les réactivent. Ces vestiges influent sur la répartition de l’espace et des ressources, et sur ce qui est disponible pour la vie matérielle. Le défi analytique consiste à travailler de manière productive, quoique non sans difficulté, avec et au-delà de cette tension. Ce faisant, notre projet n’est pas d’établir une généalogie de la catastrophe ou de la rédemption. Établir des liens là où ils sont difficiles à retracer ne vise ni à régler des comptes ni, comme le prévient Wendy Brown, à nourrir des ressentiments tenaces et des « attachements blessés ». Il s’agit plutôt de reconnaître qu’il s’agit d’histoires inachevées, non pas d’un passé de victimes, mais d’histoires déterminantes d’avenirs différents.</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">La ruine désigne à la fois l’état d’une chose et un processus qui l’affecte. Elle est employée comme nom et comme verbe. Se référer à son sens verbal et actif, c’est partir d’un point de départ que le nom fige trop facilement dans la stase, le réduisant à un objet inerte et passif. Les projets impériaux sont eux-mêmes des processus de ruine continue, des processus qui « engendrent la ruine », exerçant une force matérielle et sociale dans le présent. Par définition, la ruine est un terme ambigu : elle est à la fois un acte de ruine, un état de ruine et une cause de celle-ci. La ruine est un acte perpétré, un état auquel on est soumis et une cause de perte. Ces trois sens peuvent se recouper, mais ils ne sont pas identiques. Chacun possède sa propre temporalité. Chacun identifie différentes durées et différents moments d’exposition à toute une gamme de violences et de dégradations qui peuvent être immédiates ou différées, sous-jacentes ou visibles, prolongées ou instantanées, diffuses ou directes.</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">Selon le dictionnaire, la ruine est un processus qui entraîne une « atteinte grave à la santé, à la fortune, à l’honneur ou aux espoirs ». Conceptuellement, la ruine peut soit amplifier ces atteintes, soit les exacerber. Parler de ruine coloniale, c’est retracer la substance fragile et durable des signes, les manifestations visibles et viscérales par lesquelles les effets de l’empire se réactivent et persistent. Mais la ruine est plus qu’un simple processus qui se débarrasse de débris. C’est aussi un projet politique qui ravage certains peuples, certaines relations et certaines choses qui s’accumulent en des lieux spécifiques. Penser à travers les ruines de l’empire, c’est moins s’intéresser aux artefacts de l’empire comme matière morte ou vestiges d’un régime déchu que s’intéresser à leur réappropriation, à leur négligence et à leur positionnement stratégique et actif dans le champ politique actuel.</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">S’intéresser aux ruines, c’est aborder la dimension durable de la destruction des vies humaines, et suivre l’apparition de nouvelles vulnérabilités et les dommages persistants. Ces problématiques sont depuis longtemps au cœur des préoccupations des géographes critiques et des historiens de l’environnement. Les campagnes contre ce que l’on appelle aujourd’hui communément le « racisme environnemental » ont joué un rôle déterminant et ont permis de mettre en lumière l’inégalité criante de la répartition de la pollution, des déchets et des biodéchets parmi les populations défavorisées aux États-Unis et dans le monde. Une grande partie de ces travaux critiques dénonce les pratiques de longue date des multinationales, des conglomérats miniers et des administrations américaines successives, ainsi que des ministères de la Défense, de l’Agriculture et, plus récemment, de la Sécurité intérieure, qui ont ravagé et continuent de détruire les microécosystèmes et les moyens de subsistance des populations qui en dépendent. Si les géographes critiques, les historiens de l’environnement et les anthropologues à tendance historique ont étudié la relation entre domination coloniale et dégradation de l’environnement, il est frappant de constater à quel point leurs travaux ont peu trouvé leur place au cœur de l’analyse postcoloniale, voire même été pris en compte dans les archives des situations postcoloniales. La spécialiste des études américaines Valerie Kuletz a jugé pertinent de qualifier l’exploitation abusive des terres des peuples autochtones aux États-Unis, en Micronésie et en Polynésie de « colonialisme nucléaire » et d’actes de « ruine sociale », un fait que les populations de ces régions, comme elle le souligne, ont reconnu très tôt. Pourtant, ces travaux restent encore en marge des reformulations conceptuelles propres aux études coloniales.</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">Si les multiples héritages de l’empire constituent depuis longtemps le fondement même des études postcoloniales, qu’elles cherchent à expliquer, voire à rendre compte, une tâche cruciale consiste à instaurer un dialogue plus organique entre ces champs d’investigation. Les protocoles disciplinaires de présentation, les lieux de publication et les concepts difficilement traduisibles peuvent entraver cette démarche. Les essais réunis ici explorent un ensemble hétérogène de champs d’étude : l’impérialisme y est au même titre que les logiques impériales et les cultures coloniales. L’analyse culturelle s’appuie sur les différentiels politiques qui sous-tendent ces dernières. Nous envisageons ici des histoires coloniales du présent qui s’attaquent au poids psychologique des vestiges, au pouvoir générateur de la métaphore et à la matérialité des débris afin de repenser l’ampleur des dommages et la manière dont les populations vivent avec.</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">Nous partons du principe que ce qui subsiste de manière significative n’est pas forcément évident, facile à documenter, voire invisible. Les concepts et notions habituellement employés pour aborder l’histoire coloniale témoignent de ce manque de clarté. Des expressions courantes comme « héritage colonial » et « vestige colonial » sont trompeuses et, loin de faciliter l’analyse, elles l’entravent. Comme le soulignait Foucault, ces « synthèses toutes faites » masquent des processus qui regroupent des forces disparates sous une même appellation et occultent des effets trop facilement dispersés. Dans le cas des formations impériales, la notion d'« héritage » ne fait aucune distinction entre ce qui subsiste et ce qui est en sommeil, entre résidu et recomposition, entre ce qui perdure et ce qui est réinvesti, entre trace ténue et trace tenace. De telles catégories engendrent une confiance excessive dans l’importance de l’histoire coloniale, bien plus qu’elles ne fournissent un vocabulaire analytique permettant de comprendre en quoi elle compte. Ces termes rendent peu compte de la force contemporaine des vestiges impériaux, de ce que les populations elles-mêmes considèrent comme des effets coloniaux et, tout aussi important, de ce qu’elles font de cet héritage.</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">Dans cette perspective, s’intéresser aux « ruines d’empire » ne relève pas d’un simple regard, mais d’une analyse critique. S’interroger sur la manière dont les populations vivent avec et dans les ruines réoriente notre réflexion vers d’autres enjeux : la politique qui s’y manifeste, le bon sens que de telles habitations perturbent, les critiques étouffées ou censurées, et les relations sociales qui s’y tissent ou s’y brisent. Quelle forme matérielle prennent les ruines d’empire lorsque, plutôt que de nous perdre dans la contemplation, nous nous tournons vers des peuples brisés et des lieux pollués ? Des situations d’époques et d’espaces disparates se révèlent sous un jour nouveau. Des histoires occultées et déplacées apparaissent également. Les ruines impériales, telles qu’elles sont abordées ici, sont des marqueurs de racialisation à l’échelle mondiale : les paysages vietnamiens souillés par l’Agent Orange, les déchets dangereux des anciens sites d’essais nucléaires de l’atoll de Bikini, les campements de fortune, constamment dégradés, des Palestiniens dépossédés et exilés – inondés d’eaux usées brutes provenant des colonies israéliennes voisines – où ils sont contraints de vivre. Les vestiges impériaux peuvent inclure les anciennes sucreries de Java central ainsi que les baraquements délabrés des communautés ferroviaires indiennes, où vivent encore de nombreux Anglo-Indiens, tandis que d’autres refusent de considérer ces lieux comme habitables. Ces processus de ruine affectent les microécologies matérielles et sociales de diverses manières. Dans quelles conditions ces sites sont-ils laissés à l’abandon, réaffectés, relégués à d’autres usages ou tout simplement négligés ? Certains vestiges sont ignorés, considérés comme inoffensifs ; d’autres se pétrifient ; certains emmagasinent et répandent leur toxicité et deviennent des débris toxiques. D’autres encore sont obstinément occupés par des personnes déplacées pour des raisons politiques, réquisitionnées pour un mode de vie marchandisé et modernisé à des fins touristiques, ou occupés par ceux qui n’ont nulle part où aller.</span></p>
<p align="justify"><span lang="en-US">Qu’en est-il des sites de décomposition qui échappent à l’intérêt historique et à la préservation, des lieux non reconnus comme ruines d’un empire à proprement parler et qui portent d’autres noms ? Certains vestiges sont tout simplement rejetés comme ruines. Comme le rappelle Derek Walcott, tout dépend de qui les qualifie. Comme il le notait dans son discours de réception du prix Nobel en 1992, les « tristes tropiques » que Claude Lévi-Strauss déplorait tant dans son élégie aux « faubourgs déjà décrépits » de Lahore, étaient peut-être une forme de mélancolie impériale davantage ressentie par les Européens de passage au XIXe siècle – anthropologues et autres – que par ceux qui y vivaient réellement. Walcott observe que « le soupir de l’Histoire s’élève sur les ruines, non sur les paysages », mais aux Antilles, les seules ruines étaient celles de « plantations sucrières et de forts abandonnés », et là, « le soupir de l’Histoire se dissout ».</span></p>
<p align="justify">Mais le « soupir de l’histoire » peut se manifester de différentes manières. La nature se décompose rapidement sous les tropiques coloniaux. Aux Indes néerlandaises, les voies ferrées servant au transport du caoutchouc furent rapidement envahies par la végétation ; les hangars à tabac, construits en bambou tressé et en bois, furent rongés par les termites, ne laissant aucun fragment de fer ou de pierre. Pourtant, il subsiste bien plus qu’une simple trace de l’utilisation passée des terres. Ce qui relie la production coloniale de caoutchouc à Sumatra aux usines Reebok et Adidas en Indonésie, quelles terres ont été mises à disposition et converties pour de nouvelles formes de production destinées à l’exportation, et qui en profite, est facile à documenter, même si cela n’est pas immédiatement visible. Cette empreinte coloniale est profonde en Indonésie et ailleurs. Tout dépend de l’endroit où l’on cherche ces vestiges, de ce à quoi on s’attend et de ce que l’on espère y trouver. L’idée que « l’absence de ruines » dans les Caraïbes équivaut à une absence d’histoire vivante ne fait pas l’unanimité. Richard Price nous invite à chercher ces traces ailleurs, dans les « œuvres semi-parodiques » de la figure emblématique martiniquaise de Médard, un homme qui, dans les années 1950 et 1960, « fabriquait à partir des détritus de la société industrielle (cellophane de paquets de cigarettes, papier argenté d’emballages de chewing-gum, bois courbé de boîtes de camembert) » des objets qui racontaient des histoires de violence coloniale en réécrivant leurs intrigues.</p>
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