Attendre la neige en lisant Pynchon

Les gouttes de pluie dégoulinent sur la fenêtre. Je scrute compulsivement les cartes météorologiques. Ambiance tendue. J’ai encore perdu un kilogramme cette semaine. J’attends la neige. L’attente de la neige me paralyse. Le refuge, dans lequel le personnage de mon futur livre est pour ainsi dire piégé, blanchit à vue d’œil, mais c’est là-haut, sur les sommets, et dans mon imagination. Le personnage et son chien vont goûter la neige, il enfonce un doigt dans la neige, le chien y va d’un coup de langue. Pensez ! Ça va faire dix ans qu’il n’a pas neigé. Dans le livre, je veux dire : dix ans. Ici, là, maintenant, l’hiver ne ressemble plus à grand chose, mais il neige de temps à autre. Attendre, je n’aime pas bien. J’ai attaqué Mason & Dixon de Pynchon. Il y a un chien qui parle. Il m’a paru évident que dans mon livre, il faudrait également un chien qui parle. J’avais d’abord pensé à un gars tout seul là-haut, puis je l’avais augmenté d’un chien, et maintenant, je suis incapable de penser à autre chose qu’un chien qui parle. Un livre devient le creuset des obsessions, passées, présentes et à venir, la neige et les chiens, et aussi, pourquoi pas, et pourquoi pas devient déjà une nécessité au fur et à mesure que j’autorise cette pensée à faire sa place dans mon esprit, le traité des premiers principes de Damascius. Parce qu’il faut un vade-mecum tout seul là-haut le jour de l’apocalypse, et ce traité devrait convenir, l’ultime pensée antique, un effondrement dans l’abîme, un dernier regard en arrière, un millénaire au bas mot de philosophie, avant de faire le dernier pas et de s’éteindre. (la question n’est déjà plus : comment vivre dignement ?, mais : comment s’éteindre dignement ?)

 

Actualité éditoriale décembre 2015

L’hiver à nouveau. (C’était à prévoir). Le monde tel que nous l’avons connu se désagrège lentement : il n’a jamais cessé de se désagréger en réalité – entre deux signes patents de sa glissade vers quelque chose d’autre, éminemment angoissant, nous l’oublions. Dans les mois qui viennent, mon éditeur, Christophe Havot (l’Orpailleur), va publier deux textes que j’ai composés l’été dernier.

Alpestres est un texte d’environ 60 pages dans lequel je prolonge les problématiques concernant la mémoire et le récit (et « la perte de mémoire » et « l’impossibilité du récit ») en prenant pour prétexte une histoire qui m’est arrivé quand j’avais dix-neuf ans, peut-être vingt, la mémoire me fait défaut, les dates vous savez, vous savez ce que je pense des dates. Etc.

Sauver sa peau est un texte plus épais, composé d’une myriade de monologues, de dialogues, de situations. Il y a quelques mois encore, un ami me demandait, en lisant quelques pages de ce livre : mais comment peux-tu être aussi pessimiste ? À la fin de ce mois de novembre, je le soupçonne d’être devenu subitement beaucoup plus pessimiste que moi.

Mon prochain bouquin devrait ressembler un peu plus à Un Débarras, un long monologue jouissif/malade, il y sera question d’électro-sensibilité, de buron oublié dans la montagne et d’invasion zombie. Je l’envisage comme quelque chose d’à la fois drôle et sinistre. Sauver sa peau me paraît être un livre pré-apocalyptique (un peu à la manière dont les nouvelles des années 20/30 de Hermann Broch pouvaient l’être), mais le prochain texte sera post-apocalyptique. Donc, forcément, pétri d’espoir.