Petit bois

Sur le chemin derrière chez nous, je m’en vais ramasser du petit bois sec. Preuve incontestable qu’il fera plus frais et qu’on peut s’attendre à de la neige dans les jours à venir. Deux chiens m’accompagnent, Iris, ma chère épagneule, et une chienne dont j’ignore le nom, une border colie qui passe un jour sur deux au jardin, et se comporte comme si elle souhaitait prendre gîte et couvert à la maison. Une chienne de ferme sans doute, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à ma chère Voltie, disparue voici deux ans, et qui entretient avec Iris des rapports très amicaux, voire plus si affinité. Je reviens de cette escapade avec un sac rempli à ras bord de branches de frênes et d’aubépines, de quoi lancer une flambée dans le poêle pour quelques jours.

Ce matin, balade avec ma chère Delphine, Iris et Capou au col de la Griffoul. Nous marchons dans la solitude la plus absolue, pas un être humain à l’horizon, les hauts-plateaux, ponctués de névés, semblent parfaitement déserts. C’est évidemment faux, et des nuées d’oiseaux surgissent des genêts quand Iris s’en approche : après quoi elle les course dans la prairie, et n’est bientôt plus qu’une silhouette lointaine sur la crête de la montagne. Un coup de sifflet pour lui signifier où nous sommes, et la voilà qui revient après un nouveau sprint effréné. J’aimerais être un chien, posséder sa vigueur, sa grâce et sa souplesse, mais je dois maintenant faire le deuil de mon corps de jeune homme, et limiter la difficulté de mes escapades : me méfier notamment des pentes trop prononcées, surtout quand je m’y aventure à skis. J’aurais eu mon compte d’aventures après tout, et je suppose qu’il me reste suffisamment d’années pour explorer des territoires plus intérieurs et arpenter le monde autour avec plus de lenteur.

Mon amie travaille avec un musicien anglais, qui vit sur une des îles Hébrides au large de l’Écosse : cet homme admirable, qui exerçait la profession d’infirmier tout en construisant avec persévérance une œuvre pléthorique, de poète, peintre et musicien, a décidé d’arrêter son activité professionnelle et cultive désormais son jardin, élève des bêtes, et se tient plus que jamais à l’écart de la mondanité. Voilà une perspective qui me pend au nez : un de ces jours, acquérir un bout de terre supplémentaire, y cultiver ce qui se cultive, et faire un pas de plus vers le retrait du monde. Quand j’étais étudiant, c’était il y a un quart de siècle, j’avais étudié et publié quelques articles écrit sur la vie monastique, et sans nul doute, les formes de vie ascétiques m’ont toujours paru plus adaptées à ma condition que les formes de vie mondaines. Et, tant qu’à être pauvre, autant se dire que c’est l’effet d’un choix, une affirmation de la liberté. Certes, c’est là se raconter une belle histoire, et confondre en partie liberté et nécessité, mais qu’avons-nous de mieux à faire, au bout du compte que de se donner un récit à peu près cohérent, qui ait un tant soit peu de sens ?

No Future

Non jamais je n’ai supporté de me projeter dans l’avenir, disons, au-delà d’un certain nombre de jours, de semaines quand le temps n’est pas trop incertain, à de rares occasions, je me suis laissé aller à imaginer à quoi pourrait ressembler les mois suivants, mais jamais plus, non, d’aussi loin que je me souvienne, je ne suis gardé d’envisager mon propre avenir, et c’est là je crois un grand motif d’incompréhension avec nombre de mes connaissances, lesquels en général se préoccupent et se préparent, et la plupart possèdent dans le tiroir d’une commode les documents qui leur permettront de prétendre le moment venu à la retraite, alors que moi, qui ai accumulé pas moins d’une vingtaine de jobs, pas toujours déclarés, parfois non déclarables, durant cette vie ici-bas, je n’ai jamais pris la peine de conserver quoi que ce soit, et quand, au gré de mes déménagements, j’entassais dans le coffre de l’automobile la totalité de mes biens, je perdais toute trace de la vie que je laissais ainsi derrière moi, si bien qu’aujourd’hui, je n’ai que mes souvenirs, mais aucune trace officielle de mes vies d’avant, et, d’une certaine manière, ce n’est pas plus mal, c’est préférable, dans certains cas, cela vaut mieux, et si j’avais pu refaire à chaque départ de nouveaux papiers d’identité, avec un nouveau nom, un nouveau visage, je ne me serais pas gêné, non, rien ne m’est plus étranger que cette histoire d’identité à laquelle tout le monde fait mine de s’accrocher – j’ai toujours su qu’il n’était en réalité question que de naufragés s’accrochant aux planches d’un radeau disloqué, le savoir ne m’a aidé en rien, mais je l’ai su, comment, je l’ignore, mais je l’ai su, bien assez tôt.

Il devrait neiger au sommet des montagnes qui veillent sur notre maison, toute la semaine prochaine. Voilà tout ce qu’il y a à savoir d’important, et cela suffit. Dans le magnifique livre de Jim Harrison, La Route du retour, Nelse, le fils de Dalva, déclare («presque comme un crétin», dit Naomi) : «Quand la nuit est froide, j’aime le froid ; quand elle est chaude, j’aime la chaleur.» Ce genre de tautologie fait penser aux poèmes du berger de Pessoa, publié sous le pseudonyme d’Alvaro de Campos. Dans mes périodes les plus incertaines, les plus inquiètes, je me convertis à cette sagesse tautologique, qui vise avant tout à briser toute velléité d’attendre quoi que ce soit, car ainsi, n’attendant rien de personne nulle part, on évite et l’angoisse et la déception. C’est de la sorte que survivent et tolèrent l’intolérable condition de pauvreté et de précarité ceux qui y sont plongés.

Une autre raison me rend l’appréhension du futur insupportable. Non, je me fiche de la fin du monde et de l’apocalypse, vraiment, et même à la limite, ça m’irait tout à fait, non, ce qui me frappe de terreur, c’est qu’à un moment ou un autre, un de ces jours comme on dit, mes chiens vont mourir. Là, je caresse Capou, installé sur le bureau, entre le clavier et l’écran, et j’entends Iris aboyer dans la jardin après les chats. Ils sont bien en vie mais chaque jour les rapproche irrésistiblement de la fin. Cette fin me laissera inconsolable. Je me pose des questions existentielles terrifiantes : est-il préférable qu’ils meurent avant moi ? Ne dois-je pas faire tout mon possible pour leur survivre, ne serait-ce que quelques jours ? Pour avoir construit avec eux un lien aussi vital, ne suis-je pas responsable de le mener à terme, car, une fois mort, comment supporteront-ils mon absence ? J’avais eu ce genre de discussion avec une dame fort âgée qui venait de perdre son chien. Elle préférait ne pas se lier avec un nouveau chien, parce qu’elle savait qu’elle partirait avant lui, et que cette idée, l’abandonner, le chien, lui était intolérable. Elle n’a pas fait long feu après ça, quelques mois, je crois qu’elle n’avait plus goût à pousser les choses plus loin, ni de motifs suffisants.

J’ai pensé cet après-midi écrire un essai sur les chiens d’écrivain. Je suppose que ce genre d’ouvrage un peu putassier existe déjà. Harrison donc, a toujours vécu avec des chiens, et on trouvera difficilement un livre de lui dont les chiens seraient absents. Je suis persuadé que Pynchon partage son existence avec des chiens, et je ne serais pas étonné qu’ils lui suggèrent des personnages à l’oreille. Les chiens chez Pynchon sont souvent doués de parole et d’une intelligence redoutablement plus affûtée que celle des bipèdes causants. William Gass, si j’en crois la page magnifique qu’il leur a consacré dans la nouvelle In the heart of the heart of this country, doit préférer les chats. La chienne de Donna Haraway lui a inspiré un texte jouissif, son Manifeste des animaux de compagnie. Et ainsi de suite.

Dans un de mes prochains récits, il sera question d’un chien qui parle. Et d’une sorte de fin du monde. Ça va dépoter.

Kill the poors

On attend d’ici quelques jours un dernier soubresaut d’hiver, un retour neigeux, mais rien n’est sûr, alors d’ici là, on se promène avec les chiens dans la prairie sèche, l’herbe est rase, et bien qu’on soit en février, la douceur enveloppe les corps et les esprits. Quand on vit à la campagne, au milieu des prés, on se trouve assurément plus proche de son métabolisme animal, et c’est tout à fait déstabilisant de sentir une telle douceur alors que le corps s’était préparé à subir les assauts du froid. De secrets processus internes se sont mis en route, des fonctions organiques sophistiquées, des circuits qui s’activent – je suis toujours étonné de la manière dont on s’habitue, en quelques jours, aux grandes froidures de novembre – tout cela finalement pour rien, et tout est chamboulé. Les frênes en bordure du jardin s’apprêtent à bourgeonner, les chevrettes à mettre bas, les vaches dans le pré d’à côté sont déjà dehors, alors qu’elles attendent souvent la fin du mois de mai pour monter à l’estive, et je regarde mes skis posés dans le vestibule d’entrée de la maison avec circonspection.

Tout est marqué au sceau de l’incertitude. ça s’agite dans le grand monde, à cause des échéances électorales, et là aussi, l’incertitude règne, grevée d’angoisse, d’espérance, de dépit. Ce barnum inepte noie les velléités de révolte, sans parler de révolution – reportée comme toujours aux calendes grecques, pour ne pas dire jamais. Des flots diluviens d’informations s’abattent sur le peu d’esprit qui reste, la propagande bat son plein, qu’orchestrent avec zèle les mass-medias, au service sans faille du pouvoir et de la bourgeoisie, accaparant comme ils l’ont toujours fait le domaine du raisonnable, qui leur semble réservé, alors même qu’ils excellent à tricher, voler, truander leur prochain, particulièrement le peuple, trop accablé pour s’en rendre compte.

Le pire paraît plus assuré que le meilleur – ce dernier demeurant fort relatif. La majorité des programmes ne menacent en rien les «propriétaires des moyens de production», ni les «propriétaires terriens», ni les actionnaires et tous ceux dont la fortune est assurée par la misère, la précarité et le sacrifice de la majorité. Quel que soit le vainqueur de la présidentielle, ils couleront de toutes façons encore de beaux jours et personne n’envisage de les laisser tomber, eux. Les candidats qui leur sont les plus favorables leur promettent même des jours encore meilleurs : on resserrera d’un cran supplémentaire le nœud qui serre la corde autour du cou des plus précaires, on mettra définitivement au pas les fonctionnaires en les pliant à des tâches impossibles, et on réduira les charges sur les entreprises, manière supposée élégante d’alimenter les dividendes des actionnaires avec de l’argent public. Tout cela est connu, l’élan en faveur des classes dominantes ne date pas d’aujourd’hui ni d’hier, non, ce qui est réellement désespérant, ce n’est pas que les nantis continuent de faire ce qu’ils ont toujours fait, ce pour quoi d’ailleurs ils sont précisément des nantis, détourner toute la puissance publique et la force sociale à leur profit, défendre leurs intérêts avec ardeur, non.

 

Ce qui est terrifiant, et accablant, c’est la manière dont la propagande qui accompagne et redécore cet effort pour accumuler de la fortune et du pouvoir se voit reprise et assumée par une partie du peuple, les classes moyennes et même, aussi paradoxale que ça puisse paraître, une partie des pauvres. Je suis tombé sur un sondage concernant le projet de Revenu Minimum Universel (pour lequel j’ai milité autrefois, dans les années 90) : une large majorité de la population le rejette. Que les bourgeois, qui de toutes façons expérimentent pour le plupart d’entre eux cette rente à vie depuis leur naissance, ce pourquoi d’ailleurs ils sont des bourgeois, n’ayant jamais connu le souci d’un toit et d’un repas, cette histoire de Revenu déconnecté du travail va tout à fait contre leur intérêt, et c’est normal qu’il s’en méfie : après tout, à supposer que ce Revenu soit assez élevé pour entrer en rivalité avec le revenu salarié, il pourrait bien être utilisé par les salariés pour modifier les rapports de force avec les patrons – si toi, le patron, tu n’accèdes pas à ma demande, j’irai voir ailleurs, puisque j’ai de toutes façons un revenu assuré. Un vrai cauchemar pour les exploitants ! Mais que parmi les exploités, ils s’en trouve pour refuser ce Revenu Minimum Universel au prétexte comme on le lit dans nombre de commentaires, ou qu’on entend dans les conversations, qu’il favorisera la paresse et la luxure, ça me donne envie de tirer dans le tas. Les exploitants doivent se fendre la poire en constatant la manière dont les masses ne sont même pas capables de calculer leur propre intérêt et continuent de confirmer, quoiqu’elles en disent, le privilège des élites, du patronat et de leurs bourreaux. Je me demande parfois ce que répondraient les gens à la question : à votre avis, les inégalités sont-elles « naturelles » ? Les élites répondraient oui, probablement, en ajoutant quelques phrases roboratives concernant la valeur de la peine prise au travail – les enquêtes de Monique et Michel Pinçon-Charlot n’ont cessé de montrer que là-haut, on ne doute pas de la naturalité de sa position : les élites sont les élites parce qu’elles possèdent un capital génétique supérieur, qu’importe qu’ils soient en réalité confondu avec un capital économique supérieur. Mais j’ai bien peur que parmi les gens du peuple, on en trouve bon nombre qui le croit aussi : si les élites sont telles, c’est qu’elles le méritent d’une manière ou d’une autre, etc.

 

Bref. et selon toute vraisemblance, on aura surtout de la flotte, plutôt que de la neige. Hiver pourri.

Une atmosphère de lynchage

Règne une atmosphère de lynchage, de progrom, de bastonnade, d’épuration sauvage. Parce que la Planèze est noyée dans le brouillard, je me tiens au courant des affaires du monde, ça me passera d’ici la fin de la matinée, mais j’aurais eu mon quota d’informations, après quoi, je pourrais aller me recoucher. Je tombe sur une série d’interview de fanatiques de François Fillon réalisées à l’occasion de meetings électoraux. Immanquablement, des bourgeois et bourgeoises en robes et costumes, la vieille bourgeoisie française qui ressort de sa discrétion coutumière et vient délivrer au microphone ses pensées les plus profondes. J’ai fréquenté pas mal de milieux sociaux divers et variés et haut-en-couleur dans ma vie, mais la grande bourgeoisie hyper-conservatrice, crypto-catholique, je n’ai pas eu l’heur de la côtoyer, ou alors de manière fugace, et ça n’a pas duré longtemps : dans les salons des notables, je me sens comme un chien dans un jeu de quille et je suis pris d’une envie de dégueuler illico sur les photos de famille ou la vaisselle en argent.

Les interviews donc. Dans mon dernier livre, Sauver sa Peau, j’avais imaginé le désespoir du bureau du Front National constatant l’état déplorable des militants de base, et même, des militants tout court, mais j’aurais pu émettre la même supposition concernant le quotient intellectuel des aficionados de François Fillon. Mais qu’est-ce qu’ils sont cons. On en avait déjà eu d’accablants aperçus à l’époque où les mêmes s’égayaient dans les rues pour défendre la famille bourgeoise-et-catholique contre la banalisation de la sodomie, on en reprend ici une couche – et je ne n’arrive pas à croire que des prolétaires puissent réellement se sentir motivés par ces abrutis, et en viennent à voter pour François Fillon : c’est se tirer une balle dans le pied, vu le programme du candidat, sacrifier son intérêt propre au profit de la grande bourgeoisie et de la notabilité, pour un pauvre, voter Fillon, c’est pousser le goût du sacrifice et l’adulation des élites à son comble. Absurde. Quoique : la haine de l’ «assistanat», encouragée par les dites élites, pourrait expliquer que, contre toute logique, certains parmi les classes moyennes s’en aillent soutenir, encore une fois, la classe qui les opprime, les spolie et les exploite depuis des lustres.

Avez-vous remarqué à quel point la bourgeoisie hyper-conservatrice crypto-catholique se trouve obsédée par la sodomie ? Dès qu’il en est question, elle monte au créneau. La France est menacée par les sodomites, certes, mais il faut nuancer un peu : si un keuf fait joujou avec sa matraque dans l’anus d’un «jeune de couleur», ben quelque part, c’est un tout petit peu bien fait pour lui non ? Je n’ose imaginer le pourcentage d’homosexuels refoulés dans l’univers corseté et névrosé de la grande bourgeoisie crypto-catho. Faut pas s’étonner que certains prêtres, icônes indétrônables de ce petit monde, y aillent de leur petit passage à l’acte de temps à autres. Ça n’a pas l’air de déranger outre mesure les contempteurs de la sodomie soit-dit en passant. Il doit s’en jouer de bien bonnes dans les chambres à coucher tirées à quatre épingles des grandes maisons bourgeoises. Mélanie Klein parlait à ce sujet de défense maniaque, qui vient lutter contre l’angoisse dépressive et s’attaque à l’objet externe pour mieux éviter d’aller explorer ses propres contradictions internes : on déploie contre l’objet toute l’énergie dépressive qui menace de ruiner la stabilité du moi. Contrôle, triomphe et mépris constituent les modalités du rapport à cet objet haï/désiré, et ainsi se voient cloués au pilori les sodomites (parce que cette affaire obsède celui qui les voue aux gémonies, on sait très bien que les homophobes bandent plus spontanément que les autres devant l’évocation de scènes érotiques homosexuelles), les assistés (parce qu’on sait bien qu’en définitive on doit sa fortune non pas tant à son travail qu’à la faveur d’être bien né), les étrangers (parce qu’ils pourraient bien prendre votre place un de ces jours), etc etc.

On peut aussi voir les choses sous un angle plus basique. Les nantis sont précisément des nantis parce qu’ils ont pris et continuent de prendre un soin tout particulier à la conservation de leur position sociale : ils triomphent dans la lutte des classes, et n’ont jamais cessé de lutter, tandis que les intellectuels qui leur sont affiliés ont fait passer le message auprès du peuple comme quoi la dite lutte des classes étaient de l’histoire ancienne depuis la chute du mur de Berlin – c’est totalement faux évidemment, mais ça a marché : prenez les trente dernières années de nos social-démocraties occidentales et convenez que les plus riches se sont encore plus enrichies, tandis que les pauvres demeuraient dans la fange et que les classes moyennes, comme toujours bernées dans l’histoire, glissent irrésistiblement vers la pauvreté. Si on considère les revenus de la population de ce pays, en toute logique, les représentants de la bourgeoisie et de la finance, que servent généreusement les programmes de Fillon ou Macron par exemple, ne devraient avoir aucune chance d’être élus. Sauf qu’on a tellement embrouillé l’esprit du peuple, lequel esprit a sombré dans les délices de la consolation divertissante dont l’industrie les abreuve, qu’effectivement, il y a tout lieu de redouter que cette minorité se maintienne tout de même, au final, au pouvoir.

Cependant. Il règne une atmosphère de lynchage. Et ça pourrait d’ici là tourner au déferlement de violence, je vois bien d’ici peu de temps des milices hanter les rues des cités, j’entends déjà, à l’avance, le bruit des bottes et le claquement des manteaux en cuir noir. (et un temps où je courrais probablement un grand risque en publiant un texte pareil)

 

 

Jour pluvieux, hiver raté, l’année va être longue

32918407085_aa2b15fbb3_zJ’ai attendu l’hiver, depuis cet été, et même, je crois bien qu’en juin dernier, je m’en languissais déjà, et l’hiver est venu, mais n’a pas duré plus de quelques jours, c’est un hiver des plus brefs, un hiver «pourri» comme on en voit parfois, j’ai passé des jours entiers à étudier les modèles météorologiques les plus obscurs, guettant le moindre signe favorable au froid et à la neige, et n’ai été récompensé dans le réel que très parcimonieusement, et tandis que les années précédentes, je me vantais d’aller plus souvent à ski qu’à pied, force est d’admettre qu’il n’en a rien été cette année.

Avec ça mon compte en banque est comme d’habitude en berne, je ne sais pas comment ma banquière tolère le fait qu’il n’est pas passé au-dessus de zéro depuis plus d’un an et demi, que je vis à découvert la plupart du temps, depuis que j’ai ouvert un compte bancaire, il y a plus de trente ans.

D’un autre côté, vivre à découvert, je le crains, me va bien. Un emploi salarié durable m’est intolérable, ce pourquoi je n’ai jamais fait carrière, carrière est un mot qui ne me va pas, et comme je n’ai jamais été doué pour le commerce, et, pour le dire tout de go, que je déteste le commerce, qui constitue la plaie majeure de ce bas monde, j’ai toujours été plus ou moins pauvre, j’ai toujours flirté avec la limite de la pauvreté, et c’est amusant finalement : je me plains des températures qui demeurent ostensiblement au-dessus de zéro alors que mon compte bancaire demeure obstinément au-dessous de zéro, et que la limite pluie-neige dépasse largement les sommets de mes montagnes chéries, tandis que je flirte avec le seuil de pauvreté depuis toujours : les choses sont mal faites et je préférerais qu’elles s’inversent.

En marchant sous la pluie avec les chiens au bois des Fraux, sous une température affolante de 9°C en plein mois de février, qui achève de mettre à mal les dernières épaisseurs de neige, déjà !, j’ai pensé à ce livre de William Gaddis, que je tiens pour le livre le plus important de la seconde moitié du siècle dernier, et encore du début du siècle suivant, livre intitulé sobrement J.R. Je marchais et rêvais d’un monde où beaucoup auraient lu J.R., et je me disais que si tel était le cas, en prenant appui sur ce livre, il aurait été possible de renverser le capitalisme, l’économie de marché, de détruire le commerce, le marketing, les agences de publicité, les marchandises et les marchands. Au lieu de ça, peu de gens ont lu J.R., et je soupçonne que parmi ceux qui ont acquis le livre, un grand nombre ne l’a pas lu. Au lieu de ça, les gens s’affolent parce qu’un candidat à la présidentielle est pris la main dans le sac, on s’indigne de la corruption des élus, on espère la probité, l’humilité, la justice, et pendant ce temps, le commerce prospère et les hordes de salariés vont à leur travail de misère, s’appauvrissant gentiment et s’ennuyant atrocement, se consolant en s’abreuvant de divertissements de bas étage, et s’abîmant devant le vide insondable des écrans de smartphone. Pendant ce temps, les élites, elles, n’ont jamais cessé de s’enrichir, même au cœur de la soi-disant crise, tandis que tous les autres non seulement s’appauvrissaient mais contribuaient avec zèle à renflouer les banques et les actionnaires en alimentant les dividendes des nantis. Mais bon, l’autre abruti n’a pas été sage, c’est mal, et on s’en tiendra là – que son programme consacre sans vergogne le triomphe des élites et constitue un bras d’honneur et un doigt dressé envers le peuple, que mille autres nantis s’en mettent plein les fouilles en profitant de notre aveuglement, ça ne traverse pas l’esprit de la plupart des gens, et vogue la galère et vive le capitalisme.

Bref, j’allais sous la pluie. Je marchais dans les dernières neiges. Dans une atmosphère d’automne et de fin du monde et je songeais à J.R. et à mon prochain livre. Les chiens courraient dans les fourrés, ha, sans les chiens je serais déjà crevé pour sûr ! Je dis que la littérature me tient en vie, mais c’est faux, ce qui tient en vie, c’est la vie tout autour, ma compagne et mes chers quadrupèdes. Et la forêt, les chemins, la broussaille, ces burons en ruines, ces traces de chevreuils et ce renard aperçu tout à l’heure. L’année va être longue.

 

Obscures raisons

Pour une obscure raison, j’ai repensé à cette soirée passée quelques mois avant le début du millénaire au festival de Santander, en Espagne, ville chère à mon cœur, et je me suis revu, parfaitement libre et parfaitement ivre, dans le hall d’entrée, naviguant entre le bar et les portes d’entrée du théâtre, après le concert de Mark Eitzel, échangeant des regards avec Aparecida, qui devait ce soir-là et les soirs d’après devenir ma compagne, pour un temps, un temps seulement, quelques semaines, quelques semaines épiques, et j’avais croisé le grand Mark, coiffé d’une bonnet, qui dominait la foule, dont le visage sombre n’incitait pas à la discussion, j’avais pris sur la gueule ses postillons pendant tout le concert, parce que je m’étais assis au premier rang, presque religieusement, même si j’avais déjà beaucoup bu, et c’était que le début, qu’est-ce que je buvais à l’époque, et pas de la bière, non, du whisky, en Espagne, c’était essentiellement du whisky, et j’en buvais beaucoup, je me sentais tellement bien, Mark Eitzel avait décidé pour une obscure raison de chanter tout son concert a capela, la salle était comble, une salle de théâtre, bizarrement bourgeoise, c’était une belle soirée d’automne, on a fini dans un bar où jouait une chanteuse de jazz, une black, on se serait cru à New York, je devais être le seul français en ville, Aparecida, pour d’obscures raisons, avait entrepris de me guider dans les ruelles de la ville, je me disais, non, je me dis aujourd’hui, mon dieu, j’étais enfin libre, ma vie d’avant partait en lambeaux, tout partait en lambeaux, plus rien ni personne nulle part ne m’attendait, j’aurais pu mourir, ça n’aurait fait à personne ni chaud ni froid, je garde pour Santander une affection féroce, c’est toujours, pour cette partie de moi que j’ai laissée là-bas, une des plus belles villes du monde, ce pourquoi j’y reviens toujours en pensée, exalté par la mélancolie.

Puis j’ai pensé à cette phrase que Mark Eitzel avait dite dans une interview, comme quoi s’il n’avait pas composé de la musique, il serait devenir une sorte de tueur, un serial killer je crois, je n’ai pas écouté sa musique depuis plus d’une décennie, mais je me souviens très bien de cette phrase, et tout à l’heure, il m’est venu une idée semblable, comme quoi si je n’avais pas toujours voulu écrire, depuis tout gosse déjà, je serais devenu un serial killer ou un terroriste, et, bien qu’ayant beaucoup écrit, je me suis toujours vu en rêve tuant des gens, pas n’importe lesquels, des bourgeois de préférence, j’aurais pu être par exemple un anarchiste russe ou un membre d’Action directe, mais, tant mieux pour mes éventuelles victimes, les textes théoriques des mouvements terroristes, même ceux des anarchistes pour lesquels je garde une affection vivante, ne m’ont jamais suffisamment convaincu pour abandonner la voie de l’écriture, car une fois mort, c’en est fini de la littérature, raison pour laquelle je tiens à la vie pour autant que j’y songe.

Parmi les innombrables victimes qui ont péri dans mes rêves depuis ma plus tendre enfance, depuis que je rêve sans doute, j’ai songé récemment à ajouter quelques connaissances d’autrefois, des gens que j’ai admirés quand, ayant quitté la cité de mon enfance, j’entrais, intimidé et terrifié, dans ces mondes dont j’ignorais tout, les mondes de la culture, de la création, de l’art, de l’intelligence, côtoyant des jeunes gens d’une maturité impressionnante, qui avaient déjà, semblait-il, tout vécu, tout lu, tout écouté, tout vu, qui, partout, manifestaient une aisance imparable, jamais mis en défaut, qui connaissaient untel et untel, et surtout les codes, les us et les coutumes, tous les alcools, toutes les drogues, de jeunes gens promis à un bel avenir, issus de belles familles de la gauche caviar, des médecins, des psychanalystes, des écrivains, des diplomates, tous, ayant déjà malgré leur jeune âge parfaitement réussi, des 19 de moyenne au baccalauréat, excellant quoiqu’il fasse, tous évidemment militant à gauche, à l’extrême gauche, voire chez les anarchistes, navigant sans encombre de la scène punk aux underground arty, et moi je débarquais dans ce paradis, naïf et inculte, vraiment inculte, et je les admirais, et je leur en voulais, et j’en voulais surtout de n’être pas aussi bien né, et en grandissant, en faisant mon chemin, bientôt loin d’eux, mon chemin tout seul, le sac à dos aux épaules, les chaussures de marche aux pieds, je me suis rendu compte que je leur en voulais surtout de m’avoir volé ma révolte, et celle de mes semblables, les pauvres et mal-nés, de nous avoir dicté à nous, les pauvres, les vraiment pauvres, les mal-nés, le discours de nos révoltes, de s’être approprié l’injustice de notre condition pour se donner belle allure, alors que tout leur était promis, et que pour eux la vie était facile, qu’il ne leur aurait rien manqué de toutes façons, qu’ils savaient déjà tout en arrivant dans le monde, alors que je ne savais rien, et je leur en veux toujours, trente ans après, ce pourquoi j’ai envisagé de rêver de les tuer tous, un par un, trente ans après, puisqu’il n’est pas encore interdit de tuer des gens dans les rêves, n’est-ce pas, et j’ai repensé alors à cette soirée à Santander, quinze après mon entrée dans ce monde, c’était il y a quinze ans, mon dieu comme j’ai vieilli, et je me suis dit, là, à Santander, ce soir-là, je me suis senti parfaitement libre, parfaitement enfin libre, je me suis dit, cette expérience-là ne leur doit rien, j’ai réussi à tracer mon chemin tout seul finalement, et ce soir, en pensant à toutes ces choses, pour d’obscures raisons, j’ai écouté de vieilles chansons punk, les Buzzcoks, les Ramones, Joy Division, les Dead Kennedys, tous ces jeunes gens en colère, si énergiques, quand j’avais dix-huit ans, je chantais dans un groupe de punk industriel, A Very Sad Experiment, on avait enregistré trois K7 tirées à une poignée d’exemplaires, on était vraiment dingue, j’écrivais des textes radicalement nihilistes, je crois que je pourrais aller en prison aujourd’hui avec des textes pareils, mon frère jouait de la guitare sur deux cordes, notre pote Alex jouait de la batterie, et d’autres amis venaient se greffer au projet de temps à autres, les gens admirables nous ignoraient, mais on se fendait vraiment la poire, sur scène, on se sentait vraiment bien, je hurlais des trucs, des appels au meurtre le plus souvent, ou des slogans nihilistes, en anglais, sur scène j’étais en transe, quelques fans nous suivaient partout, on buvait et on fumait beaucoup trop pour apprendre la musique sérieusement, et le groupe n’a pas duré bien longtemps.

 

Et maintenant ?

Février 2017. Les tempêtes se succèdent sur le pays. HIer c’était Kurt, aujourd’hui Leiv et demain Martin. Je suppose que si d’aventures il devait y en avoir une autre après-après-demain, elle se nommerait Norbert ou Nathan. On se tient au chaud pendant que la neige s’abat sur la fenêtre du bureau, une neige grasse, mêlée de pluie.

26028479Avez-vous lu La Tourmente de Vladimir Sorokine ? Sans doute le livre définitif sur les tempêtes de neige (et un pastiche brillant du grand Boulgakov), qui vous dissuade à tout jamais d’en écrire un à votre tour sur le même sujet. Dans la foulée, j’ai lu Roman, du même auteur. Je suppose qu’il existe une petite communauté de lecteurs qui se sont pliés à cette expérience : supporter 450 pages d’un exercice de style ultra-classique, cet hommage virtuose à la grande littérature russe du XIXème siècle (Tourgueniev, Pouchkine, Tosltoï), un monument parfois accablant de récit champêtre et bucolique, ponctué d’interminables considérations sur la culture russe authentique, et supporter les 80 dernières pages qui s’emploient à détruire les 450 pages précédentes, mais aussi la culture russe, la langue même et le roman russe (et le roman tout court). Un travail radical, unique en son genre. La destruction finale, quasiment illisible, dans son accumulation d’horreur (qui me fait un peu penser au chapitre des crimes dans 2666 de Bolaño, mais en beaucoup plus destroy et minimaliste), constitue un remarquable exemple de décomposition grammaticale et stylistique, qui prend le contre-pied total du style sophistiqué, des tournures subtiles et recherchées de la très longue première partie du livre.

Après ça, évidemment, il ne reste plus qu’à désespérer en attendant la mort, ou bine en écoutant la tempête se fracasser sur les fenêtres et, dirait-on, directement sur les tempes – de fait, j’ai un sacré mal de crâne ce matin.

Screenshot_2017-02-04_10-29-55À part ça : j’en ai terminé avec mon essai sur l’hyper-ruralité, avec six mois de retard tout de même. Reste à trouver un éditeur. Ce n’est pas vraiment ma partie. Voire, pas du tout. 550 pages tout de même. Dont je suis tout embarrassé. Qu’est-ce que je vais faire de ce bouquin ? Si quelqu’un(e) a une idée, qu’il me la confie !

Les chiens vont bien. Ils dorment dans les fauteuils en attendant une éventuelle accalmie.

Le monde court à sa perte. Ça n’a rien de nouveau, puisqu’il a toujours été déjà perdu. Des zigomars avides de pouvoir s’agitent ici et là et tentent de focaliser l’attention. Quelques génisses que la tempête excite courent dans la neige.

La nuit dernière, j’ai rêvé de mon prochain livre. J’en rêve régulièrement depuis plus d’un an. Les choses se mettent en place quelque part dans les tréfonds de l’imaginaire, des problèmes sont résolus, par exemple, l’histoire du chien, de nouvelles difficultés apparaissent, . Le style aussi, la forme. Tel que je me connais, j’en aurais écrit une bonne part d’ici la fin de l’été. Le tout est de commencer.

Mais si ça se trouve, d’ici là, le pays sera à feu et à sang. Tous les projets, grandioses aussi bien qu’intimes, perdront toute pertinence.

On apprécie d’habiter une maison quand la tempête souffle.

 

 

 

Ce que j’ai aimé dans la pop culture en 2016

Après que l’hiver ait fait deux incursions par chez nous, une en novembre, et l’autre durant ces derniers jours en décembre, je laisse à nouveau reposer mes spatules – la neige fond à vue d’œil, où sont passés les hivers d’antan, manquerait plus qu’il pleuve. J’ai quand même trouvé le moyen de faire cinq sorties à skis depuis novembre. Dont une nocturne (à la lueur de la lampe frontale). Et c’est déjà pas mal. En attendant d »émigrer au Groenland (si tant est qu’à l’avenir il y ait encore des hivers là-bas), je vais faire mon bilan 2016 de trucs que j’ai vu ou écouté dans les (plus ou moins) mass media.

Mais d’abord, je voudrais rappeler brièvement la mémoire d’un être cher, qui a disparu cette année, qui n’a pas jugé bon de continuer l’aventure, mon ami Frédéric Coussay, qui était devenu une référence dans le domaine de l’histoire de la Grande Guerre, explorant sans relâche les témoignages et les documents d’époque, et dressant avec ténacité la liste des soldats disparus, auxquels il s’efforçait de donner un nom et une personnalité. Nous nous sommes connus à la fin de années 80, à l’époque où j’étais surveillant dans le collège où il était scolarisé. Avec d’autres jeunes gens, nous avions monté un club de jeux de rôles et de stratégie et, durant des années, même après qu’ils aient quitté collège et lycée, nous passions de longues nuits à explorer des mondes imaginaires. Frédéric était une des personnes les plus drôle que j’ai jamais rencontrées, un humoriste d’une grande finesse, avec un sens de la répartie jubilatoire. C’est toujours un crève cœur de se dire qu’un homme aussi vivant et talentueux en vienne à cette extrémité. Mais nous étions tous, dans cette petite bande, évoluant sur un fil, toujours à la limite, radicaux à la fois dans les pensées et parfois dans les actes. Disons qu’on ne faisait jamais les choses à moitié. Je me dis que dans un sens, nous étions plus « punk » que les punks avec lesquels je traînais au milieu des années 80. Je pense à toi Fred, ainsi qu’à Stéphanie et aux gamins et à tous nos amis de l’époque, cette fraternité dans l’imaginaire que nous avions bâtie ne m’a jamais quitté.

v1-bjsxmjc5mzy4o2o7mtcymji7mja0odsxmzuxozkwmaFrédéric aurait sans doute aimé les séries TV dont je vais parler maintenant, surtout celles qui se déploient dans des univers SF ou d’anticipation. Mais je suis certain qu’il aurait adoré (ou a adoré) ce petit bijou d’humour noir, trash, gore et parfaitement décalé, terriblement autoréférentiel qu’est ASH vs EVIL DEAD. La référence, c’est évidemment la suite des films d’horreur de Sam Raimi qui est d’ailleurs aux manettes dans la série racontant les déboires de Ash Williams, héros des films des années 80, joué par l’excellent Bruce Campbell (que j’avais bien aimé dans Burn Notice). C’est vraiment hilarant, grotesque, et décapant comme peuvent l’être les meilleurs productions du cinéma gore.

6680e29e5bac407fc0e9fc505f11dcaaDans le genre divertissant, mais sans doute moins inoubliable, j’ai passé une partie de mes soirées estivales à regarder les épisodes de trois séries de Science Fiction proposées par la chaîne américaine SCiFi : DARK MATTER, KILLJOYS et THE EXPANSE. Les deux premières sont un peu calquées sur le même modèle, mettant en scène une bande d’aventuriers plus ou moins recommandables, errant de pat le très très vaste monde en s’efforçant de comprendre ce qui leur arrive, et ce qui leur arrive est lié au destin du très très vaste monde. Les scénaristes sont plus ou moins inspirés, mais les acteurs, dans les deux cas, rattrapent les faiblesses narratives, et je me surprends à suivre avec une certaine avidité les épisodes, quand bien même j’ai cessé d’essayer de comprendre l’intrigue (et donc « ce qui leur arrive et ce qui arrive au très très vaste monde), juste pour le plaisir de retrouver cette bande d’énergumènes pittoresque. THE EXPANSE se situe au niveau du dessus, par sa complexité d’abord – il est tiré d’une saga de science fiction, le premier volume m’est tombé des mains à partir de la page 60, mais la série m’accroche bien – par la profondeur et l’ambivalence des personnages ensuite, par la qualité de ses effets spéciaux et par la richesse de ses références.

westworld-season-1-episode-2Plus ambitieuse est la série WESTWORLD dont on attendait beaucoup vu les créateurs aux manettes (entre autres les producteurs de LOST). J’ai déteste les deux premiers épisodes, viscéralement, me sentant mis dans la position d’un voyeur et d’un pervers, avant de comprendre que c’était précisément là le but. La narration emprunte des cheminements temporels complexes, et il faut un certain temps avant de capter la subtilité de ces temporalités imbriquées : le temps des androïdes n’est pas tout à fait celui des humains, et leurs rêves ne sont pas aussi distincts que ne sont les nôtres de la réalité. Les dix épisodes conduisent inexorablement vers une apothéose catastrophique et cathartique, si bien qu’on prend fait et cause (enfin, « je » prends) pour les androïdes plutôt que pour les humains. On peut lire la série à de multiples niveaux, que je n’ai pas le temps de détailler ici, par exemple : une critique radicale de l’industrie du divertissement à l’âge de l’hyper-capitalisme – avec cette mise en abîme géniale du fait que le show lui-même est un pur produit de cette industrie ; une plongée anticipatrice dans un monde entièrement façonné et pensé par les modèles des sciences comportementales et cognitives – du coup, la question de la « conscience » devient à nouveau cruciale (en tant que psychanalyste, cet avenir me paraît extraordinairement régressif, les niveaux de théorisation se perdant dans des problématiques dignes de mauvaises copies de philosophie en classe de lycée) ; dans la même perspective, j’en suis venu à me dire que nous étions en train de devenir des androïdes avant même que nous soyons capables d’inventer des androïdes autonomes. Destin singulier n’est-ce pas ? Nous commençons à craindre les robots, alors même que nous sommes devenus des robots, numérisés jusque dans nos plus intimes intimités. Une première saison fort stimulante intellectuellement en tous cas.

nosedive-black-mirrorBLACK MIRROR propose une troisième saison, dans laquelle les objets connectés sont omniprésents. C’est intéressant de voir comment cette série, année après année, s’efforce de suivre les dernières évolutions technologiques et d’en mesurer et d’en anticiper les effets sur nos vies les plus quotidiennes. Le plus perturbant, c’est que le réel, le présent, exerce une pression folle sur l’anticipation, et on se demande en permanence, en regardant les épisodes, si l’on nous parle du futur, ou du présent. La réussite d’une œuvre d’anticipation tient évidemment à ce qu’elle donne le sentiment que le futur est en germe dans notre présent, et c’est là un sentiment que procure BLACK MIRROR.

3%

Surprise de l’année 2016, la série proposée par NETFLIX, la série brésilienne de science-fiction 3 % m’a totalement accroché. Une dystopie dont on ne peut goûter la pertinence que si on se place dans e contexte sociologique brésilien contemporain, marqué par des inégalités socio-économiques abyssales. Une mise en scène superbe, qui confine parfois à l’abstraction, l’écart extraordinaire envers les décors réalistes des favellas et les intérieurs hyper-hygiénisés et futuristes des bâtiments occupés par les élites, une bande son excellente (qui doit beaucoup à Tom Zé et à des courants expérimentaux de la musique electro brésilienne), des acteurs remarquables, un côté addictif qui marche très bien sur moi.

sc3a9rie-night-managerEnfin, dans un tout autre genre, je voudrais signaler deux séries qui m’ont littéralement scotché à mon écran, et qui toutes deux relèvent du genre « espionnage ». D’abord l’excellente série tiré d’un roman de John Le Carré, THE NIGHT MANAGER, une véritable perle au suspense haletant, réalisée par la BBC, gage de qualité : les frenchies sont à des millénaires de réalisation de ce genre, sans parler des acteurs, on n’a pas l’équivalent d’un Tom Hiddleston ou d’un Hugh Laurie chez nous. Le contexte politique est fouillé, la tension dramatique n’a pas besoin d’action spectaculaire pour procurer au spectateur des sueurs froides (on n’est pas du tout dans James Bond), la psychologie des personnages est particulièrement cohérente. Bref, un de mes coups de cœur de l’année.

elky3f1jfuruzukjnzpoMa série préférée pour l’année 2016 est aussi une série d’espionnage, vraiment étonnante, vraiment originale : BERLIN STATION. Là aussi, le contexte est hyper-contemporain, on suit les déboires d’une agence de la CIA installée en Allemagne, dont les agents sont pris dans les filets d’une complexité sans nom entre les services secrets étrangers, leur propre administration de tutelle, les velléités des groupes terroristes divers et variés, et surtout la pression qu’exerce sur les activités secrètes et souvent peu recommandables de l’agence un « lanceur d’alerte » à la Snowden, un certain Thomas Shaw (dont on connaît l’identité au bout de deux épisodes, le suspense n’est donc pas à cet endroit). Il faut s’accrocher dans les premiers épisodes pour mériter de plonger dans une véritable tragédie – et le final m’a laissé une impression mélancolique tenace. Les acteurs sont époustouflants, mention spéciale à Rhys Ifans, pour son interprétation déchirante d’un personnage extrêmement ambivalent : d’ailleurs, c’est l’ambivalence des personnages, de touts les personnages, qui frappent. On navigue en eaux troubles, nos tendances manichéennes spontanées sont mises à l’épreuve à chaque épisode, les retournements de situation et les révélations viennent régulièrement chambouler nos maigres certitudes, et surtout, on dirait parfois un hommage à l’Alexander Platz, l’ode à Berlin du très grand Alfred Döblin (dont je recommande chaudement la dernière traduction en français par Olivier Le Lay), bref, c’est un vrai petit chef d’œuvre que cette série.

mr-robot-2J’allais oublier de mentionner la deuxième saison de l’incroyable série de Sam Esmail, MR ROBOT, avec le tout aussi incroyable acteur Rami Malek. Cauchemar éveillé, hommage d’une précision inégalée à la culture Hacker (avec des tas de bouts de code sous Linux que les geek apprécieront, moi le premier), pamphlet anarchiste contemporain, attaque sans concession contre l’hyper-capitalisme financier, vision d’un futur terrifiant, et d’autant plus terrifiant qu’il est déjà notre présent, inspirée par la grande lucidité paranoïaque que je partage entièrement, explorations des arcanes de l’hallucination et du délire, narration sans concession qui vous procurera des maux de tête sérieux. Après ça, si vous avez encore l’intention d’aller voter en 2017, c’est que vous n’avez rien compris au monde d’aujourd’hui.

 

 

 

 

Harrison, L’été où il faillit mourir

9782267018103Les américains excellent dans l’art de la nouvelle (la « short story ») et de la novella (un récit un peu plus développée que ce que nous appelons « nouvelle »  – genre peu usité de ce côté-ci de l’Atlantique). J’ai déjà dit (ou pas) que parmi les plus admirables nouvelles jamais composées, celles que William Gass a réunies dans ses recueils (In The Heart of the Heart of the Country (1968) et Cartesian Sonata and Other Novellas (1998)) occupent une place particulière dans mon panthéon littéraire – et ne cessent de me hanter.

J’ai lu cet après-midi à la sieste – du coup j’en ai oublié de dormir – le premier texte du recueil de trois novellas de Jim Harrison, L’été où il faillit mourir (titre du texte en question). Le récit est dans la veine du nature writing dont Harrison est un des représentants historiques et éminents, même si son œuvre se déploie bien au-delà des rocheuses et des montagnes à ours.

le texte frise la perfection. D’une densité exceptionnelle, riche de trouvailles inédites, souvent hilarant, sans oublier d’être aussi mélancolique qu’une rivière à truites dans la solitude d’une montagne perdue. Le génie d’Harrison s’incarne dans la peinture de ses personnages, Chien Brun (CB), l’homme des bois à l’inaltérable libido, Delmore, le vieil homme qui, l’âge venant, sent l’indien qu’il était se réveiller en lui, Red, l’adolescent passionné de cosmologie, Belinda, dentiste à l’insatiable appétit sexuel, Grethen, assistante sociale lesbienne pour laquelle CB brûle d’amour, et surtout Baie, la petite fille qui chante le langage des oiseaux, la plus fascinante autiste de la littérature à mon avis.

 

À la tombée du soir avec les chiens

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Vingt heures trente et les températures se décident enfin à descendre un peu. On est à la fin août, la nuit tombera vite : je prends un sac à dos à moitié vide (mais, un pull, deux gourdes remplies d’eau fraîche, une gamelle pour les chiens, un couteau : on ne sait jamais !), chausse les godasses de marche qui ont bien souffert l’hiver dernier, les deux chiens grimpent dans l’auto, et c ‘est parti pour une balade au fond des bois.

Je règle l’autoradio pour qu’il diffuse en boucle ma chanson préférée quand je vais randonner avec les chiens, Ripple Water Shine de Piano Become the Teeth, et c’est parti pour une virée à quarante à l’heure, plein phares et vitres grandes ouvertes, Capou s’est installé sur mes genoux, les pattes sur le volant, et Iris pointe son museau par la fenêtre. Au village du Ché, on emprunte le grand chemin caillouteux, et dix minutes après avoir quitté la maison, nous voilà déjà au cœur de la forêt.

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Les chiens connaissent la forêt sur le bout du museau, et bondissent déjà pour rendre hommage aux lieux qui le méritent. On décide après un bref conciliabule de suivre la piste qui descend vers Albepierre, d’abord à couvert des sapins, puis en lisière de forêt, avec vue sur les crêtes, Peyre ours, la Sagne du porc, le cirque de Chamalières et, plus au sud, le Plomb du Cantal, tout frissonnant de lumières irisées au soleil couchant.

À la hauteur du lac des biches, en vérité un petit étang dissimulé dans la broussaille, nos naviguons entre chien et loup – j’aimerais voir un loup soit dit en passant, mais je dois me contenter des chiens. Les ombres fuyantes de grands ongulés filent à travers les taillis. Un astre aux trois quart plein, belle comme une lune d’Arno Schmidt, éclaire déjà nos pas.

P8150023Capou me colle aux chaussures, tandis qu’Iris vaque ici et là, disparaissant dans un fourré à droite, surgissant plus loin d’une une souche d’arbre à gauche. Nous sommes parfaitement seuls exceptés les animaux qui ne se laissent pas deviner – mais assurément nous observent. En remontant par la piste des biches, montée longue et rude, l’obscurité s’épaissit alors que la lune joue à cache cache avec le sommet des sapins. On fait une pause au milieu de l’ascension : biscuits arrosés d’eau fraîche pour tout le monde. le moment préféré des cabots, à égalité avec tous les autres moments probablement. J’envie leur propension à apprécier chaque instant, à ne se soucier ni du lendemain ni la veille. Mais à vrai dire, mes propres soucis s’effacent au fur et à mesure que la nuit nous enveloppe.

Ha ! Il n’est rien de meilleur, mais vraiment absolument rien, que de marcher d’un pas tranquille avec les chiens dans la douce nuit d’une fin d’été – sinon skier doucement avec les chiens au petit matin quand la neige a tout recouvert la nuit précédente. Je mesure la chance incroyable que j’ai. Je sais d’où je viens. Une petite fenêtre en moi demeure, qui n’offre pour tout paysage que des longées d’immeubles d’un gris sinistre. Je sais d’où je viens : cet unique sapin en guise de forêt, malade d’être seul au milieu des parkings. Je sais d’où je viens : la promiscuité des habitats partagés, la sale propreté des villes, toujours sales même quand elles sont propres, les corps toujours pressés, contenus, contraints. Ici, dans ces forêts, tout est libéré, dans une continuité d’extases apaisées.

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