Bayonne

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Je me souviens qu’au moment même où je traversais la frontière la cassette que j’écoutais en boucle sur mon walkman jouait Shake the decease de Depeche Mode et que cela me parut un bon présage. J’avais dépensé mes derniers pesetas en échange d’un café et d’un paquet de chips sur l’aire de repos où les camions s’entassent, des camions venus des quatre coins de l’Europe, qui s’arrêtaient là durant leur périple infernal, du nord au sud et retour, de Rotterdam à Séville, sans jamais rien voir des pays traversés que les aires d’autoroute et les stations service disséminés comme autant d’asiles sur leur parcours. Il faisait nuit depuis longtemps, c’était au mois de mai, j’allais vers le nord, je rentrais chez moi, si l’on peut dire.
Nous nous étions dit adieu, Aparecida et moi, au pied de la chapelle sur la colline qui surplombe Secadura, et chaque fois que je suis contraint d’évoquer ce souvenir, il me semble que je suis en train de la quitter encore, je revois sa bouille adorable et grave et l’héroïque orgueil qui l’empêche de pleurer, qui m’en empêche aussi du reste, je revois sa jolie robe bleue et j’entends qu’elle prononce les derniers mots en espagnol, auxquels je ne comprends rien, je crois qu’elle m’envoie au diable mais peut-être me souhaite-t-elle bonne chance, et je dis « Te Quiero », parce qu’à ce moment précis, c’est vrai, je ne mens pas, et à chaque fois que j’y repense, à chaque fois que je descends dans la voiture les quelques lacets de la colline qui surplombe Secadura, laissant la chapelle s’effacer pour toujours dans la nuit infinie, tandis qu’elle me suit avec sa voiture à elle, à chaque fois c’est vrai.
Ma voiture était une petite voiture, à la mécanique frustre mais résistante. Elle m’avait transporté tant bien que mal jusqu’à Santander à l’aller, et j’espérais qu’elle m’autorise également le voyage du retour. Je ne me leurrais pas toutefois : elle était comme on dit en fin de course, comme un vieux cheval à qui l’on demande une dernière chevauchée, un vieux cheval courageux mais qui sait que son heure est venue, qu’il jettera ses dernières forces dans la bataille, puis : ce sera la fin. Sur l’autoroute tortueuse qui longe la côté de la Cantabrie et du Pays Basque, j’écoutais en boucle, le casque sur les oreilles, Goin’up to Portland de Swell, chanson qui m’a toujours procuré un surcroît de courage dans les moments difficiles, qui me transmet de l’audace, me rend téméraire, m’aide à surmonter la peur. Les semaines précédentes s’entrechoquaient en images vives dans ma tête, cette incroyable histoire d’amour certes, mais également la ville que j’avais arpentée en long et en large, avec ma guitare, jouant pour un peu d’argent ici et là, sur un trottoir, sur la parvis de la gare, sur les quais d’où partent les bateaux pour Plymouth. J’avais aimé vivre là malgré la faim, malgré l’angoisse, malgré l’inconfort des nuits où j’étais forcé de dormir sur les sièges arrière de la voiture. La situation toutefois était devenue impossible : il n’y avait pas de travail en ville, Aparecida se désolait que je dépense ainsi le peu que je gagnais dans la boisson, et, constatant ma transformation inexorable en vagabond, elle perdit confiance en mes promesses. Elle avait raison bien évidemment.
Partir constituait toutefois un déchirement. Pas seulement à cause d’elle, mais à cause de la ville, et à cause de ce que j’avais découvert de moi durant cette aventure, ce goût de liberté, et même, cette sensation si particulière de vivre au bord d’un précipice en permanence, une peur tenace, mais si excitante, que je noyais dans l’alcool dès que l’occasion se présentait, mais que j’éprouvais tout de même suffisamment longtemps pour me dire : c’est cela la vraie vie, la vie que je cherchais à vivre — tandis que j’écris ces lignes, aujourd’hui, dix ans plus tard, écoutant Alesund de Mark Kozelek, une chanson admirable, je ne peux pas m’empêcher de penser que c’était vrai, que j’avais approché là-bas quelque chose de la vraie vie. C’était un déchirement au sens organique du terme. La nuit s’épaississait, les lumières des villes coincées entre l’autoroute et l’océan défilaient, les images devenaient des souvenirs, mes aventures s’évanouissaient déjà dans le passé, et j’étais traversé d’une souffrance terrifiante, du genre qui vous triture le cœur avec des griffes acérées, à l’idée de l’avenir et du présent. L’avenir se présentait comme une série d’impasses auxquelles j’étais acculé. En partant, j’avais mis en pièce une situation, certes déjà fragile, mais désormais intenable. J’étais parti comme on fugue, sans prévenir personne, ni mon employeur, ni mes amis, ni même ma femme. Mon banquier non plus d’ailleurs (et ce n’était pas le moindre de mes soucis). J’allais, en retournant en France, au devant de problèmes considérables, dont l’examen m’épuisait à l’avance, et une certaine logique me poussait à rebrousser chemin aussitôt, ou bien à m’arrêter là, et partir à pied dans les montagnes qui se déployaient dans la nuit devant moi.

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