El Santuario de Nuestra Señora de La Bien Aparecida

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À ce moment-là, elle a reculé de quelques pas, relevé sa jupe et s’est accroupie pour pisser avec cet air décidé et ce sourire inquiétant comme lorsqu’elle m’avait saisi la main la première fois et tiré à travers la ville par ses rues à elle, sombres et douces, jusqu’à l’hôtel où j’avais pris une chambre.
Ce soir-là je m’étais senti comme jamais, parfaitement à mon aise, détaché et pleinement heureux, le Jack Daniels circulait dans mes veines, me débrouillant fort bien avec un anglais douteux et mon ignorance totale de la langue locale, et justement pour cette raison, étant en quelque sorte privé de mots, je n’avais plus qu’à me contenter d’être, extraordinairement librement être, et en même temps extrêmement proche du néant et de l’abîme, ayant débarqué dans cette ville la veille au soir pour de si vagues raisons, j’aurais choisi au hasard un point sur la carte d’Europe, et m’y serais rendu par un moyen quelconque, ça n’aurait fait aucune différence, et c’est là précisément le genre de situation dans laquelle je me sens parfaitement bien, puis c’était elle, et ça aurait très bien pu être une autre, je l’avoue, et je l’avoue d’autant plus aisément qu’elle l’a toujours su, qu’elle le savait déjà, au premier regard, et c’est pourquoi notre relation fut toujours teintée d’une sorte de tristesse, baignant dans une mélancolie naissant de la proximité du vide, la menace d’un effondrement, pressentiments avec lesquels on doit composer quand on s’aventure à demeurer quelques temps à mes côtés. Demeurant à mes côtés moi-même la plupart du temps, je sais de quoi je parle, cette précarité constitutive, qu’aggrave une précarité matérielle inévitable, le sort n’ayant pas fait de moi, et je le regrette, un rentier, j’en suis familier même s’il n’est pas facile pour autant d’en parler.
Ça c’était notre premier soir, illuminés tous deux dans la faune grouillante de Santander, chaude, populaire, musicale, sublimée par l’alcool, et, le dernier soir, notre dernier soir, c’était toujours la nuit, et Santander aussi, dont les lumières brillaient au loin, du sommet de la colline qui surplombe le littoral, et, au sud, Secadura, le maigre village éparpillé au pied de la cordillère cantabrienne, s’élevant fièrement vers les étoiles, la petite ferme au sud où elle vivait avec ses parents et ses sœurs, une nuit tout aussi parfaite en somme que la première, la ville au nord en contrebas épousant l’océan infini obscur et sans forme, et nous deux, près de la chapelle, elle pissant doucement devant moi, je sais que c’est fini elle a dit ensuite en se relevant, en anglais bien sûr, parce qu’aussi bien nous nous sommes connus en anglais, aimés dans cette langue et bien d’autres, nous devions également nous quitter en anglais, ce qui accentuait sans doute, j’en ai conscience et elle le savait aussi, l’atmosphère de romance, de tragédie et l’insoutenable mélange de tristesse et de bonheur dont sont marqués à jamais ceux qui ont vécu au moins une fois une histoire lumineusement perdue d’avance, dont on ne peut jouir à vrai dire qu’instant après instant, comme par éclats, de fines parcelles de joie infinies, infiniment désespérées, comme un dernier verre avant la mort, et ce soir-là il me fallait bien sûr retourner chez moi, mais où est-ce chez toi petit bonhomme ? Je ne sais pas, j’ignore si je suis encore attendu, je n’espère pas être attendu, j’espère qu’on m’aura oublié, qu’on aura tiré un trait, c’est juste que j’ai besoin d’argent, de récupérer quelques affaires tu vois, régler deux ou trois détails tu comprends ? Tu comptes revenir ici ? J’aimerais bien, j’aimerais tant. Tu ne reviendras pas. Non. Je ne reviendrais pas.

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