Comment ils se sont perdus

Soudainement, elle considéra la suite des événements, c’était la première fois depuis trois jours, depuis qu’ils avaient fui, qu’il lui était possible d’embrasser ces choses-là dans leur ensemble et, quand bien même les détails lui semblaient absurdes, et elle n’avait aucun doute qu’ils paraîtraient absurdes à quiconque en prendrait connaissance, si tant est qu’il y en eût un pour connaître un jour la vérité à leur sujet, l’ensemble lui apparaissait au contraire comme lié avec force et nécessité par le destin et la fin, surtout la fin, présentait un caractère d’évidence qui, plus tard, quand au cœur de la nuit elle essaierait de réchauffer son enfant en le serrant dans ses bras tout en chantonnant tandis que le froid les envelopperait tous deux, que des bêtes sauvages glisseraient tout autour dans la forêt, que le torrent gronderait dans la ravine en contrebas, évidence qui, plus tard, la ferait rire : voilà comment un soir de printemps je me suis perdue dans la forêt, penserait-elle, voilà comment je me suis perdue comme une gamine, en dépit du bon sens, voilà comment je me suis perdue avec mon fils, chantonnerait-elle aux oreilles de son enfant endormi.

Risible aussi la manière dont la voiture était plantée en travers du chemin creux, en équilibre sur trois roues reposant sur les bas-côtés, la quatrième roue ne reposant pitoyablement sur rien, le ventre de l’auto suspendu un mètre au-dessus de la terre glaise, et ce chemin : « Qu’est-ce qui lui est passé par la tête ? » se demanderaient les sauveteurs en découvrant le tableau, ce chemin impossible, la pente à quarante-cinq degrés, des rigoles ruisselantes en ayant ruiné la régularité, « Pas un chemin non ! Un fossé plutôt », et c’est jusqu’ici, au cœur de la forêt obscure, qu’en dépit du bon sens, la voiture s’était échouée, « Mais quelle idée mon Dieu ! Quelle idée ! » se lamenterait le lieutenant des pompiers, comment pourrait-elle leur expliquer ? Parce que ça n’avait de sens qu’à la suite d’autres événements tout aussi étonnants, il faudrait tout reprendre depuis le début, comment cet après-midi-là, il y a trois jours, elle était partie de chez elle, sans vraiment l’avoir prévu, bien qu’elle y pensât tous les jours, ce n’était pas comme on dit prémédité, bien qu’elle en eût souvent rêvé, mais ses rêves n’avaient rien de commun avec la réalité, avec ce qui advint réellement après qu’elle fut partie, dans ses rêves, Alain se trouvait à son appartement quand elle débarquait avec son enfant, et, sans mot dire, se contentait de l’accueillir, de lui faire à manger, et le soir, quand l’enfant s’était endormi, ils parlaient longuement tous les deux de l’avenir et faisaient l’amour, il la rassurait, il était là pour elle et pour son enfant, mais, dans la réalité, elle sonna en vain à la porte de l’appartement, elle attendit en vain son retour, et quand elle se décida à lui téléphoner, et quand il se décida à répondre, elle sut que l’homme qui l’accueillait dans ses rêves n’était pas l’homme qui lui parlait dans la réalité, décontenancé d’abord, répétant stupidement : « Qu’est-ce que tu fous là ? Qu’est-ce que tu fous là ? » puis, alors qu’elle s’efforçait d’expliquer, lui, coupant court à ses explications : « Mais tu te rends pas compte, tu te rends pas compte le bordel que tu fous dans ma vie là, t’as disjoncté, je peux pas, je peux pas te voir maintenant, et surtout pas ici et surtout pas maintenant, faut que tu rentres, faut que tu rentres chez toi », et elle, parce qu’elle croyait encore que l’homme de ses rêves existait vraiment et qu’elle ne voulait pas croire que cet homme n’avait rien de commun avec celui qui parlait au téléphone, parce qu’elle ne pouvait pas, sur le moment, faire le deuil de ses rêves, parce qu’elle s’y accrochait encore, parce qu’elle voulait s’y accrocher encore un peu, là, debout sous le porche en bas de chez lui, son enfant assis sur les marches, patient, mais de moins en moins confiant au fur et à mesure que les larmes coulaient sur les joues de sa mère au téléphone, comprenant que le rêve de sa mère venait de s’effondrer à l’instant, ce rêve auquel il s’était soumis lui aussi, en suivant sa mère sans mot dire, en montant dans la voiture après avoir rempli le sac de vêtements, sans oublier le livre qu’il était en train de lire, il avait juste dit :« Je retournerai à l’école ? », parce qu’il espérait ne jamais retourner à l’école, mais sa mère lui avait répondu « Bien sûr, tu retourneras à l’école », et ajouté « Tout va bien se passer tu verras », mais il voyait bien que tout n’allait pas bien se passer, il demeurait assis sur les marches en bas de l’appartement d’un homme qu’il ne connaissait pas, et il essayait de ne pas trop penser car les pensées qui lui venaient ne se laissaient pas aisément penser, pas sans douleur en tous cas, il n’avait jamais eu l’occasion de penser des pensées pareilles, quand bien même il lui était arrivé de souhaiter que sa mère quitte son père, dans les pires moments, surtout quand, la nuit d’après, il l’entendait pleurer dans la cuisine, il n’avait jamais pensé que sa mère puisse connaître un autre homme que son père, il pensait que sa mère, entre le moment où il partait le matin pour l’école et le moment où il rentrait le soir, sa mère restait seule à la maison, et ne rencontrait personne, et il lui fallait également penser que cet homme, qu’il ne s’était jamais permis d’imaginer, n’aimait pas sa mère, ne l’aimait pas tant que ça, ne l’aimait pas au point de hurler dans le téléphone, comme hurlait son père, bien qu’il n’entendît pas ce que l’homme hurlait, il n’entendit pas l’homme hurler : « Barre toi ! Barre toi ! », mais sa mère l’entendit, bien que cette voix se noyât au milieu de ses sanglots à elle, et sa mère sut qu’à partir de maintenant ils étaient seuls, et elle raccrocha, et aussitôt l’homme disparut de sa tête, sa tête l’annula et elle dit « Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? », et l’enfant, au bout de quelques minutes durant lesquelles sa mère luttait pour rester debout, s’accrochant à la rambarde de l’escalier, sentant monter les tremblements annonciateurs de la tétanie, l’enfant lui demanda « Maman. Qu’est ce qu’on va faire maintenant ? ».

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