Marcher comme une œuvre d’art

Dans le bref mais inoubliable (pour moi) documentaire, The Dark Glow of the Moutains que Werner Herzog a consacré à l’alpiniste Reinhold Messner , ce dernier évoque la possibilité que dans l’avenir, il abandonne la quête qui le pousse à gravir des sommets chaque fois plus difficile, pour simplement se contenter de marcher, marcher droit devant, n’importe où, sans but, sans viser un quelconque exploit. En attendant ce jour, devant la paroi qui l’attend, couverte de neige, il imagine le tracé de son parcours, il dit : « tu vois cette ligne-là », il marche et dessine en même temps une ligne dans la montagne. La façon dont il parle de ses ascensions, le mode de vie qu’il a adopté pour les mener à bien, un mode de vie « exceptionnel », fait penser par bien des aspects à une forme de vie artistique. En vérité, on n’a pas attendu qu’un artiste proclame : « L’art c’est la vie », pour que ce soit effectivement le cas pour un certain nombre de personnes.

À la même période où Reinhold Messner accomplit ses exploits, Hamish Fulton parcourt le monde à pied, et n’en ramène rien à proprement parler, c’est-à-dire qu’aucune intervention ne vient modifier l’environnement, contrairement au Land Art dont on le rapproche sans doute à tort, ou même à Richard Long — Fulton, s’il faut le ranger quelque part, serait plutôt un artiste conceptuel : il produit à son retour (et expose) ce qu’il appelle des « Mental Sculpture ». Ces choses-là m’intéressent beaucoup : la marche est l’œuvre d’art. Ce qui nous est montré c’est une transformation (en vue d’une communication publique) d’une expérience (privée, solitaire) qui est en elle-même, dit-il, une transformation. Lors de l’exposition, tout l’arrière-plan émotionnel est irrémédiablement perdu (y compris pour le marcheur qui l’a éprouvé). C’est une des raisons pour lesquelles, quand je marche, j’ai pris l’habitude de prendre énormément de photographies. Pas seulement parce que ce serait là une preuve (pour moi-même) — comme l’alpiniste qui accomplit un exploit prévoit d’apporter une caméra afin de filmer la preuve qu’il a bien atteint le sommet. Mais parce que cette proximité du marcheur avec le devenir, s’avère quelquefois trop forte, et quasiment insupportable (« tant de beauté ! que c’en est souffrance ! »). Il y a là un trop plein qui suscite de lui-même une transformation (beaucoup de grands randonneurs écrivent et dessinent des carnets de voyage). J’écris : « proximité avec le devenir » : c’est là une formulation bien imprécise, dont l’éclaircissement requiert les talents d’un poète plutôt que d’un philosophe — Héraclite, ou plutôt, un Héraclite rêvé ferait peut-être l’affaire.

La marche peut être une œuvre d’art par elle-même (et susciter d’autres œuvres d’art en mémoire pour ainsi dire).

J’ai déjà évoqué un lien entre la marche et la pensée : on pourrait songer que marcher c’est fuir les pensées qui pressent le penseur. Mais ça pourrait être aussi, dans certains cas, l’activité nécessaire qui permet au penseur d’évacuer au fur et à mesure de ses pensées un trop plein d’énergie libidinale (pour parler comme les psychanalystes d’autrefois : Ferenczi décrit ainsi le « type moteur », qui doit « gaspiller de l’énergie musculaire » pour ralentir le flux de ses pensées, qui se présentent de manière trop vive, comme une machine à penser qui, soudainement débridée, ne saurait se réguler d’elle-même. L’expérience du marcheur au long cours, bien qu’on puisse peut-être la rattacher à l’impossibilité de traiter certaines pensées dans l’immobilité du penseur sagement assis dans son fauteuil (il y a dans l’histoire tragique de R. Messner quelque chose comme une manière de se fabriquer une vie possible suite à la perte de son frère lors d’une ascension — je n’ai pas trop de mal à imaginer la culpabilité qui vous hante dans une histoire pareille, ayant échappé de très peu à une issue aussi fatale lors d’une randonnée avec mon propre frère), cette expérience donc, suscite à son tour, par son intensité, un trop plein qui, s’il n’est pas transformé, par exemple dans une transformation artistique, peut s’avérer insupportable. Cet intolérable est lié me semble-t-il à la solitude. Le marcheur recherche la solitude. Mais après avoir passé tant de temps sur les hauteurs, ou dans l’infini, le besoin d’un autre le rappelle à son humanité et sa finitude. Il est alors temps de rentrer chez soi, et, éventuellement, d’essayer de faire partager quelque chose de son expérience.

Un pas de plus : c’est une chose de ce genre que l’analyste ressent, et dont Bion parle si bien dans Second Thought quand il songe aux séances de la journée : une solitude irrémédiable, et parfois le désir pressant de faire quelque chose de cette expérience si vive, non pas tant d’en garder une trace, mais plutôt de transformer ce qui peut l’être en vue d’une communication plus ou moins publique — mais il doit garder à l’esprit que quelque chose d’important s’est irrémédiablement perdu.

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