La Poubelle à laquelle nous voulions en venir

Si Freud n’avait pas pensé les pensées qu’il a pensées, je serais probablement une sorte de Jean-Jacques Rousseau, condamné au même genre de pensées que lui, des pensées sous l’empire de la persécution, la persécution généralisée — quand je me contente de persécutions localisées —, et je me laisserais aller à considérer mon cas particulier comme exemplaire, une singularité extraordinairement significative, jouet consentant d’un destin susceptible d’éclairer l’humanité toute entière – alors que j’ai déjà bien du mal à m’éclairer moi-même, ne serait-ce que de la lueur d’une lampe de poche à bas prix. À cause de Freud donc, là où Jean-Jacques se consacrait corps et âmes à l’exercice de la sincérité, nom que les modernes donnent à la pureté, mes élans créatifs ou intellectuels, dès que je prends la plume, ou la parole, ce que j’évite de faire autant que possible, pour des raisons qui tiennent d’abord à la préservation de ce qui me semble relever de ma propre santé mentale, ensuite, de la préservation des rapports sociaux auxquels il m’est impossible de me soustraire tout à fait – je suis sans doute trop lâche, et certainement trop démuni, pour pouvoir payer le prix d’un ermitage sur l’île Saint Pierre – tendent, ces élans disais-je, à s’effondrer dans la fange de l’atermoiement et du pathétique. Comme tant d’esprits aux limites manifestes, je ne m’épanouis donc jamais mieux que dans l’auto-dérision, ce que je dois à Freud, ce qui m’empêche d’être Rousseau, ce pour quoi, d’une certaine manière, j’en veux à Freud, tout en me réjouissant, d’une autre manière, de ne pas être Rousseau.

Un travesti m’a dit un jour. Oui. Il/elle était travesti. La phrase débute bizarrement, je le reconnais. Il envisageait sérieusement l’opération. Il était obsédé par la perspective d’une opération possible. Il disait : je suis né femme. Moi je pensais : travesti de la sorte il/elle a surtout l’air d’une petite fille, d’une gamine de huit ans. Je m’égare. Reprenons : un travesti m’a dit un jour : Vincent, tu t’empêches de vivre. Il/elle n’a pas dit : tu t’empêches d’être Jean-Jacques Rousseau. À ses yeux, ses yeux cernés d’un bleu pastel, tout en lui/elle était pastel, je suppose que cette teinte convenait à son état indécidable, à ses yeux, je ressemblais plutôt à Camus. Albert. S’agissait-il d’un compliment dans sa bouche aux lèvres soigneusement peinturlurées de rouge. Pastel. Oui, je m’empêche de vivre, oui, je m’empêche de vivre. Et alors ? Si ne pas s’empêcher de vivre c’était, comme il/elle, se déguiser en gamine et obliger un type comme moi, si attaché aux apparences, à se trimbaler dans les ruelles à ses côtés, les ruelles au nord de la gare, si mal famées, comme chacun sait, chacun sait à quel point les ruelles au nord de la gare, cette gare-là en particulier sont mal famées, sous prétexte de le/la raccompagner chez il/elle, à cause justement de la mauvaise réputation des ruelles, alors, qu’en vérité, je l’ai compris en passant devant Kappellekerk, en traversant le square devant la chapelle consacrée à je ne sais plus quel saint, il s’agissait d’abord pour il/elle de s’afficher au bras d’un type qui ressemblait à Camus. Albert.

Une fille, indubitablement fille celle-là, Nathalie elle s’appelait, m’a dit un jour, je le sais parce que je l’ai noté sur un de mes cahiers, vous savez ces fameux cahiers que j’ai finis par lire, ha non, vous ne savez pas puisque vous n’avez pas lu mon livre intitulé débarras, rien d’étonnant puisque ce livre n’a pas connu les honneurs de la public-ation, Nathalie donc, m’a dit, je l’ai écrit, c’était le 12 juin 1989 : Vincent, toute ta sensualité, tu la mets dans ce que tu écris, tes poèmes, tes nouvelles, tes lettres, pour le reste tu es froid comme la mort. Je cite de mémoire, n’ayant pas le cahier sous la main, le cahier se trouve dans la chambre mitoyenne de ce bureau, retrouver ce passage dans les dizaines et les dizaines de cahiers, les cartons débordants de manuscrits, mais ! J’ai déjà raconté tout cela, l’origine et le destin spécial de ces cahiers dans mon livre intitulé débarras, je vous y renvoie, j’aimerais vous y renvoyer, je vous renvoie faute de mieux, faute de preuve concrète, à votre propre imagination si vos années d’études et les années d’abrutissement professionnel qui ont suivi ces années d’études vous en ont laissé un chouia, comme disait mon ami David, un chouia d’imagination, le meilleur ami que j’ai jamais eu et que j’ai perdu, mais là n’est pas la question, démerdez-vous avec ça, j’ai mieux à faire, il faut d’abord que je règle ce problème du type qui s’empêche de vivre et qui est froid comme la mort, quoique bien entendu, c’est évident, il doit y avoir un rapport entre ce livre impublié, ce livre pour ainsi dire privé, misérable privauté – qui me distingue radicalement et une bonne fois pour toute de Jean-Jacques Rousseau et de Camus. Albert.

Quand j’étais à la faculté, tenez-bon, il y a un rapport, forcément, du seul fait que les idées me viennent, c’est qu’il y a un rapport, à la faculté de Poitiers, j’avais un ami qui est mort. Non. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je ne le voulais pas le dire tout de suite. Si je prenais soin de prendre des notes avant d’écrire, et si je rassemblais ces notes en vue d’établir un plan, un plan de bataille, ce genre de maladresse ne se produirait pas. Je commencerais ainsi : j’avais un ami, je ne me souviens plus son nom, je dois l’avoir noté quelque part, mais quelque part se trouve de l’autre côté du mur, et là je suis cloué à mon fauteuil, quasiment nu, car, au fur et à mesure que j’écris, une chaleur me gagne, la sueur surgit sous mes aisselles et coule le long de mes bras, jusque sur les mains, des mains horribles, j’ai des mains horribles, dans mon prochain livre, que je ne fais ici que rêver, qui n’existera peut-être jamais que dans ces pages, je consacrerais certainement un chapitre entier à l’horreur que ces mains m’inspirent, si je puis dire, n’ayons pas peur des mots, ou alors craignons-les, alors voilà, cet ami, je ne sais pas si le mot ami convient, il était tellement triste, il buvait tellement, à la fin, il s’est assis dans la rue où il avait l’habitude de s’installer, pas très loin de chez sa mère, et il est mort – décidément, il m’est impossible d’en venir au fait sans me précipiter d’abord à la fin – il est mort. En bas de chez sa mère. Non. Quand j’étais à la faculté, ce jeune homme, dont j’ignore s’il était ou pas mon ami, était inscrit en maîtrise, en maîtrise de philosophie, nous étions inscrits du reste tous les deux en maîtrise de philosophie, et, un soir, il avait pris rendez-vous avec l’enseignant supposé accompagner son travail, une partie de moi est poussée à donner ici et maintenant le nom de ce professeur, une autre partie se défend de cette tentation, car je tiens ce professeur pour un criminel, un criminel hongrois en l’occurrence, et pourquoi donc hongrois ?, qu’est-ce ça change qu’il ait été hongrois ?, un salaud oui, c’est ce qu’il était, j’ai d’autres éléments à charge, je possède tellement d’éléments à charge, mes cahiers en sont remplies, tout est consigné et daté, je suis le J. Edgar Hoover de mon passé, mais il est trop tard, les faits sont prescrits, et d’ailleurs, les protagonistes de cette accablante histoire ont déserté cette vallée de larmes, me laissant seul avec mes souvenirs et mes preuves. La scène se déroule dans un bureau. Le bureau du professeur. Cet ami incertain s’avance, sert la main du professeur hongrois, est invité à s’asseoir et s’assoit – il est ici flagrant que je peine à raconter ce genre de scène, des mains qui se serrent, des gens qui sont invités à s’asseoir, qui s’assoient, cette misérable tentative narrative me confirme dans l’idée qu’il faut à tout prix que je m’abstienne d’écrire un roman -, puis, ensuite, enfin, après un silence, mon incertain ami demande au professeur s’il a lu son mémoire, ce mémoire qui est presque achevé, qui n’attend que l’assentiment du professeur pour être soumis au jugement d’autres professeurs, quelle horreur quand on y songe, l’université, et, en même temps que j’écris, les souvenirs me reviennent, le mémoire portait sur Descartes, je ne saurais en dire plus, et cet ami s’appelait Michel, puis, ensuite, enfin, la secrétaire du professeur frappe à la porte et, après qu’on l’ait invitée à entrer, nul ne pénètre ici qui n’ait été invité à entrer, l’université disais-je, une horreur !, elle dit ce qu’elle a à dire, qui n’a aucune importance pour nous maintenant, je pourrais faire l’effort d’imaginer ce qu’elle dit, mais la paresse me conduit à en décrire simplement l’effet, raconter cette histoire m’épuise, je suis maintenant tout à fait nu à mon bureau, la sueur me coule jusqu’en bas des chevilles et le chien qui s’est tenu sage durant ces premières pages, manifeste désormais une exaspération que je partage, nous jappons de concert, bref bref bref, allons au but, ne bifurquons plus, et finissons-en : le professeur hongrois se lève et dit à mon ami incertain de l’attendre, qu’il ne sera pas long, des conneries évidemment, des mensonges, l’ami s’exécute, c’est-à-dire que, d’abord, il ne fait rien, il demeure assis et attend, il attend, il attend le retour de son maître, mon chien à moi n’attendrait pas aussi longtemps, il manifesterait son impatience, lui, l’ami éventuel, Michel, ne fait rien, il se contente de regarder, il regarde sur le bureau du maître, il est frappé parce que le bureau est vide, c’est l’absence de quelque chose sur le bureau qui le frappe en premier lieu, il regarde quelque chose qui ne s’y trouve pas, il est difficile de supporter trop longtemps la vision de l’absence de quelque chose, et c’est pourquoi, je suppose, je ne fais que supposer car je n’étais pas là ce soir-là dans le bureau du professeur hongrois, c’est la raison pour laquelle il regarde un peu, il s’autorise, car personne ne l’y a invité, à regarder ailleurs, les étagères, vides elles aussi, il y a bien une plante verte, comment une plante parvient-elle à pousser dans ce bureau qui pue la mort ?, se demande mon ami dont je ne sais s’il fut vraiment mon ami, enfin, car nous y sommes, il regarde la dernière chose qui mérite d’être regardée, il regarde la poubelle, une poubelle en plastique vert foncé, il regarde la paperasse débordant de la poubelle, que regarderait-il d’autre sinon le seul objet qui mérite l’attention dans ce bureau déserté, il ne peut pas s’empêcher de regarder, et ça devient bizarre de ne pas pouvoir s’empêcher de regarder cette poubelle, il éprouve ce sentiment d’étrange familiarité qu’on éprouve parfois quand on reconnaît quelque chose qui n’est pas censé être là où il se trouve, il reconnaît la couverture de son mémoire, une couverture cartonnée grise, il se lève, il n’attend pas d’être invité, il se lève, il titube jusqu’à cette poubelle et en tire les débris de son manuscrit, une par une, il tire les feuilles chiffonnées, la couverture cartonnée grise déchirée, la poubelle était sans doute déjà presque pleine quand le professeur hongrois s’est débarrassé du mémoire, il lui a fallu forcer un peu, ça n’a pas du être facile de faire une place dans la poubelle au mémoire de mon ami nommé Michel au milieu de tous les détritus qui s’y trouvaient déjà.

 

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