Hypostases

manières d’utiliser le mot “inconscient” dans des phrases

Est-il juste de dire que Freud a “découvert” l’inconscient ?

Pas au sens où la réponse devrait consister à prouver l’antériorité de la découverte de Freud, mais au sens où l’inconscient est ce genre de chose qu’on découvre.

Est-il préférable de dire qu’il “invente” la psychanalyse, entendue comme un dispositif …, et que, en s’efforçant de comprendre ce qu’il fait, il fait l’hypothèse de l’inconscient.

Ou bien : le langage humain n’est-il pas à la hauteur de l’ “idée” de l’inconscient (ou de ce à quoi fait référence ce mot) ?

Le problème vient de ce que nous sommes irrésistiblement tenté de croire, ou qu’irrésistiblement nous sommes amenés à faire comme si, il existait réellement un espace ou une chose ou un “territoire” auxquels le mot inconscient se référait, que Freud aurait découvert. Or, si nous sommes irrésistiblement portés à pense de la sorte, la responsabilité en vient avant tout des règles de nos manières de parler.

Un psychanalyste pourrait-il par exemple écrire le mot “inconscient” entre guillemets – alors l’inconscient ce serait juste une manière de parler. Ou bien : “pulsion”, “fantasme”, “trauma” etc.

Le comble : c’est exactement ce que je fais (mettre des guillemets, ou ne pas utiliser du tout ces mots-là). D’où la question cruciale : suis-je encore, de ce point de vue, psychanalyste ? Est-ce que le psychanalyste est le genre de personne qui utilise les mots “inconscient” et “pulsion” sans guillemets ?

Dire : ces guillemets signifient juste que ces mots ne sont que des commodités de langage, la concession que les analystes font dans un but de communication. Bref, c’est tout de même plus pratique et économique, de partager un stock minimal de mots dans la discussion avec nos collègues. S’il fallait à chaque fois préciser : “j’utilise le mot inconscient par commodité”, on perdrait un temps certain. (Serait-ce pour autant un temps perdu ? Qu’aurions-nous de plus intéressant à faire ? Pour ma part je vois des tas de choses plus intéressantes à faire.)

“J’utilise le mot “inconscient” par commodité” : cet énoncé a-t-il un sens ? Pouvons-nous imaginer une situation dans laquelle il ait du sens ? Oui, probablement. Mais en même temps, cet énoncé n’induit-il pas un suspense insoutenable dans la discussion, car on a immédiatement envie d’ajouter : “mais s’il n’y a là que commodité, alors de quoi sommes-nous en train de parler ? Quel genre de choses diriez-vous si vous vouliez être plus précis – et que vous ne craigniez pas de perdre votre temps à utiliser une expression plus complète de ce que vous voulez dire ?”

Dire : “ce n’est pas une métaphore” (c’est ce qui se produit ou existe “vraiment” – wirklich – dit Ferenczi). Ou : ce n’est pas une manière de parler, une commodité de langage, mais c’est au contraire “exactement ce que je veux dire” – ou, si on souhaite demeurer plus prudent : “je ne peux pas le dire mieux pour le moment.”

Peut-être, après tout, pourrions-nous utiliser correctement le mot inconscient en disant que c’est exactement le mot qui convient, ou du moins le plus proche de ce que nous voulons dire.

Le problème c’est qu’on est alors renvoyé à l’épineuse question de décrire ce que nous voulons dire par là.

Toute cette discussion apparaît comme oiseuse, parce que le mot “inconscient” se trouve détaché du contexte de l’énoncé dans lequel il est effectivement utilisé ou semble requis. Si toutefois je joue à ce jeu-là, c’est parce que c’est le type de traitement auquel ce mot ne manque pas d’être soumis dans certains discours : et que c’est le genre de mot dont l’usage constant ou la référence implicite sert de critère de reconnaissance à la plupart des groupes psychanalytiques orthodoxes (que je distingue des groupes “d’inspiration psychanalytique”). Utiliser les mots “inconscient”, “pulsion”, “trauma” sans guillemets serait le signe distinctif d’appartenance à ces groupes (c’est une question de foi en somme).

l’analyste historien – quelques écueils

Il existe toutefois une manière d’échapper au scepticisme stérile — le sceptique serait celui qui ne peut pas utiliser ce genre de mot sans guillemet — : envisager les choses d’un point de vue historico-critique (une fois cet examen accompli, peut-on pour autant se passer des guillemets ? Ou devrions-nous alors nous contraindre, quand nous utilisons le mot “inconscient”, à préciser à chaque fois : “au sens où Freud l’emploie dans tel ou tel texte, à tel ou tel endroit”. On devine déjà qu’une telle stratégie conduit tout droit à l’érudition, à consacrer un temps considérable à devenir un érudit. Le problème : n’avons-nous pas, du fait que nous recevons des patients, des choses plus urgentes et importantes à faire, comme, par exemple, nous intéresser aux faits et gestes de nos patients, plutôt qu’aux faits et gestes de Freud ? Et : que signifie un “psychanalyste sans patient” ?)

On ne peut pas se passer ici d’étudier l’histoire du mot. C’est ce à quoi s’adonnent les associations de psychanalyste, notamment à des fins de formation, mais pas seulement : étudier à longueur de séminaires, l’histoire des mots (ce que Freud et ses successeurs ont voulu dire). “Pas seulement” à des fins de formation, mais : cette recherche opiniâtre et zélée constitue l’activité qui permet d’asseoir l’identité de l’association, de tracer les contours du groupe, de le distinguer des autres groupes existants. La question : “quelle genre d’association ou d’école ?” équivaut à “Comment entendez-vous les mots “inconscient”, “psychanalyse” etc.. ?” ou : “comment lisez vous Freud ?”.

Il y a là une sorte de passage obligé. Une forme de conversion à un jeu de langage. Dans l’antiquité les écoles philosophiques fonctionnaient ainsi : on venait y apprendre un jeu de langage (ou le confirmer, le développer, l’amender, le créer). Les apprenants en philosophie (qui n’ont rien à voir avec les étudiants d’aujourd’hui) pouvaient passer un temps dans une école, auprès d’un maître, puis changer d’école et suivre un autre maître, passer de l’académie au jardin et du jardin au portique.

Bref : les courants psychanalytiques sont attachés aux traditions (au sens de l’histoire des usages passés). (C’est une des raisons pour lesquelles on voit chaque année sur les rayons des libraires un nouveau dictionnaire de la discipline — une autre raison est que ça se vend mieux).

Premier problème : on ne s’étonnera guère que, dès lors, les figures les plus influentes, celles qui font autorité, les porte-paroles de chaque groupe soient issus de la caste des érudits (les quelques-uns qui savent décortiquer philologiquement le texte de Freud, ceux qui ont compris quelque chose à Lacan). Pourquoi ces érudits devraient-ils de facto prendre les rênes de l’association ? Ils définissent par leur travail l’orthodoxie. Le savant est le maître. Les cliniciens deviennent les disciples. La conception de la psychanalyse sur laquelle repose ce type d’organisation me paraît pour le moins discutable. Comment le groupe pourrait résister au dogmatisme et au conservatisme quand ces tendances lui sont à ce point, structurellement, consubstantielles ? On pourrait après tout considérer qu’il n’est aucun mal à prôner le conservatisme et le dogmatisme, que c’est le genre de position à laquelle on devrait s’attendre, ou bien “ce à quoi doivent servir les associations d’analyste”. Mais je doute que les dites associations se satisfassent d’une telle fin. Elles se veulent aussi les matrices d’une créativité, de l’invention. Mais cette créativité doit passer sous les fourches caudines du jugement des pairs, lesquels sont à la fois les érudits et les chefs de file. On peut tout de même craindre que l’élan inventif, la capacité à “montrer l’inconnu” (expression mienne mais que je fabrique à partir de Bion et d’une remarque orale de P.H. Castel), à tolérer le chaos, bref, une certaine audace, soient rognées et présentables uniquement après formatage (c’est-à-dire après que l’audacieux ait fait ses preuves durant quelques dizaines d’années). Sur tout cela, on peut lire le livre de Prado de Oliveira, Les pires ennemis de la psychanalyse, dans lequel il règle ses comptes avec sa propre vénérable association : c’est à la fois édifiant et amusant. Pour les adeptes de psychanalyse sauvage, je tiens à préciser que je ne règle de compte avec personne, puisque je n’ai personne avec qui régler des comptes (c’est l’avantage d’un certain isolement).

Second problème : une tendance à la sacralisation et donc à la vénération et l’adoration se manifeste. Ce que j’appelle le syndrome “Jacques-a-dit”. Dans certains groupes on frôle le délire religieux, voire on le cultive massivement (voir les délires apocalyptiques à la C. Melman ou eschatologiques ou sotériologiques (?) à la Jacques-Alain Miller – le rêve d’une “humanité analysante”). Des usages purement jargonnesques s’établissent, les mots deviennent des slogans : il suffit assez bien au disciple de supposer que le sens de ces mots-clés soit détenu par un seul ou quelques-uns, pour éviter l’effort d’en découvrir le sens par soi-même. Le meilleur moyen d’éviter l’excommunication (par laquelle on est exclu de la communication, le moyen le plus sûr de réduire au silence et faire taire), c’est encore de s’abstenir d’interroger le sens des mots sur lesquels le dogme repose. Concrètement, les activités de l’association semblent entièrement consacrées à l’examen ou la rumination dans le meilleur des cas, au ressassement admiratif au pire, de la parole du maître (ou de celle de son représentant sur terre, le gourou qui s’en réclame). Du point de vue économique, je considère que passer son temps à essayer de comprendre ce que le maître a voulu dire est une perte de temps (qu’on a bien mieux à faire etc.). Bion, quand il animait des séminaires cliniques, (on trouverait le même genre de tactique chez Donald Meltzer ou Antonino Ferro), refrénait bien vite chez ses collaborateurs la tendance à essayer de comprendre ce qu’il voulait dire : c’était très déstabilisant (et ressemble fortement aux postures des maîtres bouddhistes donnant des séminaires en occident à parti des années 70). Mais ceux qui supportaient de faire le deuil du désir de compréhension des paroles du maîtres y gagnaient probablement – ainsi que leur patient.

Troisième problème : les cliniciens, ceux qui accordent une importance première à l’écoute des déclinaisons des faits et gestes de la séance, doivent s’exprimer avec énormément de précautions. Ils doivent s’en tenir à ce qui, dans le matériau des séances, se prête à confirmer ou prouver les énoncés du dogme. On attend de la clinique qu’elle fournisse des preuves. Ou bien, s’ils s’autorisent quelque audace conceptuelle, ils devront d’abord s’être pliés à l’exercice apologétique de rigueur, et avoir rendu soigneusement hommage à untel et untel. Bref : on peut innover, mais seulement sur un fond de consensus auquel on doit d’abord souscrire. Alors, qu’à mon sens, la clinique devrait constituer non seulement le fond et l’arrière plan de toute investigation sérieusement psychanalytique, mais aussi, le matériau, voire, le premier plan (Bion disait : “Je ne m’intéresse pas à ce qui doit être mais à ce qui est.”). Cependant, l’histoire de la psychanalyse d’une part, et les exigences de la préservation du dogme et de l’identité du groupe d’autre part, occupent déjà le terrain et tendent à réduire la clinique à la position de servante. Là encore l’institution se protège de la clinique, toujours susceptible de faire émerger des objets bizarres et pas déjà-pensés, pas pré-conformés aux théories dominantes sur lesquelles s’institue le groupe (ou pour le dire plus brutalement : l’institution tend spontanément à se défendre de l’inconnu. D’où les complications extrêmes et les procédures sophistiquées pour malgré tout favoriser également la créativité des membres).

un peu de Bion : histoire et mémoire

Et pourtant, malgré ces inconvénients, qui relèvent plus des logiques du groupe que de la nature de la recherche historique elle-même, l’histoire méticuleuse des usages et des significations des mots et des concepts autour desquelles pivote le système théorico-pratique psychanalytique doit faire partie du bagage dont tout analyste a du s’encombrer avant d’ouvrir son cabinet. Je crois que ce devoir de savoir est nécessaire, qu’il y a là une étape justifiée dans le parcours de formation de tout analyste. Dans l’idéal, toutefois, il n’a de sens que s’il est destiné à améliorer nos capacités à travailler psychanalytiquement, c’est-à-dire en présence du patient (et surtout pas si, durant ces études, le désir de satisfaire aux attentes plus ou moins explicites du groupe, dans la perspective donc de “ressembler à”, s’avère dominante. Cette soumission (infantile) paraît certes inévitable, mais ce n’est pas une raison pour l’encourager par des procédures spéciales. Les associations fourmillent de personnes férues de culture psychanalytique, qui jouissent de s’adonner aux débats et aux polémiques sans s’être jamais confronté au risque et à la solitude de l’activité psychanalytique elle-même). Sauf qu’à l’étape suivante, quand le patient entre dans la pièce, il vaudrait mieux dit Bion, se débarrasser provisoirement de ce bagage encombrant.

« Il n’y a aucun problème à reconnaître sa dette envers ses prédécesseurs, à condition que ceux-ci soient exclus de la pensée de l’analyste quand il travaille avec un analysant. »

(Second Thoughts, p.153-4)

Or : Où sont les mots de la psychanalyse, les mots-clés (inconscient, pulsion, etc) sinon dans les livres de nos prédécesseurs, c’est-à-dire quelque part au-dehors de la séance ou bien : dans nos propres esprits dans la mesure où nous avons appris à dire ce que nous pensons avec ces mots là.

« Certaines des difficultés rencontrées par les analystes se manifestent quand le psychanalyste laisse l’intuition croupir (languish) et être remplacée par par ce qu’il a appris des théories et des expériences de son propre psychanalyste. »

(Bion, Second Thoughts, p. 153)

Ma traduction de “to languish” par “croupir” se discute : l’image est éxagérée, laissant penser à une sorte de pourrissement de l’intuition, laissée en plan au profit d’une activité soi-disant propice à satisfaire les attentes du groupe. Passer plus de temps à s’efforcer de « se comporter comme » ou de ressembler à un analyste conformément aux supposées opinions du groupe, plutôt que d’analyser. Disserter durant des heures sur l’inconscient (de..), c’est inévitablement travailler en l’absence de l’objet.

hypostase

Revenons au problème posé par cet usage du mot “inconscient” sans guillemets (j’aurais pu choisir un autre mot, mais celui-là paraît décisif dans le cas de la psychanalyse).

La conception naïve du sens attaché au mot inconscient, selon Gérard Pommier (je prends ces énoncés-là parce que c’est ce qui me vient en premier, et que ça change du Laplanche/Pontalis de rigueur), consisterait en : « un stock de souvenirs oubliés ou à un réservoir de pulsions animales contenues »(…), or, « l’inconscience (sic) n’est pas un lieu ou une substance ».

L’affirmation sceptique — « on ne peut prouver, ou on n’a jamais pu prouver l’existence de l’inconscient » — suppose une définition naïve de l’inconscient : en ce sens, le sceptique est ici naïf (ou il n’a pas lu les bons textes, ceux sur lesquels G. Pommier s’appuie.)

Considérer l’inconscient comme un lieu ou une substance, ouvre la voie à la conception selon laquelle l’inconscient serait un arrière-monde, une réalité plus profonde, située quelque part et dotée des caractéristique d’une chose. C’est là, du point de vue des spécialistes, l’erreur classique qui ne manque pas d’être commise dans les usages vulgaires (non spécialisés) du mot inconscient : usage dont on trouve la trace pas seulement dans les magazines féminins, mais aussi chez certains détracteurs, fussent-ils savants, de la psychanalyse.

On aurait pourtant tort de réduire la popularité de cette conception aux jeux de langage extra-psychanalytiques (des gens qui en parlent sans connaître les règles valant et constituant les institutions psychanalytiques – règles sont je souligne par ailleurs l’extrême variabilité : l’institution se manifeste dans des règles, certes, mais pas seulement – par là je veux dire que si l’institution peut être décrite comme un arrière plan sur le fond duquel les membres paraissent se comprendre de manière suffisamment satisfaisante (à leurs yeux), l’ensemble des règles explicites, voire des règlements qui en quelque sorte l’institue comme institution, sont bien loin de suffire à la décrire de manière à montrer sa cohésion, ce qui la tient plus ou moins). Il arrive bien souvent que les psychanalystes eux-mêmes, dans les conversations qu’ils ont entre eux, ou les propos qu’ils tiennent à leurs patients, voire même dans leurs écrits rendus publics, relâchent leur vigilance en quelque sorte, et en viennent à parler de l’inconscient comme d’une chose, qui serait située dans un certain lieu, occuperait un certain espace. Freud lui-même, quand il élabore la première topique, doit à plusieurs reprises préciser que les topoï (ics, pcs/cs) ne sont en aucun cas des topoï au sens de lieux même psychiques, ou considérés comme des parties de l’appareil psychique (des sortes de contenant dans lesquels on pourrait trouver un certain nombre d’éléments, selon la conception naïve) mais des fonctionnements (il dit : des systèmes). Ces corrections sont nécessaires à partir du moment où l’on a choisi de décrire les choses dans le registre topologique. Il est extraordinairement difficile de s’empêcher de concevoir l’appareil psychique ou le psychisme comme un tout qu’on pourrait diviser dans une description partes extra partes : sinon en précisant par exemple que ce dont on parle (l’inconscient) n’est pas la partie d’un tout, qu’il n’est pas non plus une chose, une sorte de noyau situé quelque part au centre d’une entité plus vaste, etc. etc. Il n’empêche, cette spatialisation “naïve” ne manque pas d’inscrire sa marque dans la grammaire des énoncés qui prétendent décrire les faits psychanalytiques, et dès lors, on n’est pas étonné de lire que le système ics est le siège des pulsions, qu’il est rempli de pensées d’un certain type, qu’il se situe dans une strate plus profonde de la personnalité, etc etc. Avec la seconde topique, la tendance à spatialiser les descriptions est atténuée, mais le risque alors est de chosifier le ça, le moi et le surmoi, et de décrire des relations (dramatiques) entre des simili-personnes dans la personne, bref, de substantialiser et personnifier, ce qui, là encore, relève de la conception naïve, toujours du point de vue des psychanalystes savants : on sait comment certaines écoles tourneront par la suite en ridicule les tenants de l’ego-psychologie. Lacan a probablement permis de clarifier en partie nos usages en dégageant des modèles structuraux inscrits au cœur même du langage – dès lors l’inconscient devient la cause dont on perçoit les effets – le risque, c’est que les dits effets, on finit par les trouver partout du moment qu’on les cherche, et que les outils d’analyse lacanienne, appliqués à tort et à travers, finissent par produire n’importe quoi. Mais bon, je ne suis pas assez qualifié pour en juger, donc : laissons là. On pourrait continuer ainsi la liste des modèles produits par les auteurs en psychanalyse, et montrer comment, malgré les scrupules et les amendements, il est fort difficile de décrire l’appareil psychique ou l’esprit en se gardant tout à fait des tendances à substantifier et situer quelque part. Et ce qui est certain c’est que ces descriptions sophistiquées ne s’adressent pas au tout venant (moi-même, par exemple, je ne suis pas toujours bien certain de savoir ce que je veux dire quand j’emploie le mot “inconscient” – non! pire encore! Plus ça va, plus je m’éloigne de mes années de formation, plus je reçois de patients, moins j’éprouve la nécessité de recourir à l’usage de ce mot, sinon pour signifier « ce que j’ignore en tant que je l’ignore ».)

Bien évidemment, cela vient avant tout du fait que décrire, pour des humains (à supposer que décrire puisse avoir une signification pour d’autres vivants), c’est précisément cela : c’est là précisément ce que nous faisons quand nous décrivons. Ou : ces tendances sont inscrites dans la grammaire même de “décrire”. Ou plutôt : que si nous voulons décrire quelque chose qui n’est situable nulle part et n’est pas “à proprement parler” une chose, nous devons en tous cas prendre un soin extrême à amender et corriger nos descriptions, de manière justement à prévenir les mésinterprétations, en maniant les figures de style, en jouant sur les paradoxes (Lacan en use et abuse).

Cette tendance de la pensée n’est à mon sens nulle part mieux visible que dans la manière dont le néoplatonisme s’est développé après Plotin. Si vous êtes particulièrement courageux au point d’entreprendre de lire successivement les Énnéades de Plotin, puis la Théologie platonicienne de Proclus, et enfin le Traité des premiers principes de Damascius, vous seriez sans doute frappé par la multiplication pour ainsi dire exponentielle du nombre des hypostases. Il y a un moment où se demande : jusqu’où iront-ils ? Comme si chaque concept rencontré, voire chaque mot prononcé, était dans la foulée élevé au rang d’hypostase, de principe. On trouvait déjà dans les systèmes religieux contemporains de Plotin, notamment chez la plupart des gnostiques, mais également dans des ouvrages comme les Oracles Chaldaïques, ce genre de multiplication des entités démoniques ou théurgiques (de la théurgie, le père Festugière disait : elle est un « système religieux qui nous fait entrer en contact avec les dieux, non pas seulement par la pure élévation de notre intellect vers le Noûs divin, mais au moyen de rites concrets et d’objets matériels »). Dans le traité II,9 (33) : « Contre les gnostiques », Plotin tourne en ridicule cette tentation multiplicatrice, précisément dans la mesure où l’on en arrive à faire de n’importe quel concept produit dans le cours de l’activité discursive un principe (ἀρχὴ) :

(…) τὴν λέγουσαν ὅτι νοεῖ ὅτι νοεῖ ὅτι νοεῖ, ἔτι μᾶλλον καταφανὲς τὸ ἄτοπον. Καὶ διὰ τί οὐκ εἰς ἄπειρον οὕτω; (op. cit. (1,32))

« L’absurdité de la doctrine que nous combattons sera plus évidente encore si l’on suppose qu’une troisième Intelligence ait conscience que la deuxième Intelligence a conscience de la pensée de la première : car il n’y a pas de raison pour qu’on n’aille ainsi à l’infini. » (je cite l’ancienne traduction de M. N. Bouillet, surtout à cause du plaisir que j’ai à ressortir ce vieux livre poussiéreux du carton où je l’avais presque oublié. La délicieuse formule : « ὅτι νοεῖ ὅτι νοεῖ ὅτι νοεῖ » mériterait un traitement plus “radical”.)

Hé bien, je crois que cette tendance à hypostasier, et à multiplier les hypostastes (à des fins probablement quasi-religieuses), n’est pas absente du monde intellectuel qui nous est contemporain, et spécialement des produits des réflexions psychanalytiques. On ne compte plus les articles et les livres qui, après avoir rendu hommage aux prédécesseurs, et se soient pliés au passage obligé d’une évocation plus ou moins vague d’un épisode clinique, se concluent par la promotion d’un mot dont on espère manifestement qu’il fasse école autour de lui (et promeuve en même temps l’habileté de leur auteur). Certains germanistes ont pu s’offusquer de la “mode” chez les commentateurs de Freud, qui consiste à produire autant des néologismes par incompétence (à leurs yeux), transformant, par le biais de la traduction, ce qui chez Freud relève souvent du langage courant, en un galimatias jargonneux et hyper-technique. (« La pensée et l’allemand de Freud, dont certes la relative complexité est connue, subissent alors, par une sorte de fatalité, une transcription en français obscure, énigmatique, aux expressions étranges, faites d’accouplement de mots inouïs, de concepts et de termes inconnus de la pensée française, une sorte de labyrinthe linguistique incongru propre à donner le vertige au lecteur francophone. », écrit Michel Luciani, Traduire Freud en français, la malédiction des pharaons (http://www.psychanalyse.lu/articles/LucianiTraduireFreud.htm) ) Un des aspects frappants de la rhétorique lacanienne consiste précisément à souligner les jalons de sa pensée sous la forme de concepts “lacaniens” et pesant tout le poids de leur auteur, ce qui peut donner chez quelques-uns de ses élèves la manie de les invoquer par après, comme on invoquait aux temps de la théurgie néoplatonicienne les entités métaphysiques et les démons, avec une déférence sourde : ainsi des mots à la mode d’hier et d’aujourd’hui, “jouissance”, “lien social”, “parlêtre”, et même “éthique”, qui sonnent parfois à mes oreilles peu informées, quand je les entends dire dans certains groupes de travail, comme des “éons” psychanalytiques (en référence aux éons gnostiques) – on les profère, on les lance au loin, avec un léger trémolo dans la voix (tremblez devant ces mots !). D’où des propositions du genre : « l’inconscient a bien du mal à se résigner à la mort de Lacan » (celle-là, de proposition, prise au hasard sur une page web, assez délicieuse reconnaissons-le. Mais : comment on est-on arrivé à cette forme d’auto-parodie ? C’est souvent l’effet que me fait la lecture de J. A. Miller. Je me dis : ce type là plaisante et s’amuse, et se fiche probablement de nous.)

L’hypostase constitue donc en quelque sorte la version métaphysique (ou : en K) de l’hyperbole, ce type d’exagération dont Bion dit, au sujet de la transformation dans l’hallucinose : « L’apparition de l’hyperbole sous quelque forme que ce soit, doit être considérée comme le signe distinctif d’une transformation dans laquelle la rivalité, l’envie et l’évacuation sont à l’œuvre. » (Transformations, PUF, trad. F. Robert, p. 160)

Ce que je veux montrer ici, c’est que la conception savante ne cesse de s’établir contre la conception “vulgaire” (qui se déploie sans subir les contraintes internes aux jeux de langage partagés par les communautés d’analystes et d’aspirants analystes) – et que, ce faisant, elle ne cesse de devoir lutter contre la tentation d’hypostasier les concepts sur lesquels elle repose.

Ces problèmes naissent de ce que la plupart des concepts psychanalytiques sont proférés et utilisés en l’absence de l’objet (du patient, de la séance, hors situation).

« En psychanalyse, la précision est limitée du fait que la communication relève d’un genre primitif qui requiert la présence de l’objet. Des termes comme “excessifs”, “une centaine de fois”, “culpabilité”, “toujours”, (ne) tirent leur signification (que) de la présence de l’objet dont il est question. Ce n’est pas une présence lors de la discussion entre analystes ; puisqu’il n’est pas présent, les rapports (intercourse !) entre psychanalystes vont tendre au jargon, c’est-à-dire à la manipulation arbitraire de termes psychanalytiques. Même quand ce n’est pas le cas, la discussion ressemble à une improvisation (Even when it does not happen it presents an appearance of happening) » (Second Thoughts, p. 148-7)

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