Grammaire

Les règles qui régissent les usages de tel ou tel mot.

La part de contrainte en somme qui pèse sur le fait de parler ou d’agir – dans la mesure où nous suivons des règles, ce que nous ne manquons pas de faire.

L’arrière-plan sur le fond duquel nous nous efforçons de dire ce que nous voulons dire ou de faire ce que nous voulons faire.

L’armature en quelque sorte de ce que nous disons (et de là qu’en psychanalyse on puisse la présenter sous ces aspects rigides : outil privilégié de la “résistance” – ou, pour mieux dire, de l’opposition, de la rivalité, de la colonne ψ de la grille.)

Choisir tel ou tel mot, telle ou telle image ou formule plus ou moins sophistiquée, telle ou telle manière de faire une chose, le geste, la mimique, etc. c’est déjà produire une certaine structure logique. Que je dise quelque chose, je ne dis pas tout à fait ce que je veux. Ça signifie toujours déjà, ou plutôt, ça structure les sens possibles (un énoncé, un geste, ne peut pas signifier n’importe quoi).

L’analyse grammaticale n’épuise évidemment pas toute l’analyse de ce que nous disons ou faisons. C’est pourquoi il est difficile de dire ou faire n’importe quoi. D’une certaine manière, ce n’est pas le dire qui s’avère insuffisant à exprimer ce que nous voulons dire, mais bien plutôt ce que nous disons qui excède ce que nous voulons dire.

Les contextes, les circonstances, les formes de vie, se constituent certes, s’instituent et se confirment, dans le mesure où nous suivons les règles (consciemment ou non, peu importe) : mais ces règles nous reviennent sous forme de contraintes comme par un effet de feed-back.

Je parle de règles et pas de lois. On peut se tromper (ou tromper) en suivant une règle; cela a un sens – mais nul n’est censé ignorer la loi. Voir les fines variations de nos rapports à la règle, à ce qui nous paraît approprié ou inapproprié, dans l’œuvre d’Erving Goffman.

Je m’écarte ici de certaines théories psychanalytiques en promouvant les règles du langage plutôt que les lois. Peut-être Bion réalise-t-il au fond cet écart. Nous hypostasions des usages et des concepts, de peur sans doute de perdre quelque chose. (j’en arrive à ne plus supporter de lire les mots “Inconscient”, “Jouissance”, “Nom-du-Père”, le livre m’en tombe des mains si tôt ouvert). La peur de perdre pied, le sol stable et ferme des confirmations, le savoir, etc.. Il faudrait être capable réellement de se débarrasser de ce que nous savons dans le même mouvement où nous l’avons appris. Encore faudrait-il se donner la possibilité d’apprendre quelque chose (et de laisser tomber sur le champ).

Le travail d’écoute du psychanalyste ne se réduit pas à attendre le bon mot, le lapsus ou le calembour, le dérapage verbal ou l’acting out (comme on pourrait le croire à entendre et lire ou à fréquenter certains divans). Et pas non plus à la récitation d’un jargon appris d’ailleurs.

Mais à laisser patiemment s’articuler, chaque semaine, des régularités, des motifs (pattern, des motifs qu’on retrouve), ce que Bion appelle “conjonction constante”, ou Wittgenstein peut-être, l’histoire naturelle du patient (avec lequel nous partageons bien des choses, étant humains tous deux). Bref : apprendre la langue du patient (la tâche est parfois ardue), mais, du coup, apprendre en même temps la langue de l’autre, celle qui hante avec ses règlements drastiques et ses contraintes tyranniques, la langue du patient – la grammaire et la logique qui règlent ce que le patient dit et fait et qui reviennent immanquablement (et dans le filet duquel il est pris, qu’il y consente ou non).

Nous avons tendance à draper les modèles que nous utilisons en analyse (modèles qui devraient être fabriqués idéalement sur la base de la grammaire des énoncés et des gestes du patient) sous les oripeaux de théories éternelles. Pire, nous injectons dans la séance nos théories, ce que nous “savons”, le jargonneux brouet hérité de nos prédécesseurs si admirables, qui deviennent comme un poison auditif. Le problème n’est pas que nous sachions quelque chose, mais d’être capable de nous servir de ce savoir, comme le disait Pierre-Henri Castel l’autre soir, pour ne pas savoir. Le besoin de réassurance nous conduit à prendre des vessies pour des lanternes – et nous nous efforçons de nous conformer aux règles de l’institution psychanalytique, tels des enfants effrayés, confirmant le jargon creux et la rhétorique, gagnant ce sol ferme et stable des théories de nos prédécesseurs si admirables, au détriment des linéaments marécageux des énoncés du patient. Lesquels pourtant demeurent la seule source de clarté, nécessaire et suffisante au travail quotidien de l’analyste (le reste est hygiénique, gymnastique, on devrait lire et étudier les théories, pas seulement psychanalytiques !, pour exercer l’appareil psychique, point à la ligne.) Là, il y a tout ce dont nous avons besoin (et puis son propre jeu de langage, celui qu’on s’est fabriqué au fur et à mesure de son travail).

Ici, dans la situation et ces circonstances, ce patient et cet analyste, il n’y a pas eu de prédécesseurs pour le penser. Cela n’a jamais eu lieu auparavant : c’est inouï (bien que ça présente inévitablement un air de famille, d’où la fabrication légitime de modèles pour penser ces pensées-là – mais des modèles de divulgation bien sûr, à la Ian T. Ramsey, pas des “picturing models”, lesquels, fort prétentieux, ne sont que substituts et réassurances vaines et saturantes).

Relever la grammaire immanente aux faits et gestes et dires du patient (au fond, toujours un dire, quelque chose qui veut dire quelque chose), voilà ce que je fais finalement – c’est seulement maintenant que j’en viens à le décrire ainsi, depuis que j’ai quasiment cessé de lire de la psychanalyse.

Articuler ce qu’il dit. Pas n’importe comment. Avec le ton, en modifiant le phrasé. Ce n’est jamais réciter bêtement ou répéter. C’est plutôt rapporter : le patient qui parlait là, à l’instant, a dit ceci : qu’en pensez-vous ? N’êtes vous pas frappé de cette manière de dire les choses ? Ce n’est pas ce que je voulais dire. Ou plutôt, c’est bien ce que j’ai dit, mais justement, en l’entendant de votre bouche, je me demande si c’est bien ce que j’ai voulu dire. En tous cas, si je l’ai dit ainsi, c’est surprenant. etc.

L’interprétation – comme en musique : le rythme, le phrasé, le ton, les accents, ce qui est bien faire quelque chose en disant (articuler). Et ouvrir une perspective différente, inhabituelle, une question.

La grammaire psychanalytique est la même grammaire que la grammaire philosophique (à la Wittgenstein/Austin/Goffman), sauf que le psychanalyste relève les situations où le rapport à cette grammaire est problématique, le caractère inadéquat de cette manière de dire, (l’imminence d’un changement catastrophique). Dans cette faille de l’usage, creusée par l’analys(t)e, peut émerger la pensée qui attend qu’on s’en saisisse.

La question n’est pas de réformer la méthode psychanalytique, ou la communication psychanalytique, mais de clarifier ma propre méthode, mes propres manières de faire. Qu’en le faisant, je me plonge dans une philosophie qui ressemble à celle de Wittgenstein ou Austin ne signifie pas que je cherche à appliquer à tout prix leur philosophie à ma pratique. Mais que, là où j’en suis, ça y ressemble, ça a un air de famille.

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