Flotte

On est le 13 de juillet, censément l’été, la chaleur, les terrasses aux cafés, les filles en jupette, la douceur légèrement affolante du soir, l’insouciance de la jeunesse retrouvée et les sauterelles exaltées dans la prairie et, au lieu de ça, il flotte à tout rompre, c’t’odeur de noyés, d’atroces mauvaises nouvelles s’amoncellent sur des têtes amies, la maladie, la misère, le désespoir, la folie, ça couvait durant les jours précédents, tendus à rompre par l’orage, et, le voile qui séparait encore le monde alentour de l’abîme a sauté, et tous semblent entraînés dans des gouffres sans fond. Avant-hier encore, j’envisageais pour moi-même une forme de sagesse réjouissante, aujourd’hui je me sens vieux et accablé et incapable et mauvais. Trombe d’eau qui fait déborder le vase de ma décrépitude galopante : j’ai laissé la fenêtre ouverte à l’étage tout l’après midi — tapis fauteuil et parquet imbibés de flotte. Pas foutu d’écrire une ligne aujourd’hui, et me v’làgenouillé, écopant et pongeant, lessivant et frottant, et cumant, et ructant, en rageant. Le chien effrayé se terre dans un coin du canapé, puis disparaît à toute berzingue : j’m’en veux encore plus ! Me vient alors l’envie de bazarder des tas de choses dans une immense poubelle. Et de faire le ménage en grand. 13 juillet : tu parles ! Les rues dehors sont à ce point sinistres et désertées qu’on dirait novembre. Et novembre ici, c’est tous les jours un bon jour pour mourir — octobre aussi d’ailleurs, et ainsi de suite. Le 13 juillet déroge pas à la règle.

Au crépuscule, je m’arrache. Mon p’tit pote quadrupède trop content du tour de manège (sa voiture à lui : se dresse contre le pare brise et regarde, aboyant sur tout ce qui bouge un peu trop à son gré). C’est parti ! Plateau de Verdanat — dix minutes à peine, et déjà l’interminable Planèze, ses prairies et ses vaches, qui s’en vont buter là bas au loin à l’horizon sur les contreforts du volcan. J’pourrais marcher ainsi des heures, et tant pis pour la nuit. On s’balade, tranquilles, le chien renifle et moi j’expire, en grande largesse, tout le fiel accumulé, les colères, le désespoir, je le hurle pas je l’expire. On se met à courir tous les deux, le chien me rattrape et me double, me gratifiant au passage d’un sourire narquois (« pov’ vieux » qu’il susurre entre les canines — m’en fous, ici, malgré la petite pleuviotte qui nous arrose gentiment, malgré cette sale journée où tout s’éparpille en lambeaux, malgré tout, ici, peut rien m’arriver — j’respire !). Fait frisquet quand même. Le 13 juillet, me faudrait des gants. J’peux pas garder les mimines dans les poches — me les faut pour déclencher l’appareil photo. Je déclenche, çà pour déclencher je déclenche, suis le roi, me faut pas dix plombes pour prendre une satanée photo, même pas le temps de voir, de contempler, encore moins de cadrer, la lumière j’en parle même pas, j’prends ce qui vient, la profondeur du champ où paissent les troupeaux, c’est ça ma technique, être là où ça se passe, quand ça arrive.

Je marche et crapahute, une route, une chemin, puis le lit d’un ruisseau, trempe les godasses au passage, fait du portage de chien (l’aime pas trop l’eau lui), roule sous les barbelés sans ralentir le pas, traverse un troupeau d’Aubrac (se méfier quand même à cause du chien : ça les excite on dirait), hop, nouveau roulé boulé sous la clôture au moment où y’en a une qui s’décide à charger — pfff ! quelle aventure ! — et des pensées qui m’surviennent, genre : envoyer tout paître — les circonstances sont propices — tout, y compris et même la littérature — le seul truc que le temps qui passe n’ait pas réduit en miettes, malheureusement ! — le reste, les discours savants, l’art, la politique, et la myriade de projets pathétiques qui m’ont occupé jusqu’à ce jour, de tout ce fatras qui constitue ce que bon an mal an on s’accorde à considérer comme « une existence digne d’être vécue », restent que de la ruine, du renoncement, du dépit, de l’échec patent, de l’impossible. On manque de talent et voilà, faut presqu’une vie entière pour s’en rendre compte : l’heure est venue de se contenter d’une vie paisible, fondée sur un désespoir serein, la pétanque l’après midi et la promenade du soir, après quoi faudrait que je songe à racheter une télévision — j’ saurais même plus la faire fonctionner d’puis l’temps, et puis le chien bien sûr, de quoi s’occuper en attendant les allocations chômage — tant qu’elles existent —, et la prochaine maladie — celle qui vous ratera pas.

Bah, tout ça pour en arriver là : l’aurait mieux valu qu’on nous prévienne au commencement — pas d’argent, pas de propriété, et, clause aggravante, pas de talent : pas la peine de s’épuiser de la sorte, range tes livres et tes crayons, te fatigue pas dans de ruineuses études inutiles, et comme soupirait la grande tante Martine en contemplant son pauvre jardin et ses trois cages à lapins par la fenêtre de son deux pièces-cuisine : « c’est pas pour nous autres tout ça dont tu causes mon p’tit » — zaurions mieux fait d’capter son message à cette-là, à ce point résignée qu’elle quittait pas son tablier de cuisine de la journée, même quand elle recevait la famille. Les patates sautées baignaient dans l’huile qu’éclatait en p’tites bulles brûlantes sur les joues, pis on avait du chocolat râpé sur des tartines au beurre pour le goûter. Et l’après-midi, on crapahutait, nous les gamins de la cité, du huitième étage de la tour Aunis (ou Saintonge ?), on s’en allait par les sentiers autour de la ferme renifler la verdure, les panards vautrés dans la bouse, nous qu’avions pas plus d’un arbre à nous mettre sous l’œil quand on regardait par la fenêtre de l’immeuble, un dehors de grisaille, de ciment, de bitume, ben là on s’en gavait de nature — du coup, crapahuter, ça je sais faire, et comme tous ceux qu’ont vraiment manqué, j’y retourne dès que l’occasion se présente.

Bon. Tant qu’à subir un 13 juillet dans ce genre, avec de l’humide qui vous pourrit les articulations, du froid à vous dissuader d’aller tête et mains nues, autant qu’il y ait carrément l’hiver, autant qu’il neige par exemple. Parce que, ainsi que je l’ai déjà dit en d’autres endroits, moi je préfère l’hiver, au moins on n’est pas déçu, on sait à quoi s’attendre, on a le désir en berne, et l’âme plus paisible, on n’est pas excité, on s’exalte moins, on s’fait tout p’tit dans la froidure et les congères, d’instinct, on choisit la bonne mesure, la mesure de l’homme comme écrivait Ramuz, la bonne hauteur de vue, on s’tient tranquille pour tout dire, on s’avance avec discrétion, la discrétion qui nous incombe à nous autres que la mondanité accable, ça vous suggère de vous contenter de n’être qu’un écrivain de terroir, voire pas un écrivain du tout, pis d’ailleurs il pleut plus, la lune est montée au bout du chemin, elle éclaire gentiment juste devant nous les aspérités terrestres, le chien lape un peu l’eau d’une flaque : faut s’rentrer.

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