La réélection de François Mitterand

Le printemps 1988, campagne présidentielle, j’ai vingt ans. Mon ami David et moi fréquentions un groupe de jeunes garçons et filles, ou plutôt, ce groupe de garçons et filles, dont j’avais connu quelques membres autrefois au lycée, nous invitait à leur soirée, de jeunes gens fort bien mis, de gauche, de la bonne société, le frère et la sœur, maîtres de cérémonie, accueillant les invités autour d’une table extraordinairement garnie, un bel immeuble non loin des remparts, un quartier tranquille n’est-ce pas ?, de jeunes gens prometteurs en tous cas, le frère écoutait Wagner, je me souviens qu’il écoutait Wagner, qu’il passait du Wagner sur la chaîne hi-fi durant les soirées où nous étions invités, je détestais Wagner, je le déteste encore, sans doute en partie à cause de ces soirées, j’ai vu son nom des années plus tard dans un magazine, il était devenu baryton à l’opéra, elle, la sœur, étudiante brillante, esprit d’exception, passait le concours d’entrée à l’école normale supérieure, j’ignore si elle a réussi ce concours, je l’ai perdue de vue après ce printemps, le frère aussi, les seules nouvelles que j’eus du frère après ces soirées, c’était cet article dans un magazine, j’ai reconnu son nom, j’ai vu la photographie, j’ai pensé : c’est lui, nous avons passé quelques soirées dans l’appartement de leur père, le père laissait l’appartement à disposition des enfants pour la soirée, il faut bien que jeunesse se passe, je n’avais jamais vu autant de beaux livres que dans cet appartement, de grands livres d’art, les monographies de peintres principalement, et des biographies de musiciens, mon ami David et moi avons toujours été fascinés par les livres, bien que d’extraction prolétarienne, c’est-à-dire, socialement, tout à fait différents de nos hôtes, nous avions goûté, tout à fait par hasard, à la littérature, rien ne nous destinait à apprécier la littérature, rien ne nous destinait même à rencontrer la littérature, mais la littérature nous était tombée dessus pour ainsi dire, l’alcool aussi nous était tombé dessus, la misère elle, ne nous lâchait pas, nous demeurait fidèle, et, répondre favorablement à des invitations, celle-là ou une autre, c’était toujours un repas de gagné sur la faim, alors on disait oui, et de la boisson gratis, boire en compagnie de jeunes gens sages et propres sur eux, c’était la promesse qu’on finirait les bouteilles, alors on disait oui, et je ne me souviens pas exactement combien, mais il y eut plusieurs soirées dans cet appartement, et ces soirées ont culminé le soir de la réélection de François Mitterrand, je me souviens fort bien de cette soirée-là en particulier, parce que c’est la soirée où j’ai couché avec la sœur, et ce fut également la dernière soirée dans l’appartement et la dernière invitation à laquelle nous avions répondu favorablement.

On arrivait avec David et très vite, on engageait les hostilités, on s’empiffrait, on s’enivrait, sans aucun souci des convenances, d’ailleurs on ignorait les convenances, et de toutes façons nos hôtes et leurs amis, ça les faisait rire, jusqu’à un certain point du moins ça les faisait rire, ces jeunes gens propres sur eux, alors que nous, évidemment, habillés avec des fripes, David et son éternel blouson noir, mon grand imper noir, c’était l’époque où je ne quittais jamais mes lunettes noires, même en plein hiver, même la nuit, et bien entendu, je ne les quittais pas non plus durant les soirées, je portais un pantalon de camouflage, un rebut de l’armée, sur lequel j’avais écrit au feutre quelques phrases extraites de mes livres favoris, alors que nos hôtes et leurs amis se tenaient encore à distance polie du buffet, en chemise et veste, robe et dentelle, mais ils ne disaient rien, tout semblait indiquer qu’il nous était permis de dévaster leur salon, leurs fauteuils, les tableaux au mur, dévorer leur nourriture, ingurgiter leurs boissons, tout nous était permis, et ça les faisait sourire, immanquablement ça tournait au chaos, nous étions les instigateurs du chaos, à chaque fin de soirée, on finissait par danser à poil dans leur salle à manger, on s’effondrait sur les meubles, on se vautrait sur les filles, on vomissait, le frère souriait encore je crois, et la sœur aussi me semble-t-il, leurs amis par contre s’effaraient, s’indignaient, et s’ils s’efforçaient tout de même de continuer à sourire, c’était des sourires jaunes, comme on dit. Bizarrement, jamais nous n’avons été jetés dehors, nous partions, David et moi, de notre propre chef, on avait sans doute une autre soirée à la suite de celle-ci, plus conforme à notre standing, une soirée avec de pauvres types dans notre genre, pas une soirée avec de jeunes gens aussi bien élevés, aussi cultivés que nos hôtes, d’une culture extraordinaire c’est vrai, mais, une culture extraordinairement classique, car ils citaient avec précision et se référaient sans effort de mémoire apparent à Chateaubriand, Balzac ou Flaubert, et, dans le même temps, je suis prêt à parier qu’ils n’avaient jamais lu un seul auteur américain, alors que David et moi ne jurions que par Faulkner, Dos Passos ou Lowry, ils possédaient une extraordinaire culture française, quand nous rejetions systématiquement tout ce qui provenait de la culture française, nous ne nous intéressions qu’à la culture américaine, malgré cela, et malgré notre comportement systématiquement dégradant, jamais ils n’ont osé nous signifier notre renvoi, c’est toujours nous qui sommes partis de notre plein gré. Plus tard, j’ai discuté avec David de ces soirées, et il nous est apparu qu’en réalité, nous contrôlions la situation, intuitivement, pour ainsi dire, nous savions à quel moment il convenait de mettre les voiles, et puis David a ajouté : nous n’étions pour eux que des bouffons, des amuseurs payés en boisson et en nourriture pour les divertir, des bouffons oui, a-t-il dit, qui disent tout haut ce que leurs commanditaires pensent en secret mais s’interdisent de dire à voix haute, qui font réellement ce qu’ils ne peuvent que rêver d’accomplir, qui réalisent en quelque sorte les fantasmes de leurs hôtes, nous nous donnions en spectacle, a-t-il dit, comme des bêtes sauvages, pour les aider à vivre, par procuration, leurs propres tendances à la destruction, à la dévastation. Peut-être avaient-ils besoin de nous pour se sentir malgré tout de gauche, j’ai dit, en pensant à la réélection de François Mitterrand, et la joie qu’ils avaient manifestée à cette occasion.

À la fin de la dernière soirée, toutefois, je suis resté, David est parti et moi, je suis resté, je suis resté avec la sœur, je me souviens, je m’apprêtais à partir moi aussi, la réélection de François Mitterrand me laissait de marbre, je respirais l’air frais sur le balcon qui donne sur le parc de Blossac, j’envisageais la possibilité de quitter la maison en sautant du balcon directement dans le jardin et par là, de rejoindre le parc de Blossac pour échapper au plus vite à toute cette joie. Elle est venue à côté de moi alors que je m’apprêtais à sauter. On n’a rien dit. On s’est embrassé comme des amants qui ont attendu toute la soirée pour s’embrasser, sauf que moi, je ne l’avais absolument pas attendue, et je n’avais pas attendu quoi que ce soit, je suppose, qu’elle, la sœur, avait attendu, qu’elle m’avait suivi sur le balcon, alors j’ai dit quelque chose de bref, sans doute un mot : Viens, peut-être, un ordre sans doute, et elle m’a suivi dans la rue, puis dans la rue d’après et jusqu’à mon appartement, je me souviens, mon lit était séparé du salon par une bibliothèque qui faisait office de cloison, une bibliothèque remplie de livres d’auteurs américains, pas un seul livre d’un auteur français évidemment, elle portait une robe blanche avec des dentelles aux poignets je crois, je me souviens que sa peau était d’une blancheur extraordinaire, aussi extraordinaire que sa culture, sa culture française, je ne sais pas ce que nous avons fait ensuite, je ne sais même pas si nous avons fait l’amour, peut-être je l’ai caressé un peu, je ne sais plus, j’étais forcément ivre, je me souviens par contre très bien du lendemain matin, je me suis réveillé d’une sorte de coma et la découvrant assise sur le lit contre le mur me regardant, j’ai dit : mais qu’est-ce que tu fais là ? Et elle a souri. Il faut qu’on parle j’ai dit, et nous avons marché jusqu’au premier bar, elle s’est en chemin arrêté à la boulangerie, et ce détail m’a frappé, elle a acheté une grosse part de gâteau à la crème, au café, j’ai sans doute bu une bière, je me sentais tellement mal à l’aise maintenant que l’ivresse de la veille n’était plus qu’un élancement cérébral infâme, j’avais dit : il faut qu’on parle, mais de quoi au juste souhaitais-je parler ?, le fait est, je ne m’en suis rendu compte que plus tard, je ne m’en suis fait l’aveu que plus tard, j’avais honte, alors j’ai dit que j’étais désolé, elle mangeait son gâteau à la crème, elle le mangeait avec application, il m’a semblé qu’elle pleurait un peu, ou qu’elle pouvait se mettre à pleurer, mais le reste de son visage souriait, sa bouche souriait indéniablement, elle a dit je crois : ce n’est pas grave, tout en souriant, j’ignore ce qu’est devenue cette fille, je ne l’ai jamais revue, j’ai compris plus tard qu’elle avait eu de moi ce qu’elle voulait, elle a appris de moi ce qu’elle voulait savoir, le pauvre type, le pauvre type qui dévastait son salon, elle l’avait mis dans sa poche, je croyais l’avoir mis dans la mienne de poche, mais c’était plutôt le contraire, elle avait eu de moi ce qu’elle voulait, et, au bout du compte, ce qui me semblait le point culminant de mon entreprise de destruction de la bourgeoisie n’était au contraire que le point culminant de leur projet à eux, au frère et à la sœur, bouffon j’étais en entrant dans le salon, mais bouffon encore quand je l’amenais dans mon lit, simple étape dans leur roman d’apprentissage, un pauvre type, un bouffon.

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