Les Distributeurs automatiques de billets de banque

Ce matin j’ai repensé à ces autres fois.

J’y ai repensé parce que j’ai oublié de prendre l’argent que je venais de retirer dans le distributeur automatique de billets de banque. J’avais retiré vingt euros. Ces vingt euros constituent tout ce sur quoi je peux compter d’ici le 7 janvier, date à laquelle j’espère à nouveau toucher un peu d’argent. Comme nous sommes quelques jours avant noël, je me prépare à passer les fêtes sous le signe de la l’ascèse la plus intense. Notre réfrigérateur est plein, heureusement. Ces vingt euros étaient destinés avant tout à l’achat de tabac pour les deux semaines à venir. Je songeais à tout cela, c’est-à-dire à pas grand chose, c’est-à-dire que je songeais au manque, au peu, m’efforçant de les transformer en dispositions ascétiques, j’y songeais en retirant ces vingt euros au distributeur, je me disais avec cette somme je pourrais acheter du tabac, pour le reste, il suffira de se tenir tranquille, attendre, et c’est sans aucun doute la raison, tout à mes dispositions ascétiques, que j’ai tout à fait oublié de prendre les billets quand ils sont sortis de la bouche du distributeur automatique.

J’ai pensé que j’avais déjà oublié autrefois, c’était à Aire-sur-l’Adour, dans une autre ville, devant un autre distributeur automatique. Je travaillais à l’époque, et buvais beaucoup, je buvais énormément en sortant du lycée, et parfois même avant d’y entrer, ce n’était qu’un contrat de quelques mois, j’habitais une chambre au confort spartiate au-dessus du café central du village, et ce soir-là, le soir où j’ai oublié de prendre les billets, il ne restait, comme aujourd’hui, sur mon compte banque, que la somme que je m’apprêtais à retirer, je crois que c’était 60 euros, avec ces 60 euros, je comptais passer la semaine à venir, j’avais bien l’intention de me tenir tranquille, c’est-à-dire de boire ces 60 euros en attendant des jours meilleurs, il y avait de grandes forêts tout autour du village, et quelques étangs, j’allais marcher autour des étangs, puis je m’asseyais pour boire. ce soir-là également, je devais être en train de réfléchir à certains aspects économiques, pathétiques et déplorables de mon existence, tout en retirant les billets au distributeur automatique, et forcément, tout à mes pensées, je n’étais pas suffisamment concentré sur les opérations en cours. Quand je suis retourné quelques minutes plus tard au distributeur en me rendant compte de ma bévue, il était trop tard, un passant s’était emparé de cette manne, j’espère que c’était un passant peu fortuné, dans le besoin, pas un de ces bourgeois qui retire facilement au distributeur des sommes considérables, mais plutôt un de ceux qui ne retire que 10 euros à chaque fois, et encore, tout en tremblant, de peur que la machine refuse.

Un jour en Espagne, dans le nord, à Santander, j’ai glissé la carte bancaire dans le distributeur automatique, et la machine a refusé de me la rendre. J’étais avec mon amie Aparecida, Aparecida Conde de la Vega, et c’était fort étrange car jusqu’à présent, et depuis le début de mes aventures en Espagne, les distributeurs automatiques avaient toujours accompli leur modeste besogne, m’octroyant sans rechigner quelques billets alors même que je savais mon compte en banque absolument vide, il en était ainsi depuis le début de mon escapade, une escapade entamée comme on dit sur un coup de tête, je me souviens que j’étais parti en plein milieu d’un programme radiophonique que j’animais dans une station de radio locale, après les informations de dix-neuf heures, il me restait une heure de programme à animer, au lieu de ça, je crois que je venais de diffuser une chanson de Ryan Adams, une chanson sur Sylvia Plath je crois, puis les infos, au lieu de ça j’ai quitté le studio, sans mot dire, j’ai pris quelques affaires et je suis parti à Santander, et, au bout de quelques jours, et quelques nuits, durant lesquels je dépensais de l’argent que je ne possédais pas sur mon compte en banque, le distributeur automatique a, comme on dit, avalé ma carte, et j’ai dès lors été condamné à vivre à Santander tel un véritable clochard, alors que, depuis mon arrivée, je vivais plutôt comme un flambeur, et je n’avais évidemment plus assez d’essence pour rentrer chez moi, et à vrai dire, à l’époque, chez moi ne signifiait qu’un vague espace imprécis, peu assuré, dans lequel je n’étais pas vraiment le bienvenue.

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