Chambre 152

à la chambre 152 il y avait une fille, je l’avais aperçue le matin pendant le bref rituel du petit-déjeuner quand j’avais encore la présence d’esprit suffisante pour penser à un petit déjeuner et me préparer à l’avance, compter environ dix minutes si le café est déjà chaud, généralement il l’est car je ne quitte ma chambre qu’au dernier moment, car si j’avais le choix évidemment je ne quitterais pas ma chambre, je préférerais y demeurer le plus longtemps possible jusqu’à ce que le personnel de service passe changer les draps et les serviettes un peu avant midi, s’il n’y avait que moi et si évidemment je n’étais pas forcé de gagner un peu d’argent de quoi payer la chambre et de temps à autre un petit déjeuner, heureusement on ne me demande rien, on ne me pose aucune question, et d’ailleurs je me débrouille pour ne pas avoir à demander quoi que ce soit, si tant est qu’il y ait grand chose dont il faudrait s’enquérir tout étant déjà fort bien expliqué dans les panneaux sur la porte de la chambre, ainsi que sur le petit guide de douze pages qu’on vous remet à l’entrée, le genre de chose qu’on finit par lire quand on n’a décidément plus rien à lire, mais ce sont tout de même des textes, qui, en tant que tels, méritent un certain respect, et s’avèrent souvent, à bien y penser, sinon plus intéressants, du moins assurément plus utiles, que la plupart des textes qu’on est amené à lire dans une journée, que bien des romans par exemple, car il va de soi que je lis des romans, des romans que j’emprunte à la bibliothèque municipale en centre ville, parce que d’une part, j’ai le temps de lire, d’autre part, je suis censé lire puisque c’est mon métier et que j’ai toujours pris le temps de lire, excepté ici, malgré le temps libre dont je dispose, depuis que j’ai pris un chambre dans cet hôtel, je ne suis pas certain que le mot hôtel convienne, motel serait plus approprié sans doute, mais ils préfèrent, je veux dire, les gens à l’accueil préfèrent, parler de l’hôtel, ici donc je ne lis quasiment plus, j’essaie, je fais des tentatives, j’ouvre une page au hasard ou je commence un roman, mais bien vite les lignes se mêlent les unes avec les autres et les mots se superposent les uns aux autres, alors je renonce à nouveau et rallume la télévision, moi qui ne possédait plus de télévision depuis plus d’une décennie, c’est comme si aujourd’hui je rattrapais toutes ces années perdues, agrippé à la télécommande, passant d’une chaîne à l’autre, il n’y en a pas tant que ça car l’hôtel, comme ils disent, ne proposent que des prestations limitées, c’est comme pour les douches et les sanitaires sur le palier, il faut se traîner pieds nus ou en chaussettes dans le couloir, enveloppé dans une serviette ou dans un peignoir, mais je n’ai pas de peignoir et à vrai dire je n’ai pas amené grand chose, bien qu’actuellement je sois bien forcé d’admettre que je vis ici, et plus ça va plus j’y vis, plus je m’installe et plus j’y passe de temps, pas seulement les nuits mais une grande partie du jour aussi, quand je ne suis pas obligé d’aller sortir pour mon emploi, perspective qui me peine toujours, et d’ailleurs, quand je rentre chez moi, c’est-à-dire ici, j’éprouve un immense soulagement, je gravis l’escalier qui mène au premier étage, tourne à droite après les ascenseurs, et tape le code de ma chambre, la 148, le code je le connais pas cœur, parmi le peu de choses qui comptent pour moi, qui valent la peine d’être retenues, ces deux chiffres, 2 et 7, et ces deux lettres, V et S, sont précieux par dessus tout, et, quand je ne me trompe pas à cause de ma précipitation, j’entends ce fameux clic qui m’autorise à pousser vers le bas la poignée de la porte, et je suis enfin chez moi, je quitte mes chaussures puis me déshabille entièrement, je m’allonge dans le grand lit et ferme les yeux un instant, puis j’allume la télévision

à la chambre 152 il y a cette fille, et je me demande ce qu’elle fait là car la plupart des gens ne font que passer pour une nuit ou deux, rarement plus, car il n’y a pas grand chose à faire ici, rien à visiter, c’est une pauvre ville triste qui s’ennuie, seuls ceux qui ont quelque chose à y faire, du travail sans doute, du commerce probablement, passent la nuit aux abords de cette ville, comme cet homme que j’ai vu la première fois quand il sortait de la douche dans son peignoir gris, moi j’entrais dans le hall des sanitaires, drapé dans ma serviette orange, et il m’a souri et dit bonjour, et la seconde fois au grill qui se trouve au bord de l’autoroute pas très loin de l’hôtel, on peut y aller à pied même si la plupart des gens prennent leur voiture, il était attablé seul et la serveuse m’a proposé une table juste en face de la sienne, et nous avons mangé sans nous parler, et je crois qu’il ne m’a pas reconnu, mais moi si

je vis la plupart du temps dans la chambre 148 et ses alentours, c’est-à-dire environ dans un rayon de trois cent mètres autour de l’hôtel, sauf quand je sors pour travailler, mais je préfère éviter de parler de ce travail pour le moment, et sans doute je n’en dirais rien excepté, premièrement, qu’il m’est pénible comme peut l’être tout emploi destiné à des fins strictement alimentaires, deuxièmement, qu’il exige plus de moi que je ne suis en mesure de donner, un sens de la responsabilité et du bien commun, une autorité, une disposition à obéir et à être obéi, qui me dépassent tout à fait, ce n’est pas nouveau mais c’est pire, et, troisièmement, qu’il me suffit juste à payer cette chambre d’hôtel, mes repas, et les quelques rares extra que je m’autorise, trois séances de cinéma par semaine, auxquels je dois tout de même ajouter les frais d’une consommation franchement excessive d’alcool, si bien que j’aurais beaucoup plus à gagner à demeurer sagement là où j’étais avant, puisque, j’avais oublié de le signaler, je reste malgré tout marié, locataire d’un appartement à quelques heures de voiture dans une autre ville, susdit appartement occupé par mon épouse, laquelle observe de loin mon comportement avec circonspection, car autant il paraissait justifié de passer comme je l’ai fait les premières semaines quelques nuits à l’hôtel, les nuits bordant les jours où je travaillais, autant le glissement progressif qui m’amène désormais à y passer le plus clair de mon temps, y compris bien souvent le week-end, sans que jamais il n’ait vraiment été question d’une rupture entre elle et moi, mais, tout au plus, d’une vague période dont j’ai besoin, un peu de recul, se retrouver soi-même, tu sais bien à quel point j’étais autrefois un type solitaire, et autres conneries de ce genre, alors qu’il s’agit sans doute, mais ça je ne suis pas assez cruel pour le lui avouer, de ne pas rentrer chez moi, de l’éviter elle, et si je me montre suffisamment honnête, ce qui m’arrive parfois quand bien même cet effort d’explicitation me pèse et m’épuise, qu’il n’y a plus aujourd’hui qu’un pas douloureux et pénible, mais un pas seulement, entre ce mariage et une séparation en bonne et due forme, perspective dont j’ai largement le temps d’explorer les conséquences dans ma solitude présente

la fille de la chambre 152, je ne suis même pas sûr qu’elle soit belle, ou plutôt je ne suis même pas sûr des sentiments que j’éprouve à son égard, du désir sexuel sans doute, mais pas seulement, de la curiosité aussi, de la curiosité pour une autre vie que la mienne, je la vois passer dans le couloir emportant à grand pas un sac à main et quelques dossiers dépassant d’une serviette en cuir noir, je n’ai jamais pu déchiffrer l’inscription qui barre la serviette, je la vois passer à travers l’écartement de la porte de ma chambre légèrement entrouverte, comme si je m’apprêtais moi-même à sortir, j’aime ainsi regarder qui passe dans le couloir, entre-apercevoir les occupants affairés de l’étage, et, quand je la vois elle, il me semble qu’une fenêtre s’ouvre sur des possibles, sur une autre vie que la mienne, et pas seulement un autre corps, un autre sexe, une autre voix, et tout le reste que j’imagine fort bien quand je m’efforce de la croiser un peu partout, dans le couloir, au sortir de la douche, au petit déjeuner, ou sur le parking, et j’ai même envisagé de la suivre, savoir où elle va, où donc elle travaille, et je dois avouer que le jeudi soir quand elle quitte l’hôtel pour ne revenir que le mardi matin, je me sens terriblement seul, et c’est à ce moment-là que le week-end commence, le long et terrible week-end qu’en général je passe à boire

l’homme, celui que je croise de temps en temps au restaurant, j’ignore le numéro de sa chambre, il se lève probablement bien avant moi et bien avant la fille de la chambre 152, bien qu’en général nous dormions tous les trois au même étage, lui aussi quitte l’hôtel en fin de semaine pour revenir le mardi, et lui aussi travaille probablement dans les affaires, si j’en crois leur apparence à tous deux, lui, rasé, propre, sa présence dans le couloir se signalant par les effluves de son after-shave, elle, pareillement propre, si parfaite, jusqu’aux ongles sans doute, jusqu’au pubis j’imagine, et environnée où qu’elle aille de parfum, tandis que moi, qui ne suis pas dans les affaires, je ne me parfume pas, je ne me rase pas, je suis comme on a pu dire une sorte d’ours, lent, besogneux, lourd, mal assuré, du moins quand je marche dans les milieux urbanisés, les couloirs des hôtels, les parkings, les trottoirs, les bureaux, je suis à la peine quand eux virevoltent d’un pas léger, franchissant ce qui me semble constituer un obstacle sans même y penser, toujours allant d’un bon pas quelque part, tandis que de mon côté je fais plutôt semblant d’avoir une destination, sauf quand, sous l’emprise de l’alcool, je ne fais même plus semblant, et m’autorise à errer dans les rues du centre ville, elle et lui vont au contraire me semble-t-il toujours d’un bon pas, se propulsant dans l’espace avec grâce, portés par une intentionnalité qui jamais ne défaille, s’articulant au temps des autres, celui de la ville affairée, adoptant avec aisance un comportement approprié, et, d’une certaine manière, cette grâce me fascine, ils me fascinent, et c’est la raison pour laquelle je ne peux m’empêcher de garder un œil sur eux, de les observer, mieux encore, je tire bénéfice de leur existence pour ordonner un peu la mienne, ils me fournissent par procuration une sorte de régularité dont je ne dispose pas naturellement, je les parasite à leur insu et, comme tout bon parasite, je m’efforce de me nourrir ainsi dans la plus grande discrétion sans déranger

j’aime l’espace si fonctionnel, si bien pensé, de ma chambre, la chambre 148, la vue dehors est en tout point sinistre, les plaques d’immatriculation des voitures garées sur le parking, et le grillage haut de deux mètres qui nous sépare de l’autoroute, mais l’intérieur spartiate convient à mon goût, lequel me porte toujours au minimalisme, sans doute parce que je me méfie des objets, des objets qui s’entassent, je préfère posséder le moins possible, ne pas m’embarrasser, les objets obligent celui qui les possède, le persécutent avec leurs attentes sourdes, il faut en prendre soin, or j’ai déjà bien du mal à prendre soin de moi-même, et c’est pourquoi je ne possède pour ainsi dire rien, quand je quitterais mon épouse, le coffre de ma voiture suffira probablement à transporter l’essentiel de mes biens, et je dois avouer combien cette perspective me motive déjà, bien que nous n’en soyons pas tout à fait là, pas encore, bien qu’il n’y ait aucune manière d’échapper à cette rupture, et à ce départ, et aux larmes et aux souffrances qui s’ensuivront, ma femme peine à concevoir que je puisse dans un espace aussi réduit me sentir à mon aise, plus à mon aise en tous cas que dans notre appartement, qui pourtant n’est pas bien grand et relativement peu meublé, mais c’est déjà trop, toutes ces choses, tous ces attachements, ces attentes, tout ce que ces objets exigent de vous à chaque instant, tandis que là, il n’y a rien, rien que l’essentiel, un coin lavabo séparé du lit par une sorte de cloison peinte en bleu gris, des étagères encastrées dans un mur, le lit deux places qui fait comme un radeau sur lequel je passe le plus clair de mon temps, et le plus obscur aussi, la télévision bien sûr au cœur de ce dispositif, une chaise et une sorte de bureau triangulaire sur lequel on a tout juste la place de ranger la télécommande, le programme de télévision, le règlement intérieur de l’hôtel, quelques prospectus publicitaires vantant les mérites de la chaîne, avec une carte du monde recensant les autres établissements de la marque, et moi qui aime tant les cartes évidemment je l’ai parcourue avec soin, me trouvant rassuré de constater que même si par hasard, ce dont je doute, mes pas me portaient dans le futur vers quelques contrées lointaines, il se trouverait forcément quelque part aux abords des grandes villes un endroit en tout point conforme à celui-ci, où j’aurais donc des repères, avec probablement le même mobilier, les mêmes couloirs menant aux mêmes toilettes automatisées, aux mêmes douches, et sans doute aussi empruntés par la même clientèle, un homme dans son genre et une fille dans son genre, affairés, articulés à leur portefeuille clients, bref, où que j’aille par la suite, je sais désormais qu’il y aura toujours un endroit où être avec une télévision et un lavabo

en passant ce matin devant la chambre 152 je l’ai entendue rire et j’ai pensé qu’ou bien elle riait au téléphone, ou bien elle riait avec quelqu’un qui la faisait rire, j’ai pensé : suis-je le genre de type susceptible de la faire rire ? j’ai pensé que cela me ferait de la peine si elle accueillait un amant dans cet hôtel, vu mes dispositions à son égard, j’ai pensé que j’aurais pu faire moi aussi un amant correct vu que nous sommes voisins, que ce voisinage aurait rendu les choses pratiques, mais j’ai aussi pensé que l’homme d’affaire qui en ce moment loge à l’étage en dessous ferait un très bon amant lui aussi, plus approprié sans doute à sa condition, mieux apparié

le week-end suivant, le samedi, j’ai couché ailleurs qu’à l’hôtel chez une fille que j’avais rencontrée dans un bar au terme d’une soirée d’ivresse dont les détails m’échappent, je me remémore par flash une discussion avec un pianiste, un pianiste de concert classique de passage en ville, puis une fille au comptoir dont je sens qu’elle m’observe, on sent ces choses-là quand on est comme moi toujours aux aguets, puis le signe étrange qu’elle m’envoie, une légère inclinaison de l’index qui, pensé-je, me signifie de venir près d’elle, et je ne sais pourquoi j’obéis, le crâne de cette fille est rasé, ça je m’en souviens bien, et elle me confiera plus tard qu’elle a été très malade, qu’elle s’en est sortie, je m’en suis sortie physiquement précise-t-elle, elle me fixe d’un œil brillant me demande du feu, j’obéis, allume sa cigarette puis, sans prévenir, elle me roule une pelle interminable durant laquelle j’en viens à manquer d’air, puis nous sommes dans un autre bar et le pianiste joue du Chopin pendant qu’elle et moi nous buvons, elle est dessinatrice et c’est un moment merveilleux, comme toujours je me laisse faire, je me laisse entraîner, bien qu’en vérité il vaudrait mieux dire que c’est ma manière spéciale de n’avoir pour ainsi dire aucune attache, mon infinie disponibilité, laquelle attire les gens qui certains soirs ont besoin de se laisser aller, de vivre des moments merveilleusement déréglés, et je crois bien que ma passivité, ma présence flottante, les attire ces gens-là, je le sais parce qu’il en a toujours été ainsi, je me laisse embarquer et, parce que je me laisse embarquer, l’autre se sent encouragé à des dérèglements plus téméraires, à explorer la part de folie dont il est capable, ainsi ce pianiste ivre, cette fille malade que je raccompagnais finalement à son appartement, et j’ai pensé que mes voisins de l’hôtel, la fille de la chambre 152 et l’homme d’affaire, pourraient aussi très bien à leur tour basculer en ma présence s’ils entreprenaient de me suivre un peu du côté de la déraison, quelque chose d’à la fois poétique et, quand on n’est pas trop habitué, dangereux

trois fois par semaine, je sors du motel pour aller en ville, je dîne ou bien à la pizzeria ou bien dans un fast-food, je regarde les jeunes qui s’apprêtent eux aussi pour la soirée, puis je vais au cinéma, toujours le même, qui propose trois films par semaine, deux films populaires et le troisième moins populaire, et je me débrouille pour voir chacun de ces films une fois, sauf quand il s’en trouve un qui me plaise particulièrement, ainsi cette semaine je suis retourné voir Fight Club de David Fincher, j’y suis retourné pour le début et pour la fin, si bien qu’au milieu, entre le début et la fin, j’avais tendance à m’endormir, le début quand il contemple son appartement en flammes, et la fin quand on finit par comprendre qu’il est complètement fou, ces deux scènes me font irrésistiblement pleurer, et constituent la raison pour laquelle je dois absolument les voir autant de fois qu’il est possible, et si j’en avais eu le courage, j’aurais peut-être été jusqu’à requérir du projectionniste qu’il accepte à titre exceptionnel de diffuser en boucle ces deux scènes, à l’exception du reste, pour mon compte personnel, ce pour quoi j’étais prêt à payer bien sûr, mais je n’ai pas été jusque là, jusqu’à demander une chose aussi absurde

avant le motel, la direction m’avait trouvé une chambre dans une maison voisine de l’entreprise, chez une collègue et sa fille, une maison très sombre qui sentait l’encens et la litière à chat, et ma chambre se trouvait sur le chemin entre une sorte de débarras et la chambre de la fille qui devait avoir dans les quinze ans et qui dormait très exactement de l’autre côté de la cloison où je reposais mon dos pour lire avant de dormir : de fait il m’était impossible de trouver le sommeil dans ces conditions, je sentais ses parfums, je la devinais dans la pénombre quand elle traversait la nuit le vestibule où j’étais logé pour aller de sa chambre aux toilettes, je l’entendais respirer, se déshabiller, se glisser dans les draps, cette maison baignait en permanence dans cette sorte de pénombre affolante, et le petit-déjeuner représentait une épreuve, le sourire que je m’obligeais à faire, un sourire totalement désexualisé, quand la mère avec ses cheveux longs me servait le lait dans ma tasse de café avec ses parfums à elle aussi, puisqu’elle était seule manifestement, bien que nous n’en ayons jamais parlé, parce que, si nous avions commencé à parler à dire quelque chose d’important et de personnel, nous aurions inévitablement succombé à quelque chose de sexuel, et d’ailleurs ma présence ici dans cette maison sombre habitée par deux femmes ne pouvait pas avoir d’autre signification que sexuelle, la salle de bains était une salle de bains de femme, la chambre sentait les odeurs de femmes, les tableaux sur les murs, les chats, les livres, tout cela me plongeait dans une sorte d’ivresse permanente, alors qu’il me fallait au contraire du calme, le plus de quiétude possible pour me remettre d’une journée au travail, et c’est pourquoi un matin, au petit-déjeuner, j’ai menti en déclarant que j’avais trouvé un appartement pas cher à la campagne, qu’ainsi je cesserais de les déranger, elle a dit : mais non (évidemment) tu ne nous déranges pas (au contraire ?), et le soir même je prenais une chambre au motel, la 141 je crois, où je pouvais enfin reposer seul

deux mois s’écoulèrent : aux gérants du motel je me présentais comme une sorte de consultant en mission, installé certes à titre provisoire dans cette ville, bien que pour une durée indéterminée, et comme on ne m’incitait pas à entrer dans les détails, je m’abstenais de fabriquer un mensonge plus sophistiqué, la direction qui voulait manifestement mon bien s’étonnait que je m’obstine à dormir à l’hôtel, alors que ça me coûtait au bas mot la moitié de mon salaire, et qu’il y avait en ville des appartements à louer pour un prix modique, je leur promettais d’y songer sérieusement, mais, que voulez-vous, on a ses habitudes, etc., bien qu’ils aient évidemment tout à fait raison : ce mode de vie s’avérait ruineux et absurde, puisque je dépensais en restaurant la quasi-totalité de ce qui me restait après avoir payé ma chambre, exceptés quelques menus plaisirs, le cinéma et mes soirées d’errance dans les bars de la ville, et bien sûr il me fallait aussi les rares fois où je rentrais à la maison, ou bien qu’elle m’appelait au téléphone, me confronter à la perplexité de mon épouse : l’avenir de notre couple ne laissait aucun doute et nous étions à ce sujet tout à fait aussi désenchantés l’un que l’autre, elle, entrevoyant un futur possible dans lequel je n’avais aucune place, moi, accablé d’ennui et immergé dans un processus régressif irrésistible, mais ce motel, disait-elle, toi qui rêvais de t’établir à la campagne, et que comptes-tu faire à la fin de ton contrat ? Rentrer chez nous ? Et je sentais comme elle le sentait aussi, à quel point ce nous, dans sa bouche à elle ou dans ma bouche à moi, sonnait creux comme une enveloppe vidée de tout affect, à peine quelques souvenirs, peut-être une abstraction désormais, à laquelle elle s’efforçait de substituer un morceau de réel, une aventure sans doute dont elle ne disait mot mais que je devinais entre ses mots, à son souffle, tandis que je me trouvais incapable de mon côté de remplacer ce nous évidé par quoi que ce soit, me contentant au contraire d’occuper la place laissée vacante par ce nous creux, m’y réfugiant et m’y blottissant même d’une certaine manière, l’ayant transféré dans la chambre 148 de cet hôtel, qui dès lors me servait de contenant, mais à l’intérieur il n’y avait pour ainsi dire plus rien, ou pas grand chose, un semblant d’homme vaguement désirant épiant ses voisins de palier par l’encablure d’une porte, résistant avec méthode au déploiement de toute perspective d’avenir, incarnant sans peine l’absence totale d’espoir, embourbé dans les marécages d’une passivité à vomir, résistant, oui, à ma manière, à toute adhésion sincère, à quelque projet que ce soit, mais cette ruine de l’enthousiasme et de la croyance avait commencé bien avant que je prenne chambre dans cet hôtel, bien avant mon départ, et ce n’était en rien l’effet d’une désaffection amoureuse, ou alors, cette désaffection était l’effet de la ruine des objets mondains dans mon esprit plutôt qu’elle n’en était la cause

chaque matin au moment de sortir pour aller au travail, le sentiment d’arrachement se fait plus vif, la douleur s’aggrave, je range les affaires dans mon sac comme chaque jour, mais il me semble que je m’apprête pour un long voyage à l’autre bout du monde, ou bien à quitter l’hôtel pour toujours : je suis alors pris d’un afflux de nostalgie massif et brutal, il m’arrive de pleurer, il m’arrive de me rasseoir sur le lit plongeant la tête dans les mains qui sentent le savon, je m’imagine incapable de faire un pas dehors dans le vaste monde et tenir bon sous le regard de mes collègues et des passants, je me vois m’effondrant littéralement dans un couloir sur le carrelage, je songe appeler un médecin mais les forces me manquent pour décrocher le téléphone : alors j’en suis réduit à boire quelques gorgées s’il me reste quelque chose à boire, quelques gorgées pour calmer la douleur, faire un pas de plus, prendre le prochain bus, monter jusqu’au centre ville, et tenir bon encore une fois, tenir debout déjà, suffisamment debout pour donner le change, quand bien même dans ma tête ça ne tient plus du tout debout, ça vacille en permanence, ça menace de s’effondrer tout à fait et littéralement sur les ruines des croyances et des objets mondains, dans les marécages dévastés par l’absence d’adhésion et de significations, sur le carrelage enfin du couloir de l’entreprise, les membres en vrac éclatés comme mes pauvres pensées sur les carreaux du sol froid et désaffecté

les congés de Noël approchent et leur cortège de solitude et d’abandon : tout le monde se prépare à partir, les collègues, les habitués de l’hôtel, les passants même, éveillent l’impression que demain ils ne seront plus là, le parking se vide, et je me retrouve seul au petit déjeuner devant la cafetière remplie à ras bord et la tenancière du motel, et il va bien falloir que je prenne la parole cette fois-ci, car dans deux jours c’est Noël, elle glisse une tartine dans le grille-pain et me demande si je souhaite un peu plus de pain, ce qui signifie quelque chose comme : avez-vous réellement l’intention de demeurer ici à Noël ? et ça lui rappelle la conversation qu’elle avait eu avec sa collègue l’autre jour, comme quoi des types dans mon genre peut-être qu’ils fuyaient quelque chose ou quelqu’un, mais elle se contente de : un peu plus pain ? et cela me convient, je réponds non merci bien ça ira comme ça, et surtout pas oui, je compte rester là pour Noël et les jours suivants le jour de l’an également et probablement les jours d’après, où irais-je sinon ? je me sens bien ici, c’est un endroit où être, j’ai besoin de cet endroit, j’ignore, j’ignore bien des choses, mais j’ignore surtout combien de temps j’aurais besoin d’un endroit comme celui-là, où, contraint à une certaine retenue, on se contente de vous demander si vous voulez un peu plus ceci ou de cela, où l’on n’attend rien de vous, excepté le paiement de la nuitée, qu’on peut payer sans prononcer un seul mot grâce à la machine automatique à l’entrée, glissez votre carte bancaire entrez votre code merci de votre confiance bon séjour, cela me convient tout à fait, c’est exactement ce dont j’ai besoin maintenant, et probablement demain et les jours suivants, et ce qu’elle se dit à elle-même derrière ses lunettes rondes, je peux très bien m’abstenir de l’entendre, remonter tranquillement aux étages, m’étaler sur le lit, allumer la télévision, et reposer paisiblement, désœuvré comme je suis quand tout le monde est en vacances, protégé autant qu’il est possible de toute attente, je peux très bien arpenter le couloir, de la chambre aux douches, et même, si l’envie me prend d’y marcher nu, mes pieds ruisselants sur la moquette, parler à voix haute dans l’escalier, puisque l’étage est parfaitement vide, qu’il est probable que je sois désormais le seul client, tous les autres ayant mieux à faire, et un meilleur endroit où être que ce motel, si bien que je puis me croire un instant, un soir, une nuit, tout à fait comme chez moi, habitant la vaste demeure sise au bord de l’autoroute comme si j’en étais devenu propriétaire, ce que j’imagine un instant, mais qui voudrait d’un motel devenir propriétaire et l’unique habitant ?

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