Le Trou

Je vais mourir. Aron Ralston, quand il a pensé qu’il allait mourir, a sans doute dit quelque chose comme : « quelle absurde façon de mourir ! ». C’est aussi la pensée qui me vient. Mais à la différence d’Aron Ralston, qui agonisait à l’endroit où il avait toujours souhaité vivre, au fond d’un canyon en crue dans le désert du Nevada, moi, je râlerais mes derniers souffles sous une bouche d’égout. Aron Ralstron se préparait à mourir en héros, je me préparais à trépasser comme un rat.

Si l’exemple d’Aron Ralstron s’impose à moi dans ces circonstances, c’est parce que j’ai vu le film qu’un cinéaste américain lui a consacré la semaine dernière. Ce film m’a bouleversé comme si l’histoire me concernait d’une manière ou d’une autre. Je sais maintenant que l’angoisse que j’éprouvais durant la projection, en m’accrochant fébrilement au fauteuil, était prémonitoire. C’est l’histoire d’un type qui se balade au fond d’un canyon, son bras se retrouve coincé par accident sous un rocher d’une tonne, il est seul, au milieu du désert, il lui est impossible de se dégager du piège qui s’est refermé sur lui, à moins de s’arracher littéralement l’avant-bras. Ce qu’il fait. Son calvaire dure cent-vingt-sept heures, c’est le titre du film.

Moi aussi, à ma manière, je suis coincé. Littéralement. Je préférerais être coincé métaphoriquement. Au fond d’une ruelle obscure dans une bouche d’égout, à environ cinquante mètres de chez moi. Il m’est difficile de raconter ce qui m’est arrivé, comment je m’y suis pris pour me foutre dans un pétrin pareil. Mon histoire se prête difficilement au romanesque. Si je n’étais pas encore tellement en colère, si ne me sentais pas aussi désespéré, je pourrais à la limite en tirer une histoire burlesque, parodique. Mais je n’en suis pas encore arrivé au stade où je pourrais rire de mon aventure, je ne possède à aucun degré cette faculté dont d’autres jouissent à rire d’eux-mêmes, l’auto-dérision n’est pas mon fort, on m’a assez reproché, elle m’a assez reproché, de manquer d’humour, je ne vois pas comment, après une telle catastrophe, l’humour dont je suis habituellement dépourvu me viendrait à l’esprit, pour le moment, j’ai beau retourner la chose en tout sens, je n’y vois rien d’autre qu’une fichue tragédie, une farce pathétique, un emmerdement maximum, un merdier inimaginable.

Il m’est impossible de m’arracher à ce piège à la manière d’Aron Ralstrom : il faudrait pour cela me couper en deux, littéralement, m’amputer de la moitié du corps. Je me suis demandé quelle serait la partie dont la perte serait la moins pénible à tolérer : le bassin et les jambes, la partie actuellement émergée, qui se débat pathétiquement sur la chaussée ? Ou bien le thorax et la tête, la partie immergée pour ainsi dire  ? Au point où j’en suis, je préférerais largement me débarrasser de cette fichue tête.

À la différence d’Aron Ralstrom, je n’ai à ma disposition aucun objet tranchant, pas le moindre canif. Ces considérations, aussi absurdes soient-elles, m’ont traversé l’esprit : à situation absurde, pensées absurdes.

Bizarrement, je n’ai commencé à crier pour alerter d’éventuels passants, très éventuels, ça n’est pas pour rien que j’ai choisi une ruelle aussi déserte, une impasse à vrai dire, le genre de rue que personne n’a l’idée saugrenue d’emprunter, parce qu’elle ne mène nulle part, à moins d’y habiter, et, si cette ruelle en particulier m’a convenu, c’est précisément parce que personne ou presque n’y habite, exceptés : Fernand B., veuf et retraité, ex-contrôleur à la Compagnie des chemins de fer, probablement à l’époque de la locomotive à vapeur, désormais sourd comme un pot, et, les deux jumelles, Clara et Sylvie, deux beaux brins de filles qu’un strabisme certainement congénital semble pour le moment destiner au célibat partagé, et vu qu’elles vont lentement mais sûrement vers leurs quarante années, le spectre d’une conjugalité sororale se dessine chaque jour plus nettement à l’horizon, et enfin Johnny C., manouche sédentarisé depuis peu, qu’on a sédentarisé pour tout dire, lui et sa petite famille, au début de la ruelle, dans un immeuble bâti dans les années cinquante et qu’on n’a pas jugé utile de rénover depuis, le reste de l’impasse est soit à vendre, soit à louer, soit laissé à l’abandon, moi je vis deux rues plus loin, avec ma femme et ma fille Sandra, je peux crier aussi fort que mes cordes vocales me le permettent, elles n’entendront rien, et je doute que quiconque entende quelque chose, pour la raison qu’il est minuit et demie, que les rares habitants de l’impasse dorment, mais la chose la plus démente en vérité, c’est que j’ai mis environ une demi-heure à me décider à crier quand même, j’ai d’abord prononcé d’une voix basse les mots : « s’il vous plaît », j’ai entendu ces mots résonner sur les parois humides de mon cachot, ça ressemblait beaucoup plus à un gémissement qu’à un cri, puis j’ai dit un peu plus fort : « Y’a quelqu’un ? », puis, d’une voix bizarrement aiguë :  « Au secours ! Je suis coincé ! », et enfin, je me suis contenté de hurler comme un damné durant de longues minutes des sortes d’onomatopées, entrecoupées de râles et de borborygmes, et j’ai pensé à ce film de science-fiction, quand l’héroïne est coincée, elle aussi, dans la cabine d’une navette spatiale en compagnie d’un monstre verdâtre et reptilien, et à la phrase sur laquelle s’ouvrait le film : « Dans l’espace, personne ne vous entend crier ». Je me suis calmé en revoyant les images du film, notamment celle où l’héroïne entreprend de se déshabiller tandis qu’on entend le souffle rauque du monstre caché derrière la porte. Elle aussi, comme Aron Ralstrom a trouvé les moyens de se sortir de cette galère. Lui au milieu du désert, elle au fin fond de l’espace intersidéral, et moi, il faudrait que je crève à cinquante mètres de chez moi ?

Donc, il faut que j’explique pourquoi je n’ai pas crié tout de suite. Je me rends bien compte que je suis en train de tourner autour du pot. Je sais bien que je retarde le récit du comment et du pourquoi. Disons le tout net une bonne fois pour toute, débarrassons-nous du comment et du pourquoi. Je n’ai pas crié tout de suite, parce que j’ai d’abord pensé qu’il fallait à tout prix éviter d’alerter la police.

J’aurais préféré avoir commis un crime, un vrai de vrai, genre, c’est l’idée qui me vient en premier, avoir assassiné ma femme, malheureusement, je ne suis pas assez courageux, pas assez héroïque pour commettre un crime de ce genre, quoiqu’en y songeant maintenant, je me vois assez bien réfugié sur les montagnes qui surplombent la ville, dissimulé dans une cabane abandonnée en lisière de la forêt, attendant, le fusil sur l’épaule, que les gendarmes me retrouvent, j’ai dans la tête des images assez précises de la cabane et du fusil, je peux prévoir assez facilement la fin de l’histoire, je la devine tragique, je préférerais avoir pris le maquis après avoir assassiné ma femme, ça ne fait aucun doute.

Au lieu de ça, plutôt que d’assassiner ma femme, j’ai vidé deux seaux d’huile de vidange usagée par la bouche d’égout dans laquelle je suis à moitié plongé présentement. C’est interdit. Ce n’est certes pas à proprement parler un crime, c’est assurément moins grave que d’assassiner sa femme, mais c’est illégal, je cherche le mot, pas un crime non, voyons, un délit, et encore, un larcin ?, pas tout à fait, une connerie, oui, une connerie, ce mot semble pertinent, je ne suis pas un assassin, pas un héros, pas un voleur, juste un con, un con fait, par définition, des conneries, c’est tout moi, je suis juste un con.

J’ai traîné avec peine, après avoir attendu que l’obscurité ait envahi les rues, après avoir vérifié que plus aucun passant n’était susceptible de fouler les trottoirs, depuis chez moi jusqu’à l’impasse, les deux seaux remplis d’huile. Bien évidemment, j’en ai renversé quelques lampées au passage, si bien qu’on ne manquera pas de suivre ma trace si tant est qu’on s’intéresse à mon cas un des ces jours. J’ai ouvert la bouche d’égout avec une barre à mine, puis, précautionneusement, tout en surveillant les alentours, aucune lueur aux fenêtres des chambres de Fernand, des deux jumelles ou de la famille de Johnny, versé le contenu des seaux dans les tréfonds de la terre.

Après quoi, inexplicablement, je me suis penché pour voir. Je me suis penché pour regarder dans le trou. J’ignore ce que j’espérais voir dans ce trou. Là d’où je pense maintenant, je suis bien placé pour savoir qu’il n’y a dans ce trou rien d’autre à voir qu’une eau sombre et des parois humides, que ça pue, ça pue l’huile de vidange évidemment, mais aussi d’autres odeurs dont la nature m’échappe, qu’importe d’ailleurs, je ne m’attendais pas à autre chose, les égouts puent, tout le monde s’en doute, mais peu de gens ont l’occasion d’y passer une nuit entière, aux premières loges, le nez dedans, pour ainsi dire.

Je me suis penché, peut-être mû par une sorte de curiosité scatologique, peut-être me sentais-je attiré par la saleté, l’odeur putride, les déchets, la saloperie humaine. Ma veste s’est penché en même temps que mon corps, mon portefeuille a glissé de la poche intérieur, j’ai entrevu une chose sombre, un éclair de simili cuir, filer vers les profondeurs et j’ai entendu un petit plouf, assez discret. J’ai prononcé un certain nombre de grossièretés tout en m’efforçant de ne pas élever le ton de ma voix, pour pas alerter le voisinage. Je me suis insulté copieusement, mais discrètement. Puis je me suis penché à nouveau pour évaluer l’ampleur de la catastrophe. On n’y voyait rien là-dedans. Il est d’ailleurs fascinant de constater, je le note en passant, j’aurais au moins appris quelque chose si je m’en tire, qu’au bout de quelques temps passés dans l’obscurité on finit par s’accoutumer et par voir quelque chose, là où d’abord on ne voyait rien : maintenant, je distingue avec une certaine netteté mon portefeuille flottant à la surface des eaux putrides. Il ne coule pas, probablement à cause de l’huile.

Spontanément, je me suis agenouillé auprès du trou et j’ai tendu le bras en espérant récupérer, à l’aveuglette, l’objet qui contient les preuves indubitables de mon existence terrestre et administrative. Bizarrement, alors même que pas un jour de ma vie ne se passe sans que la perspective d’y mettre fin ne me traverse l’esprit – j’ai préparé la corde pour me pendre, le fusil dont j’ai déjà parlé, le fusil de chasse, hérité de mon père, décore le mur du vestibule d’entrée de la maison, et j’ai repéré sur une carte un certain nombre de précipices et de ravins au dénivelé suffisamment abrupt pour m’y précipiter un de ces jours –, je me suis jeté sans réfléchir à la recherche de ces papiers d’identité, comme s’il s’était agi de la chose la plus importante au monde.

Le bras tendu, il me manquait à l’évidence, du moins c’est ce que j’ai cru, pas loin d’un bon mètre pour atteindre le fond. En vérité, il manquait deux mètres mais je l’ignorais. J’ai entrepris de me faufiler dans le trou. Ai-je dit qu’avec l’âge j’ai pris un peu d’embonpoint ? Non, je ne l’ai pas encore dit. Ma femme me le dit souvent. Elle dit : «  Arrête de t’empiffrer », elle dit : « Tu n’es vraiment qu’un gros tas de merde, qu’est-ce qui m’a pris d’épouser un gros tas de merde comme toi », quand nous nous sommes mariés, je n’étais pas si gros, et d’ailleurs, je ne suis pas si gros, mes pantalons taillent du 48, il y a pire, son tour de taille à elle s’élève à 44, je pourrais lui faire remarquer qu’elle n’est pas précisément fine non plus, ça non, elle ne fait pas dans la finesse, mais je ne lui ai jamais fait remarquer, et d’ailleurs je ne lui ai jamais rien fait remarquer du tout. Elle a traversé vingt années de vie conjugale sans aucune remarque désobligeante de ma part. De son côté, au contraire, elle ne s’en est jamais privé. Depuis vingt ans, j’ai eu le temps de réfléchir aux raisons qui la poussait, elle, à m’humilier à tout propos, et moi, à me laisser humilier. Je ne me souviens pas avoir commis des actes particulièrement répréhensibles, jusqu’à aujourd’hui du moins. La plupart du temps, je me tiens à carreau. Je ne suis pas idiot, juste un peu médiocre. Le problème à mon avis, ce qu’elle me reproche, c’est d’être un homme, je veux dire, un mâle, doté d’un pénis. Un gros tas de merde paresseux doté d’un pénis, je crois vraiment que c’est ainsi que ma femme me voit. Ce soir, elle s’était lancé dans les comptes, vérifiait les factures, moi je regardais un match de football en buvant deux trois bières, ou plutôt, j’avais entrepris de regarder un match de football à la télévision, un seizième de finale de coupe de France entre deux patelins de quatrième division, et, forcément, je m’étais endormi bien avant la mi-temps, elle a dit sèchement : « Et la vidange. Ça fait des mois que tu dois faire la vidange. Tu comptes demander au garage de faire la vidange à ta place ? Je n’arrive pas à croire que j’ai épousé un type même pas capable de faire une vidange ! » J’étais en train de rêver d’une autre femme probablement. Ça m’a réveillé d’un coup sec, et j’ai juste grommelé : « J’y vais. » Et j’y suis allé.

Le torse est passé sans problème par l’ouverture. Ça coinçait légèrement au niveau du bassin. J’ai expiré un bon coup, en rentrant mon ventre, tout en m’appuyant avec les mains sur les parois du trou. J’ai essayé de glisser le bassin. En vain. Puis j’ai inspiré à nouveau : mon ventre s’est gonflé. Et là, j’ai tout de suite compris qu’il y avait un problème. J’ai pensé, silencieusement : « merde ». Le portefeuille était toujours aussi inaccessible mais je n’en avais cure. J’étais coincé au niveau de la taille, le bassin et les jambes demeurant à l’air libre, le torse, les bras, la tête, pendouillant dans le vide obscur, infini et sans forme. Ma femme me reproche souvent mon absence de réaction, quand ils se présentent, j’évite les problèmes, je fuis plutôt que de m’y confronter, elle dit : « Tu fais l’autruche ». Si elle me voyait là maintenant, la tête plongée dans un trou, elle en aurait la confirmation.

Comme je l’ai expliqué longuement tout à l’heure, je n’ai pas crié tout de suite. Il y eût un bref instant de panique, puis un bref moment durant lequel j’essayais, en retenant ma respiration, de faire le chemin en sens inverse, en poussant sur les parois du trou. Ensuite, un long moment occupé à faire le point sur ma situation, en m’efforçant de garder la tête froide, mais, et c’est là que je me suis mis à penser à l’accident d’Aron Ralstron, et à me comparer avec Aron Ralstron, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le bilan de ma vie en général. J’ai pensé que cette fois j’avais vraiment fait une connerie, la connerie, celle qu’elle me soupçonnait d’être capable de faire sans que jusqu’à présent j’ai été assez con pour la faire, j’ai pensé que cette connerie justifierait en quelque sorte a posteriori tous les reproches et toutes les humiliations dont j’avais été gratifiés depuis mon mariage, et même ceux d’avant mon mariage, ai-je dit que ma mère elle aussi, comme ma femme, etc ? Non, je ne l’ai pas dit. « Une mère a toujours raison », disait ma mère, « Une mère sait toujours ce que son fils a dans la tête, un fils ne peut rien cacher à sa mère. » Et le genre de pensée qu’un fils est susceptible de cacher à sa mère, ou un mari à sa femme, je suppose qu’il n’y a pas de quoi en être fier. La pensée m’est aussi venue que, à moitié coincé dans cette bouche d’égout, j’étais très exactement là où je devais être, qu’enfin, à cet endroit et dans cette position, je coïncidais en quelque sorte avec moi-même, qu’ici et maintenant se rassemblaient les lambeaux épars de mon existence flottante et sans but, qu’un sens m’était donné, un point final peut-être, une conclusion, un peu comme ces voyageurs qui, errant de part le monde à la recherche d’un endroit où se poser, découvre par hasard le havre de paix qu’ils recherchaient, et, saisis par l’évidence, comblés par cette révélation, n’en décolleront plus jamais.

Après avoir fait le bilan de ma vie, après avoir crié quelques minutes et m’être abruti de ma propre voix résonnant entre les parois humides de mon caveau, j’ai pensé que, éventuellement, mon téléphone portable se trouvait encore dans une des poches de ma veste. Par miracle, il s’y trouvait encore. La lueur verdâtre de l’écran m’a réconforté quelques secondes. J’ai pensé que peut-être, si j’appelais les pompiers, on me sortirait de là sans faire trop de cas de l’histoire avec l’huile de vidange, on s’abstiendrait d’alerter la police, et il me serait possible de rentrer à la maison sans être obligé de prononcer un seul mot au sujet de cette fichue histoire, je trouverais bien une excuse pour m’être absenté aussi longtemps, elle ignorait que j’avais entrepris de me débarrasser de l’huile de vidange ce soir-là, j’avais juste dit : « Je vais me dérouiller les pattes », ce qu’après tout je fais chaque soir avant d’aller dormir, j’ai besoin de respirer un bon coup dehors avant d’aller dormir, je fais toujours ça, je trouverais bien un mensonge à raconter, je marchais près du parc et une bande de jeunes s’est approché, ils en voulaient à mon argent, ils m’ont pris le portefeuille, je me suis défendu, j’ai couru derrière eux, voilà pourquoi je ne rentre que si tard, au milieu de la nuit, j’ai passé tout une partie de la nuit à leur courir après, pour rendre mon récit plus crédible, je pourrais m’infliger une ou deux blessures au visage, voilà, voilà une histoire qui passerait sans doute, et j’y gagnerais d’apparaître pour une fois sous un jour favorable, me connaissant, je finirais certainement par y croire à cette histoire, et c’est à cet instant-même où l’insondable détresse laissait place à l’espérance, que j’éternuais, et, par réflexe, lâchait le téléphone portable pour m’emparer de mon mouchoir. Le téléphone a fait plouf en s’écrasant à la surface des eaux noirâtres, une petite fluorescence verdâtre a dansé quelques minutes sous mes yeux accablés avant de disparaître dans le néant, et je me suis rendu compte que le mouchoir était roulé en boule au fond de la poche arrière de mon pantalon, poche inaccessible étant donné que j’avais le postérieur à l’air libre.

Après quoi j’ai commencé à déprimer vraiment. Au bout d’une heure dans ce trou à rats, je n’avais pas encore aperçu de rats, mais je n’avais aucun doute sur le fait qu’il y eût des rats quelque part en dessous, et qu’ils n’allaient pas tarder à remonter de l’abîme pour me grignoter extrêmement lentement le nez, la bouche, le menton, ou bien qu’à l’inverse, si j’ose dire, un chien errant dans la ruelle au-dessus s’avise des deux cuisseaux de lard offerts à la dégustation, et, après les avoir reniflé consciencieusement, entreprenne d’y planter ses crocs, au bout d’une heure donc, non seulement je déprimais, mais aussi, j’avais mal, le sang me montait au cerveau, la bouche qui m’avait à moitié avalé me serrait le ventre, compressant les os du bassin, je respirais avec peine, et surtout, j’avais une formidable envie de pisser, rapport aux bières que j’avais bues dans la soirée. Je me souviens très bien avoir pensé en traînant les seaux d’huile de vidange sur le trottoir : « Est-ce que je pisse maintenant, ou après ? », et bien sûr il m’a semblé raisonnable de me débarrasser d’abord de mon chargement, pisser pouvait attendre, j’y prendrais certainement plus de plaisir après, je serais doublement soulagé, de mon fardeau d’une part, de ma vessie d’autre part, je ferais en quelque sorte une pierre deux coups, n’importe quel type dans mon genre aurait raisonné ainsi.

Ma vessie menaçait d’exploser, et, en pensant à Aron Ralstron, qui, lui aussi, dut se coltiner des problèmes de ce genre, je décidai de pisser quand même, malgré la honte à l’idée que ceux qui me sortiraient d’affaire seraient forcés de constater qu’à l’odeur d’huile et l’odeur des égout s’ajoutait un soupçon de parfum âcre d’urine et de bière. Si tant est que je sois encore en vie au moment où on m’extirperait enfin de mon trou, et tout en pissant, tout en sentant le liquide chaud extrait de mes entrailles se frayer un chemin jusque sur mon ventre et bientôt, sur mon poitrail, et, probablement, je n’y couperais pas, avec la chance que j’ai, sous le menton, bref, j’étais en train de me pisser dessus pour parler crûment, tout en m’inondant de la sorte, je songeais qu’il vaudrait mieux être mort plutôt que de subir cette humiliation supplémentaire, puis une pensée bizarre a surgi, selon laquelle j’aurais préféré naître sans organe, que la vie organique constituait décidément une véritable plaie, que non content de nous coltiner un esprit, nous devions aussi être embarrassé d’un corps, d’une femme, d’huile de vidange, et de tout un tas d’autres choses conspirant à vous rendre l’existence impossible. Il y avait là de quoi pleurer, et d’ailleurs, les larmes sont venues toutes seules, moi qui ne pleure jamais, je n’ai pas cessé de pleurer jusqu’à ce qu’on vienne me sortir de là.

Download PDF