La Colère

Après le buron qui marque le passage du col, j’ai pris tout de suite le sentier sur la gauche, plein sud, le sentier qui grimpe dur, le sentier qui mène de suite sur la crête, j’avais besoin de me calmer, il fallait que ça grimpe dur, une pente plus douce n’aurait pas suffi, j’avais besoin d’épuiser ma colère dans un effort intense, il fallait que chaque pas me coûte, qu’arrivé là-haut, j’ai enduré la peine d’un effort intense, que la crête me découvre en sueur, tout essoufflé. La neige était épaisse et douce, et recouvrait toute chose, par endroit, j’enfonçais jusqu’aux genoux. Douze lacets avant le sommet : je les connais par cœur. J’ai marché sans m’arrêter jusqu’au huitième lacet. Le cœur battait la chamade, mes mollets étaient durs comme du granit. À l’Ouest, les Puys les plus élevés disparaissaient sous une épaisse masse de nuages gris, qui descendait lentement le long de la pente menaçant d’engloutir toute chose encore visible.

Au fur et à mesure de la montée, mes pensées étaient sorties de ma tête, à chaque lacet, j’en laissais quelques-unes en contrebas, soulagé, mais encore un peu inquiet de les retrouver en descendant. Au pied du sentier je m’étais senti comme une boule de colère ramassée sur elle-même, saturée par la haine. Mes pensées me collaient à l’esprit au point que j’aurais pu tout aussi bien me trouver n’importe où ailleurs, au volant de ma voiture errant sur une voie suburbaine, dans les rayons d’un supermarché débordant de caddies, à mon bureau encombrés de manuscrits et de cahiers divers, ça n’aurait fait aucune différence : je ne voyais rien que le chaos à l’intérieur de mon esprit. En marchant, les pensées, une après l’autre, se voyaient propulsées au-dehors. Avec la fatigue, le sueur me coulant des paupières, je les voyais flotter quelques instants dans l’air vif et glacé, puis s’évanouir à l’arrière.

Au troisième lacet, déjà, tu avais déserté mon esprit, et je ne me suis pas arrêté pour contempler ta substance spectrale s’abîmant dans les genêts flétris qui dépassaient de la neige en bordure du sentier.

Au cinquième lacet, j’ai envoyé mon père au diable, qui s’en saisit et l’emporta de l’autre côté de la montagne à une vitesse considérable.

Au sixième lacet, l’injustice dont je venais d’être victime, et toutes les injustices dont j’avais été victime autrefois, dessinèrent en s’évadant une légère constellation de flocons colorés, puis s’évanouirent en un rien de temps.

Au huitième lacet enfin, je fus débarrassé du mépris du monde. Je décidai alors de faire une pause.

Il me restait à évacuer quelques souvenirs honteux, et quelques paroles prononcées par ma mère quand j’étais enfant. Ma mère disait : « Une mère sait toujours ce que son enfant pense ». Elle disait :  « Tu ne peux rien me cacher. » Quand j’étais enfant, je marchais dans la salle à manger et je réfléchissais en posant le pied sur les motifs géométriques du carrelage : je me disais que, si je posais le pied maintenant sur tel carreau, c’était ce que ma mère voulait, ce qu’elle avait prévu pour moi. J’essayais de poser le pied sur un autre carreau, je m’efforçais de déjouer les prévisions de ma mère en posant le pied là où il n’était pas permis de le poser. Il en allait de même pour les pensées. J’essayais de penser des pensées qui n’avaient pas été insérées dans mon esprit par ma mère. Tous ces efforts pour contrecarrer le destin étaient vains. Je piquais alors soudainement des colères atroces, mais, là où nous vivions alors, il n’y avait pour ainsi dire pas de dehors, et il ne me restait qu’à me jeter sous le lit et m’allonger sur le ventre, le visage collé à la moquette, comme si, en me rapprochant de la condition d’une simple poussière, toutes les pensées finiraient par s’échapper de mon esprit.

Grimpant les derniers lacets, j’ai commencé à prêter attention aux détails du sentier. Les nuances de la neige, les ombres, les textures, les reflets bleutés de la glace, ses dessins étranges. Puis j’ai relevé la tête et j’ai regardé tout autour de moi, l’immensité.

Il en va toujours ainsi quand je vais marcher pour vider ma colère. La colère monte en moi toute la matinée : ce n’est que bris d’objets, grommellements, râles, grondements, cris parfois, et, finalement, hurlements, larmoiements, après quoi j’enfile mes chaussures de montagne, je claque la porte et vais au-dehors. La plupart du temps, je vaque à mes occupations tranquillement, à l’abri des regards. Mais il ne se passe pas un mois sans que le monde extérieur sollicite à nouveau une réponse ma part, le monde attend quelque chose de moi, quelque chose que je n’ai pas la force de donner, le monde injecte des pensées dans mon esprit, des pensées qui m’embarrassent, qui me sont étrangères, qui finissent par me préoccuper plus qu’elles ne le méritent. Plutôt que de me réfugier sous mon lit, le visage collé dans la moquette, je m’habille chaudement et entreprends d’aller marcher. Je sors dans le jardin, contemple les montagnes tout autour, et tout en bouillonnant intérieurement, l’esprit comprimé par le souci et la colère, je vise un des sommets qui découpe l’horizon et marche dans sa direction. Je vis sur le plateau, sur le contrefort du massif, là où les routes s’arrêtent, en lisière des forêts qui précèdent les prairies d’estive. J’habite à la limite du territoire des hommes, après quoi, un peu plus haut, c’est le territoire des troupeaux à la belle saison, et des bêtes sauvages toute l’année.

Arrivé sur la crête, mon esprit avait pris de l’extension, il se présentait devant le plateau couvert de neige ouvert et vide, infiniment plus disponible qu’au début de la montée. Des mouflons formaient une colonne sombre sur ma droite, s’apprêtant à passer de l’autre côté de la montagne. Les nuages continuaient leur descente lente et implacable depuis les sommets, glissant doucement le long de la crête, caressant la neige épaisse et les rochers qui affleuraient encore. Sur le plateau, on peut marcher ainsi, en allant droit devant durant une journée entière, sans rencontrer personne. Les pâturages, envahis de troupeaux dès la fin du printemps, sont déserts en hiver. Quelques burons abandonnés ponctuent ça et là l’infini : on peut s’y réfugier au cas où, quand la tempête se lève.

Tout autour, cet après-midi là, baignait dans la simplicité, et quand bien même les éléments naturels auraient été pris de folie, une averse de grêle se serait abattu sur la prairie, une bise glaciale aurait soulevé la neige, des congères immenses se seraient formées, quand bien même la marche serait devenue impossible, périlleuse, quand bien même, en me perdant ici, j’aurais risqué ma vie, rien de tout cela ne m’aurait conduit à ces états de panique que me procurent l’insondable complexité de la mondanité : là-haut, dans ces solitudes, aucune intention autre que la mienne, aucune pensée ne cherche à s’introduire à mon esprit, on n’attend rien de moi, le vent souffle sans égard pour moi, la tempête qui se lève n’éprouve qu’indifférence à mon égard.

Quand la colère m’a poussé à gravir la montagne une fois encore, la montagne qui veille sur la maison où je vis, je finis toujours épuisé par l’ascension, l’esprit vidé des pensées qui m’accablent, et il n’est pas rare qu’ayant atteint les plus grandes hauteurs, je m’allonge dans la neige, sur le dos, et demeure là à contempler le ciel tourmenté, jusqu’à ce que le sommeil me gagne. Il n’est pas rare que j’éprouve au moment de me relever pour rentrer chez moi, à cause du froid qui engourdit, des nuages qui vous enveloppent et vous noient d’une douceur subtile, du vent qui efface toute trace et vous fait perdre la tête, il n’est pas rare alors que j’éprouve la plus intense des douleurs, comme si on m’arrachait à la paix la plus intense, comme si on m’expulsait du paradis. Il m’est arrivé de pleurer tout au long de la descente, de maudire mon humanité qui m’obligeait encore une fois à m’affronter au monde, combat pour lequel je n’ai aucun talent.

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