L’Homme à la moustiquaire

J’avais seize ans. « Seize ans ! », fit le plus gros des deux belges – je ne me rappelle plus lequel travaillait dans la finance, et lequel travaillait dans les assurances – « Et tu crapahutes comme ça, tout seul ? ». L’homme à la moustiquaire ne dit rien. Ça ne lui paraissait sans doute pas si remarquable, seize ans. Peut-être avait-il commencé plus tôt, peut-être qu’à treize ans il traînait déjà sur les routes. Les belges avaient déposé le contenu de leurs sacs à dos sur la table du refuge, et ils riaient en voyant s’étaler les six bouteilles de bière, les deux boîtes de cassoulet, les assiettes en faïence, les verres et les couverts au grand complet, fourchettes, couteaux, cuillères, grandes et petites, et une dizaine de bouquins, un lecteur radio-cassettes, et un réchaud à gaz, une casserole ! et des pulls, des chemisettes, des sous-vêtements à n’en plus finir, de quoi remplir une garde robe, une paire de chaussons et la toile de tente, vous auriez du voir la toile de tente, de quoi ranger des meubles là dedans, un réfrigérateur, un téléviseur, on aurait presque pu se tenir debout ! Vingt kilos par sac, au moins ! Des novices de la randonnée avec ça ! Leur première montagne qu’ils disaient ! Vous faudrait un porteur les gars ! Ils étaient arrivés au sommet du col dans un état proprement ahurissant, le chemin depuis la gare jusqu’ici n’était pas bien difficile, du plat pendant quinze kilomètres, et une montée assez raide mais brève jusqu’au refuge, mais ça les avait tout bonnement épuisés, ils suaient comme des fontaines montées sur pattes, et les voilà qui projetaient de traverser le massif jusqu’à Veynes. C’était dingue ! J’avais seize ans, mais je me suis permis de leur faire la leçon, jamais de boîte de conserve ! Un plat creux en inox, une fourchette, une gourde, et basta ! L’homme à la moustiquaire riait aussi et ajouta en reluquant la bière et le cassoulet : « Va vous falloir de l’aide ! », après quoi le cassoulet réchauffait doucement dans la casserole et nous ouvrîmes les bières. Les deux blondinets, qui venaient de Bruxelles le matin même, ayant pris le train jusqu’à la vallée sur un coup de tête, disaient-ils, marre du bureau, marre des chiffres, envie de prendre un grand bol d’air (et une bonne suée ! là ils étaient servis !). L’homme à la moustiquaire et moi prenions un bain dans la rivière, tout à fait nus, quand nous avions vu débarquer les belges, deux loques se hissant sur le sentier qui menait au refuge. Une magnifique cabane en réalité, ouverte toute l’année, de confortables couchettes le long des murs, une table au milieu avec quelques chaises, et non-gardée, donc gratuite, le bonheur. On s’était assis dans l’eau si froide, on parlait de la journée désormais finissante, de l’orage qui s’était abattu la veille – j’avais grimpé par une prairie en pente et, en glissant dans les hautes herbes humides, m’étais retrouvé nez à nez avec une énorme couleuvre jaune et verte roulée sur elle-même : comment j’ai par la suite couru comme un dératé en levant les genoux aussi haut que possible jusqu’à la station de remonte pente juchée sur la crête, ça je ne le lui ai pas dit, j’ai fait le fier, le gars qu’une couleuvre n’effraie pas, alors qu’en vérité j’ai hurlé de terreur, j’ai hurlé « au secours » ! À cause de cette couleuvre dormant paisiblement sous l’orage naissant. – Lui, il avait quitté sa moustiquaire et jouait de ses doigts avec l’eau du torrent, le pénis flottant juste sous la surface, on était épuisé l’un comme l’autre, il avait fait une chaleur écrasante, on s’était rencontré au sortir du plateau de la Peyre Rouge, c’était la première fois dans ma vie, où, traversant ce plateau désertique, j’avais cru mourir, mourir de soif, mourir d’épuisement, je me voyais déjà dans mon délire réduit à l’état de squelette, dévoré par les vautours et les renards, les os coincés entre deux pierres de schiste, il était assis sur un rocher au bord du sentier, j’avais enfin trouvé ce sentier, et les bosquets de genévriers que j’avais espérés tout l’après midi, il était là, cette fameuse moustiquaire dissimulant son visage, attachée à sa casquette, la tête dans les mains, comme un désespéré. En me voyant surgir à l’entrée du sentier, il s’est redressé un peu, moi, j’ai continué de marcher, comme si tout allait bien, comme si je n’avais pas été l’instant d’avant à l’agonie, persuadé que ma dernière heure était arrivée, c’était stupide, mais je suis passé devant lui comme si de rien n’était, alors que ce sentier, j’en aurai hurlé de joie de l’avoir enfin trouvé, j’ai dit bonjour, et il m’a salué poliment, j’ai encore avancé de deux ou trois pas, puis je me suis retourné et il m’a regardé en souriant tristement, et nous avons souri tous les deux, on était aussi perdu l’un que l’autre, aussi épuisé, mais il lui restait un peu d’eau au fond de sa gourde et il m’a invité à boire. Puis nous avons marché jusqu’au refuge, comme deux miraculés, et, quand le ruisseau au pied de la modeste bâtisse se mit à chanter gentiment sur notre passage, aucun mot n’avait été nécessaire, aucune concertation, aussitôt nous étions aussi nus que possible et les pieds dans le torrent, nous nous aspergions en hurlant à cause de la fraîcheur de l’eau. J’avais vécu l’enfer et désormais j’étais au paradis.

L’enfer ! Un désert de cailloux, pas un arbre, juste quelques malheureux arbustes disséminés dans l’immensité, pas le moindre ombrage, des cailloux et de la terre, une terre rougeâtre, à perte de vue, et le sentier, ça faisait des lustres que je l’avais perdu, si tant est qu’il en avait jamais existé un, de sentier, quelques cairns disposés ici et là ma narguaient : les bergers, paraît-il dressaient ces monticules de pierre au hasard pour égarer les randonneurs, parce que ces derniers dérangent les bêtes ! Des repères désormais inutiles, vers lesquels malgré tout j’étais tenté d’aller, en me traînant plutôt qu’en marchant, visant un point distinct, tel caillou, tel arbuste, tel amoncellement remarquable, et comptant huit pas, un, deux trois quatre cinq six sept huit, puis, faisant une pause, et à chaque fois, les pauses s’avérant de plus en plus longue, les lanières du sac me déchiraient les épaules, et bientôt ma gourde avait donné ses dernières gouttes, j’avais bu les dernières gorgées, je m’étais mis à pleurer, j’avais seize ans, je ne voulais pas mourir déshydraté sur le plateau de la Peyre rouge, je ne voulais pas mourir de soif comme les résistants qui, durant la guerre, s’étaient réfugié autour de ce plateau et qui, fuyant les convois de soldats allemands, n’avaient pas eu d’autre choix que de traverser cette aridité à pied, ces hommes dont les squelettes se sont fondus avec le décor minéral du plateau, dont les os se sont mélangés à la pierre, et, avec le temps, et avec la chaleur, sont devenus pierre, si bien qu’il me semblait au fur et à mesure que je titubais vers une fin certaine, que chacun de ces cairns découpant l’horizon embrumé de chaleur figurait le corps d’un homme mort, figé, hybride sinistre de chair minérale, et j’imaginais que le même sort m’était réservé, je pleurais, j’avais seize ans, une telle souffrance ça n’était pas permis, mes parents me manquaient, ils m’avaient fait confiance, ils pensaient que je connaissais bien la montagne, à six ans, je grimpais déjà, je n’avais pas peur, l’été d’avant, j’avais déjà marché seul deux jours durant, dans le Mercantour, dormant à la belle étoile, et je m’ennuyais tellement, je m’ennuyais à crever durant les cours, les cours ne m’intéressaient pas, je n’écoutais pas mais regardais par la fenêtre, les vieux arbres pourrissants, les bâtiments gris, je regardais le ciel, je rêvais de montagne, je rêvais de solitude, les autres parlaient tandis que je marchais solitaire dans la montagne, ressentant les lanières du sac me déchirer les épaules, il me semblait que la vie véritable se jouait là-bas, dans les grands espaces, pas ici, entre les murs du lycée, mais cet après-midi-là, mes parents me manquaient, les autres me manquaient, n’importe quel autre aurait fait l’affaire, et d’ailleurs, dans l’aveuglante lumière qui baignait le désert de pierres, n’était-ce pas au loin une silhouette humaine, n’y avait-il pas derrière ce monticule de pierres, ce signe élevé là par des hommes et qui ne signifiait rien, sinon la perdition, un homme qui marchait, ou plutôt divaguait, comme moi, une forme émergeant de l’infinie clarté informe, mais non ! aussitôt aperçu, cela disparaissait, je délirais ! J’étais en proie aux mirages, je projetais sur l’horizon angoissé mes désirs les plus chers ! Non ! J’étais bel et bien seul, j’avais seize ans, et je finirai peut-être effondré sur la terre rouge, sous l’abri pathétique d’un arbuste piquant, la tête reposant contre un rocher, avec pour seule compagne une vipère aux yeux perçants, et puis, le mirage avait persisté, la silhouette d’un homme marchant là-bas devant moi, puis un autre mirage, une étendue sombre, des arbustes et quelques arbres, presque un petit bois, sur ma droite, puis, le mirage n’en était plus vraiment un, et, je devinais une sente timide serpentant vers les bois, et je vis cet homme assis, avec sa moustiquaire sur le nez.

La nuit, les deux belges, l’homme à la moustiquaire et moi, nous avons ronflé de concert, repus et confiants. À l’aube, les deux belges dormaient encore, nous nous sommes levés en même temps, l’homme à la moustiquaire et moi, nous sommes glissés dehors dans la montagne sans un bruit. Nous marchions tranquillement, vers le sud, traversant de belles prairies verdoyantes, l’air était encore frais, les montagnes répandaient leur ombre sur le chemin large. On ne se parlait pas, du reste la veille on ne s’était pas dit grand chose, je ne savais rien de lui, et il ignorait tout de moi, je ne crois pas qu’on se parlait, ou bien j’ai oublié de quoi nous avons parlé ce matin-là. Qui était-il ? Pas un de ces sportifs qui vous envahissent la montagne, équipés à la mode, courant là où la décence et le respect vous invitent plutôt à marcher, non, plutôt une sorte de vagabond, mais on n’en trouve pas des vagabonds sur ce genre de chemin, les vagabonds d’aujourd’hui, ils vont sur les routes, de villes en villes, ils ne se perdent pas dans les montagnes, avec sa moustiquaire, plutôt un vagabond d’autrefois, ou bien un ancien légionnaire, ou encore un repris de justice, peut-être un type louche, peut-être fuyait-il quelque chose, peut-être était-il vraiment perdu, pas seulement comme la veille, comme nous étions perdus l’un et l’autre, mais perdu depuis des années, perdu hier comme il était perdu aujourd’hui ?

Au premier embranchement, il s’arrêta et dit : « Tu vas de quel côté ? ». Moi, je ne savais pas vraiment. Le sentier balisé, rassurant, filait sur la pente du Grand Veymont, alors je montrais la montagne et suggérai sans conviction : « Par là ? ». Lui, souriant et désignant la plateau qui s’étendait à l’infini sur la gauche, à l’opposé donc : « Alors je vais par là ». Et de replacer sa moustiquaire, soigneusement jusqu’au menton. 

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