Torrent

les eaux bouillonnent dans l’obscurité jusque sur les cuisses

et parfois une trombe jaillit éclabousse

la traversée paraît infiniment longue

beaucoup trop longue

je me suis retrouvé coincé entre une falaise et les eaux montantes d’une rivière en crue

pas d’autres options que de franchir les dix mètres de ce flux fantastique et furieux

les pieds sont gelés bleuissent les mollets raidissent le souffle manque

des nuées de taons se posent délicatement l’air de rien là juste sur les joues

sur les cuisses dans le cou partout où la chair s’offre

et se vengent parce qu’il m’est tout à fait impossible

embarrassé comme maintenant une paire de godillots dans la main gauche

maintenus tant bien que mal au-dessus des flots

et les quinze kilos du sac dans la main droite

et ces galets bleuâtres qu’on distingue à peine au fond des eaux

qui sont autant d’occasion de glisser de se vautrer et

filer dans le tumulte comme un simple branchage un vulgaire cadavre

bouffé piqué glacé meurtri de toutes parts serrant les dents pleurant

assourdi par le tonnerre et la tourmente aveuglé

d’éclairs déchirant la nuit précoce

tout à fait impossible donc d’écraser ces satanés bestioles

avant qu’elles entreprennent de vous aspirer le sang

on sert les dents on laisse faire

comme James Agee raconte qu’il s’est laissé bouffé par les punaises dans un lit miteux en Alabama

il doit être à peine cinq heures de l’après-midi

on se croirait en plein nuit et je distingue une sorte de village fantôme

de l’autre côté de la rivière

le genre d’apparition qui vous laisse sans voix

tandis que je me traîne jusqu’aux premières maisons indistinctes

d’un hameau probablement inhabité

sous le porche de l’une d’elle pourtant une forme émerge

une vieille femme rabougrie qui me regarde d’un œil soupçonneux

par dessous d’épais sourcils blancs :

je soupçonne qu’elle me soupçonne mais de quoi au juste ?

d’être là simplement là

incongruité ruisselante et haletante

bien que je m’efforce pathétiquement de faire bonne figure

composer un visage et l’allure de celui qui vient tout à fait de quelque part

et va quelque part

très assuré sans peur ni reproche

mon œil ! Je passe sans un mot devant sa chaumière

je continue jusqu’à la route puis une ébauche de village

bercé par le déluge toujours

franchement désespéré

sans doute parce que

je suis incapable de me donner une idée claire de la raison pour laquelle je suis là

marchant sur cette route et encore moins capable de me projeter un tant soit peu dans le futur

aucun horizon ne se déploie sinon cette brume persistante

et c’est terrifiant de prendre note qu’on pourrait tout aussi bien être ailleurs

qu’il ne tient finalement qu’à moi d’arpenter cette route

j’ai pris la direction du fond de la vallée mais j’aurais tout aussi bien pu aller dans une autre direction

je n’ose écrire choisir

en l’absence d’une perspective susceptible d’éclairer un quelconque choix

et puis j’étais en train de risquer ma vie tout à l’heure en traversant ce torrent

mais là-bas au moins

coincé contre la falaise

je n’avais pas le choix

les eaux m’auraient emporté de toutes façons si j’avais attendu plus longtemps

tout cela me semble étrange

je ne parviens pas à en penser quoi que ce soit

j’avise une cabine téléphonique émergeant du brouillard strié par la pluie

pourquoi l’idée m’est alors venue

brutalement

l’évidence

qu’il fallait à ce moment là que j’appelle ma mère

ma mère

lui ai pas causée depuis des mois

sans qu’il y ait un quelconque sujet de dispute juste

une forme d’indifférence

elle ignore probablement que son fils c’est-à-dire moi

a quitté la ville

depuis combien de temps et pour quelles raisons

du reste j’ignore moi aussi les raisons de mon départ

ou plutôt les raisons que j’avais la veille de rassembler mes affaires se sont effacées doucement de mon esprit après quelques jours de marche

chaque pas m’éloignant davantage du monde des raisons avouables

au téléphone donc

un brouhaha musique populaire bruits de verres s’entrechoquant voix fortes et enjouées et elle sa voix à elle chantante joyeuse

je dérange ?

il y a une sorte de fête des amis des frères ma sœur toute une assemblée buvant et s’égosillant

j’entends ma propre voix dans le combiné

comme celle d’un autre

lointaine

je salue poliment range à l’entrée mes chaussures boueuses et mon sac de clochard trempé pour pas salir bafouille une phrase rassurante sort aussitôt sur la pointe des pieds

rassurante ?

quelle idée puisque personne ne s’inquiète de rien à mon sujet

personne ne m’attend et personne n’attend rien

et quoi que je puisse faire ou dire me condamne à la même incongruité que devant cette vieille femme assise sous le porche de sa grange

je raccroche doucement pour pas déranger

comment voudriez-vous expliquer quoi que ce soit quand

nulle raison ne vous vient à l’esprit

au sujet de quoi que ce soit

au sujet de ce coup de téléphone

au sujet de cette cabine minuscule abri au milieu de la tempête

au sujet de cette route qu’on a suivie vers l’est

qu’on devine serpentant vaille que vaille au fond de la vallée

cette vieille femme assise sous le porche de sa maison

sa maison trempée cette vieille femme à l’abri qui fait le guet

au sujet de ce fond de vallée noyé de brouillard et de nuages bas

et c’est exactement sur cet horizon que je me projette

que mon avenir se dessine

et je ne vois rien que ce qu’il y a à voir un fond de vallée brumeux strié de pluies

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