Une Chute

LE LENDEMAIN – le fait est que ce matin-là : 1. je suis en vie pour autant qu’on puisse l’être 2. mon frère aussi qui descend l’escalier pour aller à la cuisine 3. les tartines grillent et le beurre sur la table nous fait de l’œil. – rien que pour ce petit-déjeuner divin : ça valait la peine ! Déballons nos sacs encore trempés de la veille :

SANDWICH ÉCRABOUILLÉ – n’a pas supporté l’expédition et : « On n’a même pas pu en manger une miette ». Forcément : nos gueules gelées ! Jamais eu la bouille gelée au point de pas pouvoir manger. « Et la dernière cigarette hein ? » Pire que pas manger, pas pouvoir fumer sa dernière cigarette ! Va rouler du tabac en pleine tourmente par les vents cinglants d’hier soir, faut enlever les gants déjà, et ça : par moins vingt degrés ! Et pas moyen d’obtenir une flamme – que dis-je ! Une flammèche, une étincelle ! de ce foutu briquet acheté la veille au supermarché. (Moi qui fantasmais dans mes délires héroïques un épisode de ce genre : coincé dans la tourmente, me voyais toujours la clope au bec avant de céder à l’engourdissement – et pour tout avouer, dans ce rêve (?) j’avais même pas mal, je me congelais en douceur, sans y penser, en pensant à autre chose, les pensées me venaient, j’avais même le temps de noircir précipitamment quelques pages d’un carnet tandis qu’un linceul de glace me recouvrait – Hé bien ! Ça ne s’est pas du tout passé comme ça ! Non : crever de froid, ça n’a rien d’agréable, rien de sentimental, rien de romantique, rien de littéraire : et ça fait mal ! et ça prend du temps, le temps qu’il faut pour avoir peur, peur de la mort pour le dire crûment, alors on s’agite, on fait les marioles, on se trémousse, on lance les bras comme des moulins à travers la tempête, on sautille fébrilement sur ses jambes, on surveille ses orteils ses phalanges les lobes de ses oreilles le bout de son nez – on voit pas plus loin que ses extrémités, c’est ridicule, mais, consolation : personne n’assiste au spectacle)

MES DOIGTS – en examine avec soin les dernières phalanges : blanches, jamais vues aussi blanches, le sang s’en est allé, il ne remonte plus pour ainsi dire (me confiait le médecin cette nuit quand j’étais allongé sur le brancard pour subir quelques examens de routine : ça devrait durer environ quelques mois pas plus sinon faudra s’inquiéter – je m’inquiète déjà, et liste les handicaps futurs au cas où : écrire déjà, comment écrire sans les doigts ?). En attendant, je peux sereinement poser l’index sur une plaque électrique chaude – arrête ça t’es dingue ! –, infantile et fier : « Génial ! je sens rien ! ».

(sept ans plus tard, à quelque chose près jour pour jour, l’index et le majeur de la main droite me rappellent à ce bon souvenir piquant et rougissant dès qu’ils prennent l’air à moins cinq degrés.)

SOURIRES LAS – l’air hagard de ceux qui sont revenus des enfers, les braves ayant survécu à ce destin funeste : pour preuve, la remarque du chef de la brigade des secouristes de la Montagne « On (la dizaine de héros suréquipés embarqués dans la nuit polaire à notre recherche) s’inquiétait vraiment de vous savoir perdus dans cette tempête. Vous auriez pas tenu la nuit entière de toutes façons. » Il me sort ça ! Durant la descente, vertigineuse, lente, et appliquée – faudrait voir à pas se vautrer maintenant qu’on est sauvé hein ! En tapant de la pointe du pied dans la glace pour sculpter une sorte d’escalier – je sais ce que c’est : j’ai perdu deux ongles d’orteil au pied gauche à faire pareil en fin d’après midi, et dévasté une paire de chaussures d’alpinistes haut de gamme – quel gâchis, neuf cent francs qu’elles m’avaient coûté ! – les sauveteurs nous encadrant comme on protège un trophée, les plus jeunes, quelques stagiaires, pas beaucoup plus rassurés que nous, nous remerciant presque d’être encore en vie – ils s’attendaient sans doute à retrouver nos cadavres congelés, tout en se réjouissant pour cette sortie imprévue, cette aventure formatrice – on s’ennuie sans doute parfois dans les bureaux de la brigade de secours en montagne.

PUIS : une conversation flottante, une succession d’images, qu’on s’applique doucement à mettre en mots – la difficulté est à la mesure de l’expérience, les mots ne s’y prêtent pas, mal embouchés qu’ils sont pour décrire ce genre d’angoisse : l’imminence de l’acte final de la tragédie, la totalité de l’histoire remémorée par bribes aboutissant ou plutôt : s’échouant, là, sur ce versant glacé au cœur d’un maelström hurlant de vents furieux, et l’épais brouillard : comment écrire cette tragédie alors ? Et par où commencer ?

LE MATIN ? Quand nous marchions d’un bon pas en devisant de choses et d’autres, une paye qu’on s’était pas vu, lui et moi, remontant le fond du vallon jusqu’au col, sous un ciel ma foi plutôt encourageant ? Ou bien, au sommet du col, quand, malgré l’obscurcissement des horizons, malgré la fatigue, malgré tes doutes, je propose de continuer ? Ou encore, plus tard, en équilibre sur le devers qui gelait un peu plus à chacun de nos pas (regarde cette photographie : comme tu sembles confiant et assuré, empruntant les traces laborieusement creusées par mes soins). Ou bien encore, au moment où, le temps se gâtant sévèrement, la glace ayant pris le dessus sur la neige, l’épuisement te gagnant, je décide de tenter la descente par cette coulée – le lit d’un torrent invisible recouvert de neige froide.

JE COMMENCERAIS PAR LÀ – Je sais que tu n’es pas d’accord, que, selon toi, les choses sont allées de travers quand je t’ai persuadé de continuer au-delà du col malgré la menace des nuages qui surplombaient le ciel vers l’ouest. Non. Selon toi, les choses sont allées de travers depuis le début, bien avant ce jour-là, probablement peu après ta naissance, c’est-à-dire quelques années après la mienne. Mais je commencerais tout de même par mon accident. Il devait être six heures, la fin de l’après-midi, ça faisait bien une heure que la neige était devenue de la glace, on se battait avec comme on pouvait, il n’était plus question de faire demi-tour, j’ai avisé cette coulée qui semblait à vue d’œil, quand bien même on n’y voyait déjà plus grand chose, mener jusqu’au petit bois dans la vallée, ça ne paraissait pas si pentu, je me disais, il faut essayer quelque chose, je pressentais confusément qu’on était mal embarqué, j’ai pensé, en me laissant glisser, comme on le faisait parfois gamin, assis sur des sacs poubelles épais, il y a peut-être moyen d’arriver en bas sans trop de mal, je freinerais avec le bâton, et avec les pieds, j’ai aussi pensé que j’ignorais comment les choses se présenteraient tout en bas, peut-être le ruisseau dont j’empruntais le lit s’abîmait dans un ravin, ou s’écrasait sur un amas de rochers saillants. Il est rare, à bien y songer, qu’on soit acculé à prendre une décision avec aussi peu d’éléments sur lesquels asseoir son jugement, plus rare encore quand cette décision engage également la survie. Il est facile après coup de considérer qu’on avait mal évalué la situation, que les risques auraient dû nous dissuader. Sur le moment, il vous semble avoir le choix entre Charybde et Scylla, et vous penchez pour Scylla, plutôt que de persévérer vers Charybde.

AU DÉBUT – qui ne dure pas bien longtemps : assis sur les fesses, les deux chaussures à l’avant le talon planté dans la glace, le bâton traînant à l’arrière, question de freiner un peu, mon sac appuyé sur la neige. Un dispositif déjà éprouvé, certes, mais pas dans des conditions pareilles, pas à l’orée d’une pente aussi abrupte, et surtout pas sur de la glace pure. « C’est parti ! » Cette bravade !! Alors que, honnêtement, j’en mène pas large au moment de m’élancer. Lui (mon frère) reste à l’arrière, assis sur un replat, me regarde à peine, pipe pas un mot, paraît fourbu, non : épuisé, pire : accablé. « Tu attends que j’appelle avant de faire quoi que ce soit hein ? » Pas de réponse. Prendre une bonne bouffée d’air, et, larguer les amarres : pas besoin de pousser avec les pieds, la descente démarre subitement, et l’accélération se fait pas attendre : quelques secondes, et voilà que déjà je perds pied, littéralement, ça n’accroche plus, je ne glisse plus, je dérape, et là il faudrait plutôt s’abstenir de dire « je » car déjà je ne contrôle absolument plus rien, je ne suis plus l’agent de rien, sinon des pensées qui se précipitent dans mon cerveau comme, paraît-il, à l’instant où l’on est en train de mourir.

ÇA (donc) : explose soudain sur la glace, dans un grand éclat de givre hurlant crissant, et ça devient n’importe quoi, plus rien d’humain en tous cas, un pur objet livré aux lois de la physique, un corps lancé sur une pente glacée d’une hauteur de cent cinquante mètres : calculer la vitesse maximale atteinte par le mobile en tenant compte de sa masse, de la résistance de l’air, et des frottements du support, dessinez le trajet qu’il, que ça, parcourt en évaluant les variations de la pente, le choc éventuel dû aux obstacles (quelques masses cauchemardesques : ombres noires surgissant du chaos quand j’ose ouvrir un œil), et répondez aux questions suivantes :

a) Qu’adviendra-t-il du bâton ?

b) Perdra-t-il son bonnet et ses gants, arrachés dans la chute ?

c) Percutera-t-il un de ces rochers saillants, et si tel est le cas, à quelle vitesse, et à quelles lésions devrait-il s’attendre alors ? (si tant est qu’il en réchappe)

d) Dans l’hypothèse où la déclivité de la pente finit par diminuer de cinq degrés, parviendra-t-il à freiner suffisamment pour éviter de plonger dans le précipice qui l’attend sournoisement en contrebas ?

e) Si tel n’est pas le cas, si la vitesse demeure trop élevée en fin de course, évaluez le pourcentage de chance qu’il aura de finir respectivement : e1) éclaté bras et jambes en croix au milieu des prés enneigés, e2) empalé sur la souche d’un sapin, e3) fracturé en de multiples endroits au milieu des rochers ?

RÉPONSES : a) perdu, le bâton, dès les premières secondes, une solide branche de noisetier qui m’a fait une année entière, et perdus à tout jamais : b) le bonnet et les gants (le sac, fermement accroché aux épaules, a tenu le choc, et sans doute m’a préservé du pire, faisant tampon si je puis dire) c) non : j’entraperçois d’horribles rochers noirs tout autour et le bolide que je suis devenu, l’homme torpille, l’homme fusée, lancé à toute allure, s’il vient à les frôler, ne s’y fracasse pas, bien que, sous la menace, j’adopte instinctivement une position fœtale, les bras repliés sur le crâne, qui protège peut-être, quoique : percuter un rocher à cette vitesse a probablement pour effet de vous disloquer sous le choc, bras autour de la tête ou pas, et la position adoptée ne ralentit en rien, bien au contraire, la dite vitesse, d’où : d) inspiré par l’instinct, plutôt qu’en vertu d’un calcul, je m’efforce de tendre à nouveau bras et jambes, et couché sur le ventre, les pieds en bas, offrir la surface la plus large possible à la pente, augmenter au maximum les frottements, tant et si bien qu’une modeste atténuation de la déclivité, un miracle !, me donne l’occasion de freiner, littéralement, des quatre fers, les doigts nus, les ongles aussi, agrippés à la glace, les pointes des chaussures de même, et le visage martelant la surface : je finirais la gueule en sang, des engelures aux doigts, contusionné de partout mais : en vie, et surtout : à l’arrêt ! Donc : je ne finis pas fracassé, écartelé, empalé, éclaté, disloqué (répondre non à e1, e2 et e3). Mais étalé de tout mon long sur une pente à trente degrés, agrippant deux brins de poudreuse saupoudrée de sang (le mien, mes lèvres et mes joues éraflées, brûlées), comme s’il s’agissait d’une poudre d’or fin, lentement, précautionneusement, reprenant mon souffle, puis, délicatement, examinant avec méthode l’état du squelette : d’abord les bras et les jambes, les plier un peu, tout va bien, rien de cassé, puis la nuque, les cervicales ont tenu le choc, un miracle encore !, regarder à droite, à gauche – tableau accablant : en vie certes, pas au bout de mes peines ! – puis me retournant doucement : à mes pieds, la pente s’effondre sur un étroit replat, après quoi c’est le ravin que j’avais soupçonné, rocheux, glacé : prendre conscience que ça aurait pu s’y vautrer ! À vous glacer le sang, rétrospectivement, si ce n’était déjà fait ! – et puis, se tâter lentement le crâne, vérifier si fractures, fêlures, plaies éventuelles. Là aussi : rien de notable. Juste le visage gentiment amoché : la bouche d’abord, le goût du sang au palais, les lèvres ouvertes en plusieurs endroits, rien de bien méchant, les joues griffées par la glace, et le menton : on s’en remettra – dans la mesure où je sors de là. Et d’ailleurs, tant que j’y pense :

MON FRÈRE ! – Je regarde là-haut, suivant des yeux la coulée traversée désormais d’une traînée plus sombre, le trajet de ma chute, et pas loin au-dessus, se perdant dans le brouillard, il y a mon frère qui doit attendre, je l’espère, j’espère qu’il attend, qu’il ne s’est pas mis en tête de me suivre : je HURLE son prénom. Puis : « N’y va pas ! Ne descend pas ! ». Pas de réponse (Pas d’écho non plus, le vent emporte tout, les mots, les hurlements, les plaintes, les lamentations). Me redresse et, à moi-même : que suis-je censé faire maintenant ?

EN CONTREBAS : pas bien loin finalement, à portée d’homme sinon à vol d’oiseau, le fond de la vallée, le chemin large et rassurant qui mène aux habitations, à la lumière électrique, aux flammes paisibles des cheminées, quelques feux follets luisants dans la tempête, à la chaleur, à la nourriture. En descendant prudemment, par le petit bois qui longe le ravin, doit y avoir moyen d’être là-bas dans une heure, à condition de ne pas dévisser à nouveau, en s’accrochant d’arbre en arbre, en suivant la neige fraîche, les traces des bêtes, et de là, appeler les secours, secourir mon frère, une fois sauvé, secourir mon frère.

OBJECTION : comment faire part de ce plan, somme toute censé, au principal intéressé [mon frère], alors même que je suis coincé cent-cinquante mètres en-dessous de lui, séparé par la tempête qui prend de l’ampleur, les vents féroces couvrant le bruit de mes appels ? Je HURLE, mais personne ne répond. Je hurle son prénom, je voudrais lui détailler ce plan excellent, lui demander de garder patience, de pas se laisser abattre, KEEP COURAGE BROTHER !, on va venir te chercher. Non. Alors quoi ? Le laisser durant des heures (combien ?) planté là haut, abandonné ! (Abandonner son frère : déjà l’estomac se noue rien que d’y songer) – Dois me rendre à l’évidence : il n’existe qu’une seule manière de lui parler, c’est de remonter. Remonter par la voie glacée, celle par où je suis descendu, regagner les enfers dont j’ai fini par m’extraire. Au risque de crever pour de bon bien entendu (en face de ma culpabilité naissante, lancine la question suivante : est-il raisonnable de défier par deux fois la tourmente ? Quand on a gagné une fois à ce jeu là, quel sens y-a-t-il à jouer une seconde fois – au risque de tout perdre).

LA REMONTÉE AUX ENFERS : m’a fallu près d’une heure. Une heure à tailler dans la glace marche après marche, une heure dans un état second, mélange de peur panique et de fureur, je m’en voulais, je m’en voulais de nous avoir embarqué dans cette galère, et je frappais dans ce mur de glace comme un damné sur les murs de sa geôle éternelle, je pensais à toi, là-haut, seul au milieu de la tempête, je hurlais « J’arrive ! bouge pas bouge surtout pas ! », mais personne ne répondait, sans bâton, sans gant ni bonnet, je grimpais cette pente glacée avec fureur, tout en songeant qu’en gagnant à nouveau de l’altitude je perdais peut-être définitivement la possibilité de redescendre, alors que la vallée semblait tout à l’heure si proche, qu’en remontant je signais peut-être mon arrêt de mort, mais que ça aurait été pire, ô combien pire, de te savoir tout seul là-haut, et moi sorti d’affaire en bas, alors je retournais aux enfers, me plongeais à nouveau dans le brouillard, porté par la colère, autant pour te retrouver que pour me punir, parce que je ne m’en serais jamais remis si je m’en étais sorti et pas toi.

Que faisais-tu pendant ce temps là ?

Je n’ai pas bougé. Quasiment pas. Juste un peu au-dessus pour rejoindre une corniche plus confortable. Je suis resté là.

Mais à quoi pensais-tu ?

Je ne sais pas. J’étais dans mes pensées. J’ai pensé à mon amie.

Moi aussi j’ai pensé à mon amie. Tu attendais en pensant à ton amie ? Tu n’as rien pensé en me voyant disparaître dans le brouillard, lancé comme un missile ? As-tu songé que je pouvais très bien me fracasser sur les rocher ?

Non. je ne pensais pas à cela. Je me disais que j’aurais mieux fait de dire non quand tu as proposé de continuer au sommet du col, avec ces nuages, ces putains de nuages de cauchemar noirs qui s’avançaient depuis l’ouest.

Tu t’en voulais de ne pas avoir dit non ?

Non : je t’en voulais. Je t’en veux. Je t’en veux encore (et là, sept ans plus tard, il m’en veut encore).

D’avoir pris une mauvaise décision ?

Non. D’avoir été encore une nouvelle fois comme depuis l’heure où je suis venu au monde ce grand frère qui prend ce genre de décision qui sait là où je ne sais pas où je ne sais pas comment dire non comment adopter un autre parti que le tien que celui que tu m’assènes tranquillement avec ton air de tout savoir ton assurance et ton maintien cette manière discrète mais implacable d’imposer ton point de vue en face duquel je me trouve toujours immanquablement désarmé incapable sans ressource.

MASSANT MES DOIGTS GOURDS : considérer qu’il doit avoir raison en un sens, sur ce coup en tous cas, que j’aurais du, observant les nuages, prévoir, prévoir non seulement le mauvais temps, mais le froid, la neige, la glace, prévoir qu’on n’aurait pas le temps de passer de l’autre côté de la montagne mais, quand bien même j’aurais su prévoir – cette randonnée, ne l’avais-je pas faite la semaine précédente, seul et paisiblement ? – (le gendarme tout à l’heure : « on ne peut jamais prévoir dans ces montagnes là, on croit que ça va passer, et en à peine une heure, le temps se dégrade, on est coincé », et un guide de haute-montagne, une sorte de fou furieux qui a gravi l’Everest, a conquis le pôle nord et le pôle sud, l’autre jour à la radio : « le seul endroit où j’ai failli mourir, c’est ici, la seule montagne où j’ai cru y passer, c’est cette montagne-là, en bas de laquelle je suis né et j’ai grandi. » – et chaque hiver dans les journaux, la litanie des accidentés de la montagne, ceux que la montagne a pris, a conservé tout auprès d’elle dans ses glaces, ceux qui dévissent, que les avalanches emportent, les rochers qui se détachent, les membres brisés sous l’impact, les crânes heurtant, fracassés…), quand bien même j’aurais eu la présence d’esprit de faire demi-tour, le mal n’était-il pas déjà fait depuis des lustres, mon arrogance, mon attirance pour le vide, la séduction qu’exercent sur moi les situations limites, ma propre folie.

N’ai-je pas le droit, malgré tout, à des circonstances atténuantes ?

Non. Tu voudrais te faire passer pour un héros. Parce que tu m’as sorti de là, que tu as pris le parti de remonter, alors que juste par-delà les forêt, les lumières des burons brillaient dans la nuit, parce que tu as choisi de remonter, tu voudrais que je te considère comme un héros. Mais non. Ce serait te faire trop d’honneur. Tu t’es juste contenté de faire ce que tu as toujours fait. Avoir le beau rôle au final, toujours, quoiqu’il arrive, te démener pour sauver la face, et même un peu , qu’on en vienne à vanter ton courage dans l’adversité, ta ténacité dans la tempête. Capitaine de mes deux.

SIX ANS PLUS TARD : toujours effleuré au début de la nuit par le même rêve, les mêmes images surgissant brutalement, dévalant la pente lancé comme un obus, et dans ce rêve, je n’arrive jamais en bas de la pente, parce que je me réveille aussitôt que la chute commence, dans un sursaut.

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