Philosophie / Spiritualité

L’année de la licence de philosophie, j’ai pris mon sac à dos et je suis parti, au mois de juin, au beau milieu de mes examens. J’étais amoureux d’une fille, avec laquelle je jouais tous les soirs au tennis de table, dans une salle adjacente au bar du Confort Moderne, une boîte rock et arty de la ville. Un soir, j’ai suivi Hélène jusqu’à son appartement, mais elle ne pouvait pas, disait-elle, me laisser entrer. Il y avait chez elle un homme, un homme que, disait-elle, elle n’aimait plus vraiment, mais un contrat les liait, avant la fin du mois, il était censé quitter l’appartement, mais on était à la mi-juin, moi j’étais ivre, j’ai fait le forcing sur le palier, mais elle tenait bon et n’a pas ouvert, j’ignore ce qui se passait à l’intérieur de l’appartement, l’homme non plus n’a pas ouvert, j’ai fini par m’endormir, épuisé, sur l’essuie-pied devant sa porte. Le lendemain, à l’aube, je suis rentré chez moi, j’ai dit à un ami sans domicile que j’hébergeais, il dormait encore, je te laisse les clés, et j’ai rempli mon sac à dos, Max m’a regardé et a dit d’accord, tu comptes rentrer quand, j’ai dit que je ne savais pas, il n’avait qu’à laisser la clé sous le paillasson s’il désirait quitter l’appartement, Max a dit d’accord une nouvelle fois et : bon voyage, fais gaffe à toi, et je suis parti, en auto-stop, direction Genève, et j’ai passé une bonne partie de l’été à marcher dans les Alpes, en faisant de légers détours en Suisse et en Italie, puis, une fois arrivé dans le sud, je suis remonté par le Languedoc et le Quercy.

Si je raconte cette histoire qui semble n’avoir rien à faire avec la philosophie, et encore moins avec la spiritualité, c’est qu’à la fin de ce voyage, durant lequel, entre de rares rencontres, j’avais surtout vécu dans la plus grande solitude, dormant à la belle étoile la plupart du temps, dans un dénuement réel (je n’avais en tout et pour tout que 2000 francs sur le compte à mon départ et j’ai vécu deux mois avec cet argent, en traversant les montagnes), à la fin donc, à mon retour, car j’ai fini par rentrer, je n’ai pas pu adresser la parole à quiconque pendant tout le mois qui a suivi. C’était en septembre, la faculté m’autorisait à passer les examens qui me manquaient, il avait un oral sur Plotin et un autre sur la théorie des noms divins de Denys l’Aréopagite, c’était tout à fait étonnant, je ne m’étais jamais intéressé aux philosophes grecs auparavant, et soudain, ces penseurs lointains me parlaient au creux de l’oreille et venaient peupler mon silence en lui donnant sens. J’obtins les examens haut la main, et me lançais pendant six ans dans des études de philosophie antique et de spiritualité médiévale. Mon père m’a dit récemment qu’un jour, durant cette période où je passais l’essentiel de mon temps dans les bibliothèques, je lui avais confié que j’envisageais de devenir moine. Je ne me souviens pas du tout avoir pensé être moine, moi qui suis un athée indécrottable, et capable de me dissoudre dans l’immoralité, mais s’il le dit, c’est que ça doit être vrai.

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