Droit d’auteur

J’étais un militant infatigable (tant qu’on me demandait pas d’aller militer ailleurs que depuis ma retraite cantalouze, militant de plume, par écran interposé, militant en fauteuil !) — et je suis devenu un militant déçu. Néanmoins les écrits demeurent vivaces, comme ces plantes qui chaque année repoussent — demeurent un temps, un temps seulement, vivaces. Ces textes publiés dans la première moitié des années 2000, sont-ils encore lus aujourd’hui ? À l’époque, j’étais un de ceux qui pensaient que notre cause, une sorte de révolution du droit d’auteur, censée instaurer de nouveaux rapports entre les auteurs, les œuvres et les amateurs d’art — des relations plus respectueuses des uns et des autres, libérées des règles du marché —, constituaient l’avenir du domaine culturel : nous voyions le système de l’art se casser la gueule de manière imminente, et nous proposions des solutions alternatives pour cet après. Les adversaires ne manquaient pas, il fallait sans cesse affûter les lames nos arguments, préciser nos motifs et nos raisons. Au sein du mouvement lui-même, les débats n’étaient pas sans rudesse, et j’ai passé bien des heures devant mon écran à les nourrir non sans virulence (et parfois, non sans mauvaise foi).

 

Quelques années plus tard, je publie toujours, autant que possible, les textes, les images et le reste sous licence ouverte — sans jamais avoir trouvé une licence de diffusion qui me convienne, et je suis fidèle à Linux depuis la fin des années 90. Il m’est toujours difficile de comprendre comment on peut se satisfaire d’utiliser des logiciels propriétaires, quand on pourrait faire autrement, ou qu’on diffuse ses œuvres sous copyright, alors même qu’on se présente comme un adversaire du capitalisme, un artiste indépendant et militant. J’ai cessé de faire du prosélytisme pour le «libre», comme on disait (comme on dit toujours, je suppose), parce qu’il me semblait que le mouvement prenait une tournure hyper-pragmatique, qu’il se coupait de ses racines politiques et philosophiques, qu’il n’était plus qu’un ensemble d’outils juridiques — il n’était plus question de révolutionner quoi que ce soit. Et parce que, malgré tous les efforts de la communauté militante, la plupart des artistes demeurait accrochée au modèle du business de l’art, leur réflexion concernant le monde dans lequel ils évoluent ne dépassant pas le stade de leurs intérêts personnels. Pierre Michel Menger, en son temps, avait lancé un pavé dans la mare du romantisme artistique en avançant qu’au fond, les artistes se comportaient comme des auto-entrepreneurs livrés à une guerre sans merci dans un monde concurrentiel impitoyable — je pense maintenant qu’il avait raison, y compris en ajoutant que l’art préfigurait alors le monde rêvé de la société capitaliste idéale (ou dans son état final). Nous y sommes d’une certaine manière. L’artiste, gestionnaire de lui-même, entrepreneur de lui-même, figure ultime du narcissisme décomplexé, est devenu le modèle de tous les travailleurs, les businessmen bien sûr, mais aussi les employés et les salariés, sommés d’être à leur tour créateur de leur méthode de travail, dotés d’une autonomie incontestable (quand bien même ils sont en réalité exploités, et peut-être plus qu’avant). Bref, on aura compris qu’au-delà de cette abandon de la réflexion militante sur le droit des auteurs, c’est plus largement les mondes de l’art que j’ai désertés.

 

Les textes présentés dans cette section, je les considère comme des archives — les relire me fatigue pour tout avouer : il est probable que la plupart des idées avancées ne recueilleraient plus aussi facilement mon assentiment. En les parcourant néanmoins, je pense à beaucoup d’amis (et parfois d’ennemis) avec lesquels j’ai passé tant d’heures à discuter, débattre, et souvent plaisanter. Quelques uns sont demeurés des militants actifs — et comptent donc parmi les grands anciens désormais, d’autres, le succès venant, ont gentiment retourné leur veste , d’autres enfin ont, comme moi, lâché l’affaire.

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