Mon Frère

Le rêve est récurrent – je l’ai rêvé il y a vingt ans, ce matin où ma mère a téléphoné parce que mon frère avait disparu, et je l’ai rêvé cette nuit, je le rêvais quand j’étais enfant, je rêve d’une ville antique et déserte, je ne saurais dire exactement en quel sens elle me paraît antique, antique est le mot qui me vient quand j’essaie de la décrire, c’est une vaste cité enclose derrière des remparts censés la protéger des sables, mais le sable s’est infiltré et recouvre la plupart des rues, une ville immanquablement baignée de soleil, les murs des bâtiments, en général hauts de trois ou quatre étages, sont faits d’une sorte d’argile beige, virant au rouge selon qu’on se trouve à l’ombre ou en pleine lumière, le fait étrange quand je rêve de cette cité, c’est à quel point elle me paraît familière, je m’y déplace sans hésitation, d’une ruelle à l’autre, je passe sous des porches, je longe les remparts, je traîne aux abords des fontaines à sec, croisant des chats et des chiens rendus à l’état sauvage, et parfois d’autres bêtes, mais des êtres humains, jamais, les êtres humains ont déserté cette ville, ils ont disparu, je ne les cherche pas, je me contente de me promener dans la ville comme si j’étais chez moi, comme si j’avais toujours vécu là, j’ai fait ce rêve il y a vingt ans, je l’ai fait sans doute quand j’étais enfant, et je l’ai fait ce matin avant de m’installer à mon bureau pour écrire.

Il y a vingt ans, le téléphone a sonné alors que je déambulais dans ma cité déserte, qui me servait probablement de refuge comme c’est encore le cas aujourd’hui, et j’ai décroché, j’ai décroché sans préparation, je veux dire : je suis passé en un instant du rêve à la réalité, c’était ma mère, et bizarrement je me suis senti coupable en entendant la voix de ma mère, comme si ce rêve était le genre de rêve qu’on préférerait ne raconter à personne et surtout pas à sa mère, j’aurais tout aussi bien pu de pas décrocher le téléphone, si je n’avais pas décroché, ma journée aurait été changée, ma vie toute entière, par voie de conséquence, eût été différente, je ne serais sans doute pas là maintenant, assis à mon bureau à m’efforcer d’écrire cette histoire vingt ans plus tard, à me demander si je dois utiliser le présent ou l’imparfait pour la raconter, à rêvasser sur le thème : ce que je serais devenu si je n’avais pas décroché ce matin-là.

Ça n’arrive pas tous les jours, que ma mère appelle, et même, ça n’est pas arrivé depuis le 3 mars 1987, c’est-à-dire il y a deux mois et cinq jours, je lui fais grâce des heures et des minutes, je le sais parce que j’ai sous les yeux à côté du téléphone la liste des relevés téléphoniques des derniers mois, que j’ai étudiée en vue de donner sens au montant de ma dernière facture, faramineuse, ma mère donc, succincte, concise, pour qu’elle appelle, doit y avoir une raison : quelqu’un est mort ?, ou bien : elle se remarie ?, J’ai appelé en avril, elle se défend, mais ça sonnait toujours dans le vide, c’est bien moi, ça, je sonne dans le vide, Je marchais, j’étais dans les Alpes, entre autres, En plein milieu de l’année scolaire ?, je me défends : J’avais amené des bouquins !, on prend des nouvelles puis : J’appelle pour ton frère, j’ai un frère, j’en ai même deux, et une sœur, mais il s’agit de mon frère, et je vois très bien lequel, Au lycée, ils le cherchent partout, Ils ?, La conseillère d’éducation, Il est pas censé passer son bac le frangin?, Ben si justement, ce matin en fait, il s’est pas présenté, ils le cherchent, Ah, Tu as peut-être une idée ?, réfléchir un instant, se remémorer, il y a trois jours peut-être ?, chez des amis, oui, chez Sébastien, Je l’ai croisé chez Sébastien il y a trois jours, Sébastien ?, Tu connais pas, et vaut mieux pas en fait, il y a des tas de zigues qui tournent de tes fils dont il vaudrait mieux que tu ignores l’existence, il vaudrait mieux que tu te contentes de supposer, l’autre jour, quand les flics ont débarqué à la maison, ils ont demandé pour mon frère, ça n’a même pas suffi à transformer ta supposition en soupçon, j’en déduis que ne préfères pas savoir, les flics n’ont pas semblé vraiment inquiets ni en colère, dis-tu, et de toutes façons, quand bien même tu te serais toi-même inquiété, ou si la colère était montée en toi, ça n’aurait sans doute rien changé, pour moi il aurait été déjà bien trop tard, moi je n’attendais plus qu’on s’inquiète pour moi, encore moins qu’on se mette en colère à cause de moi, mon frère je ne sais pas, peut-être attendait-il quelque chose comme une preuve, la colère ou l’inquiétude auraient constitué ce genre de preuve, mais à quoi bon écrire au sujet de ce qui aurait pu être et qui n’a pas été, mon frère avait disparu ce jour-là, et c’était à moi qu’incombait la tâche de le retrouver, et j’ai dit : Oui, je vais le chercher, je te rappelle, et j’ai raccroché, j’ai préparé le sac a dos, j’y ai fourré : le volume I des Ennéades de Plotin aux Belles Lettres dans la traduction Bréhier, s’y trouve la Vita Plotini et le fameux texte où Porphyre explique comment son maître le détourna du suicide : je prépare à ce sujet une petite étude, et, si j’ai un moment de répit : y jeter un œil, et : mon carnet, ma continuité d’être, mon arrière-plan protecteur, là où je me retranche quand les choses vont mal, comme le rêve de la cité déserte, le carnet dont la lecture m’oblige chaque matin à me rappeler la nuit précédente, les matins précédents, et qui, lorsque j’entreprends, quotidiennement, d’en noircir quelques pages, me donne l’illusion salutaire que je coïncide approximativement aujourd’hui avec celui que je prétendais être hier, illusion sans laquelle je me désagrégerais assurément, enfin, et en vrac : de quoi écrire, une paire de lunettes noires, des papiers d’identité, un peu d’argent liquide et tant qu’à faire la carte de crédit, une boîte de biscuits chocolatés, des fringues de rechange, Ah oui ! deux K7 des Smiths pour le walkman, des piles 1,5 volt, et, pas oublier surtout ! du tabac et des feuilles ! Devrait suffire et de toutes façons, plus de place. On embarque ce vade-mecum avec le bonhomme dans la Renault 4 Safari modèle 1984, et ce matin-là, je suis parti à la recherche de mon frère.

En conduisant : mon frère, qu’est-ce qui me vient là quand je pense à lui ? Mon frère est une sorte de héros, une version trash de l’héroïsme si l’on veut, autant dire qu’il est, d’un autre point de vue, du point de vue bourgeois pour faire vite, dingue. L’hiver dernier, il s’est pointé au café du Grand Cerf en face de la gare, il s’est assis au comptoir juste à côté d’un groupe de néo-nazis locaux, des types au crâne rasé, des membres du GUD, les rangers ferrées aux pieds, c’était peu avant qu’on les expulse de la ville, en les ayant coursé toute une nuit dans les rues du centre, et a commencé à converser avec eux. Dix minutes plus tard, il fuyait à grandes enjambées le long de la voie ferrée poursuivi par une flopée de fascistes armés de battes de baseball. Mon frère avait été plus ou moins champion d’athlétisme à quatorze ans, puis champion de handball à seize, il lui restait suffisamment de capacités physiques pour échapper au lynchage. Je filais à travers la campagne, le walkman sur les oreilles, Girfriend in a coma I know I know it’s serious, peinait à couvrir le bruit de moteur, would you please let me see her ?

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