Loups (extrait de : Le Sermon sur la montagne)

L’histoire est ironique : au moment même où l’asservissement de la nature semblait achevée, que tous les êtres autrefois réputés vivants avaient été transformées en matériau et ressource, alors que la dépouille du dernier des loups pourrissait discrètement dans l’arrière-cour d’une maison de chasse bientôt laissée en plan, alors même que les derniers marécages avaient été asséchés, convertis en terrain de golf, les dernières forêts taillées en pièces pour satisfaire les besoin du marché chinois, les dernières collines rasées pour en extraire quelque métal devenu rare, à ce moment même, se produisait le dernier exode, et les populations si peu nombreuses qui fréquentaient encore les loups, les marécages, les forêts, les collines, firent procession en direction des métropoles, laissant derrière elles un champ de ruines, des bourgs et des villages abandonnés, des usines et des puits et toute sorte d’installations promis à la rouille, des troupeaux retournant à l’état sauvage, et bientôt, pas longtemps après, les loups firent leur retour, et toutes les bêtes dans leur sillage, et les clôtures et les murets de pierre, le béton lui-même, s’affaissèrent, se disloquèrent, s’enfouirent dans la terre, Ha mes amis ! Contemplons ces espaces à nouveau livrés au vivant, au cycle des générations et des corruptions, contemplons ce monde d’où l’homme s’est absenté, après qu’il ait tenté d’en exclure et le dieux et les loups, misère misère et ironie de l’histoire, prions le retour des dieux, qui ne rechignaient jamais à prendre l’apparence des bêtes, et rions au retour des loups, à la repousse des forêts, à l’extension des marécages et des narses, au déferlement rageur des torrents qui creusent à nouveau leur chemin comme ils l’entendent, et rions à la vengeance des arbres et des rochers dont la vigueur est telle que nul vestige du monde humai ne leur résiste, et réjouissons-nous d’admirer comment, surgissant de la terre, ils repoussent les murs, élargissant les failles, insinuant des racines, disloquant des fondations, effondrant des poutres porteuses. Voici qu’à nouveau sur ces hauteurs et les plateaux en contrebas règne l’animal, et que le loup rôde autour de notre refuge : protégeons nos chèvres et veillons les uns sur les autres, mais laissons les loups à leur affaire, apprécions leur présence comme il se doit, comme ils se font à la nôtre. Il y a suffisamment de proies alentours pour qu’en bonne entente nous vivions ensemble frayant les mêmes sentes et traversant les mêmes sous-bois. Gardons nos fusils et nos crocs pour les bipèdes inopportuns qui, sait-on jamais, venaient à pointer le bout de leur casquette par ici. Soyons-nous mêmes des loups pour l’homme, adoptant pareille vigilance, prompts à nous cacher, à tendre pièges et embuscades, sachant repousser l’assaillant. Devenons à notre tour collines, et rochers, arbres et marécages : faisons obstacle, empêchons les progressions, dissuadons les creuseurs de terre, les aménageurs de pentes, ceux qui éradiquent, expulsent et arasent, sachons les tenir à merci, soyons dignes des anciens montagnards réputés si farouches et si inaccessibles, les carnouques qui firent aux grecs un enfer, du haut de nos promontoires, scrutons le col et ses alentours avec nos yeux perçants.