En finir

La perspective d’en finir s’est imposée cet été en moi avec insistance. Ce n’est pas la première fois. Au début de ce millénaire, un sac à dos tout équipé pour « faire la route » me tenait lieu de compagnon, rangé dans un angle du bureau, un « au cas où je n’en pourrais plus », me narguant tandis que je me débattais dans une existence sans espoir. Puis il y eut cet accident en montagne, où j’ai failli perdre la vie, et l’existence par la même occasion, suivi quelques années plus tard d’un accès maladif lequel, du fait d’un diagnostic erroné, me promettait une mort certaine dans les mois à venir, après quoi j’ai commencé à prendre les choses différemment, considérant le temps qui me restait comme une sorte de cadeau dont je n’avais plus qu’à jouir — la fin viendrait bien assez tôt. Traduisant ce nouvel accès de stoïcisme (ce n’était pas le premier non plus) en acte, je parvenais enfin à m’atteler sérieusement à la tâche non seulement d’écrire, mais d’achever les textes que j’écrivais. Un ami éditeur m’encouragea dans cette voie, et publia quelques-unes de ces proses. Mais ces livres ne suscitèrent aucun intérêt dans les mondes littéraires, ne se vendirent évidemment pas. Les textes les plus récents n’ayant pas l’air de motiver les éditeurs à qui je les fais parvenir, je m’apprête à renoncer à tout publicité les concernant — j’en fais déjà tellement peu, ça ne changera guère mon rapport aux mondes littéraires — et à me contenter d’écrire, en attendant de léguer mes manuscrits un de ces jours, quand le temps sera venu, à mes proches et amis. Ainsi rejoindrais-je la cohorte des écrivains sans publication, ce qui ne signifie pas, dans mon cas, sans œuvre, car pour ce qui est d’une œuvre, je m’emploie avec opiniâtreté à la produire, me préoccupant de moins en moins de son destin. A cela s’ajoute une vie professionnelle désastreuse, mes stratégies habituelles de survie trouvant ici leurs limites — une trentaine d’années à louvoyer et ruser avec le monde du travail, portant la croix d’une naissance prolétarienne et d’un manque patent de dispositions sociales, à faire semblant, à porter le masque. La libéralisation accélérée des politiques publiques entraînant l’appauvrissement et la précarisation des plus pauvres, creusant toujours plus les inégalités, aura sans doute raison d’ici peu de mes stratégies de survie. La mise au pas définitive de la nature et son remplacement par le monde cybernétique exclue voire expulse une bonne partie de l’humanité, dont je fais partie, d’un futur affolant. Et ce que devient le monde me dégoûte assurément. J’ai beau me replonger dans mes chers néoplatoniciens afin de puiser des éléments de sagesse, l’effet de ces lectures s’avère pire que leur bienfait : plus ça va, plus s’impose le désir d’en finir avec la nouvelle forme de culture qui s’avance et s’impose et exige qu’on s’y plie sous peine d’expulsion. Je suis en quelque sorte en sursis – car à l’évidence je ne m’y ferai pas, et je ne saurais m’y plier sans devenir fou à force d’être tordu, violenté, tourmenté.

 

Reste la perspective d’en finir. L’âge venant, elle procure assurément un soulagement. Quand l’existence deviendra trop dure, quand on sera trop tordu, alors, adieu, je me barre. Pas tout de suite sans doute. Mais cela viendra. Je m’y prépare et cela constitue déjà une belle occupation du temps. Repérer les lieux, imaginer un endroit où se cacher et s’abriter : je n’aurais plus l’âge de prendre la route. J’imagine une cabane, un cabanon ou une caravane à l’orée d’un bois. Je fais mes calculs « en vue de ». Dans une telle solitude, je deviendrais probablement fou — ce que d’une certaine manière, considérant le paradigme de la bonne santé que l’idéologie libérale contemporaine véhicule, est déjà le cas. Quel soulagement ! Se contenter d’être, vaquer à ses occupations vitales : couper du bois, faire du feu, préparer son potager, cueillir, chasser peut-être, pourquoi pas ?, écrire bien entendu, aller à la rivière, pêcher, pourquoi pas ?