L’Ennui

Comme tout intellectuel précaire qui se respecte, j’enchaîne les petits boulots, remplace ici et là, et comme un nombre croissant de concitoyens, les missions sont de courtes durées et fort aléatoires. Ma petite entreprise, soumise à une concurrence croissante depuis sept ans, ne cesse de péricliter — j’envisage chaque saison purement et simplement la fermeture de mon cabinet –, et l’hiver, les boulots saisonniers dépendent de l’enneigement, lequel n’est jamais certain, et ces dernières années, plutôt incertain. Pour le reste, des contrats à durée très déterminée, tout juste bon à renflouer le compte en banque, car en définitive il s’agit de cela : payer les charges fixes, rembourser les prêts, honorer les mensualités pour les impôts, et pour la nourriture, on fait avec ce qui reste. Une panne de voiture et c’est la catastrophe, un défaut de paiement, et voilà qu’une exclusion vous menace. J’ai presque un demi-siècle au compteur, je ne vois pas que ma situation se soit améliorée depuis mes 18 ans. J’avais assurément plus d’aisance économique à cette époque qu’aujourd’hui. Bien qu’accumulant de petits jobs tout en menant des études (sans parler d’une vie extrêmement dissolue), mon budget, une fois les charges payées, me laissait largement de quoi acheter des livres — si bien qu’une bonne partie de la bibliothèque qui encombre les murs de ma demeure aujourd’hui provient de ces acquisitions de jeunesse. Rien d’étonnant : la part des charges fixes (logement, énergie, eau, assurances, sans parler des remboursements de prêt) dans le budget des ménages a augmenté régulièrement depuis trente ans, et, en toute logique, les populations les plus défavorisées en pâtissent bien plus gravement que les autres : comme le rappelle le site de l’observatoire des inégalités, « les dépenses de logement pèsent pour 39 % dans le budget des 10 % des ménages aux revenus les plus faibles contre 15 % pour les 10 % les plus riches » — si on ajoute les factures et prélèvement incontournables, il n’y a pas lieu de s’étonner qu’avec l’équivalent d’un Smic pour deux personnes, la question de la nourriture quotidienne, des soins de santé, et des transports soient cruciales pour nombre de gens. Il n’en allait pas de même il y a trente ans. Les inégalités se creusent en réalité, et pas seulement entre les hyper riches et le reste de la population, les 1% contre les 99%, proportion dont Le Monde Diplomatique a récemment dénoncé le caractère aveuglant, mais entre la partie de la population qu’on peut considérer comme « aisée », que les charges incompressibles n’embarrassent guère et qui n’influent pas sur leur mode de vie, et les autres, qui peinent chaque mois à joindre les deux bouts et remettent sans cesse à plus tard, et souvent à jamais, les dépenses non contraintes. Sans conteste, les électeurs qui ont porté à la présidence Macron font partie de la classe aisée : ils sont propriétaires, louent des logements, et parfois entrepreneurs, bref, ils sont vis-à-vis du prolétariat dans une position dominante — et c’est pourquoi les plus pauvres, qui sont aussi les plus défavorisés, doivent s’attendre à des jours sombres et une dégradation de leur situation économique.

 

N’empêche, on a beau savoir tout cela, cette précarité vous plombe. C’est comme un poids qu’on traîne, et malgré tous mes efforts pour transformer ma condition en vie ascétique choisie, malgré toute la vigueur du récit que je m’efforce de composer pour rendre l’existence ici-bas moins révoltante, il est des heures plus pénibles que d’autres, surtout quand je passe la journée planté comme aujourd’hui entre quatre murs derrière un guichet. ça ne durera guère, je remplace et c’est tout, mais je me sens un chien comme un jeu de quilles, une incongruité, une imposture, et surtout je m’ennuie à sinon mourir, du moins dépérir gravement. Toutes les cinq minutes je regarde l’horloge qui se trouve à droite du bureau, juste au-dessus de l’écran de l’ordinateur, et toutes les cinq minutes, l’heure a avancé de cinq minutes, ce  à quoi on doit en toute logique s’attendre, et cela suffit à me rendre dingue. Assurément, je serais mieux ailleurs : avec mes chiens à fendre des bûches dans le jardin, avec mes chiens à me promener dans la forêt, avec mes chiens à lire le Traité des Principes de Damascius dans un fauteuil du salon.