Privation de liberté

Mardi : pour arrondir les fins de mois (pour ne pas aggraver les débuts de mois) je fais quelques remplacements cette semaine. Une semaine à 35 heures donc, ce qui n’est pas commun dans mon emploi du temps : cet hiver, comme j’étais saisonnier, il m’arrivait de pousser jusqu’à 60 heures, mais la plupart du temps, je ne vais guère au-delà de 15 heures. Sans compter bien évidemment le temps passé à écrire, réunir de la documentation, me promener, prendre des photographies, m’occuper des chiens, regarder des courses de vélo sur l’ordinateur, dormir, préparer le repas et manger, converser avec ma chérie, mes chiens, des amis et le voisinage, entretenir le jardin, donner un coup de main à telle ou telle association, observer le temps qu’il fait, étudier les modèles météo, écrire et répondre à mes correspondants, publier un message sur ce blog et d’autres blogs, imaginer les scènes de mon prochain livre.

35 heures prend assurément trop de temps. Il règne un calme absolu au bureau, la clientèle ne se presse pas au portillon, c’est le moins qu’on puisse dire, il pleut depuis le matin, une sorte de miracle vu qu’on n’a pas senti la moindre goutte depuis des semaines. Il se pourrait même qu’il neige dans la semaine. C’est le temps que je donne à mon employeur en échange d’un salaire minimum (pas un cent de plus). Une semaine donc, ça devrait aller. Je suis absolument seul à mon travail et cela me va fort bien. Pas de patron sur le dos. Regarder la pluie qui tombe par la fenêtre. Il est 10h30. J’ai travaillé 1 heure et demie. Il me reste 33 heures trente à accomplir. Quand j’étais enseignant, dès le début du mois de septembre, alors qu’on était à peine rentré, je comptais ainsi déjà les jours qui restaient, et chaque matin, les heures. à un moment, j’ai pensé devenir fou – j’étais en train de le devenir et j’avais donc raison de le penser : j’avais reporté à la fin de mon agenda sous forme de bâtonnets le nombre de jours restants avant la fin de l’année scolaire, et je les rayais par groupe de 5 quand ils étaient derrière moi, mais au dernier trimestre, je rayais bâton par bâton, jour par jour. Ceux qui accomplissent une peine de prison connaissent bien cela. J’avais l’impression de me vider de ma substance, de mon énergie vitale et de mon esprit au fur et à mesure des jours passés à ce travail, de subir une véritable aliénation, c’est-à-dire d’être possédé par une sorte de Léviathan impitoyable, qui me laisserait assurément au final exsangue, nerveusement épuisé, cérébralement mort, condamné à la débilisation la plus définitive par lobotomie.

Notre nouveau futur président de la république (je conserve les minuscules n’ayant pas le cœur à lui faire honneur de majuscules) qui ne se tient plus de joie à la seule mention du mot travail ne comprendrait évidemment pas ce dont je parle. Le travail comme privation de liberté, alors qu’il le conçoit exactement de manière contraire (ou du moins, c’est ce qu’il veut faire croire aux travailleurs) : le travail rend libre. J’éviterai de l’écrire en allemand pour les raisons que l’on sait, mais tout de même, on ne peut que noter qu’au sujet des vertus du travail, les propagandes nazis et celles de l’ultra-libéralisme contemporain coïncident parfaitement : rien de plus naturel puisqu’elles sont issues toutes deux de la même vulgate capitaliste. C’est même sans doute chez Marx qu’on trouvera le plus remarquable énoncé de la valeur du travail (dans des termes que ne renieraient pas les adeptes du développement personnel aujourd’hui) :

« Tout ce qui est juste et bon est le travail, la seule différence, c’est que pour le bourgeois, le travail tend de plus en plus à être le travail des autres, et que pour l’ouvrier, seul lui-même peut porter le titre noble de travailleur. Etant non travailleur, tout ce qui n’est pas prolétaire est parasite. « 
Karl Marx, Ebauche d’une critique de l’économie politique, in Manuscrits de 1844
Cette conception, qui vantait évidemment le travail « libre » et non pas forcé, le travail vivant et non pas mort, peut se retrouver telle quelle au mot près désormais chez la plupart des gens, salariés aussi bien que patron, chez Macron aussi bien que chez le prolétaire ou le paysan, preuve de la réussite sans réserve de la propagande capitaliste, mais assurément purgée de sa critique marxienne. Après deux siècles à marteler cette litanie, avec, à bien y regarder, le soutien de la plupart des syndicats (exceptés les plus révolutionnaires et les anarchistes), tout le monde est tombé d’accord à ce sujet, et si lutte il y a, elles porteront finalement non pas sur l’abolition du travail salarié et du système inique qu’alimente le salariat, mais sur les « conditions de travail » et le « droit du travail », qu’on veille l’amender dans un sens ou dans un autre. On est bien forcé de convenir que s’il ne tenait qu’à la vigueur de sa pénétration dans les esprits, l’avenir du capitalisme et de la domination du peuple par les nantis par l’organisation du travail salarié, s’annoncent plutôt radieuses au XXIème siècle, et un type comme Macron est assurément son Hérault le plus exalté. Qu’il fasse figure de sauveurs pour les propriétaires des moyens de production, ou ceux qui espèrent bien en faire partie dans le futur, les étudiants d’école de commerce et les fils à papa, je le conçois, mais qu’l suscite une adhésion au-delà de cette caste, c’est à désespérer – de fait, l ne suscite pas tant d’adhésion que ça, si on prend en cpte dans les résultats de l’élection le votes blancs et les absentions : pas plus de 18% – si bien que sur dix personnes rencontrées aujourd’hui, vous ne compterez pas plus de 2 qui lui auront accordé un suffrage (ce qui correspond effectivement au poids de la catégorie socio-professionnelle des gens dont on s’attend logiquement à ce qu’ils puissent reconnaître en notre futur président un des leurs).

 

Il est maintenant 11h30. L’écriture de ce texte contre le principe même du salariat, rédigé alors même que je suis en situation de salariat ce matin, m’a occupé une petit heure. C’est une occupation du temps. Je resterai décidément jusqu’au bout un disciple de Lafargue :

« Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis des siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. »