Jour d’élection

Dimanche. Après une promenade à la Roche Saint-Jean et un repas sommaire (tout cela avec les chiens bien entendu), lu (avant une petite sieste) dans les œuvres complètes de Bruce Chatwin (publiée chez Grasset il y a quelques années) un texte intitulé : «La très triste histoire de Salah Bougrine», un ensemble de réflexion sur l’état de la France et de l’Algérie à la fin de la guerre au milieu des années 60. Je n’avais pas pris la mesure de la haine et de la violence dont furent victimes les algériens exilés dans le sud de la France à cette époque : le racisme qui s’est déployé quasiment en toute impunité à cette occasion demeure encore aujourd’hui à l’état plus ou moins latent – la violence est plus contenue, mais la haine demeure, faudrait pas grand chose pour rallumer la flamme et relancer les ratonnades. Je viens à bout des 1500 pages du volume, et Chatwin m’apparaît comme un des observateurs les plus avisés des bouleversements qu’ont subi les peuples et les nations durant ces quarante dernières années, et ses intuitions et hypothèses donneraient bien du grain à moudre, encore aujourd’hui, à ceux qui voudraient se lancer dans une critique du mode de vie sédentarisé, et plus globalement, qui réfléchissent sur les territoires et les frontières.

 

Un jour d’élection comme celui-ci, être anarchiste prend tout son sens – paradoxalement. Dans son obstination à ne pas aller voter, il fait figure de paria, ce qu’il est au demeurant. N’empêche qu’il est loin d’être le seul : selon toute probabilité, demain matin quand vous sortirez dans la rue et croiserez des gens, vous pouvez vous attendre à ce qu’un bon tiers de ces citoyens n’aient pas rempli leur soi-disant devoir civique, ou s’ils l’ont rempli, aient voté blanc, c’est-à-dire pour personne. On se sent moins seul du coup, même s’il est probable que les raisons de cette désaffection électorales soient diverses et variées. L’anarchiste, qui, par principe, n’aime pas le pouvoir, le considérant comme le père de tous les maux, ne saurait évidemment, en toute logique, contribuer à porter untel ou untel à la présidence ou à quelque poste hiérarchique que ce soit. J’en connais cependant, qui, par calcul, et considérant que, la révolution n’étant ni pour demain ni pour après-demain, choisissent toutefois de voter quand même, pour celle ou celui qui lui paraît le mieux à même sinon de renverser le capitalisme, du moins de mettre un peu le bordel dans la social-démocratie. J’avoue hésiter encore (il est 13h30) entre mes principes, mon dégoût du pouvoir, et mon désir de voir un certain bordel s’installer au plus vite – quand bien même je ne me fait aucune illusion sur la durée du dit chaos (les puissances du capital auront tôt fait de remettre l’éventuel instigateur d’une légère catastrophe au pas : on l’a vu en Grèce, et ceux de Sirysa étaient autrement plus radicaux que les les partisans de la France Insoumise (soit dit en passant, c’est une douce insoumission tout de même, à peine de quoi faire trembler la bonne bourgeoisie – une insoumission «sociétale» avant tout, qui ne remet pas en question la répartition du pouvoir, d la propriété des moyens de production, et de la propriété tout court : insoumise ou pas, les patrons seront encore là demain, et les salariés demeureront leurs obligés).

 

Qu’importe après tout ce que tout à l’heure je déciderai de faire. Pas demain la veille que…

 

En me promenant tout à l’heure, je pensais à une discussion de la veille avec mon amie, elle actuellement est en Irlande et nous conversions par téléphone. Décidément, ni l’un ni l’autre, disait-elle, nous ne sommes faits pour la vie en communauté. La promiscuité et l’interaction sociale, nous ne les supportons qu’à dose homéopathique, quelques heures au grand maximum, après quoi, l’un comme l’autre avons un besoin vitale de se réfugier dans une tanière, avec des bouquins ou un carnet et de quoi écrire. Raisons pour laquelle, quand bien même les expériences de vie communautaire, les ZAD, les anarchies municipales, les organisations même non hiérarchiques, solidaires et de partage, ne nous conviennent définitivement pas. Pétage de câble assuré, pour l’un comme pour l’autre : la seule communauté supportable, c’est notre propre compagnie, à laquelle s’ajoutent quelques animaux, des chiens notamment, mais au-delà, non, ou alors à toute petite dose.

 

C’est d’ailleurs, lui disais-je, toute l’ambiguïté d’un Thoreau, dont se réclame en général assez vaguement, sans vraiment l’avoir lu, certains anarchistes. Quand dans les années 40 et 50 émergeaient dans tous les États-Unis d’Amérique une foultitude d’initiatives communautaires, parfois même inspirées par ses propres écrits, Thoreau, bien qu’exprimant sa sympathie pour ces mouvements, se gardaient bien d’aller les rejoindre, et s’il le faisait, ponctuellement, c’était avant tout parce qu’il s’agissait de trouver un toit sous lequel crécher quand il était à court d’argent. Emerson craignait moins que lui en tous cas cette vie quotidienne en commun et il aimait manifestement s’entourer d’une société nombreuse –  on songe plutôt à des sociétés d’amis à la stoïcienne, plutôt qu’à des communautés rurales à l’espagnole. Cette gauche américaine se concertait à l’époque autour de l’anti-esclavagisme autant que sur une critique radical du pouvoir et du capitalisme industriel. Thoreau avait défendu les courants révolutionnaires et le recours à la violence des anarchistes américains, les fameux poseurs de bombe qui traversent le chef d’œuvre de Pynchon, Against the day, mais il était un conférencier plutôt qu’un activiste, et encore, la tentation d’un ermitage définitif, expérimenté à Walden, ne cessait de le hanter. Bien évidemment, je me sens proche d’un Thoreau, y compris dans ses aspects que j’aime moins – c’est dire que sous certains aspects, cet individualisme indécrottable, je ne m’aime pas trop. Mais qu’y puis-je ?

 

(suite : 23h35)

 

En attendant, on en reprend pour 5 ans de social-démocratie, les marchés expriment leur satisfaction, la classe politique (sic) appelle dans un bel ensemble à voter pour le sosie de Justin Trudeau (comme si les responsables des partis qui ne sont ni le PS ni l’UMP ne faisaient pas partie de la « classe politique »), bref, tout le monde est content (comme si la très large majorité de français qui n’ont pas voté pour le jeune et fringant ex-banquier ne faisaient pas partie du « monde »), et il faut bien évidemment tout faire pour lutter contre la menace représentée par le Front National (pas d’inquiétude à ce sujet, notre fringant Hérault des officines financières aura suffisamment de soutien pour repousser cette menace avec aisance). Les artistes, les comédiens, les mondes de la culture et du show business, les entrepreneurs, les commerçants, et tous les membres de l’hyper-modernité hyperconnectée peuvent se réjouir : une fois de plus, le bas peuple, tout majoritaire, démographiquement, qu’il soit, l’a encore dans l’os et aura juste le droit de la boucler durant les cinq prochaines années. Le dimanche 7 mai, je réserve ma journée pour une longue et belle balade en montagne, avec les toutous, qui étrangement, se fichent complètement de ces élections. Mon propre intérêt pour la soirée n’a pas dépassé deux minutes. J’étais en train de jouer avec les toutous dans le jardin, j’ai allumé la radio vers 20h15, et deux minutes après, je l’ai éteinte.