Une grande belle journée triste

Samedi. Les froidures de la nuit ne sont plus qu’un vague souvenir et déjà les températures s’élèvent comme en été. J’ai décidé de monter avec les chiens sur les hauteurs, voir dans quel état sont les derniers névés. On file direct le long de la piste des mouflons, puis on bifurque vers l’ouest derrière la crête, entre les rochers, en remontant le cours d’un petit ruisseau qui viendra grossir la rivière de l’Épie.

 

Près d’une source, au milieu du pré, nous croisons un grand-père, son petit-fils et un petit chien, occupés à dégager ce que le monsieur appelle joliment une fontaine – un abreuvoir pour les vaches alimenté par une source canalisée dans un tuyau de plastique rouge. L’eau est d’une clarté absolue, et il me remplit une timbale afin que je la goûte. Je donne aussi à boire aux chiens, qui font connaissance dans l’eau boueuse autour de l’abreuvoir. Il me montre l’endroit où il cache la timbale au cas où, passant par là, j’aurais soif. Nous parlons de choses et d’autres, des chiens d’abord, de politique – il y a des élections demain -, des aménagements futurs de la station, puis, embrassant le paysage du regard, on se dit que tout cela est beau et que nous sommes heureux de vivre ici, si près des montagnes.

 

Puis chacun file dans une direction différente, lui, le gamin et leur chien vers le Puy Gerbert, Iris, Capou et moi vers le col de la Tombe du Père. Nous traversons quelques beaux névés, les chiens sont ravis, j’en descend un sur les fesses, et tant pis si le pantalon est trempé, les chiens courent après moi et me dépassent avant l’arrivée, puis c’est la pause en plein soleil, au bord de la neige et du ciel, on croque quelques bouts de gâteau, on s’assoupit dix minutes puis on repart. Deux randonneurs nous suivent, une jeune homme et sa mère sans doute, assurément des touristes. Ils hésitent devant un névé en devers, je leur dis de mettre leurs pas dans mes traces, et me prépare pour parer une glissade au cas où. C’est à peine s’ils me répondent. C’est à croire que je leur fiche la trouille. Ou bien mes chiens, auxquels ils n’ont même pas daigné accorder un regard. Atmosphère étrange. Je reconnais sans peine ce genre de touriste qui n’ose pas demander, ou qui préféreraient ne pas avoir affaire aux autochtones. Le responsable du gîte ou de l’Office de tourisme leur a dit qu’ils pouvaient monter demain matin afin d’admirer le coucher de soleil depuis le sommet. Je leur dis, oui certes, mais passez par l’autre versant, exposé au sud, car la neige sur les versants nord sera probablement glacée demain, et une chute est vite arrivée, surtout vu la manière dont ils sont chaussés, des baskets. Le jeune homme ne semble pas m’écouter et répète qu’on lui a dit que, etc. Comme informateur, je ne semble pas faire le poids contre l’office de tourisme. Alors que, sans ma vanter, je connais cette montagne mètre par mètre, mieux que le contenu de mon propre sac à dos. Tant pis pour eux.

 

 

Capou, Iris, le névé et la montagne

Sinon, Michele Scarponi a trouvé la mort sous les roues d’un camion ce matin. Ça peut paraître étrange, mais je suis un fanatique de cyclisme, bien que n’ayant quasiment jamais grimpé sur une selle depuis quinze ans. Quand j’ai le temps, je regarde les courses du calendrier international sur l’écran de mon ordinateur – elles sont diffusées assez systématiquement, mais la plupart du temps, je dois me contenter de commentaires dans des langues que j’ignore, l’italien, l’espagnol, le polonais ou l’allemand, et j’en passe. La semaine dernière, c’était le tour des Alpes, en réalité, l’ancien tour du Trentin, dont l’itinéraire serpente sur les hauteurs des frontières de l’Italie, de la Suisse et de l’Autriche. Scarponi a gagné une des étape de ce tour, brillamment. Je l’ai vu quasiment tous les après-midis batailler avec d’autres coureurs dans les montagnes sublimes du Trentin, et voilà qu’il est mort, le lendemain, en sortant s’entraîner aux alentours de sa maison. Je me demande si le perroquet de son voisin l’avait accompagné cette fois-ci durant son entraînement. Car Michele Scarponi était devenu célèbre, non seulement par ses résultats, et ses qualités d’équipier, mais aussi parce qu’il avait l’habitude d’être suivi par un magnifique Ara Bleu qui voletait autour de sa bicyclette sur ses routes d’entraînement et venait parfois se reposer sur son dos et une de ses épaules, voire au sommet de son casque.

Cette nouvelle en tous cas m’a accablé.