Free as a dog (l’histoire de Grudule)

Grudule, je l’appelle Grudule parce que c’est ainsi que je l’ai appelée à son arrivée, s’est incrustée dans nos vies quotidiennes depuis la fin de l’hiver, à la mi mars – l’hiver s’est achevé précocement cette année, même si, ces derniers jours, les températures ne s’élèvent qu’à peine au-dessus de zéro dans la journée, et plongent allègrement dans le négatif durant la nuit. Grudule est une border colie qui ressemble, si l’on n’y prend garde, à la plupart des autres border colie qui habitent dans le village et ses alentours. Elle n’a pas guère plus d’un an à mon avis, pas de collier autour du cou, elle sent l’étable à plein museau et je suppose qu’elle passe la nuit dans une étable, qu’elle est probablement née dans une ferme, ou y a passé les premiers mois de sa vie.

C’est la troisième fois qu’une de ces demoiselles à la robe noire et blanche vient prendre ses quartiers saisonnier dans notre jardin. Volt, que j’ai tant aimée, n’a vécu qu’à peine neuf mois en notre compagnie, elle a expiré dans mes bras après qu’un tracteur l’ait écrasé en reculant : elle adorait attaquer les tracteurs et ce jour-là, elle a perdu. C’était un épisode absolument déchirant de mon existence rurale, et j’en ai gardé une sorte de mélancolie tenace. Lola ne s’est pas installée, mais vient nous visiter régulièrement : elle habite une ferme de l’autre côté du village. Grudule est la troisième et nous sommes, ou nous étions, en plein effort d’apprivoisement mutuel. Au bout de quelques semaines, elle s’est habitué à coucher sous la table de la terrasse, que j’ai aménagé à son attention de couvertures et de toile cirée étanche, sans oublier quelques coussins au sol. Elle déjeune et dîne avec Iris et Capou, s’entend parfaitement avec la première nommée – Capou est accommodant et, tant qu’il s’agit d’une fille, ne s’en trouve pas gêné. Quand il pleut trop fort dehors, je l’autorise à entrer dans la maison, se refaire une santé au sec, et s’il lui arrive encore de disparaître pour quelques jours, ces escapades se font de plus en plus rares. J’ai fait le tour du village pour en savoir plus, mais aucun paysan ne sait quelle est son histoire. On suppose qu’elle s’est perdue ou a été abandonnée.

Pour en avoir le cœur net, avant de l’adopter bel et bien, j’envisage de passer chez le vétérinaire, afin qu’il puisse vérifier si par hasard elle porte une puce à l’oreille, qui donnerait quelques indications. Mais d’abord, il faudrait essayer dans l’ordre, de la doter d’un collier et d’une laisse, de l’inviter à grimper à l’arrière de la voiture, de la traîner jusque chez le vétérinaire. Pas gagné. La seule vision de la laisse et du collier la plonge dans une terreur sans nom, elle se tortille, urine sur mon pantalon, puis finalement, en proie à l’abattement le plus radical, se laisse faire. J’essaie de passer à l’étape suivante, la monter dans l’auto, mais la porte à peine ouverte, la voilà qui file à fond de train sur le chemin, et bientôt, elle n’est plus qu’un point à l’horizon. Je prends la voiture et tente de la suivre : en vain. Disparue la Grudule.

Sans le savoir, j’ai réactivé un évènement traumatique de sa brève existence, et j’en suis désormais quitte pour regarder par la fenêtre toutes les cinq minutes en espérant qu’elle revienne malgré tout. On annonce des températures glaciales cette nuit, viendra-t-elle à l’abri sous la table de la terrasse.

Cette histoire m’inspire une profonde culpabilité : quand on déteste comme je le prétends les entraves, les laisses et les colliers, sans parler du puçage électronique, pourquoi donc ai-je tant insisté pour l’enserrer dans ce collier, et que m’importe après tout qu’elle vive ici ou là, et quelle est son histoire. Grudule est véritablement une chienne libre autant qu’on puisse l’être, et je me suis comporté comme si j’en était le propriétaire. J’espère toutefois qu’elle reviendra – elle fera comme bon lui semble alors, qu’importe les vaccinations et les propriétés, elle vivra la vie qu’elle souhaite mener. (Mais j’espère qu’elle reviendra !)

 

Post-scriptum du lendemain aux alentours de midi, juste avant l’heure du repas : Grudule est de retour, le harnais mal emmanché autour de son cou. Elle ne me lâche pas de la journée, et reste dans les parages jusque très tard dans la soirée.

 

 

Tant que j’y suis dans les trucs bien mélancoliques, voici le dernier vidéoclip d’un des meilleurs groupes du monde actuellement, la chanson s’appelle Bénédiction, et le groupe Touché Amoré.