Loups (extrait de : Le Sermon sur la montagne)

L’histoire est ironique : au moment même où l’asservissement de la nature semblait achevée, que tous les êtres autrefois réputés vivants avaient été transformées en matériau et ressource, alors que la dépouille du dernier des loups pourrissait discrètement dans l’arrière-cour d’une maison de chasse bientôt laissée en plan, alors même que les derniers marécages avaient été asséchés, convertis en terrain de golf, les dernières forêts taillées en pièces pour satisfaire les besoin du marché chinois, les dernières collines rasées pour en extraire quelque métal devenu rare, à ce moment même, se produisait le dernier exode, et les populations si peu nombreuses qui fréquentaient encore les loups, les marécages, les forêts, les collines, firent procession en direction des métropoles, laissant derrière elles un champ de ruines, des bourgs et des villages abandonnés, des usines et des puits et toute sorte d’installations promis à la rouille, des troupeaux retournant à l’état sauvage, et bientôt, pas longtemps après, les loups firent leur retour, et toutes les bêtes dans leur sillage, et les clôtures et les murets de pierre, le béton lui-même, s’affaissèrent, se disloquèrent, s’enfouirent dans la terre, Ha mes amis ! Contemplons ces espaces à nouveau livrés au vivant, au cycle des générations et des corruptions, contemplons ce monde d’où l’homme s’est absenté, après qu’il ait tenté d’en exclure et le dieux et les loups, misère misère et ironie de l’histoire, prions le retour des dieux, qui ne rechignaient jamais à prendre l’apparence des bêtes, et rions au retour des loups, à la repousse des forêts, à l’extension des marécages et des narses, au déferlement rageur des torrents qui creusent à nouveau leur chemin comme ils l’entendent, et rions à la vengeance des arbres et des rochers dont la vigueur est telle que nul vestige du monde humai ne leur résiste, et réjouissons-nous d’admirer comment, surgissant de la terre, ils repoussent les murs, élargissant les failles, insinuant des racines, disloquant des fondations, effondrant des poutres porteuses. Voici qu’à nouveau sur ces hauteurs et les plateaux en contrebas règne l’animal, et que le loup rôde autour de notre refuge : protégeons nos chèvres et veillons les uns sur les autres, mais laissons les loups à leur affaire, apprécions leur présence comme il se doit, comme ils se font à la nôtre. Il y a suffisamment de proies alentours pour qu’en bonne entente nous vivions ensemble frayant les mêmes sentes et traversant les mêmes sous-bois. Gardons nos fusils et nos crocs pour les bipèdes inopportuns qui, sait-on jamais, venaient à pointer le bout de leur casquette par ici. Soyons-nous mêmes des loups pour l’homme, adoptant pareille vigilance, prompts à nous cacher, à tendre pièges et embuscades, sachant repousser l’assaillant. Devenons à notre tour collines, et rochers, arbres et marécages : faisons obstacle, empêchons les progressions, dissuadons les creuseurs de terre, les aménageurs de pentes, ceux qui éradiquent, expulsent et arasent, sachons les tenir à merci, soyons dignes des anciens montagnards réputés si farouches et si inaccessibles, les carnouques qui firent aux grecs un enfer, du haut de nos promontoires, scrutons le col et ses alentours avec nos yeux perçants.

Pas invité

À chaque fois j’ai buté sur le seuil de la porte du grand salon.

Franchir la clôture : aucun problème, je me glisse par en-dessous, me faufile par les interstices, m’accroche aux grilles et me hissent au-dessus. Resquiller, ça me connaît.

Travers un jardin, c’est mon domaine, je marche d’un pas mal assuré, un peu tremblant, mais tout de même, on y arrive.

Gravir les escaliers qui mènent au perron de la maison – une vaste maison bourgeoise aux allures de manoir, avec des ailes entières réservées à de pléthoriques bibliothèques –, se faire accueillir par le majordome, devant lequel je m’incline comme s’il était le maître de maison – méprise inévitable comme on ignore les us et les coutumes en ces lieux –, déposer mes affaires en s’efforçant de calmer l’angoisse, se montrer plus fébrile qu’il ne faudrait, bafouiller et rougir devant les domestiques qui m’accompagnent le long du vestibule, puis d’un premier couloir, remplir les formulaires adéquats, puis d’autres formulaires, jusqu’ici, bon an mal an, je m’en sors.

Mais toujours, devant la porte d’entrée du salon, de l’autre côté de laquelle j’entends ces voix savantes, et devine leurs bonnes manières et leur à-propos, je suis condamné à faire le planton.

La porte ne s’est jamais ouverte. Elle ne s’ouvre jamais. Parfois, tout de même, elle s’entrouvre, juste assez pour me permettre d’apprécier les réjouissances de l’esprit auxquelles on s’adonne. Mais jamais non jamais elle ne s’ouvre suffisamment pour me laisser entrer.

Et me voilà. Plongé dans l’expectative, désespérant bientôt, me morfondant plutôt, un paquet de manuscrits à la main, jusqu’à ce qu’une ombre se glisse discrètement derrière moi et qu’une main avec tendresse, et non sans pitié, m’invite à la suivre. Après quoi nous voilà, l’ombre, la main et moi, quittant le vestibule et traversant à nouveau le jardin, désormais bercé par l’obscurité du soir, car il se fait tard, et toujours, trop tard, nous enfonçant doucement dans un petit bois de sapin que je n’avais pas remarqué à l’aller, qui ressemble au bois de sapin de mon enfance, coincé entre les immeubles de la cité où j’ai grandi, et la main me guide à travers le petit bois devenu forêt, et nous distinguons maintenant les murs clairs d’une minuscule chaumière, et une voix, qui appartient sans doute à cette main bienveillante, me dit : « Nous sommes arrivés. ».

Je reconnais la dépendance où logent habituellement les domestiques, bâtisse dont ma grand-mère m’avait parlé, car elle était dans sa jeunesse domestique, au service d’un quelconque châtelain.

Mes affaires sont déjà là, posées sur le palier. Mes cartons remplis de carnets noircis d’une écriture grossière, étrangement, m’ont précédé. J’ai cette pensée, tandis que je franchis sans hésitation le seuil de cette maison, que d’une certaine manière ma vie aussi m’a précédé ici, dans la demeure réservée aux domestiques, j’étais attendu, alors que dans la demeure principale, celle des propriétaires, je n’avais pas été réellement invité, mais j’ignorais qu’une invitation fut nécessaire, c’est pourquoi, à cause de cette naïveté, je m’obstinais à m’y faire admettre. Je crois avoir compris désormais, et me jure à moi-même qu’à partir de maintenant, je me tiendrais sagement au seuil de la maison des domestiques, me contentant d’observer le bois de sapin qui ressemble tant à celui de mon enfance, et qui me tiendra lieu de monde.

Mais que de temps perdu ! Que de temps perdu !

Perturbations

Hier dimanche, je me suis levé dans un état assez fébrile. Pour au moins deux raisons. Premièrement parce que j’étais absolument persuadé que le premier tour des élections avait lieu ce jour-là. Secondement parce que j’avais rêvé une bonne partie de la nuit d’un livre que j’ai commencé à écrire ces derniers jours, qui porte précisément sur les rêves. Si bien que je rêvais un rêve portant sur les rêves de mes personnages. En réalité, ce n’était pas du tout le jour des élections, mais par contre, mon nouveau livre ne m’a pas laissé en paix de la journée. Sinon, je suis allé me promener en forêt du Ché avec les chiens, et j’ai regardé l’arrivée de l’Amstel Gold Race. Je n’ai pas posé les fesses sur une selle de vélo depuis environ 35 ans, mais je ne rate quasiment jamais la diffusion d’une course si j’en ai l’occasion. Le lendemain, même topo : j’ai découvert peu après le réveil, après une nuit de rêves littéraires à nouveau agitée, que ce lundi était férié, que c’était le lundi de Pâques et que je n’avais pour me sustenter qu’un paquet de pâtes et des céréales au chocolat. J’ai reçu un jeune patient harcelé par des gamins plus âgés, on a beaucoup ri durant la séance, puis je suis monté au cirque de Chamalières avec les chiens, deux heures de marche sous un beau soleil frais, et j’ai fait la sieste à cet endroit, au pied des sommets, sur un coin d’herbe entre deux névés ayant survécu au printemps précoce, le plus bel endroit du monde à mon avis, après quoi, j’ai cuisiné mes pâtes avec un reste de sauce tomate et j’ai regardé successivement l’arrivée de la première étape du tour des Alpes et les derniers kilomètres du Trop Bro Leon. Après quelques heures d’écriture, un peu de jardinage, un repas semblable à celui de midi, puis j’ai visionné Seoul Station, un film d’animation du cinéaste coréen Sang-Ho Yeon, l’auteur du dernier Train pour Busan, un véritable pamphlet dénonçant les dégâts sociaux du capitalisme sud-coréen, un film très engagé, et j’ai beaucoup aimé.

 

Bref. Il y a des perturbations. J’ai un livre sur les bras dont je ne sais que faire, et un nouveau livre en chantier. Je fume trop et je bois de la Ricoré toute la journée pour éviter le café et parce que le thé me ruine les dents, lesquelles sont déjà mal en point (des dents de prolétaires, sans conteste). J’ai passé la moitié d’une heure sur le net pour prendre la température de ces foutues élections de merde. Et j’en ai assez vu et entendu pour confirmer mon diagnostic (de foutues élections de merde). Je suis notamment resté scotché devant un extrait d’un meeting de l’autre empaffé de jeune cadre dynamique de mes deux, et mon avis est qu’il est devenu complètement fou : ses ouailles se comportent comme des fans devant une star de la pop, tous de gentils jeunes gens issus de la bonne bourgeoisie citadine, prompts à s’enflammer pour n’importe quel guss qui leur sert un sermon vide et creux mais avec une musique très forte et des effets de scène – on se croirait aux Journées Mondiales de la Jeunesse catho, on dirait le pape. L’autre empaffé de FF de son côté drague sans aucune réserve la frange la plus allumée de la catholicité française. Merde, on est où là ? Et ces deux mecs sont censés représenter les intérêts du Capital. Debord avait raison : le spectacle est le moyen central de la propagande capitaliste (et les jeux du cirque ont toujours été prisés du pouvoir, c’est une façon fort efficace de garder les masses sous contrôle).

 

 

 

No Future

Non jamais je n’ai supporté de me projeter dans l’avenir, disons, au-delà d’un certain nombre de jours, de semaines quand le temps n’est pas trop incertain, à de rares occasions, je me suis laissé aller à imaginer à quoi pourrait ressembler les mois suivants, mais jamais plus, non, d’aussi loin que je me souvienne, je ne suis gardé d’envisager mon propre avenir, et c’est là je crois un grand motif d’incompréhension avec nombre de mes connaissances, lesquels en général se préoccupent et se préparent, et la plupart possèdent dans le tiroir d’une commode les documents qui leur permettront de prétendre le moment venu à la retraite, alors que moi, qui ai accumulé pas moins d’une vingtaine de jobs, pas toujours déclarés, parfois non déclarables, durant cette vie ici-bas, je n’ai jamais pris la peine de conserver quoi que ce soit, et quand, au gré de mes déménagements, j’entassais dans le coffre de l’automobile la totalité de mes biens, je perdais toute trace de la vie que je laissais ainsi derrière moi, si bien qu’aujourd’hui, je n’ai que mes souvenirs, mais aucune trace officielle de mes vies d’avant, et, d’une certaine manière, ce n’est pas plus mal, c’est préférable, dans certains cas, cela vaut mieux, et si j’avais pu refaire à chaque départ de nouveaux papiers d’identité, avec un nouveau nom, un nouveau visage, je ne me serais pas gêné, non, rien ne m’est plus étranger que cette histoire d’identité à laquelle tout le monde fait mine de s’accrocher – j’ai toujours su qu’il n’était en réalité question que de naufragés s’accrochant aux planches d’un radeau disloqué, le savoir ne m’a aidé en rien, mais je l’ai su, comment, je l’ignore, mais je l’ai su, bien assez tôt.

Il devrait neiger au sommet des montagnes qui veillent sur notre maison, toute la semaine prochaine. Voilà tout ce qu’il y a à savoir d’important, et cela suffit. Dans le magnifique livre de Jim Harrison, La Route du retour, Nelse, le fils de Dalva, déclare («presque comme un crétin», dit Naomi) : «Quand la nuit est froide, j’aime le froid ; quand elle est chaude, j’aime la chaleur.» Ce genre de tautologie fait penser aux poèmes du berger de Pessoa, publié sous le pseudonyme d’Alvaro de Campos. Dans mes périodes les plus incertaines, les plus inquiètes, je me convertis à cette sagesse tautologique, qui vise avant tout à briser toute velléité d’attendre quoi que ce soit, car ainsi, n’attendant rien de personne nulle part, on évite et l’angoisse et la déception. C’est de la sorte que survivent et tolèrent l’intolérable condition de pauvreté et de précarité ceux qui y sont plongés.

Une autre raison me rend l’appréhension du futur insupportable. Non, je me fiche de la fin du monde et de l’apocalypse, vraiment, et même à la limite, ça m’irait tout à fait, non, ce qui me frappe de terreur, c’est qu’à un moment ou un autre, un de ces jours comme on dit, mes chiens vont mourir. Là, je caresse Capou, installé sur le bureau, entre le clavier et l’écran, et j’entends Iris aboyer dans la jardin après les chats. Ils sont bien en vie mais chaque jour les rapproche irrésistiblement de la fin. Cette fin me laissera inconsolable. Je me pose des questions existentielles terrifiantes : est-il préférable qu’ils meurent avant moi ? Ne dois-je pas faire tout mon possible pour leur survivre, ne serait-ce que quelques jours ? Pour avoir construit avec eux un lien aussi vital, ne suis-je pas responsable de le mener à terme, car, une fois mort, comment supporteront-ils mon absence ? J’avais eu ce genre de discussion avec une dame fort âgée qui venait de perdre son chien. Elle préférait ne pas se lier avec un nouveau chien, parce qu’elle savait qu’elle partirait avant lui, et que cette idée, l’abandonner, le chien, lui était intolérable. Elle n’a pas fait long feu après ça, quelques mois, je crois qu’elle n’avait plus goût à pousser les choses plus loin, ni de motifs suffisants.

J’ai pensé cet après-midi écrire un essai sur les chiens d’écrivain. Je suppose que ce genre d’ouvrage un peu putassier existe déjà. Harrison donc, a toujours vécu avec des chiens, et on trouvera difficilement un livre de lui dont les chiens seraient absents. Je suis persuadé que Pynchon partage son existence avec des chiens, et je ne serais pas étonné qu’ils lui suggèrent des personnages à l’oreille. Les chiens chez Pynchon sont souvent doués de parole et d’une intelligence redoutablement plus affûtée que celle des bipèdes causants. William Gass, si j’en crois la page magnifique qu’il leur a consacré dans la nouvelle In the heart of the heart of this country, doit préférer les chats. La chienne de Donna Haraway lui a inspiré un texte jouissif, son Manifeste des animaux de compagnie. Et ainsi de suite.

Dans un de mes prochains récits, il sera question d’un chien qui parle. Et d’une sorte de fin du monde. Ça va dépoter.

Jour pluvieux, hiver raté, l’année va être longue

32918407085_aa2b15fbb3_zJ’ai attendu l’hiver, depuis cet été, et même, je crois bien qu’en juin dernier, je m’en languissais déjà, et l’hiver est venu, mais n’a pas duré plus de quelques jours, c’est un hiver des plus brefs, un hiver «pourri» comme on en voit parfois, j’ai passé des jours entiers à étudier les modèles météorologiques les plus obscurs, guettant le moindre signe favorable au froid et à la neige, et n’ai été récompensé dans le réel que très parcimonieusement, et tandis que les années précédentes, je me vantais d’aller plus souvent à ski qu’à pied, force est d’admettre qu’il n’en a rien été cette année.

Avec ça mon compte en banque est comme d’habitude en berne, je ne sais pas comment ma banquière tolère le fait qu’il n’est pas passé au-dessus de zéro depuis plus d’un an et demi, que je vis à découvert la plupart du temps, depuis que j’ai ouvert un compte bancaire, il y a plus de trente ans.

D’un autre côté, vivre à découvert, je le crains, me va bien. Un emploi salarié durable m’est intolérable, ce pourquoi je n’ai jamais fait carrière, carrière est un mot qui ne me va pas, et comme je n’ai jamais été doué pour le commerce, et, pour le dire tout de go, que je déteste le commerce, qui constitue la plaie majeure de ce bas monde, j’ai toujours été plus ou moins pauvre, j’ai toujours flirté avec la limite de la pauvreté, et c’est amusant finalement : je me plains des températures qui demeurent ostensiblement au-dessus de zéro alors que mon compte bancaire demeure obstinément au-dessous de zéro, et que la limite pluie-neige dépasse largement les sommets de mes montagnes chéries, tandis que je flirte avec le seuil de pauvreté depuis toujours : les choses sont mal faites et je préférerais qu’elles s’inversent.

En marchant sous la pluie avec les chiens au bois des Fraux, sous une température affolante de 9°C en plein mois de février, qui achève de mettre à mal les dernières épaisseurs de neige, déjà !, j’ai pensé à ce livre de William Gaddis, que je tiens pour le livre le plus important de la seconde moitié du siècle dernier, et encore du début du siècle suivant, livre intitulé sobrement J.R. Je marchais et rêvais d’un monde où beaucoup auraient lu J.R., et je me disais que si tel était le cas, en prenant appui sur ce livre, il aurait été possible de renverser le capitalisme, l’économie de marché, de détruire le commerce, le marketing, les agences de publicité, les marchandises et les marchands. Au lieu de ça, peu de gens ont lu J.R., et je soupçonne que parmi ceux qui ont acquis le livre, un grand nombre ne l’a pas lu. Au lieu de ça, les gens s’affolent parce qu’un candidat à la présidentielle est pris la main dans le sac, on s’indigne de la corruption des élus, on espère la probité, l’humilité, la justice, et pendant ce temps, le commerce prospère et les hordes de salariés vont à leur travail de misère, s’appauvrissant gentiment et s’ennuyant atrocement, se consolant en s’abreuvant de divertissements de bas étage, et s’abîmant devant le vide insondable des écrans de smartphone. Pendant ce temps, les élites, elles, n’ont jamais cessé de s’enrichir, même au cœur de la soi-disant crise, tandis que tous les autres non seulement s’appauvrissaient mais contribuaient avec zèle à renflouer les banques et les actionnaires en alimentant les dividendes des nantis. Mais bon, l’autre abruti n’a pas été sage, c’est mal, et on s’en tiendra là – que son programme consacre sans vergogne le triomphe des élites et constitue un bras d’honneur et un doigt dressé envers le peuple, que mille autres nantis s’en mettent plein les fouilles en profitant de notre aveuglement, ça ne traverse pas l’esprit de la plupart des gens, et vogue la galère et vive le capitalisme.

Bref, j’allais sous la pluie. Je marchais dans les dernières neiges. Dans une atmosphère d’automne et de fin du monde et je songeais à J.R. et à mon prochain livre. Les chiens courraient dans les fourrés, ha, sans les chiens je serais déjà crevé pour sûr ! Je dis que la littérature me tient en vie, mais c’est faux, ce qui tient en vie, c’est la vie tout autour, ma compagne et mes chers quadrupèdes. Et la forêt, les chemins, la broussaille, ces burons en ruines, ces traces de chevreuils et ce renard aperçu tout à l’heure. L’année va être longue.

 

Obscures raisons

Pour une obscure raison, j’ai repensé à cette soirée passée quelques mois avant le début du millénaire au festival de Santander, en Espagne, ville chère à mon cœur, et je me suis revu, parfaitement libre et parfaitement ivre, dans le hall d’entrée, naviguant entre le bar et les portes d’entrée du théâtre, après le concert de Mark Eitzel, échangeant des regards avec Aparecida, qui devait ce soir-là et les soirs d’après devenir ma compagne, pour un temps, un temps seulement, quelques semaines, quelques semaines épiques, et j’avais croisé le grand Mark, coiffé d’une bonnet, qui dominait la foule, dont le visage sombre n’incitait pas à la discussion, j’avais pris sur la gueule ses postillons pendant tout le concert, parce que je m’étais assis au premier rang, presque religieusement, même si j’avais déjà beaucoup bu, et c’était que le début, qu’est-ce que je buvais à l’époque, et pas de la bière, non, du whisky, en Espagne, c’était essentiellement du whisky, et j’en buvais beaucoup, je me sentais tellement bien, Mark Eitzel avait décidé pour une obscure raison de chanter tout son concert a capela, la salle était comble, une salle de théâtre, bizarrement bourgeoise, c’était une belle soirée d’automne, on a fini dans un bar où jouait une chanteuse de jazz, une black, on se serait cru à New York, je devais être le seul français en ville, Aparecida, pour d’obscures raisons, avait entrepris de me guider dans les ruelles de la ville, je me disais, non, je me dis aujourd’hui, mon dieu, j’étais enfin libre, ma vie d’avant partait en lambeaux, tout partait en lambeaux, plus rien ni personne nulle part ne m’attendait, j’aurais pu mourir, ça n’aurait fait à personne ni chaud ni froid, je garde pour Santander une affection féroce, c’est toujours, pour cette partie de moi que j’ai laissée là-bas, une des plus belles villes du monde, ce pourquoi j’y reviens toujours en pensée, exalté par la mélancolie.

Puis j’ai pensé à cette phrase que Mark Eitzel avait dite dans une interview, comme quoi s’il n’avait pas composé de la musique, il serait devenir une sorte de tueur, un serial killer je crois, je n’ai pas écouté sa musique depuis plus d’une décennie, mais je me souviens très bien de cette phrase, et tout à l’heure, il m’est venu une idée semblable, comme quoi si je n’avais pas toujours voulu écrire, depuis tout gosse déjà, je serais devenu un serial killer ou un terroriste, et, bien qu’ayant beaucoup écrit, je me suis toujours vu en rêve tuant des gens, pas n’importe lesquels, des bourgeois de préférence, j’aurais pu être par exemple un anarchiste russe ou un membre d’Action directe, mais, tant mieux pour mes éventuelles victimes, les textes théoriques des mouvements terroristes, même ceux des anarchistes pour lesquels je garde une affection vivante, ne m’ont jamais suffisamment convaincu pour abandonner la voie de l’écriture, car une fois mort, c’en est fini de la littérature, raison pour laquelle je tiens à la vie pour autant que j’y songe.

Parmi les innombrables victimes qui ont péri dans mes rêves depuis ma plus tendre enfance, depuis que je rêve sans doute, j’ai songé récemment à ajouter quelques connaissances d’autrefois, des gens que j’ai admirés quand, ayant quitté la cité de mon enfance, j’entrais, intimidé et terrifié, dans ces mondes dont j’ignorais tout, les mondes de la culture, de la création, de l’art, de l’intelligence, côtoyant des jeunes gens d’une maturité impressionnante, qui avaient déjà, semblait-il, tout vécu, tout lu, tout écouté, tout vu, qui, partout, manifestaient une aisance imparable, jamais mis en défaut, qui connaissaient untel et untel, et surtout les codes, les us et les coutumes, tous les alcools, toutes les drogues, de jeunes gens promis à un bel avenir, issus de belles familles de la gauche caviar, des médecins, des psychanalystes, des écrivains, des diplomates, tous, ayant déjà malgré leur jeune âge parfaitement réussi, des 19 de moyenne au baccalauréat, excellant quoiqu’il fasse, tous évidemment militant à gauche, à l’extrême gauche, voire chez les anarchistes, navigant sans encombre de la scène punk aux underground arty, et moi je débarquais dans ce paradis, naïf et inculte, vraiment inculte, et je les admirais, et je leur en voulais, et j’en voulais surtout de n’être pas aussi bien né, et en grandissant, en faisant mon chemin, bientôt loin d’eux, mon chemin tout seul, le sac à dos aux épaules, les chaussures de marche aux pieds, je me suis rendu compte que je leur en voulais surtout de m’avoir volé ma révolte, et celle de mes semblables, les pauvres et mal-nés, de nous avoir dicté à nous, les pauvres, les vraiment pauvres, les mal-nés, le discours de nos révoltes, de s’être approprié l’injustice de notre condition pour se donner belle allure, alors que tout leur était promis, et que pour eux la vie était facile, qu’il ne leur aurait rien manqué de toutes façons, qu’ils savaient déjà tout en arrivant dans le monde, alors que je ne savais rien, et je leur en veux toujours, trente ans après, ce pourquoi j’ai envisagé de rêver de les tuer tous, un par un, trente ans après, puisqu’il n’est pas encore interdit de tuer des gens dans les rêves, n’est-ce pas, et j’ai repensé alors à cette soirée à Santander, quinze après mon entrée dans ce monde, c’était il y a quinze ans, mon dieu comme j’ai vieilli, et je me suis dit, là, à Santander, ce soir-là, je me suis senti parfaitement libre, parfaitement enfin libre, je me suis dit, cette expérience-là ne leur doit rien, j’ai réussi à tracer mon chemin tout seul finalement, et ce soir, en pensant à toutes ces choses, pour d’obscures raisons, j’ai écouté de vieilles chansons punk, les Buzzcoks, les Ramones, Joy Division, les Dead Kennedys, tous ces jeunes gens en colère, si énergiques, quand j’avais dix-huit ans, je chantais dans un groupe de punk industriel, A Very Sad Experiment, on avait enregistré trois K7 tirées à une poignée d’exemplaires, on était vraiment dingue, j’écrivais des textes radicalement nihilistes, je crois que je pourrais aller en prison aujourd’hui avec des textes pareils, mon frère jouait de la guitare sur deux cordes, notre pote Alex jouait de la batterie, et d’autres amis venaient se greffer au projet de temps à autres, les gens admirables nous ignoraient, mais on se fendait vraiment la poire, sur scène, on se sentait vraiment bien, je hurlais des trucs, des appels au meurtre le plus souvent, ou des slogans nihilistes, en anglais, sur scène j’étais en transe, quelques fans nous suivaient partout, on buvait et on fumait beaucoup trop pour apprendre la musique sérieusement, et le groupe n’a pas duré bien longtemps.

 

Et maintenant ?

Février 2017. Les tempêtes se succèdent sur le pays. HIer c’était Kurt, aujourd’hui Leiv et demain Martin. Je suppose que si d’aventures il devait y en avoir une autre après-après-demain, elle se nommerait Norbert ou Nathan. On se tient au chaud pendant que la neige s’abat sur la fenêtre du bureau, une neige grasse, mêlée de pluie.

26028479Avez-vous lu La Tourmente de Vladimir Sorokine ? Sans doute le livre définitif sur les tempêtes de neige (et un pastiche brillant du grand Boulgakov), qui vous dissuade à tout jamais d’en écrire un à votre tour sur le même sujet. Dans la foulée, j’ai lu Roman, du même auteur. Je suppose qu’il existe une petite communauté de lecteurs qui se sont pliés à cette expérience : supporter 450 pages d’un exercice de style ultra-classique, cet hommage virtuose à la grande littérature russe du XIXème siècle (Tourgueniev, Pouchkine, Tosltoï), un monument parfois accablant de récit champêtre et bucolique, ponctué d’interminables considérations sur la culture russe authentique, et supporter les 80 dernières pages qui s’emploient à détruire les 450 pages précédentes, mais aussi la culture russe, la langue même et le roman russe (et le roman tout court). Un travail radical, unique en son genre. La destruction finale, quasiment illisible, dans son accumulation d’horreur (qui me fait un peu penser au chapitre des crimes dans 2666 de Bolaño, mais en beaucoup plus destroy et minimaliste), constitue un remarquable exemple de décomposition grammaticale et stylistique, qui prend le contre-pied total du style sophistiqué, des tournures subtiles et recherchées de la très longue première partie du livre.

Après ça, évidemment, il ne reste plus qu’à désespérer en attendant la mort, ou bine en écoutant la tempête se fracasser sur les fenêtres et, dirait-on, directement sur les tempes – de fait, j’ai un sacré mal de crâne ce matin.

Screenshot_2017-02-04_10-29-55À part ça : j’en ai terminé avec mon essai sur l’hyper-ruralité, avec six mois de retard tout de même. Reste à trouver un éditeur. Ce n’est pas vraiment ma partie. Voire, pas du tout. 550 pages tout de même. Dont je suis tout embarrassé. Qu’est-ce que je vais faire de ce bouquin ? Si quelqu’un(e) a une idée, qu’il me la confie !

Les chiens vont bien. Ils dorment dans les fauteuils en attendant une éventuelle accalmie.

Le monde court à sa perte. Ça n’a rien de nouveau, puisqu’il a toujours été déjà perdu. Des zigomars avides de pouvoir s’agitent ici et là et tentent de focaliser l’attention. Quelques génisses que la tempête excite courent dans la neige.

La nuit dernière, j’ai rêvé de mon prochain livre. J’en rêve régulièrement depuis plus d’un an. Les choses se mettent en place quelque part dans les tréfonds de l’imaginaire, des problèmes sont résolus, par exemple, l’histoire du chien, de nouvelles difficultés apparaissent, . Le style aussi, la forme. Tel que je me connais, j’en aurais écrit une bonne part d’ici la fin de l’été. Le tout est de commencer.

Mais si ça se trouve, d’ici là, le pays sera à feu et à sang. Tous les projets, grandioses aussi bien qu’intimes, perdront toute pertinence.

On apprécie d’habiter une maison quand la tempête souffle.

 

 

 

Lectures estivales : quelques textes sacrés

Malraux avait prédit un siècle spirituel ou qui ne serait pas, ce en quoi il avait à la fois raison et tort. Car s’il est indubitablement saturé de religiosité (version grossière de la spiritualité) il est tout autant profondément empreint de stupidité. Spirituel, donc, si on considère le fatras de religiosité qui nous accable – aucune religion avérée ne semble épargnée par des accès délirants sans parler des religiosités rampantes qui circulent dans les intarissables séminaires de développement personnel, de stage de retour à la nature et de néo-chamanisme urbain. Débile, dans la mesure où le religieux, comme toute production de l’esprit humain, n’a pas manqué d’être avalé tout cru par le néo-capitalisme hyper-consumériste, transformé en marchandise et réclame publicitaire, et, dans ses manifestations les plus spectaculaires, comme moyen assuré de faire de l’audience.

Quand, durant mes années d’études, je travaillais sur le néoplatonisme, j’avais coutume de dire que notre fin de siècle ressemblait à cette longue période de l’antiquité, disons entre le premier siècle avant et le troisième siècle après (avant que l’empire soit à peu près totalement christianisé), pour la floraison des courants religieux, le déferlement de figures prophétiques ou messianiques, l’apparition de pratiques multi-spirituelles personnelles (on pouvait se référer en même temps à des divinités issus de traditions fort différentes, plus ou moins nouées syncrétiquement), la multiplication de livres « à mystères » riches en révélations et prescriptions morales. Ça y ressemblait. Mais maintenant, un peu moins je trouve. Je ne dirais plus ça.

Quoiqu’il en soit, il est je pense salutaire de se plonger dans les textes sacrés que j’évoquerai ci-dessous, salutaire sans doute pas au sens propre – sotériologique – mais plutôt au sens où l’injection de certains produits (délivrés sous ordonnance ou pas, licites ou pas) a pour effet de purger, de nettoyer en profondeur, de désintoxiquer.

9782749129761Divin Scrotum, de Mark Leyner, est un ouvrage qui doit autant à la scatologie qu’à l’eschatologie, et tout autant à la Bible (AT&NT) qu’au flux de vidéos débiles que nos contemporains uploadent et admirent sur youtube. Les dieux en tous cas sont loin d’être morts comme on l’a cru naguère, au contraire, ils sont à fond – et la plupart œuvrent sous l’effet de produits psychotropes, ce qui constitue probablement l’hypothèse la plus pertinente pour rendre compte de l’état du monde. Comme tout ouvrage sacré censé rapporter les faits et gestes des dieux, il est en réalité surtout question d’évaluer leur responsabilité dans le merdier actuel, d’où les inévitables développement de type néotestamentaires qui constitue la plus grande partie de l’ouvrage, centrés autour de la figure d’un certain IKE KARTON (majuscules de rigueur), simple mortel dont le destin s’aggrave du fait qu’il est boucher au chomage et vit dans le New Jersey, et dont tout le monde se fout royalement excepté, et c’est bien là son drame, les dieux – ce qui du coup nous renvoie aux textes sacrés de la mythologie grecque notamment, lesquels ne cessent de broder sur les emmerdements que les caprices des dieux et leur rivalité, font peser sur le destin de quelques pauvres zigues (parfois des cités entières) qui ont eu le malheur de susciter à un moment donné leur attention. Mais, comme je dis toujours, faut bien s’occuper, aussi divin soit-on. Vous l’aurez compris, c’est de la littérature trash, déjantée, scato-eschatologique, qui laisse le lecteur en proie à une question fondamentale : il prend quoi Leyner comme substance ? Qu’est-ce qu’il s’injecte ?

9782916940564Beaucoup plus doctement, ouvrons l’ouvrage érudit d’Adam Levine, Les Instructions, apport majeur apporté à la Thorah (et un peu à la littérature), et description informée (on en peut mieux informée en fait) du gurionisme – saisi ici dans l’élan même de sa genèse, et de sa jeunesse, Ben Gurion Machabée n’étant au début de l’ouvrage (qui doit s’étendre sur à peine quatre jours) qu’âgé de 9 ans. C’est un livre qui s’inscrit dans cette tradition récente consistant à dépeindre les travers du monde contemporain à travers les mots, les pensées et les actes d’un gamin extraordinairement intelligent – d’une sorte d’intelligence que les systèmes de contention scolaires et culturels auraient échoué à discipliner, non contenue, non castrée diraient les psychanalystes s’il en reste. On a dans cette veine-là quelques ouvrages marquants : Extremely Loud and Incredibly Close de Jonathan Safran Foer, Infinite Jess de David Foster Williams (qui concerne des ados un peu plus âgés que dans le bouquin de Levine), ou encore le chef d’œuvre de William Gaddis, JR. Pour être honnête, c’est un pavé parfois assez indigeste – j’ai zappé quelques pages ici et là – qui souffre de cette tendance à vouloir accumuler des morceaux de bravoure : trop d’effets accable la faculté de s’étonner, la bravoure ne vaut que si elle demeure rare (je dis ça, mais je changerai sûrement d’avis la semaine prochaine ou dans un an). Surtout, ce qui m’a un peu agacé, c’est cette espèce d’hésitation entre l’ambition littéraire radicale et la concession envers le roman mainstream – en gros, tenir une narration avec un début et une chute finale. La dite chute finale, l’attaque du gymnase, qui se répand tout de même sur environ 200 pages, est assez typique des louvoiements du bouquin : on sent qu’il faut à tout prix glisser vers le tragique, du coup, ça n’est plus aussi marrant, beaucoup moins ironique, et paradoxalement assez ennuyeux (j’avais hâte qu’on en finisse pour tout dire). Plus agaçante encore est la couche d’analyse morale et psychologique du gamin qu’on voit effleurer dans les dernières pages : Gurion est-il sain d’esprit ? Est-ce un psychopathe démentiellement intelligent ? Est-il seulement naïf ou foncièrement méchant ? La force des textes de Gaddis ou David Foster Williams, c’est que leur radicalisme ne cède en rien au psychologisme ambiant.

b_1_q_0_p_0Dans la série des récits du genre : « survivre après l’apocalypse », dont je suis d’autant plus friand que je suis en train d’en pondre un cet été, le roman de Peter Heller, La constellation du chien, est un petit bijou. Du nature writing de bonne tenue, alternant les moments contemplatifs et les scènes d’action haletantes, et surtout, la présence d’un chien, Jasper, et quand il est question d’un chien, forcément, je craque (ok, j’ai pleuré toutes les larmes dont je disposais ce soir-là en lisant le récit de la mort du chien – pfffff). Il faudrait écrire un livre sur les chiens dans la littérature – pourquoi pas d’ailleurs l’inclure dans le livre post-apocalyptique que je suis précisément en train d’écrire. En voilà une chouette idée.

 

Bon. Sinon. L’été n’en finit pas. Encore au moins quatre mois avant les premières neiges décentes. Je me dis que c’est pas possible de passer huit mois de l’année à attendre l’hiver. IL faudrait vraiment que je songe à habiter plus au nord.

 

Des vies qu’on aurait pu avoir mais qu’on n’a pas eu ou alors un tout petit peu

Joe Hutto
Joe Hutto (Touching the wild )

 

Joe Hutto est un type bien. Un représentant typique de l’esprit de la wilderness nord-américaine, un héritier d’Aldo Leopold – un ancien chasseur qui laisse un beau jour tomber ses fusils pour se consacrer à l’observation de la nature, et devient ce genre d’hybride humain/non-humain, capable de penser comme un animal, voire d’en devenir un, dans la mesure où ses caractéristiques physiques et mentales le lui autorisent. Joe Hutto, après être devenu un dindon sauvage, et avoir tiré un beau livre de cette expérience (Illumination in the Flatwoods) , est devenu un cerf à queue noire. Il a vécu dans un ranch au pied du ravin de l’homme mort dans le Wyoming (Wyoming’s Wind River Mountains pour être exact, un endroit parfaitement divin, le genre d’endroit où j’ai l’intention de finir mes jours dans une cabane austère et frustre), et durant sept ans, s’est approché lentement mais sûrement d’une harde dont les membres ont fini par l’adopter. Il en a tiré un livre, Touching the wild, et un documentaire, dans lequel l’amour et la mort sont entremêlés de manière irrésistible – rien n’est plus troublant que d’essayer de concevoir comment un être non-humain fait le deuil d’un de ses proches, et rien n’est plus déchirant que d’assister au désarroi et à la douleur d’un animal qui souffre de la perte d’un proche. Bref. Comme d’habitude, j’ai pleuré, par trois fois, et j’avais à nouveau dix ans quand les chasseurs sont arrivés, à la fin du film, et quand Joe a décrété que non, vraiment, il ne pouvait plus continuer comme ça, que la mort de ses amis quadrupèdes, non, il n’en pouvait plus, il fallait qu’il parte, et, quand la harde a débuté sa migration annuelle, il s’est éclipsé, voilà, et au printemps prochain, à leur retour, il ne serait pas là pour les accueillir, et c’est bien triste et je préférerais n’avoir jamais été un humain, je trouve (j’ai dix ans) la vie humaine complètement nulle et même absolument nulle.

En prenant ma douche pour nettoyer les larmes qui avaient séché sur mes joues – j’ai toujours dix ans, mais je porte la barbe et j’ai quarante-huit ans -, j’ai pensé, merde, voilà le genre de vie que j’aurais voulu vivre, si j’avais vu ce documentaire à l’âge de dix ans, peut-être ma vie aurait été toute différente, voilà, mais c’est vrai de bien des vies que j’ai rêvées de vivre et que je n’ai pas vécues, ou alors un petit peu.

Par exemple, quand j’étais adolescent, j’aurais aimé devenir champion de demi-fond. J’ai essayé, on ne peut pas dire que j’ai pas essayé – des heures d’entraînement tous les soirs durant les années de lycée, des performances honnêtes pour un gars de mon âge, à deux secondes d’un podium aux championnats de France – un mec m’a double sur la ligne – un record local qui a tenu une bonne vingtaine d’années -, non vraiment, j’ai essayé, jusqu’à ce que j’essaie plus, parce que bon voyez-vous, le travail acharné ne fait pas tout, faut être doué, j’avais un cœur assez costaud, mais pour le reste, du travail, et ça ne suffit pas, les performances stagnent, on abandonne une course une fois, et la fois suivante, la douleur, on ne la supporte plus, c’est une torture, alors bon, le corps aussi demande autre chose que ça, et l’esprit, alors on se met à boire, on a dix-huit ans, et ça ne fait pas bon ménage, la boisson, avec le sport de haut niveau, vraiment pas.

Par exemple, j’aurais aimé être un musicien de talent, écumer les scènes du monde entier, et ça aussi on peut pas dire que je l’ai pas fait un petit peu, bien que n’ayant jamais pris la peine d’apprendre sérieusement la guitare, j’ai joué et publié quelques disques, et durant quelques semaines, même, effleuré un petit morceau de gloire – mais bon, faut être honnête, la vie de rocker, ça n’était pas fait pour moi, qui suis plutôt un gars solitaire, et j’ai l’estomac fragile, enfin ça je l’ai su après, quand je suis tombé malade et qu’il a fallu cesser de boire, alors le rock’n’roll, j’ai fait une croix dessus, ça n’a pas duré longtemps finalement, et au bout de quelques mois, tout le monde avait oublié (j’en ai gardé un pseudonyme, c’est déjà pas mal).

Par exemple, j’aurais aimé être chercheur, et mieux encore, érudit, et mieux encore, philologue. En réalité, je suis surtout tombé amoureux des bibliothèques, les vieilles bibliothèques dans lesquelles sont entreposés dans des endroits tenus secrets des manuscrits très anciens dont on imagine assez bien qu’on pourrait être un des premiers à les lire. Je rêvais quelque chose d’assez étrange, comme : écrire le livre définitif sur la pensée antique, d’Héraclite à Damascius, le livre qui comprendrait vraiment ce que penser veut dire quand on vit à Rome au troisième siècle après JC, et de fait, j’ai essayé, vraiment, durant cinq années, vivant à moitié dans les bibliothèques, l’autre moitié dans les trains (parce que j’habitais Poitiers et les bibliothèques se trouvaient à Paris) plongé dans l’érudition, apprenant le grec et le latin en autodidacte, et puis le copte et le syriaque – ne m’en reste pas grand chose aujourd’hui, tant d’années après -, et ma thèse comptait près de trois cent pages quand, lâchement, dois-je admettre, je reculais devant la perspective tout à fait terrifiante de présenter mes élucubrations devant un grand jury, et claquait la porte du bureau de la présidente de l’université – finies les études ! Et, une fois encore, une vie possible qui s’effondre et dont il ne reste rien (quelques cartons poussiéreux).

Par exemple, j’aurais aimé skier. Je veux dire, naître et grandir en montagne, une belle montagne sauvage plongée dix mois de l’année dans des hivers interminables, me lever tous les matins dans la neige et chausser les skis, ha, qu’est-ce que j’envie ces alpinistes et ces skieurs sauvages – car je suis nettement du côté des sauvages, des freeriders, des randonneurs nordiques, des explorateurs intrépides, qui regardent avec peine – et horreur – les installations mécaniques des stations de sports d’hiver et leur préfèrent l’effort solitaire, sur des pentes non aménagées, dans des arrières pays perdus que le tourisme n’a pas encore assiégés. Dieu que j’aurais aimé être un de ceux-là. Au lieu de ça, au lieu de ça, j’ai commencé à skier dans le Cantal il y a à peine cinq ans, et déjà la hanche droite me fait mal – début d’arthrose dit le rhumatologue, on va pas opérer tout de suite, mais un de ces jours, faudra y penser : et merde ! Je suis trop vieux, et trop pauvre, pour envisager d’aller traverser l’Alaska à ski de randonnée. Au lieu de ça bordel, je skie dans mon arrière-pays que les véritables hivers snobent de plus en plus, ça se réchauffe vraiment, et c’est vraiment nul ces hivers raccourcis, je passe une heure par jour au coeur de l’été à regarder des vidéos de Candice Thovex ou Xavier De Le Rue sur internet, et, quand la saison est à la neige, au lieu de me perdre dans les forêts finlandaises, je loue des skis dans un foyer nordique. Pathétique.

Par exemple, j’aurais tant aimé être écrivain, je veux dire, un vrai comme William Gass, William T. Vollmann ou William Gaddis, mais bon, l’aurait fallu se prénommer William, et c’est pas le cas, et pour Malcolm Lowry, c’est raté à cause de l’alcool (se reporter plus haut à ma vie de star du rock’n’roll). Alors au lieu de ça, bon, oui, certes, j’écris, à jeun, toujours, ce qui est assez triste finalement, merde, et je dois avoir en tout et pour tout une dizaine de lecteurs que je soupçonne d’être surtout des amis fidèles et peu regardant, voilà, mais si ça se trouve j’ai tort, on verra. mais bon, faut admettre que dans mon top 5 des vies que j’aurais aimé vivre, écrivain, c’est facilement sixième ou septième – je n’aime pas particulièrement pour tout dire, et s’il ne tenait qu’à moi, je ferais autre chose (se reporter aux paragraphes précédents et au suivant). Disons que ça occupe. Faut bien.

Et par exemple (se reporter au premier paragraphe) j’aurais aimé être un naturaliste comme Joe Hutto ou Robert Heynard, passer sept années comme Joe au milieu d’une harde de cerf à queue noire ou, comme le second, la quasi-totalité de sa vie en lisière de forêt à observer les animaux. Certes, comme je me promène à peu près chaque jour, je peux dire qu’à peu près chaque jour je croise un cerf, un chevreuil, sans parler des renards, parfois un blaireau, un chamois ou une marmotte. C’est vrai. Mais je les croise seulement. je ne prends pas la peine d’essayer de devenir une marmotte ou un sanglier. Et, contrairement à Robert Heynard, je ne sais pas dessiner, j’en suis encore, niveau dessin, au bonhomme avec deux bras deux jambes et des mains aux doigts bien écartés.

Bien.

Alors je voudrais pas plomber l’ambiance mais la question qui se pose là maintenant, c’est quelle genre de vie me resterait-il à vivre, vu que j’en ai épuisé déjà quelques-unes ? En fait je sais bien, celle qui me reste. Celle à laquelle j’aspire. J’y aspire tellement que j’aimerais parfois déjà en être là – ça viendra peut-être au train où vont les choses. La vie d’ermite. la cabane au fond des bois, dans un recoin de montagne. Faut juste trouver l’endroit où pas qu’on m’emmerde. Ce qui n’est pas si évident. Ce pourquoi je milite pour la dépopulation des campagnes, pour l’entassement urbain, et le retour aux friches. Ça devrait venir. Suffit d’attendre un peu en s’efforçant de garder la santé le temps que ça vienne.

Sortir de ce foutu aéroport

Comme bien des gens, j’imagine, en ce moment, je rêve d’attentats terroristes – le genre de rêve qu’on fait en s’efforçant de s’endormir, le genre de rêve censé régler un problème de la veille (dit Freud) après quoi éventuellement, une fois le problème réglé, on pourra sombrer dans le sommeil. Quand le problème en question est d’empêcher un acte terroriste fomenté par un kamikaze dans un aéroport bondé une nuit d’été, on comprend que je sois là maintenant, à une heure avancée de la nuit, parfaitement éveillé, après avoir tenté à une dizaine de reprises de mettre en échec le terroriste en question. En me relevant, je murmure à ma compagne qui dort d’un sommeil léger ce soir : « je reviens, je dois juste quitter ce foutu aéroport ». Elle comprend fort bien, me répond « bonne chance, à tout à l’heure », dans la mesure où, la nuit dernière, nous avons passé environ trois heures après atterrissage de son aéroplane en provenance de Copenhague à nus attendre mutuellement, moi dehors, elle à l’intérieur, dans la pièce dédiée à la récupération des bagages, à l’aéroport Saint-Exupéry de Lyon. Une valise abandonnée, un déferlement de forces de l’ordre, des soldats armés jusqu’aux dents, un camion de pompiers toute sirène hurlante, des spécialistes du déminage dépêchés tout exprès, des centaines de personnes attendant leurs proches en provenance des quatre coins du Monde – bienvenue en Europe de l’ouest.

Dans mes rêves, je suis assis à la terrasse d’un café situé à l’intérieur du terminal 1. Tout en lisant le prospectus distribué gratuitement vantant les mérites de la compagnie Air France, assez ironiquement en grève ce jour-là, je porte attention à un homme assis non loin de moi, qui me fait face. Il a les yeux comme exorbités, les paupières qui ne clignent pas, ou alors, quand elles clignent, très rapidement, de manière pour ainsi dire sporadique, comme s’il était sous l’effet de ces psychotropes par lesquels on espère prévenir les hallucinations – j’en ai pris une fois, pour essayer, et j’ai fait une hallucination de néant, je me suis senti envahi par une immense blancheur, ou plutôt un abîme de blanc, parfaitement terrifiant je dois dire – un type en tous cas manifestement mal à l’aise, qui se tortillait les doigts avec la plus grande fébrilité, suait à grosses gouttes sous son pull épais – étonnant alors qu’il fait encore, malgré l’heure avancée, plus de 30°C dehors, et au moins autant à l’intérieur, et surtout, qui regarde sa montre à peu près toutes les trente secondes.

Dans certaines versions du rêve, je suis assis ou debout à ses côtés et il se met soudain à répéter de manière compulsive Allah Akbar. Je m’efforce alors de saisir ses deux mains en même temps afin de l’empêcher d’actionner quelque dispositif destiné à enclencher une éventuelle bombe. Le problème, c’est que j’ignore totalement quel genre de dispositif est utilisé, mes compétences en la matière étant à peu près nulles, s’agit-il d’une sorte de bouton situé sur le torse sur lequel il faut appuyer ? Auquel cas c’est une bonne idée de lui tenir fermement les mains derrière le dos, à condition qu’il ne se débatte pas trop, qu’il ne soit pas suffisamment fort pour se dégager de mon étreinte. Mais si le dispositif est caché dans la paume de sa main par exemple, ou si l’enclenchement de la bombe avait été programmé, de manière à ce qu’il soit inéluctable, l’heure étant venu, l’angoisse de l’homme monte, il est lui-même la bombe, il va mourir, il répète Allah Akbar comme une sorte de mantra pour évacuer un peu de cette intolérable angoisse, se donner du courage – qui saurait décrire ces secondes avant la mort du kamikaze, sinon le kamikaze lui-même ?

Dans d’autres versions du rêve, je me lève le plus naturellement possible pour ne pas attirer l’attention de mon suspect, et me dirige vers un soldat situé à une trentaine de pas, afin de lui expliquer la situation, en l’incitant à ne pas trop regarder dans la direction de cet homme en proie à la plus grande fébrilité. J’explique les raisons de ma suspicion, tout en émettant des réserves : peut-être s’agit-il juste d’un homme qui s’inquiète pour de toutes autres raisons, peut-être est-ce un psychotique sur le point de décompenser, peut-être est-il tout simplement grippé – ou peut-être est-il sur le point de se transformer en zombie (rayer cette dernière partie de la phrase). Le soldat appelle son supérieur par talkie-walkie, et à partir de là, je leur laisse la main – ce qui n’a rien de simple non plus d’ailleurs : comment évacuer les gens qui sont amassés dans le terminal 1 sans éveiller l’attention de l’éventuel kamikaze ? Si tout le monde se met à courir, l’homme passera-t-il à l’action ? Et puis on fait quoi ? On ne peut tout de même pas tirer sur un homme parce qu’il est en sueur, qu’il porte un pull en plein mois de juillet, qu’il se tortille les doigts frénétiquement, qu’il ne cligne pas des paupières ou alors bizarrement ?

Et ainsi de suite.

aéroport de Lyon Saint-Exupéry, mercredi 27 juillet 2016, une heure du matin

 

On lit l’histoire suivante dans les archives de la presse en ligne : un homme visitant le mur des lamentations à Jérusalem, a crié Allah Akbar, après quoi il a été immédiatement abattu par un garde de sécurité. L’homme était juif. Crier Dieu est grand en arabe dans un lieu public gardé par des hommes en uniforme constitue, dans l’ambiance actuelle, une manière à peu près certaine de se faire cribler de balles dans les secondes qui suivent. Ou bien l’homme est fou, ou bien il a vécu ces cinquante dernières années sur une planète lointaine dans l’ignorance complète des affaires de ce monde, ou bien il avait l’intention de se suicider. Forme assez alambiquée de suicide « altruiste » (altruiste dans la mesure où un certain public est concerné, et dans la mesure où il a besoin d’un autre, un garde en l’occurrence, pour mourir).

La logique du suicide altruiste est redoutable : mettant fin à ses jours, l’impétrant n’a plus rien à perdre, mais il souhaite, faisant d’une pierre deux coups en quelque sorte, soulager ses souffrances tout en infligeant à d’autres d’égales souffrances – il veut bien mourir, mais pas seul. Les grands mélancoliques qui n’aiment rien tant que désespérer leurs proches en les confrontant à leur impuissance – quoi que vous fassiez, quelle que soit votre bienveillance à mon égard, mon malheur sera toujours plus fort, je demeurerais à jamais inconsolable, &c, connaissent bien ce genre de logique – mais si la place de l’autre dans la mélancolie se limite à celle de témoin accablé, dans le suicide altruiste, il s’agit bien de faire de l’autre une victime collatérale de sa propre mort, de l’entraîner de force dans la mort lui aussi, le mépris de ma propre vie n’a d’égal que le mépris de la vie des autres, &c

Bref, et ainsi de suite, on comprend pourquoi je ne suis pas sorti de cet aéroport, pas tout à fait encore, bien qu’on soit la nuit d’après, que les cloches viennent de sonner à l’église du village, il est maintenant deux heures, mon petit chien ronfle sous la chaise du bureau – et je sais bien, ce n’est que le début.