mélancolie post-hivernale

Ça y est : on a sorti les vaches dans le pré à côté, l’herbe est déjà haute et grasse, c’est pas toujours le cas au mois de mai — c’est un moment émouvant, car c’est la première fois que ce troupeau sort de l’étable  sans son guide habituel. Michou nous a quitté il y a quelques semaines, et c’est tellement triste de regarder son troupeau s’égayer à nos fenêtres ce matin. Tout ce que le voisinage compte d’amis paysans ou non est présent à l’entrée du pré pour donner un coup de main à son épouse. Les petits veaux de l’année découvrent, fascinés, le dehors et l’herbe tendre. On donne des coups de corne par ci par là, et ma chère Iris aboie très fort, vexée qu’on l’ait délogé de son pré, et de son terrain de chasse aux campagnols préféré. Tu t’en remettras ma belle. Voilà : spectacle familier des grandes dames massives comme à chaque retour des beaux jours. Les saisons, quand on vit dans nos pays, loin des villes, les saisons, on les sent passer n’est-ce pas ? On ne peut pas se bercer d’illusions, cette illusion qu’on pourrait continuer de courir et s’agiter éternellement sans en payer le prix. Sans doute, et paradoxalement, encore moins aujourd’hui qu’autrefois. À chaque saison qui arrive, on prend un coup de vieux, et le monde si bruyant autour, à la fois si lointain et si proche, si prégnant, tellement qu’on rêve parfois de s’en détacher tout à fait, de ne plus rien savoir de ce qui se passe au-delà du village, ce monde, il semble changer à toute vitesse, sans se soucier de nous autres, les gens de village. Chaque année, chaque printemps, les vaches donc, s’installent au pré. Plus tard, on les montera aux estives, pour certaines, à la montagne. Il en sera ainsi cette année, et sans doute l’année prochaine, mais jusqu’à quand ? pas dit que ça dure éternellement. Le pays se meurt, c’est bien vrai, pas une abstraction, et ce n’est pas une image, les hommes meurent aussi, depuis le début de l’année, nous avons porté treize fois le deuil au village, treize fois ! C’est plus qu’en une année entière, et seulement deux naissances. Sans doute pour cette raison, par la fenêtre de mon bureau ce matin, ces prés jaunis par les pissenlits vigoureux me plongent dans une torpeur mélancolique. Le printemps peut être douloureux. Il l’est vraiment, dans mon métier on ne peut s’en cacher, bien des gens au printemps sont pris d’une mélancolie tenace – comme si la vie ne saurait faire autrement qu’émerger de la mort, ça doit être quelque chose comme ça, une vie prise, une vie donnée, mais la partie n’est pas égale cette année, l’hiver fut sans pitié.