Interview : Martin de la Soudière, ethnologue

Mercredi 28 février à 20h30 à la Bibliothèque de Valuéjols (Cantal, 15300)
Martin de la Soudière, Le déneigement en moyenne montagne.

(Soirée organisée par le Domaine Nordique Prat-de-Bouc Haute-Planèze, la Mairie de Valuéjols, et la Bibliothèque de Valuéjols)

Le cycle de trois conférences du domaine nordique Prat-de-Bouc Haute-Planèze s’achèvera le mercredi 28 février avec la projection d’un documentaire, « l’Étrave et le baliveau », réalisé en 1996 par Jean-Christophe Monferran. Nous avons interviewé Martin de la Soudière, qui fait office de guide pour ce film sur le déneigement lors d’un épisode hivernal sévère sur le plateau ardéchois (et qui viendra présenter le film à Valuéjols)

Martin, comment pourrait-on qualifier votre activité de chercheur ?

Écrivain-ethnologue de la vie rurale, des saisons et des paysages. Homme de terrain au plus près des habitants des villages chez qui je passais jusqu’il y a encore quelques années de longs séjours (Lozère, d’abord, puis, depuis 2000, la Margeride cantalienn (région de Ruynes en Margeride).

D’où vient ce choix de terrain, la moyenne montagne (notamment le Massif Central) ?

Choix sans doute lié à l’enfance : camps scouts en pleine nature, puis lecture de l’histoire de la Bête du Gévéudan, des romans de Giono, et visionnement du film Les Inconnus de la terre, bouleversant et pionnier de Mario Ruspoli ( (1961) qui m’a beaucoup marqué.

Vous avez consacré de nombreuses études à la vie des habitants des montagnes durant la saison hivernale, par quels traits cette existence se distingue-t-elle de la vie des gens des plaines ?

Elle était autrefois évidemment très différente. L’écart aujourd’hui se réduit : progrès du déneigement, arrivée d’internet, amélioration de la voirie, etc.. Mais sa spécificité persiste : souci de l’enneigement qui perturbe les déplacements (isolement), chauffage au bois (entretien sans cesse), ralentissement de la vie sociale (mais quand même : maintien des lotos, de la mise à mort du cochon), l’attente du printemps (un mois et demi après les régions de plaine) pour semer et planter, ambiances nivales et paysages de neige (+ ski et ski de fond).

Dans L’hiver, à la recherche d’une morte saison, vous racontez quelques épisodes assez rocambolesques : des villages entièrement isolés par la neige, des équipées en Renault 4 au milieu des prés pour éviter les congères. Vous est-il arrivé d’éprouver sinon de la peur du moins une certaine inquiétude au cours de vos pérégrinations hivernales ?

Oui, il m’est arrivé d’avoir réellement peur. Et ça continue d’arriver (nombreux témoignages, de l’Aubrac à la Margerde, au Mont Lozère et au mont Mézenc en Haute Loire), quoique plus rarement (un hiver sur 2 ou sur 3). Cela entraîne une identité négative, une image de soi dépréciée, un handicap subi collectivement. Mais, en même temps cela fait partie d’un légendaire local, récits, mémoires des anciens hivers. La neige ? Stigmate et emblème régional à la fois : on a peur mais on raconte, on se raconte, comme des héros parfois…

Quels changements majeurs ont affecté selon vous la vie des gens des hauts-pays depuis l’époque où vous avez commencé à travailler avec eux ? Dans quelle mesure les représentations de la montagne et de l’hiver que vous avez étudiées autrefois vous semblent-elles encore vivantes?

C’est une bonne question ! Ma conviction et mon projet depuis mes toute premières enquêtes dans les années 80 sont toujours les mêmes : dans ce que j’observe, à travers ce dont on me témoigne, on peut à mon sens lire une forme de résistance implicite au nivellement et à l’uniformisation de la culture dominante (urbaine, nationale ?). Des faits historiques comme l’accueil des enfants juifs, les migrations d’Espagnols dans le Cantal et la Lozère ont marqué la région : la mémoire qu’on en a aujourd’hui encore fait partie de la culture régionale (entretenue par la projections de films, celui de Ruspoli, cité plus haut, et celui que j’ai fait à partir de Ruspoli, Traces, avec le même réalisateur que celui de L’Étrave et le baliveau : Jean Christophe Monferran.  Les commémorations comme au Mont Mouchet, contribuent également à lutter contre l’oubli. . Ces cultures locales, portées et vécues par les habitants (paysans modestes, célibataires, idiot de village, etc.), me paraissent témoigner du maintien partiel (que j’appelle parfois : des « buttes-témoins » de la culture rurale), de cultures locales (je préfère ce mot à « rurales ») et montagnardes ; ou du moins de pratiques et d’attitudes, certes marginales, mais vivantes (pas un folklore pour touristes). L’usage de l’occitan, par exemple, n’a pas totalement disparu, ni les foires et les marchés, hauts-lieux de rencontres (Valuéjols, Aumont-Aubrac, Aurillac, Saugues en Haute-Loire, etc.).

Comment voyez-vous l’avenir de ces territoires d’altitude en Massif Central ?

Ces différences subsistent, mais bien sûr évoluent. Comme je dis plaisamment : contrairement à ce qu’on croit, il y aura toujours dans les villages de vielles petites grands-mères, mais ce ne seront pas exactement les mêmes ! II y aura moins d’exploitations agricoles. L’accueil des touristes et la « patrimonialisation va s’amplifier (avec les gîtes ruraux, la création de Parcs naturels régionaux, des zones protégées (type Natura 2000), etc.

Bibliographie sélective :

Le col de l’oubli,  préface de Nicole Lapierre ; illustrations, Alain Freytet, Éditions du Miroir 2017. [récit , sur deux générations, d’une migration rurale du nord de l’Espagne vers la Lozère.]

Quartiers d’hiver. Ethnologie d’une saison, Paris, CREAPHIS Éditions, 2016, 160 p.

Sur les traces de Mario Ruspoli. En Lozère. Retour sur les Inconnus de la terre, Crisnée (Belgique), Éditions Yellow Now / Côté cinéma, 2013, 144 p.

(avec Pierrick Bourgault photographies et al.), Un bistrot sinon rien, Clermont-Ferrand, Chamina Éditions, 2013

Jours de guerre au village, 1939-195O. Années noires, années vertes
en Auvergne et Margeride
, Polignac (Haute-Loire), éd. du Roure, 2011, 143 p.

Poétique du village. Rencontres en Margeride, Paris, Stock, collection « Un ordre d’idées », 2010, 270 p.

Cueillir la montagne. A travers landes, pâtures et sous-bois (avec Raphaël Larrère), Paris, Ibis Press, collection « Nature, technique et patrimoine », 2010.

Lignes secondaires, Grâne, Créaphis éditions, 2008, 127 p.

Au bonheur des saisons, voyage au pays de la météo, Paris, Grasset, 1999, 379 p.

Par écrit. Ethnologie des écritures quotidiennes, Préface avec Claudie Voisenat, D. Fabre (éd.), Paris, éditions de la MSH, 1997, Cahier 11.

L’hiver. À la recherche d’une saison morte, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 1987.

Cueillir la montagne. Plantes, fleurs et champignons en Gévaudan, Auvergne, Cévennes et Limousin, Lyon, La Manufacture, 1986.

L’ostal en Margeride. Pour une analyse des modèles sociaux de l’organisation de l’espace : la transformation de l’habitat rural en haute Lozère, Paris, éditions du CNRS, 1983.