{"id":710,"date":"2014-05-12T09:45:05","date_gmt":"2014-05-12T08:45:05","guid":{"rendered":"http:\/\/outsiderland.com\/outside\/?page_id=710"},"modified":"2014-05-12T09:45:05","modified_gmt":"2014-05-12T08:45:05","slug":"remarques-pour-introduire-a-la-lecture-de-transformations-de-w-r-bion","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/outsiderland.com\/exercices_psychanalytiques\/remarques-pour-introduire-a-la-lecture-de-transformations-de-w-r-bion\/","title":{"rendered":"Remarques pour introduire \u00e0 la lecture de Transformations de W. R. Bion"},"content":{"rendered":"<p>En guise de pr\u00e9ambule au texte qui suit, je voudrais pr\u00e9venir l&rsquo;\u00e9ventuel lecteur que les remarques suivantes t\u00e9moignent de la ma propre compr\u00e9hension de Bion, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment encore, de la mani\u00e8re dont je le lis en tant qu\u2019analyste engag\u00e9 dans la pratique analytique. Il va de soi que je force des traits, hyperbolise, d\u00e9forme, condense et d\u00e9place, dans la mesure o\u00f9\u00a0: 1. des nombreux textes de Bion me semblent obscurs 2. ma lecture est soumise \u00e0 la pression des faits (ce n\u2019est donc pas une lecture \u00e9rudite d\u00e9tach\u00e9e des faits, une lecture dans un fauteuil comme on dit, bien que l\u2019activit\u00e9 de l\u2019analyste se d\u00e9roule en g\u00e9n\u00e9ral pour une grande partie dans un fauteuil) 3. il n\u2019existe qu\u2019assez peu de fins connaisseurs de Bion en France, et qu\u2019il ne m\u2019a pas \u00e9t\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent possible d\u2019en suivre l\u2019enseignement (except\u00e9 par le biais de quelques livres, ou, durant une seule ann\u00e9e, par le s\u00e9minaire de Fran\u00e7ois L\u00e9vy \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 Freudienne de Psychanalyse).<\/p>\n<p>1. l\u2019analyse des psychoses schizophr\u00e9niques<\/p>\n<p>Cette introduction et la bibliographie succincte qui la suit ont \u00e9t\u00e9 compos\u00e9es pour introduire \u00e0 un s\u00e9minaire de pr\u00e9sentation de l&rsquo;\u0153uvre de Bion. Ce s\u00e9minaire s\u2019int\u00e9resse essentiellement \u00e0 la p\u00e9riode de production qui s&rsquo;\u00e9tend de la fin des ann\u00e9es 50 au d\u00e9but des ann\u00e9es 70. Elle ne porte donc pas directement sur un ouvrage comme Recherches sur les petits groupes, lequel tend \u00e0 figurer, du moins en France, l\u2019arbre qui cache la for\u00eat, celui, \u00e0 l\u2019exception des autres, que tout le monde a lu (on pourrait ajouter maintenant \u00e0 la liste des livres de Bion qui sont lus les s\u00e9minaires de \u00ab\u00a0supervision\u00a0\u00bb). Le travail de Bion, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque qui m\u2019int\u00e9resse, est consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019analyse de patients psychotiques et borderline : les \u00e9laborations conceptuelles r\u00e9pondent aux probl\u00e9matiques pos\u00e9es par ce type de patients, capables d\u2019hallucinations, dont les modalit\u00e9s de participation \u00e0 la cure sont souvent \u00e9nigmatiques et d\u00e9sarmantes pour l\u2019analyste. De mani\u00e8re un peu caricaturale mais peut-\u00eatre suggestive, on peut dire que l\u00e0 o\u00f9 la pens\u00e9e de Freud est stimul\u00e9e par l&rsquo;\u00e9nigme de l\u2019hyst\u00e9rie, celle de Lacan par la construction parano\u00efaque, Bion met au travail la schizophr\u00e9nie (et on pourrait pr\u00e9ciser : les manifestations hallucinatoires). La grande difficult\u00e9 que pose la lecture des textes rel\u00e8ve d\u2019une part, du caract\u00e8re inhabituel du mat\u00e9riel (des faits) produits par les s\u00e9ances avec ces patients \u2014 inhabituel dans la mesure o\u00f9 il prend souvent \u00e0 revers les pr\u00e9conceptions et donc les attentes \u00ab\u00a0habituelles\u00a0\u00bb d\u2019un analyste recevant des patients n\u00e9vros\u00e9s \u2014, et, d\u2019autre part, de la mani\u00e8re qu\u2019a Bion de s\u2019articuler analytiquement \u00e0 de tels patients \u2013 les faits qu\u2019il choisit, les mod\u00e8les qu\u2019il \u00e9labore, les interpr\u00e9tations qu\u2019il donne, etc. Vous avez ainsi des pages, notamment dans Transformations ou Cogitations qui semblent condamn\u00e9es \u00e0 demeurer tout \u00e0 fait inintelligibles si on n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 directement aux traitements psychotiques des pens\u00e9es (par exemple, la transformation par l\u2019hallucinose). Ce dernier point est important : il semble r\u00e9pondre \u00e0 une question qui m\u00e9riterait qu\u2019on y r\u00e9fl\u00e9chisse, celle de savoir \u00e0 qui s\u2019adresse Bion quand il \u00e9crit.<\/p>\n<p>2. Une pens\u00e9e pensante<\/p>\n<p>La profusion conceptuelle du texte bionien tend \u00e0 d\u00e9sorienter le lecteur. Traduit dans les termes de la grille, on ne trouvera rien chez Bion qui soit expos\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un \u00ab\u00a0syst\u00e8me scientifique d\u00e9ductif\u00a0\u00bb achev\u00e9, aucun livre qui expose le bilan, m\u00eame provisoire, de ses avanc\u00e9es, encore moins de r\u00e9capitulation ordonn\u00e9e \u00e0 usage des analystes (\u00e0 la mani\u00e8re par exemple d\u2019une synth\u00e8se \u00e0 la Otto Fenichel). Par-del\u00e0 le cas de Bion, je rappellerai que cette question de l\u2019absence (et donc de la recherche) d\u2019une th\u00e9orie unifiante, ou pour le dire autrement, le probl\u00e8me de la pluralit\u00e9 des th\u00e9ories et des mod\u00e8les, caract\u00e9rise l\u2019histoire de la pens\u00e9e psychanalytique, et, si on me permet cette extension, de la plupart des sciences contemporaines. D\u2019o\u00f9 l\u2019aspect plus que mouvement\u00e9 de l\u2019histoire de la psychanalyse, les incessantes controverses, exclusions, scissions, qui la ponctuent. Et le tableau qu\u2019on peut dresser aujourd\u2019hui d\u2019une pluralit\u00e9 non seulement th\u00e9orique, mais si je puis dire \u00ab\u00a0technique\u00a0\u00bb ou m\u00e9thodologique \u2014 l\u2019ensemble des r\u00e8gles fondamentales dont le respect fonde l\u2019activit\u00e9 psychanalytique en tant que telle, sa diff\u00e9rence sp\u00e9cifique pour employer le mot d\u2019Aristote, ce tableau donc tient sa richesse et sa dysharmonie de l\u2019absence d\u2019une th\u00e9orie unifiante. Au sein m\u00eame des r\u00e9gions qui composent ce tableau, la diversit\u00e9 reste de mise, parce que ni Lacan, ni Klein, ni Ferenczi, ni Winnicott, et surtout pas Bion, n\u2019ont daign\u00e9 fournir \u00e0 leurs disciples et lecteurs le vade mecum qui leur aurait permis de travailler \u00e0 partir d\u2019un terrain ferme et stable.<br \/>\nCe qui ne signifie pas :<br \/>\n1\u00b0 que le dogmatisme soit incompatible avec la psychanalyse. D\u2019une certaine mani\u00e8re il constitue m\u00eame \u00ab\u00a0ce dont il faut se garder\u00a0\u00bb en la mati\u00e8re.<br \/>\n2\u00b0 que le r\u00eave d\u2019une th\u00e9orie unifiante n\u2019ait pas anim\u00e9 l\u2019esprit des chercheurs ou constitu\u00e9 un horizon de motivations. Mais lisez la M\u00e9tapsychologie : notez comment Freud se sent oblig\u00e9 de rappeler encore et \u00e0 nouveau la gen\u00e8se des concepts (les conditions de production pour ainsi dire, et le souci de la m\u00e9thode) qu\u2019il promeut.<br \/>\n(Je ne suis pas, soit dit en passant, persuad\u00e9 qu\u2019une th\u00e9orie unifiante \u00e0 partir du travail psychanalytique doive forc\u00e9ment ressembler \u00e0 un psychologie ou \u00e0 une th\u00e9orie du \u00ab\u00a0fonctionnement\u00a0\u00bb de l\u2019esprit. Mais laissons cela pour le moment).<br \/>\nEt chez Bion, l\u2019impression d\u2019assister \u00e0 un work in progress, ou chez Lacan, l\u2019importance de l\u2019enseignement oral, et chez les deux la d\u00e9fiance envers la \u00ab\u00a0poubellication\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0public-ation\u00a0\u00bb. La reprise et la r\u00e9vision des \u00e9l\u00e9ments psychanalytiques par les auteurs constituent la r\u00e8gle de ce type de sp\u00e9culation : et, parce qu\u2019un nouveau patient se pr\u00e9sente, ou une nouvelle s\u00e9ance, le mat\u00e9riau que l\u2019on soumet \u00e0 l\u2019examen psychanalytique est la source de l\u2019impulsion qui nous oblige \u00e0 travailler \u00e0 nouveau les mod\u00e8les et les concepts dont on dispose. Chaque fait digne d\u2019int\u00e9r\u00eat se pose d\u2019abord \u00e0 titre d\u2019hypoth\u00e8se (et les \u00e9laborations et constructions qui s\u2019ensuivent gardent de ce statut initial hypoth\u00e9tique un caract\u00e8re conjectural \u2014 autrement dit, l\u2019objectivit\u00e9 demeure un enjeu, et d\u2019abord un enjeu de m\u00e9thode, qui se voit par exemple dans le soin qu\u2019on prend \u00e0 la constitution de s\u00e9ries ou de mod\u00e8les). Ce dernier point constitue une r\u00e9sistance \u00e0 la tentation (difficilement r\u00e9pressible) de consid\u00e9rer au contraire d\u2019embl\u00e9e les faits comme des preuves ou des confirmations. Cette \u00ab\u00a0attitude\u00a0\u00bb souhaitable dans l\u2019analyse peut \u00e0 mon avis \u00eatre applicable \u00e0 titre d\u2019attitude \u00e9galement souhaitable chez les lecteurs de Bion. Patience donc, et apprendre \u00e0 tol\u00e9rer de continuer \u00e0 penser sous la menace du chaos, dans une atmosph\u00e8re de rivalit\u00e9 explicite ou latente et soumis au registre des conjectures et de l\u2019hypoth\u00e8se.<br \/>\nLe tryptique bionien ne doit pas \u00eatre lu comme l\u2019expos\u00e9 syst\u00e9matique d\u2019une pens\u00e9e constitu\u00e9e, d\u00e9j\u00e0 pens\u00e9e. Mais les traces d\u2019une re-\u00e9laboration incessante des outils de pens\u00e9e et de la modification d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment r\u00e9it\u00e9r\u00e9e des perspectives (selon un usage conseill\u00e9 de la grille) : Bion \u00e9crit ses livres en somme comme il pr\u00e9conise d&rsquo;\u00e9couter les patients. Il vaudrait mieux les lire non pas en vue d\u2019acqu\u00e9rir un savoir, mais comme on pratique un exercice prophylactique, propre \u00e0 favoriser l\u2019apprentissage par exp\u00e9rience (de l\u2019analyste au travail d\u2019abord, et plus si affinit\u00e9).<br \/>\n\u00ab\u00a0Cet ouvrage n\u2019entend pas avancer de nouvelles th\u00e9ories psychanalytiques, mais formuler une m\u00e9thode d\u2019approche critique de la pratique psychanalyse. Par analogie avec le travail de l\u2019artiste ou du math\u00e9maticien, je propose de d\u00e9finir le travail psychanalytique comme la transformation d\u2019une r\u00e9alisation (l\u2019exp\u00e9rience psychanalytique r\u00e9elle) en une interpr\u00e9tation ou en une s\u00e9rie d\u2019interpr\u00e9tations.\u00a0\u00bb (Transformations, trad. F. Robert p. 13, c\u2019est moi qui souligne)<br \/>\nToute une litt\u00e9rature d\u2019ob\u00e9dience bionienne (et m\u00eame plusieurs \u00ab\u00a0dictionnaires\u00a0\u00bb), notamment en langue anglaise, tente de remettre de l\u2019ordre dans cet apparent chaos. Il me semble que cette entreprise, qui, je dois l\u2019avouer, d\u00e9passe souvent les capacit\u00e9s de mon entendement (il me semble parfois qu\u2019on y comprend fort bien ce que je suis incapable de comprendre), r\u00e9sulte avant tout d&rsquo;une lutte envers les sentiments d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 et de pr\u00e9carit\u00e9 que procure in\u00e9vitablement la lecture des textes, et par extension, s\u2019inscrit \u00e0 la fois au registre de la fuite devant le doute et l\u2019incertitude (p.145), et \u00e0 celui de l\u2019angoisse suscit\u00e9e par le sentiment de solitude, qu\u2019induisent l\u2019exercice de l\u2019activit\u00e9 analytique :<br \/>\n\u00ab\u00a0L\u2019analyste exerce un m\u00e9tier solitaire, qu\u2019il n\u2019a d\u2019autre compagnon que le patient et que le patient, par d\u00e9finition, est un compagnon peu s\u00fbr.\u00a0\u00bb (Second Thoughts, p.156)<br \/>\nC\u2019est ici qu\u2019il faudrait prendre au s\u00e9rieux (par del\u00e0 la formule de Donald Meltzer livr\u00e9e dans un entretien \u00e0 la Revue belge de psychanalyse (36, 2000) : \u00ab\u00a0R\u00e9flexion Faite est un morceau d\u2019auto-d\u00e9rision f\u00e9roce, devenu un terrain propice \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un culte ; \u00e9tant donn\u00e9 son comportement, Bion ne pouvait s\u2019en prendre qu&rsquo;\u00e0 lui-m\u00eame.\u00a0\u00bb ) ce que Bion n\u2019aura de cesse de rappeler explicitement, mais mieux encore de manifester par son attitude invariablement d\u00e9sarmante dans ses s\u00e9minaires : \u00ab\u00a0Je ne vous demande pas d&rsquo;\u00eatre bionien\u00a0\u00bb (cf. les paradoxes soulign\u00e9s par Jonathan Lear dans Therapeutic Action: An Earnest Plea for Irony (Karnac Books, 2003) au sujet d\u2019une attitude semblable chez Hans Loewald). Ce qu\u2019il \u00e9crit sur l\u2019usage de la grille, et le destin d\u00e9concertant de cet outil dans les derni\u00e8res publications, notamment dans ses derni\u00e8res \u00ab\u00a0interventions\u00a0\u00bb (plut\u00f4t qu\u2019 \u00ab\u00a0enseignement\u00a0\u00bb) orales, puisque de la grille il n\u2019est quasiment plus question, confirment qu\u2019utiliser la grille \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une th\u00e9orie unifiante, ou m\u00eame comme une taxonomie fig\u00e9e serait un contre-sens : les \u00e9l\u00e9ments de psychanalyse ne sont pas des taxons, mais li\u00e9s entre eux de mani\u00e8re dynamique comme chez Aristote la puissance et l\u2019acte, la mati\u00e8re et la forme, ou, en langage bionien, comme la pr\u00e9conception et la r\u00e9alisation, ou le contenant et le contenu (\u2640\u2642 ) ou Sp < => D. La grille doit susciter plus de souplesse dans l\u2019analyse, inciter \u00e0 penser \u00e0 de nouveaux frais ce qu\u2019on croyait une bonne fois pour toutes inscrit \u00e0 tel ou tel niveau de l&rsquo;\u00e9laboration, enrichir les constructions, garder en permanence sous les yeux la possibilit\u00e9 que ce que nous croyons \u00eatre un facteur de croissance risque toujours d&rsquo;\u00eatre aussi le moyen de mettre un terme \u00e0 toute transformation analytique (et relever de la colonne 2). Et surtout, elle replace nos outils dans la perspective de l\u2019usage : on peut faire de ces outils des usages vari\u00e9s et inattendus \u2014 comme dans l\u2019atelier de l\u2019artiste moderne et contemporain, au contraire de l\u2019atelier traditionnel, \u00e0 tel outil n\u2019est plus attach\u00e9 un usage appropri\u00e9, constant et fig\u00e9 : l\u2019outil lui-m\u00eame peut devenir mat\u00e9riau \u2014 il faut donc s\u2019attendre \u00e0 \u00eatre \u00e9tonn\u00e9. Mieux vaut l\u2019investir, cette grille, comme une matrice conceptuelle, un facteur instigateur de croissance et de cr\u00e9ativit\u00e9, ou tout bonnement, mais cela revient au m\u00eame, comme un moyen de noter les transformations de l\u2019appareil psychique de l\u2019analyste au fil des s\u00e9ances, ou encore comme un outil destin\u00e9 \u00e0 am\u00e9liorer la souplesse et la perspicacit\u00e9 analytiques et dont la finalit\u00e9 serait alors de nous apprendre \u00e0 regarder au bon endroit. Le livre lui-m\u00eame, et la th\u00e9orie des transformations qu\u2019il sugg\u00e8re, peut-\u00eatre lu, d\u2019une mani\u00e8re qui ne peut que rappeler la finalit\u00e9 de la philosophie de Wittgenstein, comme une th\u00e9rapie, destin\u00e9e \u00e0 \u00ab\u00a0diminuer les infirmit\u00e9s du psychanalyste qui \u00e9tudie les infirmit\u00e9s similaires chez le patient\u00a0\u00bb. Pour ce qui est de la question du suppos\u00e9 abandon de la grille par le dernier Bion, je vous renverrais \u00e0 la longue postface g\u00e9niale de Pierre-Henri Castel aux articles publi\u00e9s sous le titre La Preuve &#038; autres textes, Articles r\u00e9unis par Francesca Bion, Postface Pierre-Henri Castel, \u00e9d. Ithaque, 2007.<br \/>\nEst-ce \u00e0 dire que Bion serait le repr\u00e9sentant post-moderne de la psychanalyse, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment relativiste, pragmatique ? On en tiendrait la preuve par exemple en consid\u00e9rant la mani\u00e8re dont il admet la variabilit\u00e9 des mod\u00e8les, ou le fait de d\u00e9grader de savantes th\u00e9ories \u00e0 des mod\u00e8les saisis dans l\u2019immanence de la s\u00e9ance, en les reconduisant donc \u00e0 un certain usage (indiqu\u00e9s par les colonnes de la grille), ou bien le peu de cas qu\u2019il fait des concepts qu\u2019il emprunte \u00e0 ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, sans se sentir oblig\u00e9 d\u2019adopter les th\u00e9ories globales qui sous-tendent ces concepts, ou encore la libert\u00e9 qu\u2019il prend avec les th\u00e9ories psychanalytiques, philosophiques, scientifiques, les r\u00e9duisant souvent \u00e0 des pattern, des motifs, des mythes, les transformant sans vergogne. Il y a chez Bion une positivit\u00e9 de la conjecture, de l\u2019approximation, de la probabilit\u00e9, qui devrait nous inciter \u00e0 nous m\u00e9fier de nos tendances \u00e0 les rejeter comme rejetons de l\u2019erreur et de la fausset\u00e9. Car si nos th\u00e9ories sont marqu\u00e9s au sceau de la conjecture, il faut aussi penser que les r\u00e9alisations sont des approximations de la th\u00e9orie (c&rsquo;est-\u00e0-dire\u00a0: des interpr\u00e9tations, cf. Second Thoughts, p. 134, \u00e9d. anglaise) (Ce n\u2019est pas parce que la psychanalyse n\u2019est pas, ou n\u2019est pas encore, une science \u2014 et il faudrait l\u00e0 d\u00e9crire la conception de la science \u00e0 laquelle on se r\u00e9f\u00e8re en disant cela ! \u2014 que tout est \u00e0 jeter ! Mieux vaut une conjecture soigneusement \u00e9labor\u00e9e dans l\u2019exp\u00e9rience et scrupuleusement \u00e9tablie par la m\u00e9thode, qu\u2019un style pseudo-scientifique appliqu\u00e9 \u00e0 de soi-disant ph\u00e9nom\u00e8nes soi-disant observ\u00e9s, ou pas de science du tout).<br \/>\n\u00c0 l\u2019inverse, devrait-on mettre sur le compte d\u2019un mysticisme suspect l\u2019insistance, notamment dans transformations (et de mani\u00e8re encore plus vive dans Attention and Interpretation), sur \u201cO\u201d, sur le fait que ce \u00e0 quoi l\u2019analyste a affaire ne manque pas d&rsquo;\u00eatre tout \u00e0 fait r\u00e9el, bien que nous ne puissions l\u2019atteindre au bout du compte que dans le \u201cdevenir\u201d (\u201c\u00eatre O\u201d, Transformations, p.160), une transformation au sens plein du terme, en devenant O ? Que penser d\u2019un texte comme celui-l\u00e0 :<br \/>\n\u00ab\u00a0Ma th\u00e9orie semblerait supposer qu\u2019il existe un ab\u00eeme entre les ph\u00e9nom\u00e8nes et la chose en soi, et rien de ce que j\u2019ai dit n\u2019est incompatible avec Platon, Kant, Berkeley, Freud et Klein (pour ne nommer que ceux l\u00e0) qui ont montr\u00e9 combien ils \u00e9taient convaincus qu\u2019un voile d\u2019illusion nous s\u00e9pare de la r\u00e9alit\u00e9. Certains croient consciemment que ce voile d\u2019illusion est une protection contre une v\u00e9rit\u00e9 qui est essentielle \u00e0 la survie de l\u2019humanit\u00e9 ; le reste d\u2019entre nous le croyons inconsciemment, mais avec non moins de fermet\u00e9. M\u00eame ceux qui tiennent une telle vue pour erron\u00e9e et la v\u00e9rit\u00e9 pour essentielle n\u2019en consid\u00e8rent pas moins que l\u2019ab\u00eeme ne peut \u00eatre combl\u00e9, parce que la nature de l&rsquo;\u00eatre humain interdit de conna\u00eetre ce qui se situe au-del\u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes, autrement que par conjecture. Seuls les mystiques doivent \u00eatre exclus de cette croyance partag\u00e9e en l\u2019inaccessibilit\u00e9 de de la r\u00e9alit\u00e9 absolue. Leur incapacit\u00e9 \u00e0 s\u2019exprimer au moyen du langage ordinaire, de l\u2019art ou de la musique, vient de ce que ces diff\u00e9rents modes de communication constituent des transformations, que les transformations traitent des ph\u00e9nom\u00e8nes et que les ph\u00e9nom\u00e8nes ne sont trait\u00e9s qu\u2019en \u00e9tant connus, aim\u00e9s ou ha\u00efs : K, L ou H.\u00a0\u00bb (Transformations, p. 166, trad. F. Robert)<br \/>\nEt c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il faut souligner ce qui me semble fondamental dans l\u2019empirisme bionien : certes il prend comme point de d\u00e9part, en bon philosophe anglophone, une position sceptique \u00ab\u00a0\u00e0 la Hume\u00a0\u00bb, et la question de l\u2019exp\u00e9rience (\u00ab\u00a0Learning from experience\u00a0\u00bb), comme dans toute la tradition philosophique \u00ab\u00a0analytique\u00a0\u00bb, constitue un probl\u00e8me en soi, est au premier plan de la r\u00e9flexion, mais il ne cesse d\u2019affirmer des choses comme : l\u2019angoisse est r\u00e9elle. L\u2019intuition (intuit, cf. P.H. Castel sur ce point) donne (\u00e9ventuellement un) acc\u00e8s au r\u00e9el. L\u2019angoisse si elle n\u2019est pas l\u2019objet d\u2019une perception sensorielle, n\u2019en demeure pas moins une chose r\u00e9elle. D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de poser d\u2019abord (\u00e0 titre de pr\u00e9conception initiale) le caract\u00e8re irr\u00e9ductiblement singulier de l\u2019exp\u00e9rience analytique. L\u00e0 o\u00f9 un autre dirait \u00ab\u00a0l\u2019inconscient\u00a0\u00bb (comme pour d\u00e9signer un niveau sp\u00e9cial d\u2019intelligibilit\u00e9 ou de r\u00e9alit\u00e9, ou \u00ab\u00a0la chose en soi\u00a0\u00bb), Bion dit \u201cO\u201d (ou \u00ab\u00a0l\u2019infini\u00a0\u00bb, cf. Castel \u00e0 nouveau) \u2014 pour le dire encore autrement : il y a un moment (qui sans doute r\u00e9siste \u00e0 toute transformation verbale) o\u00f9 les transformations (L, H, K etc.) s\u2019approchent de l\u2019imminence d&rsquo;\u00eatre O, o\u00f9 toute autre alternative s\u2019efface devant cette perspective : l\u2019entropie tombe \u00e0 1. La tonalit\u00e9 si sp\u00e9ciale de la pens\u00e9e de Bion me para\u00eet pr\u00e9cis\u00e9ment tenir de ce qu\u2019il essaie de penser cette imminence, de se situer autant qu\u2019il est humainement possible (dans le cadre d\u2019une s\u00e9ance ou d\u2019une communication verbale ou de n\u2019importe quelle transformation verbale) dans cet \u00e9l\u00e9ment de l\u2019imminence d&rsquo;\u00eatre O (\u00e0 l\u2019aube donc, toujours, d\u2019un changement catastrophique). Les mod\u00e8les topiques tendent \u00e0 favoriser au contraire un sentiment d\u2019ordre, de rangement, et d\u2019une ir\u00e9nique \u00e9ternit\u00e9. D\u2019o\u00f9 ce sentiment que, chez Bion, ce qu\u2019il peut conc\u00e9der au type de mod\u00e9lisation topique est en permanence bombard\u00e9 et perc\u00e9 de pens\u00e9es vivantes, subversives (subvertissant le mod\u00e8le), porteuses de conflits et annonciatrices de catastrophes.<br \/>\nBion, de mon point de vue, remet la psychanalyse l\u00e0 o\u00f9 elle devrait \u00eatre d\u2019abord : du cot\u00e9 de la raison pratique, de \u00ab\u00a0penser-(des pens\u00e9es)-dans-le-feu-de-l\u2019-action\u00a0\u00bb (si je puis dire) plut\u00f4t que de la m\u00e9tapsychologie ou des th\u00e9ories du fonctionnement psychique (voire d\u2019une nouvelle m\u00e9taphysique de l\u2019inconscient comme on semble le proclamer de nos jours). Du coup, psychologiser Bion, comme s\u2019y emploie certains lecteurs ou praticiens, c\u2019est commettre un contre-sens et rater l\u2019essentiel de son apport.<br \/>\n3. les \u00ab descriptions \u00bb cliniques<\/p>\n<p>Les patients, omnipr\u00e9sents dans Transformations, sont d\u00e9sign\u00e9s par A, B ou C. Et nous ignorons s\u2019ils sont grands, petits, leur sexe, s\u2019ils sont mari\u00e9s ou pas, s\u2019ils ont des enfants, et quel est leur \u00e2ge, leur condition sociale, etc. L\u2019anamn\u00e8se est tout \u00e0 fait absente des \u00ab\u00a0descriptions\u00a0\u00bb cliniques dans la majeure partie de l\u2019\u0153uvre de Bion, y compris dans les s\u00e9minaires de supervision.<br \/>\nA \u00ab\u00a0raconte les difficult\u00e9s qu\u2019il rencontre dans son travail\u00a0\u00bb. Quelques pages plus loin, Bion parle \u00e0 son sujet de meurtre et de parasitisme. Un autre (\u00e9voqu\u00e9 dans Attention and Interpretation) vient de recevoir la visite du laitier. Une forme bizarre finit par \u00e9merger : NO ICE CREAM ! En v\u00e9rit\u00e9, et pas seulement pour des raisons de confidentialit\u00e9, A, B et C sont le r\u00e9sultat d\u2019une sorte de synth\u00e8se, ou plut\u00f4t la condensation d\u2019une s\u00e9rie d\u2019observations psychanalytiques : \u00ab\u00a0Pour des raisons de discr\u00e9tion, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 un mat\u00e9riel clinique r\u00e9el seront peu nombreuses et emprunt\u00e9es \u00e0 diff\u00e9rents cas, mais je ne pense pas que cela nuise \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat de la discussion\u00a0\u00bb (Transformations, p.63). Ce que nous lisons n\u2019a rien de commun avec les in\u00e9vitables vignettes cliniques qui ponctuent un certain genre de communications psychanalytiques. Dans les commentaires sur ses articles ant\u00e9rieures, publi\u00e9s \u00e0 la fin du volume Second Thoughts, Bion fait un sort \u00e0 ces pr\u00e9sentations cliniques :<br \/>\n\u00ab\u00a0La description du dernier paragraphe 19 ou de l\u2019ensemble de 20 [il se r\u00e9f\u00e8re ici au texte de 1950 : \u00ab The Imaginary Twin \u00bb] ne permet pas au lecteur de faire le d\u00e9part dans mon compte rendu entre ce qui rel\u00e8ve d\u2019une intuition directe de ce qui se joue dans la s\u00e9ance et de ce qui rel\u00e8ve d\u2019une pr\u00e9sentation de faits choisis. L\u2019analyste doit discerner le motif sous-jacent d\u2019une analyse au moyen d\u2019un processus de s\u00e9lection et de discrimination. Si le compte-rendu consiste en une s\u00e9lection de faits destin\u00e9e \u00e0 montrer la justesse de la s\u00e9lection originale, il est clair qu\u2019il n\u2019a aucune valeur. La discrimination et la s\u00e9lection de l\u2019auteur ne constitueront une m\u00e9thode de repr\u00e9sentation l\u00e9gitime que si l\u2019exp\u00e9rience originale est une \u00e9volution authentique d\u2019une r\u00e9alisation analytique, c\u2019est-\u00e0-dire le pr\u00e9cipit\u00e9 d\u2019une coh\u00e9rence au moyen d\u2019un \u00ab fait choisi \u00bb.\u00a0\u00bb (Second Thoughts, p. 149 trad. Robert)<br \/>\n\u00ab\u00a0Bien des erreurs pourraient \u00eatre \u00e9vit\u00e9es si, d\u00e9j\u00e0, les analystes consid\u00e9raient les soi-disant comptes rendus d\u2019exp\u00e9riences analytiques comme des \u00ab\u00a0mod\u00e8les\u00a0\u00bb comparables aux mod\u00e8les des scientifiques. (\u2026) La m\u00e9thode scientifique de la psychanalyse devrait s\u2019appliquer \u00e0 ses propres d\u00e9fauts de communication. Cette derni\u00e8re est ou bien significative mais inappropri\u00e9e \u00e0 une exp\u00e9rience non sensorielle ou bien si \u00ab\u00a0abstraite\u00a0\u00bb qu\u2019elle simule mais ne repr\u00e9sente pas une exp\u00e9rience non sensorielle. Nous semblons n\u2019avoir d\u2019autre choix qu\u2019entre une inexactitude pittoresque et le jargon.\u00a0\u00bb (Second Thoughts, p. 178, trad. Robert)<br \/>\nJe crois qu\u2019un des aspects d\u00e9sarmants du texte bionien, c\u2019est qu\u2019il constitue une tentative pour communiquer (transformer verbalement pour un autre) une exp\u00e9rience en s\u2019effor\u00e7ant de faire partager ce qui dans cette exp\u00e9rience rel\u00e8ve de ce qu\u2019on pourrait appeler : le feu de l\u2019action, ou de ce que j\u2019appelais plus haut : l\u2019imminence (d\u2019un changement catastrophique) ou encore : ce qui est-train-de-se-passer l\u00e0, qui tend vers O, cette pens\u00e9e en train de devenir une action, etc. Tout le probl\u00e8me largement d\u00e9velopp\u00e9 dans les commentaires aux Second Thoughts, c\u2019est que cette communication vise \u00e0 faire partager quelque chose en l\u2019absence de la chose. D\u2019o\u00f9 le caract\u00e8re d\u00e9sesp\u00e9rant de toute communication apr\u00e8s-coup\u00a0: on y perd non seulement l\u2019arri\u00e8re-plan \u00e9motionnel, mais on y est surtout confront\u00e9 aux d\u00e9formations in\u00e9vitables, lesquelles ne tiennent pas tant au caract\u00e8re inad\u00e9quat du langage, qu&rsquo;\u00e0 la complexit\u00e9 du contexte de publicit\u00e9 (il est tr\u00e8s difficile de faire abstraction des attentes du groupe, de la pr\u00e9gnance des pr\u00e9conceptions : le jeu de langage de la publication tend \u00e0 imposer ses propres r\u00e8gles, lesquelles exercent un pouvoir d\u2019attraction et de d\u00e9formation, auquel s\u2019ajoute \u00e9videmment l\u2019absence de la chose, et les d\u00e9formations dues \u00e0 la m\u00e9moire, donc au contre-transfert pour dire vite). Ce qui la distingue de l\u2019interpr\u00e9tation en s\u00e9ance, qui verbalise la chose en pr\u00e9sence de cette chose (la difficult\u00e9 se manifeste alors dans l\u2019intelligibilit\u00e9 de l\u2019interpr\u00e9tation et sa mutativit\u00e9).<br \/>\nBion, \u00e0 plusieurs reprises dans son \u0153uvre ou ses communication orales, raconte comment, alors qu&rsquo;il occupait le poste d&rsquo;officier pendant la premi\u00e8re guerre mondiale, qu&rsquo;il \u00e9tait charg\u00e9 de diriger quelques soldats et un char d\u2019assaut, il avait \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 une telle situation d\u2019urgence\u00a0: dans le feu de l\u2019action, envahi par un sentiment de peur panique, un sentiment de chaos g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, il lui fallait malgr\u00e9 tout satisfaire aux exigences de sa fonction, et continuer \u00e0 donner des ordres, et \u00e0 prendre les d\u00e9cisions n\u00e9cessaires, bref, pers\u00e9v\u00e9rer dans la t\u00e2che qui lui incombait et continuer d\u2019exercer sa raison (pratique). Ainsi dans l\u2019analyse, pris dans le feu d\u2019action et submerg\u00e9 \u00e9motionnellement, cern\u00e9 de toute part par la m\u00e9moire, le d\u00e9sir et la compr\u00e9hension, les attentes du groupe, de la civilisation, l\u2019analyste doit tenir bon et continuer d\u2019analyser.<br \/>\nIl n\u2019est pas sans cons\u00e9quence que cette histoire, si importante chez Bion, s\u2019inscrive dans un conflit (\u00e0 la fois mondial et tr\u00e8s localis\u00e9). L\u2019officier se trouve partag\u00e9 entre deux \u00ab\u00a0m\u00e9thodes\u00a0\u00bb concurrentes\u00a0: prendre la fuite et agir selon des raisons (penser malgr\u00e9 tout). Je compte d\u00e9velopper ce mod\u00e8le de la rivalit\u00e9 des m\u00e9thodes, ou du conflit des th\u00e9ories, dans d\u2019autres travaux (on en aura d\u00e9j\u00e0 une premi\u00e8re approche exploratoire sur cette page ). Elle est omnipr\u00e9sente dans Transformations.<br \/>\n4. La culture de Bion<\/p>\n<p>Une autre difficult\u00e9 rencontr\u00e9e \u00e0 la lecture de Bion, notamment pour les lecteurs francophones, tient au background \u00ab\u00a0culturel\u00a0\u00bb, au sens large, de l\u2019auteur. Il est frappant de constater \u00e0 quel point les sources philosophiques et les centres d\u2019int\u00e9r\u00eat respectifs des deux grands penseurs des ann\u00e9es 50-70 en psychanalyse, Bion et Lacan, sont diff\u00e9rentes. Je voudrais donner dans la br\u00e8ve bibliographie qui suit quelques pistes pour mesurer cet \u00e9cart.<br \/>\nQuand on examine les citations et r\u00e9f\u00e9rences qui nourrissent le texte bionien, on est frapp\u00e9 par les aspects suivants :<\/p>\n<p>4.1 La relative parcimonie des r\u00e9f\u00e9rences faites \u00e0 ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs<\/p>\n<p>Freud demeure sans doute le psychanalyste le plus cit\u00e9, et ce, particuli\u00e8rement pour un texte : \u00ab\u00a0Formulations sur les deux principes du fonctionnement psychique\u00a0\u00bb (1911). Ce que Bion fait de l\u2019article de Freud, d\u00e9j\u00e0 extr\u00eamement dense, est assez fabuleux\u00a0: on peut y trouver en germe l\u2019essentiel des colonnes et des lignes de la grille, et les sources de ce texte crucial (et aussi dense et concis que celui de Freud) chez Bion qu\u2019est \u00ab\u00a0A theory of thinking\u00a0\u00bb. \u00c9videmment, l\u2019h\u00e9ritage freudien chez Bion va bien au-del\u00e0 de tel ou tel texte (et touche l\u2019essentiel, l\u2019arri\u00e8re-plan \u0153dipien, la vie pulsionnelle, le pouvoir du n\u00e9gatif, etc..).<br \/>\nLa relation qu\u2019il entretient avec M\u00e9lanie Klein et le groupe kleinien, notamment Hanna Segal et Herbert Rosenfeld (analyse de 8 ans avec M. Klein, participation aux discussions de la Soci\u00e9t\u00e9 Britannique de psychanalyse dont il occupera la pr\u00e9sidence quelques ann\u00e9es durant \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de la r\u00e9daction de Transformations, travail \u00e0 la Tavistock Clinic, etc) marque \u00e9videmment sa pens\u00e9e en profondeur. Les concepts kleiniens d\u2019identification projective, de positions schizo-parano\u00efde et d\u00e9pressive, font bien plus que t\u00e9moigner d\u2019un ancrage scolastique\u00a0: soumis \u00e0 des transformations de grande ampleur, ils deviennent m\u00e9connaissables (comme en t\u00e9moigne par exemple un ouvrage comme le Dictionnaire de la pens\u00e9e kleinienne de Robert D. Hinshelwood (trad. fran\u00e7aise PUF 2000) qui, \u00e0 mon sens, tente de mani\u00e8re assez discutable de kleiniser Bion ou de bioniser Klein.) \u00ab\u00a0A theory of thinking \u00bb marque de mon point de vue une sorte de rupture lib\u00e9ratrice vis-\u00e0-vis de la fid\u00e9lit\u00e9 aux vocabulaires du groupe kleinien.<br \/>\nL\u2019article d\u2019Hanna Segal, \u00ab\u00a0Notes on symbol formation\u00a0\u00bb (1957) me para\u00eet \u00eatre une lecture indispensable avant d\u2019aborder l&rsquo;\u00e9tude de \u00ab\u00a0A theory of thinking\u00a0\u00bb (article qui constitue la porte d\u2019entr\u00e9e obligatoire \u00e0 la grande trilogie \u00ab\u00a0psychotique et sp\u00e9culative\u00a0\u00bb de Bion).<br \/>\nFerenczi n\u2019est quasiment jamais cit\u00e9 (l\u2019absence de citation explicite \u00e0 Ferenczi est tout \u00e0 fait g\u00e9n\u00e9rale dans ces ann\u00e9es l\u00e0 et ne se limite pas \u00e0 Bion). Winnicott non plus. Cela ne signifie pas qu\u2019il ne les ait pas lus (et il connaissait \u00e9videmment Winnicott en chair et en os). Sa mani\u00e8re d\u2019approcher la clinique, et notamment cette vision de la solitude irr\u00e9vocable de l\u2019analyste, dont le seul collaborateur, \u00ab\u00a0bien peu fiable\u00a0\u00bb, est le patient, me rappelle bien souvent ces deux pr\u00e9d\u00e9cesseurs. La tension entre \u00ab\u00a0narcissime et socialisme\u00a0\u00bb (Cogitations, L&rsquo;Attention et l&rsquo;Interpr\u00e9tation) rappelle la tension d\u00e9velopp\u00e9e chez Winicott entre d\u00e9pendance et solitude.<\/p>\n<p>Bion ne cite jamais Lacan : l\u2019a-t-il lu ? On a sugg\u00e9r\u00e9 que la conf\u00e9rence sur l\u2019arrogance, prononc\u00e9e lors d\u2019une de ses rares interventions publiques sur le sol fran\u00e7ais, au XXi\u00e8me congr\u00e8s de l\u2019Association Psychanalytique Internationale (1957) s\u2019adressait de mani\u00e8re ironique aux psychanalystes fran\u00e7ais, alors en conflit ouvert autour du \u00ab\u00a0cas\u00a0\u00bb Lacan. Je crains que \u00e7a n\u2019aille pas plus loin (et d\u2019ailleurs, il est probable que Lacan n\u2019ait pas lu de son c\u00f4t\u00e9 grand chose de Bion, except\u00e9es quelques notations relatives \u00e0 ses premiers travaux sur les groupes, lesquels l&rsquo;avait favorablement impressionn\u00e9 et qui ne seraient pas sans avoir servi \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration des r\u00e8gles de fondation des groupes qu\u2019il tentera d\u2019organiser par la suite. Voir notamment l\u2019article \u00ab\u00a0La Psychiatrie anglaise et la guerre\u00a0\u00bb, L\u2019\u00c9volution Psychiatrique, 1947, fascicule III, pp. 293-312). le fait que Lacan ait \u00ab\u00a0rat\u00e9\u00a0\u00bb Bion a eu des cons\u00e9quences fatales sur le destin de Bion dans la psychanalyse francophone (il est quasiment ignor\u00e9\u00a0, et m\u00eame consid\u00e9r\u00e9, d&rsquo;une mani\u00e8re tout \u00e0 fait ahurissante, comme un tenant de je ne sais quelle ego-psychology\u00a0\u2014 comme je l&rsquo;ai entendu dire \u00e0 plusieurs reprises).<br \/>\nBion n\u2019est pas un commentateur. Il est frappant de constater que dans son \u0153uvre on ne trouve aucun texte de la forme \u00ab\u00a0on freud &lsquo;s theory of etc\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0on klein\u2019s theory of\u00a0\u00bb.<br \/>\nChacune de ces r\u00e9f\u00e9rences devrait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un motif, un pattern (on songera aux motifs dans le tapis chez Wittgenstein, ou aux patterns rythmiques et\/ou m\u00e9lodiques avec lesquels composent de nombreux musiciens contemporains).<br \/>\n\u00ab\u00a0Il n\u2019y a aucun probl\u00e8me \u00e0 reconna\u00eetre sa dette envers les travaux de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, \u00e0 condition que ceux-ci soient exclus de l\u2019esprit de l\u2019analyste quand il travaille avec un analysant.\u00a0\u00bb (Second Thoughts, p. 172)<\/p>\n<p>4.2. Sources en philosophie<\/p>\n<p>Bion s\u2019int\u00e9resse \u00e0 ce qu\u2019on pourrait appeler la philosophie de la connaissance classique, de Platon \u00e0 Kant, ainsi qu&rsquo;\u00e0 la philosophie des sciences. Il ne se r\u00e9f\u00e8re que tr\u00e8s peu \u00e0 l\u2019id\u00e9alisme allemand post-kantien, Hegel ou Nietzsche, et semble ignorer la ph\u00e9nom\u00e9nologie de H\u00fcsserl \u00e0 Heidegger. L\u2019article de Victor L. Schermer, \u00ab\u00a0Building on &lsquo;O\u2019, Bion and Epistemology\u00a0\u00bb, publi\u00e9 dans le volume Building on Bion Roots, Jessica Kingsley Publishers, 2003 (p. 226-253), donne un bon aper\u00e7u du rapport de Bion \u00e0 la philosophie (sous trois angles : Kant, le positivisme logique et le mysticisme)<\/p>\n<p>La philosophie constitue une porte d\u2019entr\u00e9e \u00e0 la formation psychanalytique :<br \/>\n\u00ab\u00a0(\u2026) L\u2019exp\u00e9rience qu\u2019a l\u2019analyste des probl\u00e8mes philosophiques est si r\u00e9elle qu\u2019il a souvent une meilleure appr\u00e9hension de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une formation philosophique que le philosophe professionnel. La formation philosophique universitaire et l\u2019exp\u00e9rience psychanalytique r\u00e9elle sont proches l\u2019une de l\u2019autre ; mais leur prise en compte r\u00e9ciproque n\u2019est pas aussi fr\u00e9quente ni aussi fructueuse qu\u2019on pourrait l\u2019esp\u00e9rer.\u00a0\u00bb (Second Thoughts, p.170)<br \/>\nLes lecteurs que ce point int\u00e9resse appr\u00e9cieront en lisant notamment le recueil de notes choisies par Bion et publi\u00e9es sous le titre Cogitations, l\u2019ampleur de cette culture philosophique et la mani\u00e8re dont elle nourrit sa cr\u00e9ativit\u00e9 analytique.<br \/>\nJe liste ci-dessous les auteurs les plus souvent cit\u00e9s chez Bion :<br \/>\nLes classiques :<br \/>\nPlaton et Aristote, Pascal (infini), Bacon, Descartes, Berkeley, Hume (la conjonction constante), Condillac, Kant, (notamment \u00ab la chose en soi \u00bb et : \u00ab les intuitions sans les concepts sont aveugles ; les concepts sans intuition sont vides \u00bb formule dont Bion va se servir pour traduire en quelque sorte la dynamique des relations au sein de la grille : contenant\/contenu, pr\u00e9conception et r\u00e9alisation, pens\u00e9e en l\u2019absence de la chose, etc.)<br \/>\nPour l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie et la philosophie des sciences :<br \/>\nNewton, Whitehead + Russel (Principia Mathematica), Poincar\u00e9 (dont les essais les plus philosophiques constituent une source d\u2019inspiration majeure chez Bion, notamment Science et M\u00e9thode (1908), \u00e0 travers les th\u00e8mes suivants : la place de l\u2019imaginaire dans l\u2019invention scientifique, les premi\u00e8res th\u00e9ories de la relativit\u00e9, la positivit\u00e9 de la dimension conjecturale et de l\u2019approximation dans la recherche scientifique dans la m\u00e9thode \u2014 on sait l\u2019importance du concept de \u00ab fait choisi \u00bb chez Bion, l\u2019int\u00e9r\u00eat pour le ph\u00e9nom\u00e8ne fortuit, etc.), Popper, Quine, Heisenberg, Braithwaithe, et le m\u00e9connu Ian T. Ramsey (\u00e9v\u00eaque anglican contemporain de Bion, dont la s\u00e9rie de conf\u00e9rences Model and Mystery, publi\u00e9es en 1962, m\u2019a paru une source importante d\u2019inspiration pour Bion, bien au-del\u00e0 du simple emprunt de l\u2019expression \u00ab\u00a0disclosure model\u00a0\u00bb).<br \/>\nIl faudrait aussi noter l\u2019omnipr\u00e9sence des po\u00e8tes dans ses textes, \u00e0 commencer par Milton et Shakespeare, et tout un art de la citation. L&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 po\u00e9tique vient servir non seulement de soutien et de tremplin pour la pens\u00e9e, mais constitue une forme de transformation verbale (alternative) que Bion tient en tr\u00e8s haute estime et auquel, d\u2019une certaine mani\u00e8re, A Memoir of the Future rend hommage.<\/p>\n<p>Nous sommes donc assez loin de la culture des psychanalystes francophones, du moins des contemporains de Bion outre-manche. Plus encore que cette liste de noms, je crois que l\u2019ambiance g\u00e9n\u00e9rale des textes de Bion, et notamment le type de probl\u00e8mes \u00e9pist\u00e9mologiques et m\u00e9thodologiques qu\u2019il se pose, sans parler de la mani\u00e8re et du style, bien dans la lign\u00e9e d\u2019une certaine philosophie post-analytique de langue anglaise (ce qu\u2019il appelle sans doute la \u00ab\u00a0philosophie universitaire\u00a0\u00bb dans le texte cit\u00e9 ci-dessus, \u00e0 Oxford notamment), ont contribu\u00e9 \u00e0 la m\u00e9connaissance, voire l\u2019ignorance, surtout dans les milieux lacaniens, qui entourent son \u0153uvre en France.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En guise de pr\u00e9ambule au texte qui suit, je voudrais pr\u00e9venir l&rsquo;\u00e9ventuel lecteur que les remarques suivantes t\u00e9moignent de la ma propre compr\u00e9hension de Bion, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment encore, de la mani\u00e8re dont je le lis en tant qu\u2019analyste engag\u00e9 dans la pratique analytique. 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