{"id":701,"date":"2014-01-01T23:24:58","date_gmt":"2014-01-01T23:24:58","guid":{"rendered":"http:\/\/outsiderland.com\/outside\/?page_id=701"},"modified":"2014-01-01T23:24:58","modified_gmt":"2014-01-01T23:24:58","slug":"lecriture-psychanalytique","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/outsiderland.com\/exercices_psychanalytiques\/lecriture-psychanalytique\/","title":{"rendered":"L&rsquo;\u00c9criture psychanalytique"},"content":{"rendered":"<p class=\"western\">Les psychanalystes (moi le premier, bien que je m&rsquo;efforce de faire autrement) sont toujours tent\u00e9s de raconter autre chose que ce qu\u2019ils font ou disent en s\u00e9ance, par exemple, \u00e9crire de longs paragraphes \u00e9rudits sur l&rsquo;\u0153uvre de Freud, ou d\u2019intenses exercices de r\u00e9flexion sur tel ou tel concept majeur de la litt\u00e9rature psychanalytique, \u00e9ventuellement agr\u00e9ment\u00e9s de quelques vignettes cliniques, articul\u00e9es \u00e0 titre de preuve ou simplement d\u2019illustration plus ou moins vague. Cette tendance me parait relever surtout d\u2019un probl\u00e8me de communication, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment de communication publique. La clause de confidentialit\u00e9, qui prot\u00e8ge le patient et garantit la possibilit\u00e9 m\u00eame de la confidence dans le cabinet de l\u2019analyste, prot\u00e8ge aussi l\u2019analyste, en soustrayant au jugement \u00e9ventuel de ses pairs les al\u00e9as de son activit\u00e9 quotidienne, les sp\u00e9cificit\u00e9s de sa pratique. Si bien que, vous aurez beau lire des tonnes d\u2019ouvrages publi\u00e9s sous le nom et au nom de la psychanalyse, vous n\u2019en sortirez pas beaucoup plus inform\u00e9s de ce qui se passe r\u00e9ellement dans le secret des cabinets. C\u2019est \u00e0 mon avis ce qui insupporte de nombreux critiques de la psychanalyse, forc\u00e9s d\u00e9s lors de se rabattre sur les textes classiques, encourag\u00e9s en cela par les psychanalystes eux-m\u00eames, qui au fond attisent les sentiments de suspicion de leurs ennemis en les privant d\u2019informations. Au final, une sorte de myst\u00e8re entoure l\u2019activit\u00e9 psychanalytique, myst\u00e8re d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment entretenu qui n\u2019est pas sans exercer son charme encore aujourd\u2019hui, qui contribue sans doute \u00e0 ce que Wittgenstein d\u00e9signait comme le charme de l\u2019interpr\u00e9tation (qui surpassait selon lui son effet provocateur).<\/p>\n<p class=\"western\">Il n\u2019y a pas lieu \u00e0 mon sens de s\u2019indigner de cette r\u00e9tention d\u2019informations. Apr\u00e8s tout, peut-\u00eatre est-il souhaitable qu&rsquo;\u00e0 l\u2019heure o\u00f9 se r\u00e9pand, pour de rarement bonnes et souvent mauvaises raisons, un fantasme de transparence g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, o\u00f9 toutes les exp\u00e9riences de l\u2019existence sociale sont appel\u00e9es \u00e0 faire l\u2019objet de compte rendu aupr\u00e8s de telle ou telle autorit\u00e9, peut-\u00eatre est-il souhaitable donc qu\u2019une exp\u00e9rience aussi intime que la s\u00e9ance psychanalytique demeure priv\u00e9e autant qu\u2019il se peut, et il en irait de la responsabilit\u00e9 des analystes de freiner leurs vell\u00e9it\u00e9s \u00e0 communiquer publiquement au sujet de ce qui se passe en s\u00e9ance.<\/p>\n<p class=\"western\">\n<p class=\"western\">Devrions-nous d\u00e8s lors nous contenter de parler \u00ab\u00a0au sujet de\u00a0\u00bb la psychanalyse, ressasser ind\u00e9finiment les textes cliniques de nos lointains pr\u00e9d\u00e9cesseurs et renoncer compl\u00e8tement \u00e0 essayer de produire une communication publique \u00e0 partir de notre exp\u00e9rience d\u2019analyste ? Je ne le crois pas. Je pense d\u2019abord que ce serait l\u00e0 une restriction dommageable \u00e0 la formation des futurs analystes, qui comme moi, ont tir\u00e9 des enseignements pr\u00e9cieux de leur lecture des <i>L<\/i><i>ettres \u00e0 Fliess<\/i> et du <i>J<\/i><i>ournal clinique<\/i> de Ferenczi, textes qui, notons-le, ne furent pas destin\u00e9s \u00e0 la publication par leurs auteurs, mais auxquels les al\u00e9as de l\u2019histoire nous ont finalement permis d\u2019acc\u00e9der. Et je crois \u00e9galement que la meilleure d\u00e9fense contre ceux qui aimeraient voir dispara\u00eetre cette forme d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e erron\u00e9e et obsol\u00e8te de relation sociale, plut\u00f4t que de s&rsquo;\u00e9puiser dans une intenable et souvent path\u00e9tique apologie des classiques \u00e0 commencer par Freud, c\u2019est encore de t\u00e9moigner de ce qui se passe r\u00e9ellement dans nos cabinets, chaque jour que Dieu ou le diable fait.<\/p>\n<p class=\"western\">Mais, de \u00ab\u00a0de ce qui se passe r\u00e9ellement\u00a0\u00bb (et quand j&rsquo;\u00e9cris \u00ab\u00a0r\u00e9ellement\u00a0\u00bb je songe plut\u00f4t au <i>wirklich<\/i> de Ferenczi, donc je devrais \u00e9crire \u00ab\u00a0vraiment\u00a0\u00bb) dans nos cabinets, que pouvons nous dire au juste ? Il ne suffit pas comme on l\u2019entend souvent de se pr\u00e9tendre ou r\u00e9clamer \u00ab\u00a0de la clinique\u00a0\u00bb\u00a0: encore faudrait-il savoir ce qu\u2019on veut dire par l\u00e0, et d\u00e9terminer ce qui m\u00e9rite de faire l\u2019objet d\u2019une communication publique. Or, rien n\u2019est moins clair : combien de communications pr\u00e9tendument clinique qui, pour reprendre une remarque de Bion, n&rsquo;\u00e9voque dans l\u2019esprit du lecteur ou de l\u2019auditeur aucune s\u00e9ance r\u00e9elle, combien de groupes d\u2019analystes cens\u00e9s \u00ab\u00a0mettre la clinique au travail\u00a0\u00bb qui finissent par s&rsquo;adonner \u00e0 un concours de r\u00e9f\u00e9rences \u00e9rudites, combien de \u00ab\u00a0vignettes cliniques\u00a0\u00bb, \u00e9labor\u00e9es conform\u00e9ment \u00e0 ce qu&rsquo;on apprend en cours de psychologie, et qui, d\u00e8s lors, font figure de vagues \u00e9vocations sans aucune \u00e9paisseur incapable de nourrir l\u2019analyste qui en subit l\u2019expos\u00e9, se limitant \u00e0 susciter quelques \u00e9motions basiques au lieu de pens\u00e9es\u00a0: \u00e9mouvoir, indigner, se moquer m\u00eame parfois ! Ah ! Ces rires complices, ces sous-entendu ironiques, \u00e0 l&rsquo;\u00e9vocation de tel ou tel \u00e9pisode clinique, et la tranquille certitude de ceux qui, se tenant bien au chaud au sein d\u2019un groupe qui leur est conquis, d\u00e9coupent et tranchent et r\u00e9sument en quelques formules biens senties tel ou tel cas pr\u00e9sent\u00e9, d\u00e9ployant sur ledit groupe une couverture abrutissante de cynisme et d\u2019arrogance sous laquelle les disciples z\u00e9l\u00e9s et forc\u00e9ment ing\u00e9nus se confortent \u00e0 leur tour, tout heureux de s&rsquo;\u00eatre trouv\u00e9s un ma\u00eetre \u2013 celui qui saura tenir lieu de r\u00e9ponses \u00e0 leurs doutes f\u00e9briles. Arrogance, c\u2019est un mot de Bion aussi, le titre d\u2019une conf\u00e9rence qu\u2019il pronon\u00e7a dans les ann\u00e9es cinquante en terres fran\u00e7aises (une des rares interventions de Bion de ce c\u00f4t\u00e9-ci de la Manche : le terrain \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9 et satur\u00e9 par d\u2019autres, et le destin de la psychanalyse fran\u00e7aise s\u2019y jouait pour le meilleur et pour le pire).<\/p>\n<p class=\"western\">\n<p class=\"western\">La clinique donc ! Mais quoi la clinique ? Et si apr\u00e8s tout les faiblesses des textes qui pr\u00e9tendent communiquer quelque chose des s\u00e9ances psychanalytiques v\u00e9cues relevaient d\u2019une limite in\u00e9vitable et intrins\u00e8que de notre langage et de notre pens\u00e9e \u2013 il faudrait r\u00e9p\u00e8te Bion un \u00ab\u00a0artiste\u00a0\u00bb ou un \u00ab\u00a0po\u00e8te\u00a0\u00bb pour rendre compte de notre exp\u00e9rience. Posons alors quelques objections\u00a0:<\/p>\n<p class=\"western\">1. La s\u00e9ance, dit-on, rel\u00e8ve de \u00ab\u00a0l\u2019incommunicable\u00a0\u00bb : on veut dire par l\u00e0 je crois, que toute communication de ce qui se passe durant la s\u00e9ance demeure forc\u00e9ment partielle : la remarque est \u00e0 ce point banale, m\u00eame si \u00e7a fait toujours son petit effet mystico-onto-th\u00e9ologique d\u2019employer un mot tel que \u00ab\u00a0incommunicable\u00a0\u00bb (ou, pire : \u00ab\u00a0ineffable\u00a0\u00bb), qu\u2019elle vaut tout aussi bien pour n\u2019importe quelle exp\u00e9rience\u00a0: \u00eatre soudainement empli de la pr\u00e9sence de Dieu certes, mais aussi traverser la rue pour aller chez le boulanger. Le probl\u00e8me logique de d\u00e9cr\u00e9ter, en le regrettant am\u00e8rement, que tout compte-rendu de l\u2019exp\u00e9rience soit marqu\u00e9 au sceau de la partialit\u00e9, c\u2019est qu\u2019on suppose qu\u2019il y aurait quelque part (o\u00f9 donc ?) une repr\u00e9sentation totale possible, une totalit\u00e9 qu\u2019un esprit d\u00e9barrass\u00e9 des affres du langage saurait d\u00e9crire (mais par quels moyens?).<\/p>\n<p class=\"western\">2. Dans le m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9es, la complexit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience, et particuli\u00e8rement de l\u2019exp\u00e9rience psychanalytique, rend caduque toute entreprise de compte-rendu, parce que celui qui \u00e9crit ou prend la parole \u00e0 ce sujet ne saurait s\u2019exclure du fait qu\u2019il est aussi celui qui occupe une position dans le transfert psychanalytique, qu\u2019il sent, agit et pense, irr\u00e9m\u00e9diablement dans l\u2019imbroglio transf\u00e9rentiel, c\u2019est-\u00e0-dire qu&rsquo;\u00e0 chaque fois il ne manque pas de sentir, agir et penser avec ce qu\u2019il est, \u00e0 la fois sujet et objet, bref, qu\u2019il demeure d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment humain, l\u00e0 o\u00f9, dans d\u2019autres circonstances, par exemple dans le laboratoire de psychologie exp\u00e9rimentale, des protocoles et des proc\u00e9dures existent pr\u00e9cis\u00e9ment pour neutraliser autant que possible les effets de la subjectivit\u00e9 de l\u2019observateur\u00a0: le cabinet de l\u2019analyste n\u2019est certainement pas un laboratoire, et la psychanalyse au contraire prend \u00e0 bras le corps l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment inter-subjectif de la relation (pour dire vite parce que c\u2019est beaucoup plus fin et compliqu\u00e9), bref, fait du transfert son miel et la mati\u00e8re premi\u00e8re de ses investigations et pens\u00e9es. Mais l\u00e0 encore, quand bien m\u00eame l\u2019objection s\u2019entend fort bien, n\u2019est-il pas l\u00e9g\u00e8rement arrogant de renoncer \u00e0 toute objectivit\u00e9 dans la mesure o\u00f9 l\u2019objectivit\u00e9 absolue n\u2019est pas possible ? Ne serait-ce pas pr\u00e9cis\u00e9ment une des t\u00e2ches majeures de la mise en mot de quelque chose de nos s\u00e9ances, de viser \u00e0 d\u00e9gager un fait int\u00e9ressant pour la psychanalyse, susceptible de nourrir la croissance des analystes, ou de quelques-uns, \u00e0 commencer par celui qui l&rsquo;\u00e9crit, en s\u2019effor\u00e7ant \u00e0 une certaine objectivit\u00e9 ? Qu\u2019il faille \u00e0 cette fin remettre sur le tapis la question de nos protocoles d&rsquo;\u00e9criture, utiliser par exemple un outil conceptuel dont on se sera dot\u00e9 (\u00e0 l\u2019instar de la grille de Bion), et faire preuve d\u2019innovations formelles, voire stylistiques, etc. voil\u00e0 une t\u00e2che qui pourrait nous occuper pour bien des ann\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"western\">Ces deux objections supposent au fond qu\u2019il y aurait l\u00e0 quelque part une v\u00e9rit\u00e9 hors du langage (au sens large, pas seulement les transformations verbales), hors de l\u2019interaction sociale \u00e0 laquelle la relation psychanalytique d\u00e9rogerait myst\u00e9rieusement, bref, elles supposent qu\u2019on donne cr\u00e9dit \u00e0 un mythe du dehors et\/ou de la totalit\u00e9. Or, nul n\u2019est besoin de se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 un tel mythe pour justifier les limites de nos comptes-rendus de l\u2019exp\u00e9rience psychanalytiques. On peut toujours s\u2019efforcer de faire mieux, mais on peut aussi renoncer parce qu\u2019on a mieux \u00e0 faire, ce qui s\u2019entend fort bien (et je renonce plus souvent qu&rsquo;\u00e0 mon tour)\u00a0: apr\u00e8s tout, l\u2019immense majorit\u00e9 des analystes ne communique publiquement rien de leur exp\u00e9rience, les litt\u00e9rateurs compulsifs dont je suis (bien que ne publiant, sans l\u2019aval de mes pairs, qu\u2019une maigre part de ma production) demeurant statistiquement assez rares, et \u00e7a n\u2019emp\u00eache pas les cures d\u2019avancer honn\u00eatement.<\/p>\n<p class=\"western\">Dans quelles directions pourrait s\u2019orienter ce travail d&rsquo;\u00e9criture psychanalytique ?<\/p>\n<p class=\"western\">Une contrainte majeure, dont l\u2019importance tient \u00e0 ce qu\u2019elle rend possible la tenue de la s\u00e9ance psychanalytique elle m\u00eame, est celle qui exige de pr\u00e9server la confidentialit\u00e9 des informations recueillies durant les s\u00e9ances. Je voudrais montrer comment cette contrainte constitue en m\u00eame temps la source de la r\u00e9flexion sur l&rsquo;\u00e9criture que j\u2019appelle de mes v\u0153ux. En effet, s\u2019abstenir de livrer des informations susceptibles de faciliter l\u2019identification (au sen administratif) de tel ou tel patient, de trahir le secret, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un point de vue moral, la confiance, dont on fait tant de cas (or, une confiance aveugle peut constituer le plus redoutable obstacle \u00e0 l\u2019investigation analytique), passer sous silence donc les d\u00e9tails permettant l\u2019identification du patient, son apparence physique, ses go\u00fbts vestimentaires, sa profession \u00e9ventuelle, etc., voil\u00e0 qui devrait aussi constituer une r\u00e8gle de l&rsquo;\u00e9criture clinique telle que je l\u2019entends.<\/p>\n<p class=\"western\">Soit dit en passant, Freud et bien des psychanalystes apr\u00e8s lui ont totalement \u00e9chou\u00e9 \u00e0 dissimuler l\u2019identit\u00e9 de leurs patients ! Mais comment pouvaient-ils se douter que les historiens qui leur succ\u00e9deraient feraient preuve d\u2019autant d\u2019obstination \u00e0 d\u00e9terrer les noms et les professions des patients qu\u2019ils recevaient ? Nous devons quant \u00e0 nous, inform\u00e9s du z\u00e8le des historiens, et dans cette atmosph\u00e8re de divulgation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, de \u00ab\u00a0transparence\u00a0\u00bb comme on dit (au moment de fixer des cam\u00e9ras \u00e0 tous les coins de rue et d\u2019installer des machines capables d\u2019enregistrer les conversations t\u00e9l\u00e9phoniques, les d\u00e9placements g\u00e9ographiques, les activit\u00e9s de tout un chacun sur les r\u00e9seaux d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9s), prendre des mesures suppl\u00e9mentaires. Or, je maintiens que cela constitue paradoxalement peut-\u00eatre une chance pour la psychanalyse, par-del\u00e0 cette affaire de confidentialit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"western\">En quoi nous importent en effet ces descriptions plus ou moins r\u00e9ussies qui trop souvent viennent encadrer l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 qui compte r\u00e9ellement pour l\u2019examen psychanalytique ? Prenons l\u2019esp\u00e8ce de vignette clinique suivante :<\/p>\n<p class=\"western\">\u00ab\u00a0<i>Je re\u00e7ois Nadine<\/i> [cette manie de donner un pr\u00e9nom ! Qu&rsquo;\u00e9videmment on suppose ne pas \u00eatre le pr\u00e9nom du patient auquel on songe !], <i>jeune femme d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es, <\/i><i>grande et brune dont la mani\u00e8re de se v\u00eatir t\u00e9moigne d&rsquo;une <\/i><i>conscience certaine de la s\u00e9duction qu&rsquo;elle exerce<\/i><i>. Elle est <\/i><i>attach\u00e9e commerciale dans une entreprise etc., divorc\u00e9e sans enfant, depuis deux ans. Toute la cure jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent tourne autour de son sentiment d&rsquo;\u00eatre perdue, de se sentir incapable de prendre des d\u00e9cisions concernant sa vie affective, si bien qu\u2019elle passe d\u2019un amant \u00e0 l\u2019autre, et s\u2019en trouve \u00e0 chaque fois un peu plus d\u00e9sempar\u00e9e. Son p\u00e8re.. etc. etc. etc.<\/i> [suivent trois pages dans le m\u00eame genre, surplombant avec s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 de ceux qui occupent pr\u00e9cis\u00e9ment cette position de surplomb, que procurent la lucidit\u00e9 et le savoir, des dizaines de s\u00e9ances, au sujet desquelles on n\u2019apprend finalement rien du tout, r\u00e9cit d\u2019un ennui profond qui ne donne rien \u00e0 voir, du d\u00e9j\u00e0 pens\u00e9 pr\u00e9m\u00e2ch\u00e9 rem\u00e2ch\u00e9 sans risque et cousu de fil blanc, en tous points conformes \u00e0 la vulgate psychanalytique auquel l&rsquo;\u00e9crivain se r\u00e9f\u00e8re]. [Puis, on en vient au fait !] : <i>ce jour l\u00e0, Nadine entre dans le cabinet et d\u00e9clare tout de suite : \u00ab C\u2019est \u00e9trange : en attendant l\u2019heure du rendez vous, assise dans le couloir, je me disais qu\u2019il fallait faire attention \u00e0 ne pas oublier encore mon parapluie. Ce qui est \u00e9trange, c\u2019est que je ne me souviens pas avoir oubli\u00e9 mon parapluie chez vous. Pourquoi donc est-ce que j\u2019ai peur de l\u2019oublier \u201cencore\u201d une fois ?<\/i>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\">Je propose maintenant une toute autre mani\u00e8re de pr\u00e9senter cette s\u00e9ance, ou plut\u00f4t ce fragment pr\u00e9lev\u00e9 sur cette s\u00e9ance ou cette cure :<\/p>\n<p class=\"western\">(P) <i>entre dans le cabinet et d\u00e9clare tout de suite : \u00ab C\u2019est \u00e9trange : en attendant l\u2019heure du rendez vous, assise dans le couloir, je me disais qu\u2019il fallait faire attention \u00e0 ne pas oublier encore mon parapluie. Ce qui est \u00e9trange, c\u2019est que je ne me souviens pas avoir oubli\u00e9 mon parapluie chez vous. Pourquoi donc est-ce que j\u2019ai peur de l\u2019oublier \u201cencore\u201d une fois ? \u00bb<\/i><\/p>\n<p class=\"western\">Voil\u00e0 \u00e0 mon sens un bon point de d\u00e9part, un point de d\u00e9part largement suffisant et qui va droit \u00e0 l\u2019essentiel, c\u2019est-\u00e0-dire ne vise pas une quelconque essence, mais d\u00e9gage un fait qui nous importe psychanalytiquement, un \u00e9nonc\u00e9 riche de promesses, potentiellement \u00e9nigmatique et donc propre \u00e0 susciter une investigation qui vaille la peine. Une des r\u00e8gles que je pr\u00e9conise consiste \u00e0 diriger la focale de notre observation, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0choisir un fait\u00a0\u00bb ou une s\u00e9rie de faits (leur statut de \u00ab\u00a0fait\u00a0\u00bb demeurant d\u2019ailleurs en suspens : nous supposons qu\u2019il y a l\u00e0 quelque chose comme un fait psychanalytique, ce qui signifie que nous en attendons quelque chose, intuitivement, un soupirail donnant sur quelque crypte inconnue, c\u2019est vers ce genre de \u00ab\u00a0fait\u00a0\u00bb, toujours forc\u00e9ment hypoth\u00e9tique, que l\u2019analyste tend \u00e0 diriger son attention). Les lecteurs de Bion, et notamment de ces ouvrages les plus sp\u00e9culatifs, \u00e0 partir des ann\u00e9es 60, seront l\u00e0 en terrain familier (\u00ab\u00a0le fait choisi\u00a0\u00bb). On chercherait en vain dans <i>Transformations<\/i> le genre de vignette clinique dont la litt\u00e9rature nous abreuve habituellement, mais au contraire, des \u00e9nonc\u00e9s secs, brefs, extirp\u00e9s soigneusement de tout contexte. Proc\u00e9d\u00e9 d\u2019amplification, ou pour mieux dire, qui vise \u00e0 l\u2019hyperbole. La m\u00eame discipline entra\u00eene Bion \u00e0 dissoudre l\u2019id\u00e9e m\u00eame du patient comme totalit\u00e9 psychologique, identifiable par un pr\u00e9nom, des \u00e9l\u00e9ments biographiques (except\u00e9s peut-\u00eatre dans quelques rares passages o\u00f9 l\u2019auteur semble encore faire quelques concessions \u00e0 la tradition), si bien que les \u00e9l\u00e9ments cliniques examin\u00e9s dans un livre comme <i>Transformations<\/i> sont probablement tir\u00e9s de deux ou trois cures diff\u00e9rentes, mais que rien ne permet de distinguer \u00e0 quelle cure appartient tel \u00e9l\u00e9ment : en v\u00e9rit\u00e9, ce genre de question n\u2019a aucun sens.<\/p>\n<p class=\"western\">Une des r\u00e8gles \u00e0 laquelle j\u2019essaie de me s\u2019astreindre dans l&rsquo;\u00e9criture clinique (j\u2019emploie cette expression \u00e0 d\u00e9faut d\u2019une autre pour le moment, mais elle ne me convient pas), oblige \u00e0 ne mentionner que les \u00e9l\u00e9ments pertinents, dignes d\u2019attention. C\u2019est pourquoi je d\u00e9signe tous les patients par une seule et m\u00eame lettre (P), et passe sous silence la calvitie de celui-ci, le teint rose de celle-l\u00e0, et l\u2019embonpoint de tel autre \u2013 sauf \u00e9videmment s\u2019il m\u2019est apparu que ces \u00e9l\u00e9ments \u00e9taient digne d\u2019un examen psychanalytique ! Je renonce (sans aucun regret) \u00e0 l\u2019id\u00e9e du patient comme totalit\u00e9 psychologique, et du coup probablement \u00e0 mettre en valeur la structure qui gouverne le psychisme de ce patient-l\u00e0, pour privil\u00e9gier la structure de la s\u00e9ance, telle qu\u2019elle se manifeste dans l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment s\u00e9lectionn\u00e9, pr\u00e9lev\u00e9. Dans l\u2019exemple pr\u00e9sent\u00e9 ci-dessus, le simple \u00e9nonc\u00e9 \u00ab\u00a0J\u2019ai pens\u00e9 que j\u2019allais encore oubli\u00e9 mon parapluie, alors que je ne l\u2019ai jamais oubli\u00e9 chez vous\u00a0\u00bb suffit d\u00e9j\u00e0 largement \u00e0 deviner les pr\u00e9misses d\u2019une conjonction constante, et oriente l\u2019attention de l\u2019analyste et du patient en direction d\u2019une r\u00e9p\u00e9tition, en m\u00eame temps qu\u2019il laisse entendre (par exemple) qu\u2019effectivement, (P) a d\u00fb oublier quelque chose la derni\u00e8re fois, et les fois d\u2019avant. On peut noter que cette pens\u00e9e est venue dans la salle d\u2019attente, qui comme toujours, porte bien son nom (\u00ab\u00a0la salle des attentes\u00a0\u00bb, ai-je l\u2019habitude de dire \u00e0 mes patients). Bref, ce simple \u00e9nonc\u00e9 suffit \u00e0 ouvrir une perspective typiquement psychanalytique et prometteuse, point n\u2019est besoin d\u2019assommer le lecteur avec un r\u00e9sum\u00e9 biographique ou un pseudo-expos\u00e9 sociologique dont on peine \u00e0 comprendre ce qu\u2019il pourrait bien nous apporter (except\u00e9 nous perdre tout \u00e0 fait dans les d\u00e9tails et nous \u00e9viter de prendre un \u00e9l\u00e9ment int\u00e9ressant \u00e0 bras le corps. Et\u00a0: laissons la sociologie par piti\u00e9 aux sociologues, qui sont immens\u00e9ment plus qualifi\u00e9s et mieux outill\u00e9s que nous autres psychanalystes !). Je pars du principe suivant : il y a suffisamment dans les faits et gestes (j\u2019y inclus les verbalisations) du patient pour susciter l\u2019attention psychanalytique \u2013 ce par quoi nous nous distinguons d\u2019ailleurs d\u2019autres relations \u00ab\u00a0th\u00e9rapeutiques\u00a0\u00bb apparent\u00e9es. Ce qui m\u2019importe est de d\u00e9couvrir la grammaire psychique du patient, dans la mesure o\u00f9 elle va structurer la s\u00e9ance, et donc engager ma propre grammaire psychique \u2013 et non pas un fonctionnement psychologique r\u00e9ductible \u00e0 ce que nous savons d\u00e9j\u00e0 pour l\u2019avoir lu dans un manuel ou un dictionnaire de psychopathologie. Ce qui m\u2019importe est d\u2019apprendre de lui une mani\u00e8re de penser qui m\u2019est encore inconnue, et de parvenir \u00e0 penser avec lui, en accord avec ses propres r\u00e8gles et suivre les modifications et les bouleversements qu\u2019elles seront amen\u00e9es \u00e0 subir dans le cours de l\u2019analyse \u2013 quitte \u00e0 d\u00e9r\u00e9gler d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment par la suite, le moment venu, cette machine \u00e0 penser, par un acte analytique particulier, une interpr\u00e9tation par exemple. Le seul jargon qui me semble justifi\u00e9 dans une description de s\u00e9ance, c\u2019est le jargon du patient lui-m\u00eame : trop souvent le jargon d\u2019un autre (Freud ou Lacan ou qui vous voudrez) se r\u00e9pand comme un poison dans nos textes et donne le sentiment que l\u2019auteur, alors m\u00eame qu\u2019il pr\u00e9tend s\u2019appuyer sur son exp\u00e9rience clinique, ne cesse pas de c\u00e9der \u00e0 la tentation de commenter encore une fois un autre texte que celui que le patient lui fournit.<\/p>\n<p class=\"western\">Voil\u00e0 pourquoi je pense que nous aurions beaucoup \u00e0 gagner, quand nous entreprenons de communiquer quelque chose de clinique, \u00e0 partir d&rsquo;\u00e9nonc\u00e9s minimalistes, et prendre garde \u00e0 ne pas nous laisser saturer ou bien par des d\u00e9tails inutiles ou bien par de trop ambitieux tableaux.<\/p>\n<p class=\"western\">\n<p class=\"western\">Pas plus que l\u2019id\u00e9e de totalit\u00e9 ou celle d\u2019un dehors, d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 dissimul\u00e9e en de\u00e7\u00e0 ou je ne sais o\u00f9, l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0produire un texte authentique\u00a0\u00bb, ou qui rende compte fid\u00e8lement, d\u2019une \u00ab\u00a0authentique s\u00e9ance\u00a0\u00bb, ne m\u2019enthousiasme particuli\u00e8rement. Si j\u2019osais, je dirais en reprenant un mot de Ferenczi, que l\u2019analyste, m\u00eame quand il entreprend d&rsquo;\u00e9crire, devrait s\u2019efforcer d&rsquo;\u00eatre sinc\u00e8re\u00a0: mais je ne crois pas au compte-rendu fid\u00e8le. Il vaudrait mieux assumer d\u2019embl\u00e9e que tout ce que nous pourrons \u00e9crire sera infid\u00e8le, partial, irr\u00e9ductiblement li\u00e9 au fait que l\u2019analyste est ce qu\u2019il est, qu\u2019il analyse avec ce qu\u2019il est, et que son seul collaborateur, comme le disait joliment Bion, est le patient, et qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un collaborateur bien peu fiable. Une v\u00e9rit\u00e9 nous importe, mais ce ne saurait \u00eatre la v\u00e9rit\u00e9\u00a0: bien plut\u00f4t cette v\u00e9rit\u00e9 mutative, inextricablement confondue avec le devenir de la s\u00e9ance, du patient et de l\u2019analyste. C\u2019est pourquoi il me semble que nous devrions pas nous interdire de faire \u0153uvre de fiction \u00e0 l\u2019occasion.<\/p>\n<p class=\"western\">Finalement, il me suffit que la clinique marque le nord de la boussole du travail d&rsquo;\u00e9criture que j\u2019essaie d&rsquo;\u00e9voquer, que le texte de la communication s\u2019ancre dans la s\u00e9ance, ou cet \u00e9clat pr\u00e9lev\u00e9 sur la s\u00e9ance, et constitue un moteur de transformation pour les s\u00e9ances \u00e0 venir (de transformation de l\u2019analyste pour commencer, de son appareil psychique). Si je garde \u00e0 l\u2019esprit et cet ancrage et cette destination, le seul risque que je cours est d\u2019accorder une importance excessive \u00e0 un fait marginal, ou de ne rien d\u00e9couvrir du tout, rien qui puisse en tous cas apporter de l\u2019eau au moulin de la recherche, mais ce sont l\u00e0 de moindres maux, moindres en tous cas que celui qui consiste \u00e0 recouvrir le mat\u00e9riau clinique de notre \u00e9rudition, voire de l&rsquo;\u00e9touffer. Si le patient vient, ce n\u2019est pas pour qu\u2019on le fasse taire encore une fois !<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les psychanalystes (moi le premier, bien que je m&rsquo;efforce de faire autrement) sont toujours tent\u00e9s de raconter autre chose que ce qu\u2019ils font ou disent en s\u00e9ance, par exemple, \u00e9crire de longs paragraphes \u00e9rudits sur l&rsquo;\u0153uvre de Freud, ou d\u2019intenses exercices de r\u00e9flexion sur tel ou tel concept majeur de la litt\u00e9rature psychanalytique, \u00e9ventuellement agr\u00e9ment\u00e9s [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-701","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/outsiderland.com\/exercices_psychanalytiques\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/701","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/outsiderland.com\/exercices_psychanalytiques\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"http:\/\/outsiderland.com\/exercices_psychanalytiques\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/outsiderland.com\/exercices_psychanalytiques\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/outsiderland.com\/exercices_psychanalytiques\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=701"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/outsiderland.com\/exercices_psychanalytiques\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/701\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/outsiderland.com\/exercices_psychanalytiques\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=701"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}