{"id":684,"date":"2014-05-11T16:55:18","date_gmt":"2014-05-11T15:55:18","guid":{"rendered":"http:\/\/outsiderland.com\/outside\/?page_id=684"},"modified":"2014-05-11T16:55:18","modified_gmt":"2014-05-11T15:55:18","slug":"l-a-sass-les-paradoxes-du-delire-notes-de-lecture-2","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/outsiderland.com\/exercices_psychanalytiques\/l-a-sass-les-paradoxes-du-delire-notes-de-lecture-2\/","title":{"rendered":"L. A. Sass, Les Paradoxes du d\u00e9lire : notes de lecture (2)"},"content":{"rendered":"<p class=\"western\">\u00c0 l\u2019arri\u00e8re-plan des remarques et \u00e9lucubrations qui suivent, les pages 180-182 du livre de L. A. Sass,<i> Les Paradoxes du d\u00e9lire<\/i>, trad. P.H. Castel, Ithaque 2010.<\/p>\n<p class=\"western\">Je peux penser sereinement \u00e0 l\u2019hypoth\u00e8se solipsiste sans me sentir le moins du monde concern\u00e9 par ses implications \u00e9ventuelles, c\u2019est-\u00e0-dire la penser comme un probl\u00e8me philosophique ou bien comme une fantaisie de la raison, il se peut m\u00eame que je m\u2019en amuse, sans \u00e9prouver un seul instant un sentiment d\u2019accroissement de solitude, sans me sentir isol\u00e9 du reste du monde, des autres penseurs dont je ne remets pas du tout en question l\u2019existence, quand bien m\u00eame je ne les per\u00e7ois pas au moment o\u00f9 j\u2019y pense \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019absence de ces autres penseurs ne signifie en aucun cas leur non-existence, les invoquer en pens\u00e9e suffit \u00e0 m\u2019en garantir l\u2019existence, au m\u00eame titre que la mienne : c\u2019est-\u00e0-dire que je ne peux pas croire s\u00e9rieusement \u00e0 la non-existence d\u2019autres penseurs que moi \u2014 \u00ab\u00a0y croire s\u00e9rieusement\u00a0\u00bb, voil\u00e0 me semble-t-il la formule la plus juste.<\/p>\n<p class=\"western\">Je sors de mon bureau apr\u00e8s avoir pens\u00e9 une pens\u00e9e de ce genre, et la vie reprend son cours, je salue un coll\u00e8gue qui me fait l\u2019effet d\u2019une personne toute aussi r\u00e9elle que moi, dont l\u2019existence est tout aussi indubitable que la mienne, nous parlons et nous parlons sans arri\u00e8re-pens\u00e9e, ou du moins sans cette arri\u00e8re-pens\u00e9e qui me soufflerait quelque chose comme : \u00ab\u00a0ces paroles ne sont pas r\u00e9ellement prononc\u00e9es par cet homme l\u00e0, mais, par exemple, lui sont dict\u00e9es par une force sup\u00e9rieure, ou lui sont insuffl\u00e9es \u00e0 travers corps par ma propre puissance, etc.\u00a0\u00bb \u2014 je n\u2019ai pas la moindre doute concernant la continuit\u00e9 de mon \u00eatre et de l\u2019environnement, mes perceptions sont dignes de foi, du moins suffisamment dignes de foi pour me permettre de me mouvoir et d\u2019agir en ce bas monde et faire ce que je crois bon an mal an devoir faire. Je me sens plus ou moins engag\u00e9 dans un vie avec les autres, mais il ne me vient pas \u00e0 l\u2019esprit que ces autres puissent n&rsquo;\u00eatre que des objets de ma fantaisie ou de la fantaisie d\u2019un Dieu trompeur. On aura beau essayer de me convaincre qu\u2019une telle confiance est aveugle, qu\u2019une telle certitude ne repose sur rien d\u2019autre qu\u2019un acte de foi, qu\u2019elle ne vaut pas mieux qu\u2019une opinion \u00e0 peine accompagn\u00e9e de raison, je recevrais ces objections paisiblement sans le moindre bouleversement int\u00e9rieur (si je voulais vraiment prendre la peine de fournir une objection \u00e0 cette objection, je dirais par exemple que c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cela \u00ab\u00a0l\u2019existence humaine\u00a0\u00bb, s\u2019articuler \u00e0 l\u2019autre et agir en cons\u00e9quence, que le probl\u00e8me ne se poserait absolument pas si justement il n\u2019y avait pas d\u2019autre etc., ou un raisonnement de ce genre). Et si mon interlocuteur insiste, si je pressens qu\u2019il n\u2019est pas seulement question pour lui d\u2019un probl\u00e8me philosophique mais d\u2019une question qui le taraude, une possibilit\u00e9 qui le bouleverse ou bien que son comportement laisse supposer qu\u2019il prend l\u2019hypoth\u00e8se du solipsisme vraiment s\u00e9rieusement, alors je m\u2019inqui\u00e9terai de son cas.<\/p>\n<p class=\"western\">(P) <i>Croyez vous qu\u2019il vaut mieux vivre avec ces pens\u00e9es, ou pensez-vous que c\u2019est pr\u00e9f\u00e9rable comme \u00e7a, prendre ces m\u00e9dicaments et me sentir en permanence toute engourdie, comme si ces pens\u00e9es se trouvaient d\u00e9sormais rel\u00e9gu\u00e9es dans le lointain ?<\/i><\/p>\n<p class=\"western\">Schreber lui, ne pouvait pas appr\u00e9hender ce dilemme sous l\u2019angle de prendre ou ne pas prendre un m\u00e9dicament. Wittgenstein non plus.<\/p>\n<p class=\"western\">Certaines pens\u00e9es ne vous laissent pas en paix. Mais comment se fait-il que d\u2019autres s\u2019en accommodent fort bien, c\u2019est-\u00e0-dire en ne les pensant pas la plupart du temps ?<\/p>\n<p class=\"western\">Sass pointe vers la fin de son livre le probl\u00e8me crucial : l\u2019id\u00e9e que la pens\u00e9e n\u2019est pas la vie \u2013 il cite Wittgenstein et s\u2019efforce de trouver chez Schreber un \u00e9cho \u00e0 cette id\u00e9e. Schreber jouait par exemple du piano pour faire taire les voix. Il tentait d\u2019emp\u00eacher la grammaire des commencements de phrase qu\u2019il entendait de se d\u00e9ployer\u00a0: si je laisse faire les voix, si je les laisse se d\u00e9ployer jusqu\u2019au bout, je deviendrais fou.<\/p>\n<p class=\"western\">On pourrait appeler cette strat\u00e9gie de d\u00e9fense une sorte d\u2019arr\u00eat grammatical.<\/p>\n<p class=\"western\">\u00ab\u00a0<i>S\u2019arr\u00eater. Voil\u00e0 o\u00f9 est ici la difficult\u00e9<\/i>.\u00a0\u00bb (Wittgenstein, <i>Fiches<\/i>, \u00a7315, Gallimard p. 81)<\/p>\n<p class=\"western\">Adopter l\u2019hypoth\u00e8se de base suivante : il n\u2019y a qu\u2019un pas entre la raison et la folie, et les raisons qui poussent quelques-uns \u00e0 franchir ce pas, raisons qui ont toute l\u2019apparence de ce que nous appelons des raisons, bien qu\u2019elles ne soient pas sans doute raisonnables \u2014 le c\u0153ur du probl\u00e8me : le rationnel n\u2019est pas toujours raisonnable (du point de vue pratique, peut-\u00eatre, point de vue qui demeure tout de m\u00eame celui d\u2019o\u00f9 nous entreprenons la plupart du temps de nous frayer un chemin) \u2014 , quand on les r\u00e9inscrit dans la suite logique des raisonnements d\u2019o\u00f9 elles \u00e9mergent, n\u2019ont rien d\u2019incongrues en soi.<\/p>\n<p class=\"western\">Qualifier un discours de d\u00e9lirant suppose autre chose qu\u2019une analyse logique formelle : nous voulons dire qu\u2019il est d\u00e9raisonnable de remettre en question l\u2019existence r\u00e9elle pleine et enti\u00e8re d\u2019individus autres que nous-m\u00eame par exemple, non pas que ce soit inconcevable \u2014 c\u2019est au contraire tout \u00e0 fait concevable, on peut le penser, et j\u2019imagine que cette id\u00e9e a travers\u00e9 l\u2019esprit de bien des gens, pas seulement des philosophes ou des parano\u00efaques d\u00e9lirants. Un discours nous para\u00eet d\u00e9lirant parce que nos pens\u00e9es, en g\u00e9n\u00e9ral, ne sont pas d\u00e9tach\u00e9es de l\u2019ensemble de l\u2019existence, nous ne pensons pas nos pens\u00e9es comme des objets s\u00e9par\u00e9s de l\u2019existence, de la n\u00e9cessit\u00e9, des interactions sociales, culturelles, sexuelles, qui sont notre lot quotidien, nous ne pensons pas nos pens\u00e9es comme si nous \u00e9tions les seuls \u00e0 penser\u00a0: bref, quand bien m\u00eame une certaine activit\u00e9 de pens\u00e9e tend \u00e0 nous isoler provisoirement, nous n\u2019allons pas plus loin, et nous \u00e9vitons de consid\u00e9rer cet isolement comme une option r\u00e9ellement digne d\u2019int\u00e9r\u00eat, ou alors, nous faisons cet effort en lisant les <i>M\u00e9ditations<\/i> de Descartes, mais \u00e7a n\u2019a pas plus d\u2019implication dans la suite de notre vie qu\u2019un jeu, un jeu avec des concepts, un peu comme ces exercices de rh\u00e9torique qui avaient cours dans les \u00e9coles antiques et m\u00e9di\u00e9vales et encore de nos jours dans certains monast\u00e8res bouddhistes, o\u00f9 l\u2019on apprend \u00e0 d\u00e9fendre et argumenter telle hypoth\u00e8se en la tenant fermement sans y d\u00e9roger, o\u00f9 l\u2019on prend au s\u00e9rieux ce genre d\u2019hypoth\u00e8se seulement provisoirement, dans un cadre particulier, dans un jeu de langage particulier, pas au-del\u00e0, mais, faisant ainsi, nous sommes typiquement en train de nous exercer, de nous entra\u00eener \u00e0 penser, soutenir une position philosophique qui n\u2019est pas la n\u00f4tre par exemple. Tous les \u00e9tudiants qui sont amen\u00e9s \u00e0 lire Descartes ne deviennent pas fous, loin de l\u00e0. La plupart au contraire semblent extr\u00eamement raisonnables, comme s\u2019ils \u00e9taient immunis\u00e9s contre les risques encourus \u00e0 consid\u00e9rer ce genre d\u2019hypoth\u00e8se s\u00e9rieusement, ils lisent Descartes mais \u00e0 aucun moment il ne leur viendrait \u00e0 l\u2019esprit que les hypoth\u00e8ses de Descartes soient autre chose que de la philosophie.<\/p>\n<p class=\"western\">J\u2019ai connu plusieurs \u00e9tudiants de philosophie pour qui Descartes ou Nietzsche n&rsquo;\u00e9taient pas seulement de la philosophie. Le nietzsch\u00e9en, alors qu\u2019il r\u00e9digeait fi\u00e9vreusement son m\u00e9moire de ma\u00eetrise, se mit \u00e0 se comporter de mani\u00e8re \u00e9trange, d\u00e9barquait dans les caf\u00e9s \u00e0 toute heure de la journ\u00e9e et d\u00e9clamait des paroles obscures au milieu des convives, s\u2019asseyait \u00e0 chaque table, et cr\u00e9ait une sorte de d\u00e9bat, jusqu\u2019au jour, ou, quittant les caf\u00e9s \u00e9tudiants, qui lui semblaient trop peu enthousiastes, il entreprit de se r\u00e9pandre aussi dans les caf\u00e9s ouvriers, mais l\u00e0 aussi, \u00e7a ne prenait pas, il fit \u00e0 la fin quelques incursions dans les caf\u00e9s connus pour constituer des repaires de bandits, des lieux mal fam\u00e9s pour ainsi dire, de ceux qui restent ouverts tard dans la nuit pas loin de la gare, et l\u00e0, au milieu de quelques types au regard louche, de prostitu\u00e9(e)s et d\u2019insomniaques h\u00e9b\u00e9t\u00e9s, il diss\u00e9minait encore une fois sa faconde, ayant perdu toute prudence. Les choses finirent comme elles devaient finir, c\u2019est-\u00e0-dire fort mal, et apr\u00e8s un bref s\u00e9jour \u00e0 l\u2019h\u00f4pital le temps de r\u00e9parer ses c\u00f4tes f\u00eal\u00e9es, ses dents bris\u00e9es et ses genoux explos\u00e9s, suite \u00e0 un lynchage en r\u00e8gle dont quelques bandits avaient jug\u00e9 bon de le gratifier, il fut illico envoy\u00e9 pour un long s\u00e9jour en clinique psychiatrique, d\u2019o\u00f9, dix ans apr\u00e8s, il n&rsquo;\u00e9tait pas vraiment sorti \u2014 c&rsquo;\u00e9tait un ami remarquable, j\u2019ignore si, aujourd\u2019hui, il y vit encore, s\u2019il dispose encore de son \u00ab\u00a0appartement th\u00e9rapeutique\u00a0\u00bb. Le cart\u00e9sien, lui, qui tentait \u00e9galement de r\u00e9diger un m\u00e9moire de ma\u00eetrise, s&rsquo;\u00e9tait peu \u00e0 peu retir\u00e9 de toute vie sociale, et, claquemur\u00e9 dans sa chambre \u2014 il \u00e9tait retourn\u00e9 chez sa m\u00e8re \u2014, \u00e9tait devenu tout \u00e0 fait injoignable, et, quand je faisais tout de m\u00eame une tentative pour lui rendre visite, au d\u00e9but il ouvrait la porte et ne disait pas un mot, marmonnait \u00e0 peine, puis, les derni\u00e8res fois, sa m\u00e8re me signifiait qu\u2019il ne souhaitait parler \u00e0 personne. Plus d\u2019une fois, en passant devant chez lui, il me semblait le voir debout \u00e0 sa fen\u00eatre, sa grande ombre derri\u00e8re les rideaux, et \u00e7a me gla\u00e7ait le sang d\u2019imaginer ce qu\u2019il regardait, ce qu\u2019il voyait, ce qu\u2019il pensait, l\u00e0, debout \u00e0 sa fen\u00eatre. Finalement, je croisais sa m\u00e8re une derni\u00e8re fois par hasard au march\u00e9 et elle m\u2019appris la nouvelle que je craignais d\u2019apprendre.<\/p>\n<p class=\"western\">Je ne parviens jamais tout \u00e0 fait \u00e0 me plonger dans l\u2019action, \u00e0 faire corps avec le monde dans l\u2019action, \u00e0 condenser mes pens\u00e9es dans une activit\u00e9 pratique, un point de pure pratique o\u00f9 toutes les pens\u00e9es et les r\u00eaveries s&rsquo;\u00e9vanouiraient, je n\u2019adh\u00e8re pour ainsi dire jamais tout \u00e0 fait. Demeure toujours une arri\u00e8re pens\u00e9e, quelque chose comme un rapport \u00e0 soi, quelque chose qui doit \u00eatre remis sur le tapis \u00e0 tout instant, quelque chose de vital qui ne doit jamais \u00eatre perdu de vue, un probl\u00e8me. La crainte d\u2019une discontinuit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre. Un moi dont la permanence est si peu assur\u00e9e qu\u2019il faille reprendre \u00e0 chaque instant par la pens\u00e9e un probl\u00e8me crucial. Le d\u00e9lire solipsiste pourrait na\u00eetre de l\u00e0, d\u2019une articulation peu assur\u00e9e, d\u2019une pr\u00e9carit\u00e9 de tout lien, d\u2019un soup\u00e7on irr\u00e9ductible, du sentiment tenace que quelque chose ne va pas de soi (je me souviens mon professeur de philosophie, qui, travaillant sur les <i>M\u00e9diations<\/i> de Descartes r\u00e9p\u00e9tait \u00e0 chaque d\u00e9but de s\u00e9ance, \u00ab\u00a0ce que je vous ai dit l\u2019autre jour, la semaine derni\u00e8re, h\u00e9 bien, \u00e7a ne va pas de soi, \u00e7a ne va pas du tout de soi\u00a0\u00bb, et ses sourcils se fron\u00e7aient, il semblait r\u00e9ellement pr\u00e9occup\u00e9, extr\u00eamement inquiet, et de fait, au bout d\u2019une ann\u00e9e universitaire, nous n\u2019avions m\u00eame pas entam\u00e9 l&rsquo;\u00e9tude de la quatri\u00e8me m\u00e9ditation.)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 l\u2019arri\u00e8re-plan des remarques et \u00e9lucubrations qui suivent, les pages 180-182 du livre de L. 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