{"id":682,"date":"2014-05-11T16:46:08","date_gmt":"2014-05-11T15:46:08","guid":{"rendered":"http:\/\/outsiderland.com\/outside\/?page_id=682"},"modified":"2014-05-11T16:46:08","modified_gmt":"2014-05-11T15:46:08","slug":"l-a-sass-les-paradoxes-du-delire-notes-de-lecture-1","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/outsiderland.com\/exercices_psychanalytiques\/l-a-sass-les-paradoxes-du-delire-notes-de-lecture-1\/","title":{"rendered":"L. A. Sass, Les Paradoxes du d\u00e9lire : notes de lecture (1)"},"content":{"rendered":"<p class=\"western\">\u00e0 propos de\u00a0: Louis A. Sass, <i>Les paradoxes du d\u00e9lire<\/i> (<i>The Paradoxes of Delusion: Wittgenstein, Schreber and the Schizophrenic Mind<\/i>, 1995), traduction fran\u00e7aise P.H. Castel, Ithaque \u00c9ditions, 2010)<\/p>\n<p class=\"western\">Avant de plonger t\u00eate baiss\u00e9e dans la fournaise du livre et des exp\u00e9riences qu&rsquo;il m&rsquo;\u00e9voque, je voudrais faire quelques remarques pr\u00e9alables concernant les recherches sur la schizophr\u00e9nie parano\u00efde et la pertinence de la th\u00e8se de Sass dans cette perspective\u00a0: la traduction du livre survient en France au moment o\u00f9 le projet de naturalisation des grandes maladies rattach\u00e9es aux psychoses ne suscite quasiment plus d\u2019opposition, ou du moins pas d\u2019opposition publique s\u00e9rieuse et argument\u00e9e \u2014 m\u00eame si dans les cercles psychanalytiques, on continue \u00e0 analyser les psychoses du point de vue structural, et m\u00eame si, dans le secret des cabinets, les patients (quelques-uns des miens en tous cas) continuent de croire qu\u2019il y a quelque chose \u00e0 penser de leur exp\u00e9rience schizophr\u00e9nique, y compris des ph\u00e9nom\u00e8nes hallucinatoires ou des productions dites d\u00e9lirantes, et que ce travail qui consiste \u00e0 penser ces pens\u00e9es-l\u00e0, ou du moins les penser autrement, n\u2019est pas vain, m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre entrepris, ne serait-ce que parce que, apr\u00e8s tout, en attendant que les scientifiques trouvent dans le cerveau ce qu\u2019ils esp\u00e8rent y trouver, puis d\u00e9couvrent le moyen de modifier dans le cerveau ce qu\u2019ils esp\u00e8rent modifier, en attendant ce jour donc, ils ont affaire \u00e0 ces pens\u00e9es-l\u00e0, quotidiennement, que c\u2019est aussi avec ces pens\u00e9es-l\u00e0 qu\u2019ils s\u2019articulent bon an mal an avec tous ceux qui peuplent le monde environnant, et que \u00e7a leur pose un certain nombre de probl\u00e8mes th\u00e9orico-pratiques (parfois plut\u00f4t th\u00e9oriques \u2013 quand par exemple un patient de M. Bleuler, cit\u00e9 par Sass, d\u00e9clare : \u00ab\u00a0Corps et \u00e2me n\u2019ont rien \u00e0 faire ensemble, il n\u2019y a pas d\u2019unit\u00e9.\u00a0\u00bb \u2014, parfois plut\u00f4t pratiques \u2013 quand par exemple il s\u2019agit d&rsquo;\u00e9valuer l\u2019effet d\u2019un m\u00e9dicament sur le cours des pens\u00e9es susdites), bref, qui consid\u00e8rent que c\u2019est leur esprit qui est malade, ou qui se comportent comme si tel \u00e9tait le cas (et donc : se sentent \u00e0 leur place dans un cabinet de psychanalyse).<\/p>\n<p class=\"western\">Le livre de Louis A. Sass arrive donc \u00e0 contre courant, et doublement \u00e0 contre-courant, sp\u00e9cialement en France, dans la mesure o\u00f9 il d\u00e9ploie un mod\u00e8le de description des ph\u00e9nom\u00e8nes typiques de la schizophr\u00e9nie enti\u00e8rement diff\u00e9rent des deux mod\u00e8les dominants actuellement, c\u2019est-\u00e0-dire :<\/p>\n<p class=\"western\">1. Le mod\u00e8le naturaliste fond\u00e9 sur la neurobiologie et les \u00e9tudes \u00e9pid\u00e9miologiques et statistiques, qui n\u2019accorde finalement \u00e0 ces ph\u00e9nom\u00e8nes que le rang de sympt\u00f4mes au fond d\u00e9nu\u00e9s de sens et de valeur subjective (le d\u00e9lire n&rsquo;\u00e9tant plus re\u00e7u comme ce qui s\u2019adresse \u00e0 un autre, ce qui nous interpelle, mais comme un ph\u00e9nom\u00e8ne s\u2019inscrivant dans une logique compensatoire, une r\u00e9gulation adaptative <i>a posteriori<\/i> cens\u00e9e r\u00e9pondre aux d\u00e9r\u00e9gulations chimiques c\u00e9r\u00e9brales qui constitueraient la v\u00e9ritable \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb de la maladie (si l\u2019on parvient \u00e0 faire baisser les taux de dopamine, alors les hallucinations et les d\u00e9lires diminuent \u2013 \u00ab s\u2019att\u00e9nuent \u00bb comme dit (P) : c\u2019est un fait (quoiqu\u2019il y aurait beaucoup \u00e0 dire l\u00e0 dessus) : mais est-ce une preuve ?)). Le mod\u00e8le neurobiologique n\u2019accorde donc aux discours du patient qu\u2019un statut secondaire, d\u00e9termin\u00e9, ces manifestations au fond ne nous apprennent rien et n\u2019ont rien \u00e0 dire [un psychiatre, parlant d\u2019une de mes patientes : \u00ab\u00a0ce n\u2019est pas une psychoth\u00e9rapie qu\u2019il lui faut, mais un traitement\u00a0\u00bb]. Je citerai ici P. H. Castel, <i>L\u2019Esprit Malade<\/i>, Ithaque 2009, p. 134-5, \u00e0 propos de ce qu\u2019il nomme l\u2019hypoth\u00e8se GPJ (Grivois-Proust-Jeannerod) :<\/p>\n<p class=\"western\">\u00ab\u00a0<i>Il faudrait, c\u2019est s\u00fbr, montrer patiemment que la clinique de la psychose est ici reformat\u00e9e pour co\u00efncider avec ce qu\u2019on veut lui faire dire, et qu\u2019on donne en outre au psychomoteur une extension telle qu\u2019on en vient finalement \u00e0 identifier r\u00e9gressivement les actes, y compris les plus sociaux, les plus contextuels, \u00e0 des actions, puis les actions \u00e0 des gestes, puis ces gestes \u00e0 des activations motrices, et enfin ces activations motrices \u00e0 des intentions implant\u00e9es dans les neurones<\/i>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\">2. Le mod\u00e8le psychanalytique, ou les mod\u00e8les d\u2019inspiration psychanalytiques, disons pour faire vite : la r\u00e9gression libidinale comme recours \u00e0 des d\u00e9fenses archa\u00efques (dans la perspective d\u2019un conflit primaire n\u2019ayant pas pu \u00eatre \u00e9labor\u00e9 psychiquement) \u2013 les kleiniens diraient : r\u00e9gression \u00e0 la position schizo-parano\u00efde de la petite enfance \u2014, et, de mani\u00e8re assez insistante, l\u2019id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale d\u2019une d\u00e9ficience primaire dans la constitution du moi \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de la r\u00e9alit\u00e9, qui, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une situation anxiog\u00e8ne, se r\u00e9v\u00e8le sous la forme de d\u00e9compensations (les ph\u00e9nom\u00e8nes typiques de la schizophr\u00e9nie), et se traduit par des d\u00e9fenses du type clivage et d\u00e9ni (je passe sous silence volontairement la version structurale lacanienne, le manque ou le rejet du signifiant fondamental (le \u00ab\u00a0Nom du P\u00e8re\u00a0\u00bb), la forclusion, les failles dans le syst\u00e8me symbolique etc., non pas que \u00e7a ne m\u2019int\u00e9resse pas, au contraire, mais comment quant \u00e0 la mani\u00e8re dont \u00e7a se goupille dans la clinique, au niveau des singularit\u00e9s rencontr\u00e9es dans nos cabinets, la question demeure je pense ouverte \u2013 et suscite en tous cas chez moi une grande perplexit\u00e9, surtout quand j\u2019entends causer de forclusion chez quelques-uns de mes coll\u00e8gues).<\/p>\n<p class=\"western\">Sass adopte une toute autre perspective. Il s\u2019efforce de d\u00e9crire l\u2019exp\u00e9rience schizophr\u00e9nique en suivant au plus pr\u00e8s les mots que le malade utilise pour d\u00e9crire ses v\u00e9cus internes et son exp\u00e9rience perceptive. Ceux de Schreber bien s\u00fbr, qui nous a l\u00e9gu\u00e9 les descriptions les plus fines, les plus d\u00e9taill\u00e9es, et les plus \u00e9tendues, mais \u00e9galement ceux de quelques autres (dont ce Jonathan Lang : son article \u00ab\u00a0The Other side of ideological aspects of schizophrenia\u00a0\u00bb avait \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 en 1940 dans la revue <i>Psychiatry, <\/i>3, p. 389-393). La finesse des descriptions de Sass n\u2019a d&rsquo;\u00e9gal que la finesse des descriptions dont certains patients sont capables \u2014 ce qui nous rappelle que Sass est un philosophe (et psychologue), or, un philosophe est familier d\u2019un certain genre de traitement des pens\u00e9es, de ces pens\u00e9es que Sass s\u2019efforce de retrouver dans l\u2019exp\u00e9rience du schizophr\u00e8ne\u00a0: sa th\u00e8se, du coup, s\u2019en trouve renforc\u00e9e, au sens o\u00f9 ce ne sont pas seulement Schreber et Wittgenstein qui la manifestent, mais aussi Sass lui-m\u00eame. La th\u00e8se essentielle ici porte sur notre capacit\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0comprendre\u00a0\u00bb la forme de vie schizophr\u00e9nique, au sens o\u00f9 d\u00e9j\u00e0 nous pouvons en partager certaines intuitions, certaines exp\u00e9riences, et elle se distingue de et s\u2019oppose donc \u00e0 la doctrine de l\u2019inintelligibilit\u00e9 des manifestations d\u00e9lirantes, soulignant leur caract\u00e8re pr\u00e9tendument d\u00e9finitivement \u00e9nigmatique (Jaspers), ou bien encore aux th\u00e8ses qui survalorisent cette exp\u00e9rience en la pr\u00e9sentant comme l\u2019envers et le dehors de la raison civilisatrice (la psychose comme \u00ab\u00a0r\u00e9v\u00e9lation\u00a0\u00bb de ce qui est refoul\u00e9, conf\u00e9rer certains courants antipsychiatriques), etc.. [1]<\/p>\n<p class=\"western\">\u00ab\u00a0<i>Dans ce livre je tente d\u2019accomplir ce qui, selon Jaspers, ne peut pas \u00eatre accompli : appr\u00e9hender, de mani\u00e8re \u00e0 la fois empathique et conceptuelle, quelques-uns des sympt\u00f4mes les plus bizarres et les plus myst\u00e9rieux de la schizophr\u00e9nie.\u00a0<\/i>\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\" style=\"text-align: right;\">(Sass, Les Paradoxes du d\u00e9lire, p.26)<\/p>\n<p class=\"western\">Et, dans le sens o\u00f9 ce texte me semble \u00e0 moi tranquillement familier, que j\u2019y reconnais sans trop de peine les logiques \u00e0 l\u2019\u0153uvre pour les avoir sinon pens\u00e9es, du moins exp\u00e9riment\u00e9es moi-m\u00eame, en tant que lecteur, patient, psychanalyste et philosophe, je la renforce aussi\u00a0: je songe soudain qu\u2019il y aurait \u00e0 \u00e9crire sur la formation philosophique du psychanalyste \u2014 Bion a d\u00e9crit l\u2019exercice de la philosophie comme une voie d\u2019entr\u00e9e favorable \u00e0 la recherche psychanalytique :<\/p>\n<p class=\"western\">\u00ab\u00a0<i>(\u2026) L\u2019exp\u00e9rience qu\u2019a l\u2019analyste des probl\u00e8mes philosophiques est si r\u00e9elle qu\u2019il a souvent une meilleure appr\u00e9hension de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une formation philosophique que le philosophe professionnel. La formation philosophique universitaire et l\u2019exp\u00e9rience psychanalytique r\u00e9elle sont proches l\u2019une de l\u2019autre ; mais leur prise en compte r\u00e9ciproque n\u2019est pas aussi fr\u00e9quente ni aussi fructueuse qu\u2019on pourrait l\u2019esp\u00e9rer<\/i>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\" style=\"text-align: right;\">Bion, <i>Second Thoughts<\/i>, p.170.<\/p>\n<p class=\"western\">\u00c0 l\u2019heure o\u00f9 la tentation est grande (\u00e0 nouveau) de r\u00e9server l\u2019exercice de la psychanalyse aux dipl\u00f4m\u00e9s de psychologie et\/ou de m\u00e9decine, je me fais un plaisir d&rsquo;\u00e9noncer ce qui suit : peut-\u00eatre l&rsquo;\u00e9tude de la philosophie constituerait une prop\u00e9deutique \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute compr\u00e9hensive des d\u00e9lires ? Peut-\u00eatre qu\u2019au contraire les \u00e9tudes de m\u00e9decine ou de psychologie, et les pr\u00e9conceptions qu\u2019elles ne manquent pas de v\u00e9hiculer, tendraient plut\u00f4t \u00e0 embarrasser l\u2019analyste, \u00e0 le d\u00e9tourner d\u2019une appr\u00e9hension \u00ab\u00a0empathique et conceptuelle\u00a0\u00bb, pour reprendre les mots de Sass ? \u00c7a me peine toujours de lire ce qui suit, tir\u00e9 de la FAQ d\u2019une v\u00e9n\u00e9rable institution psychanalytique s\u2019il en est, et qui compte de surcro\u00eet quelques-uns des plus \u00e9minents lecteurs francophones de Bion :<\/p>\n<p class=\"western\">\u00ab\u00a0<i>Un dipl\u00f4me de psychologue ou de m\u00e9decin ou de psychiatre est-il n\u00e9cessaire pour devenir psychanalyste ?<\/i><\/p>\n<p class=\"western\"><i>Autrefois nous r\u00e9pondions non. 10 % des membres de la SPP ne les poss\u00e8dent pas. Toutefois, cette tol\u00e9rance va probablement dispara\u00eetre en raison des modifications probables et prochaines de la l\u00e9gislation<\/i>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\">La loi certes. Mais comment justifier psychanalytiquement une telle s\u00e9lection\u00a0? Je vois pas comment : et que fait-on des textes de Freud, \u00e0 commencer par \u00ab\u00a0La question de l\u2019analyse profane\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p>\n<p class=\"western\">\u00ab\u00a0<i>Je ne puis imaginer d\u2019o\u00f9 peut provenir cette stupide rumeur concernant mon changement d\u2019avis sur la question de l\u2019analyse pratiqu\u00e9e par les non-m\u00e9decins. Le fait est que je n\u2019ai jamais r\u00e9pudi\u00e9 mes vues et que je soutiens avec encore plus de force qu\u2019auparavant, face \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidente tendance qu\u2019ont les Am\u00e9ricains \u00e0 transformer la psychanalyse en bonne \u00e0 tout faire de la psychiatrie.<\/i>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\" style=\"text-align: right;\">Freud, \u00ab Lettre \u00e0 Monsieur Schnier du 5 juillet 1938\u00bb in, <i>Ma vie et la psychanalyse<\/i>, Gallimard, 1975.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00e0 propos de\u00a0: Louis A. Sass, Les paradoxes du d\u00e9lire (The Paradoxes of Delusion: Wittgenstein, Schreber and the Schizophrenic Mind, 1995), traduction fran\u00e7aise P.H. 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